30 déc. 2008

Tora! Tora! Tora! (1970) Richard Fleischer


          Film de guerre réalisé par Fleischer en 1970, Tora! Tora! Tora! a pour sujet l'attaque de Pearl Harbour par les japonais le 7 décembre 1941 qui fit entrer les Etats Unis dans la Seconde Guerre Mondiale. Plus grande base navale américaine dans l'Océan Pacifique, Pearl Harbour fut attaquée dans le plus grand secret. L'intérêt du film réside dans la volonté des auteurs de présenter les faits le plus vraisemblablement possible. Ils bénéficièrent de l'appui de conseillers historiques et tentèrent de s'éloigner de toute glorification guerrière.
          L'attaque n'arrive qu'à la fin du film. Le spectateur suit les préparatifs qui sont dévoilés avec une grande minutie. Le soin apporté à cette mission par les japonais est monté en alternance avec le point de vue américain qui est loin des traditionnels portraits épiques en usage dans les productions habituelles. Les japonais sont souvent cadrés de façon à faire ressortir une organisation parfaite : lignes parallèles, groupes symétriques, rigueur des proportions, alignements des personnages... Kurosawa devait filmer la partie japonaise, ayant promis que ce serait Lean qui serait son alter ego et ayant appris qu'il n'en était rien, Kurosawa fit tout pour que la production le désavoue, ce qui arriva. J'aurais bien aimé voir le résultat de son travail mais seule un fragment fut conservé dans le résultat final. Lean et Kurosawa : cela laisse rêveur. La partie japonaise montre des soldats impatients, un gradé dira avec sagesse qu'ils le sont ne sachant pas ce qu'est réellement une bataille. Les préparatifs sont ici facteur de réussite. Pour la partie américaine, c'est la désorganisation qui règne, les lourdeurs du système hiérarchique et les moyens de communication bien trop lents, ainsi qu'une préparation inadéquate combinée avec le fait que les japonais atttaquèrent un dimanche. Souci méticuleux de montrer des faits sans sombrer dans un manichéisme béat, c'est ce qui donne au film sa force.
          Vient ensuite l'attaque elle-même, nous ne sommes pas encore dans l'ère du numérique et des effets spéciaux sur demande. Le résultat est bluffant, les explosions, avions, bateaux sont réussies. Le tout est très efficace et satisfait pleinement aux passages obligés du film de genre.
          Très bonne distribution : Martin Balsam (le détective de Psycho), E. G. Marshall, un de ces acteurs que l'on reconnaît de suite sans pouvoir mettre un nom sur son visage, idem pour James Whitmore et puis surtout Jason Robards, mon préféré.

29 déc. 2008

The Tall Target (1951) Anthony Mann



          1861, Lincoln s'apprête à faire un discours en tant que nouveau président élu. Un complot visant à l'assassiner est dénoncé par John Kennedy. Il tentera d'empêcher le drame.
          La tension présente au sein de la société américaine à cette époque est manifeste. En effet, les américains avaient le choix entre Lincoln, partisan de l'abolition de l'esclavage, et Jefferson Davies qui était plutôt conservateur. La Guerre de Sécession commencera en 1861. Les discussions des voyageurs, les motivations des protagonistes illustrent cette déchirure politique efficacement et tissent une toile de conflit et de violence propre à nourrir l'aspect nerveux du film. 
          Le personnage principal, interprété par Dick Powell, ne cessera de lutter contre les éléments qui se déchaînent contre lui,. C'est d'abord son supérieur qui le désavoue. L'action se joue ensuite dans un train, ce sera le cadre principal de l'action. Mann utilise à merveille ce décor à l'espace restreint pour installer une ambiance claustrophobique, un univers paranoïaque qui servent l'intrigue admirablement. Leif Erickson campe un homme de main inquiétant à souhait, Adolphe Menjou est impeccable, sa bonhomie et sa jovialité renforcent la perversité du grand manipulateur qu'il incarne. Acteur impressionnant dont Kubrick s'est servi avec brio dans Paths of Glory.
          Le complot est un fait historique, les détails du film le sont moins. Ce qui reste c'est cette énergie malsaine distillée par une caméra dynamique. Aucune musique ne vient troubler l'atmosphère noire habitée par un Dick Powell au visage sombre et mûr. Seul un léger double menton laisse transparaître cette mine joufflue qu'on lui connaît dans ses films antérieurs.

27 déc. 2008

Waterloo Bridge (1931) James Whale



          Un James Whale pré-Frankenstein. Une jeune prostituée rencontre un jeune soldat qui va l'aimer éperdument. Ce dernier est issu d'une famille aisée alors que la première lui cache la source de ses maigres revenus. Dilemme de la belle, torturée entre la passion qu'elle éprouve pour Roy et l'impossibilité de se lier à lui. Comme toute tragédie la fin ne sera guère heureuse. 
          Malgré un début poussif et théâtral la fraîcheur de Douglas Montgomery et surtout la beauté de Mae Clarke relèguent un ennui naissant dans des espaces éloignés et laissant place à un drame romanesque porté par le jeu touchant de l'actrice. Beau crescendo émotionnel, Waterloo Bridge est une réussite. Notons la discrète présence de Bette Davis qui incarne la soeur de Roy et l'amusante prestation de Frederick Kerr, le major sourdingue.

26 déc. 2008

Red Headed Woman (1932) Jack Conway


  
          Dans le premier volume de son autobiographie "Une Vie dans le cinéma" (Institut Lumière / Actes Sud, 1997), Powell parle de Conway comme un professionnel impressionnant. Le film l'est tout autant. Comédie qui a pour personnage principal une mangeuse d'hommes, une briseuse de ménages, une arriviste, bref une femme qui veut alpaguer un homme riche pour réussir socialement. Dès l'ouverture les préparatifs pour accrocher le patron sont dévoilés au spectateur : parfum, petite photo en médaillon épinglée en haut des bas... Chester Morris, le boss un peu con, est corvéable à merci comme la plupart des hommes présents dans le film : ils n'arrivent guère à repousser les avances dynamiques de Jean Harlow (la sympathique Lilly). De sangsue détestable et perfide le personnage de Lilly finit par devenir charmant, non pas pour ces atouts physiques qui sont le fruit d'une subjectivité fluctuante, mais pour l'énergie et l'optimisme qu'elle déploie. Elle a une faculté étonnante, ses échecs la renforcent et elle renaît constamment de ses cendres. Il faut dire que les hommes qui l'entourent ne sont pas à leurs avantages. En 1h20, nous sommes conquis, rythmes changeants et maîtrisés, acteurs brillants. Justement les acteurs : Chester Morris fait penser au Joaquim Phoenix de Two Lovers, un mec un peu épais et inconstant (certains vont hurler au scandale mais c'est ainsi). J'aime ce plan où il vient de gifler Lilly, elle est à terre et Conway cadre Lilly au sol avec Bill coupé en haut du nombril. Nous voyons ses mains se crisper comme s'il allait la tuer puis finalement il l'enlace... Nous retrouvons May Robson, la Lady for a Day de Capra mais pas assez à mon goût, même si elle réussit l'exploit de donner la réplique à un chien. Henry Stephenson campe un milliardaire qui singe Bill avec brio, voir la façon dont Lilly joue avec ses cheveux épars. Et Jean Harlow, assez extraordinaire en allumeuse vampirique. J'aime aussi Leila Hyams, touchant dans sa dignité froissée et plus jolie que Jean Harlow...
          Quelques moments grandioses : lorsque Lilly dit à un domestique : "Don't call me Madame ! " Lorsque Bill la frappe et qu'elle en redemande... Lorsqu'elle laisse éclater son bonheur à Sally, sa copine lui disant qu'elle est la plus heureuse du monde parce qu'elle est amoureuse et va se marier : 
Sally : "You're gonna mary Albert ?
Lilly : No, Gaerste.
Sally : In love with Gaerste ?
Lilly : No, Albert."
           Charles Boyer (Albert)  jouant le chauffeur français qui servira de poisson pilote à Lilly.
         La fin m'a presque déçu, j'ai cru que le film se terminait par le coup de feu et les titres de journaux, venant ainsi par trop moraliser cette héroïne malsaine et puis la conclusion m'a rassuré. L'ellipse finale persistant dans la veine comique et amenant une conclusion plus adéquate.
          Je ne résiste pas à placer ici cette mention sur imdb, témoignage ultime du pouvoir de séduction de Lilly (mention disponible dans la rubrique Goofs du film) : "In the scene where Sally is removing her pajamas to give back to Lillian, the camera is constantly moving to keep the nudity out of the frame. However, when Sally removes her top and hands it to Lillian, you can easily see Jean Harlow's right breast for about 12 frames (between 0:17:18 to 0:17:19 on the DVD)" N'est-ce pas mignon ?
          Film disponible dans ce coffret zone 1 qui présente quelques films de l'ère pré-code Hays, époque où les studios n'avaient pas encore envie de précéder les désirs de la censure en allégeant leurs productions.

         

25 déc. 2008

The Law and Jake Wade / Le trésor du pendu (1958) John Sturges



          Robert Taylor est le héros taciturne et hanté de ce western qui ne vaut que par la présence remarquée de Richard Widmark en bad boy sans coeur mais avec des valeurs, s'il vous plaît... Histoire convenue, sans importance. Il faut juste attendre que Widmark assène ses répliques et les savourer. Elles sont pleines d'ironie mordante, de morgue affichée. Il faudrait remonter ces séquences et se les passer de temps à autre, avec sa carrière  il y aurait de quoi remplir un coffret dvd !! 

14 déc. 2008

Le Duel silencieux / Shizukanaru Ketto (1949) Akira Kurosawa



          Parce qu'il est contaminé, lors d'une opération, Kyoji (Toshiro Mifune), chirurgien militaire sur le front, renonce à la femme qu'il aime, Misao, sans lui en expliquer la raison. La première scène entre Kyoji et Misao est vue à travers une grille qui cristallisera leur amour impossible et qui viendra ponctuer le film en marquant les saisons qui passent sans changer la séparation du couple. Plusieurs personnages gravitent autour d'eux. La stagiaire méprisante qui, bouleversée par la souffrance et le sacrifice du jeune médecin deviendra une infirmière dévouée et admirative. Le disciple et le maître. Puis le vérolé, cynique et insouciant, entièrement dans le déni mais traité avec humilité lors de son désarroi final. Kurosawa en fait une victime après avoir laissé transparaître ses bas instincts depuis le début.
          Atteinte du point culminant avec ce presque baiser, noué autour du désir impossible. Suit une confession à l'infirmière qui demande à l'ascète comment fait-il pour résister à l'envie charnelle. "Il y a deux sortes de malades : ceux qui hurlent et ceux qui souffrent en silence." Souffrance de lutter contre ce désir pur qui voudrait s'exprimer à travers un corps impur. Figure du saint, du "sage" dira le père du chirurgien. Comment noyer, apaiser ses souffrances en atténuant celles des autres. Kurosawa porte sur ses personnages un regard humaniste empli d'espoir et de compassion.

6 déc. 2008

Passe ton bac d'abord (1979) Maurice Pialat



       Succès de Nous ne vieillirons pas ensemble, pour fêter ça Pialat tourne La Gueule ouverte qui vient ruiner sa société de production. Il décroche difficilement de l'argent du CNC mais en cours de film il s'aperçoit qu'il fait fausse route. Il reste 700 000 francs de l'époque, ce qui est peu pour un long métrage. Vient alors Lens, une région qu'il affectionne et un scénario de base autour de quelques jeunes. Pialat tourne au jour le jour, s'adapte, improvise avec des ados du coin, recruté pour préparer logistiquement le film et se retrouvant devant la caméra. Qu'en est-il ? Des ados juste avant le bac qui sèchent les cours, en fin de scolarité, en tout cas en fin de période et avec l'angoisse du devenir, la faculté n'étant pas une solution émise spontanément. Alors les cafés, les étreintes, les flirts, les jalousies, unions d'un soir, ruptures et autres arabesques urbaines, fragiles et universelles. Peu importe qui vient entre ses bras pourvu que naisse l'amour. Une bande de copains, pour tenir chaud et passer le temps, pour ne pas être seul. Un barman nostalgique qui tente de sortir une petite. Des parents aussi, un autre monde, mur d'incompréhension entre générations, les vacances, la mer... Pas très loin la maladie rôde avec le père mineur sillicosé, le chômage aussi, l'ennui. Pialat était déstabilisé pendant le tournage, trouvant qu'il n'y avait pas de personnage principal. C'est la force du film, très beau portrait de group, angoisses d'adolescence, sensualités, blessures. 
         Un cours de philo ouvre le récit et le termine, le même cours, le même discours, le même prof , la caméra se penche au-dessus d'Elisabeth, enceinte et redoublante, qui pressent une année morne et triste. Gros plan sur la table saturée de graffitis, cris et appels à l'aide d'une jeunesse éternelle.

4 déc. 2008

Thunderbolt and Lightfoot (1974) Michael Cimino



          Plan fixe sur un champ de blé. Cut. Une église. Un homme y pénètre et tire sur le pasteur qui s'empresse de parcourir avec motivation le champ précédent. Le poursuivant meurt, percuté par un véhicule, le prêtre  monte, Thunderbolt et Lightfoot sont réunis. Présentations en pleine nature. Ou comment filmer le paysage américain en prétextant animer l'écran avec une action secondaire. 
          Tout comme Lightfoot (touchant Jeff Bridges) avec Thunderbolt (Eastwood impeccable, comme d'habitude) le spectateur prend l'histoire en cours de route et Cimino s'attachera à filmer les paysages qui vont avec. Avec nos deux héros une règle est de mise : quitter les chemins balisés dès que possible, dès que le danger pointe il faut retrouver la cambrousse, c'est ce qui sauve, l'appel instinctif des vraies valeurs, une variation du "Are you ready for the country" de Neil Young... Cimino ne pense qu'à ça : balancer ses personnages, les virer de la route et en avant Mother Earth et Big Blue Sky, voir comment il filme ses personnages en contre plongée pour mieux capter le ciel à l'arrière-plan. Théorème poussé à bout par le Crazy Driver (Bill McKinnay sorti de Deliverance avec une guinde trafiquée), taré aux lapins, cul-terreux accro au bitume qui fera une sortie de route mais extrême.
          Terre et Ciel. Communauté aussi, réduite mais quand même. C'est Lightfoot qui fait cette prière, trouver l'amitié en son aîné Thunderbolt. Ces deux-là forment un noyau dur qui s'enrichit assez vite de Leary (George Kennedy), grosse brute que l'on croit au coeur tendre et de Goody, (Geoffrey Lewis) victime née. Pour cimenter leur union un braquage est prévu et commis. La partie la moins intéressante du film. Le groupe éclate, Leary se révèle être sans pitié et finira "just like dead meat" pour avoir trahi, à noter que lors de son échappée il restera sur la route, ne quittant pas le ruban et finissant au coeur de la ville. 
          Lightfoot dérouille, Leary lui a mis une trempe. Le rêve est accompli, la Cadillac blanche décapotable surgit mais trop tard. Plus d'amitié possible, la mort s'interpose. L'amitié, valeur d'un autre temps, comme cette ancienne école, vestige célébré d'une Amérique disparue. Thunderbolt s'en va devant un paysage superbe et indifférent.

22 nov. 2008

The Wild Bunch (1969) Sam Peckinpah



       Oeuvre on ne peut plus sombre, The Wild Bunch, après m'avoir souvent enthousiasmé, me semble de plus en plus réalisée pour rejeter le spectateur dans les confins de la civilisation. Il faut laisser toute espérance lorsqu'on le regarde. Nous sommes dans un monde dans lequel la haine, la rage et le nihilisme l'emportent sur le reste. Un univers où les enfants sont allaités par des mères qui ne quittent pas leurs cartouchières, où des gosses regardent avec délectation un scorpion lutter contre une myriade de fourmis avant de mettre le feu à ce spectacle. C'est le prologue du film et en même temps la vision eschatologique du film le plus noir de Peckinpah. La musique de Fielding venant amplifier l'agressivité du propos. Film froid et compact, aux reflets et parallèles systématiques, voir les deux groupes de départ (voleurs et poursuivants) réunis dans le même humanité, une humanité aux pulsions morbides. Pike et Deke sont les derniers survivants d'un monde d'avant l'Apocalypse, âmes fatiguées errant dans les limbes de la frontière américano-mexicaine. Oeuvre close débutant sur un massacre et finissant de même, entrecoupée de rires qui lorgnent vers la farce morbide. Quelques accalmies englouties par des montées de violence, découpage agressif, zooms tranchants, montage extatique. Bulle noire où l'on peine à respirer, cri rageur lancé à la face d'un monde décadent The Wild Bunch est un film sauvage.

15 nov. 2008

The Bachelor and the Bobby-Soxer / Deux soeurs vivaient en paix (1947) Irving Reis


Comédie lègère qui ne vaut que par le jeu de Cary Grant, acteur au pouvoir comique immense. Je jubile toujours à le voir effectuer ses mimiques, elles sont discrètes mais efficaces. Et quel mouvement !! Regardez-bien la façon qu'il a de se déplacer, de faire certains gestes... A côté de lui Shirley Temple paraît un peu mièvre et le personnage sans nuance interprété par Myrna Loy ne lui permet pas vraiment d'exister. Reste donc Cary Grant qui fait un petit festival en artiste qu'une adolescente un peu têtue veut s'accaparer. Il devra se défaire de la jeune fille sous la pression de sa soeur aînée qui siège au tribunal.

Hunger (2008) Steve McQueen



       Premier film de Steve McQueen consacré à Cannes par la Caméra d'or. Juste récompense tant le film dégage une puissance narrative maîtrisée. D'abord le sujet. Les dernières semaines de Bobby Sands en prison, militant de l'IRA. Lutte pour réclamer une identité propre, un statut politique. L'on suit dans un premier temps la lutte collective des prisonniers pour refuser la douche et le rasage,  refus durement, sauvagement réprimés. Puis une longue conversation entre Bobby et un prêtre, échange autour de la volonté de Bobby d'aller au bout de sa grève de la faim. Enfin la description de cette grève.
       Le film montre implacablement la violence sans en atténuer la réalité, impacts sur les chairs, oppressions psychologiques, rien n'est épargné au spectateur. On retrouve d'ailleurs cette volonté de choquer dans la première partie du Mesrine de Trichet, voir la séquence de la prison canadienne. Lutte entre des individus motivés par leur engagement et entre des fonctionnaires de l'état appliquant avec rigueur et méthode les consignes venues d'en haut. Le réalisateur montre la violence des deux côtés, celle que l'on exerce sur autrui, les prisonniers, l'assassinat de la mère d'un gardien ; et celle que l'on ressent car la violence laisse des traces. Le début du film témoigne de cette dernière, le début du film en est une illustration avec ces plans sur les mains éprouvées du gardien  à force de donner des coups. La solitude dans laquelle est enfermé le bourreau est bien présente, beaux plans fixes lorsqu'il fume sa cigarette, la pression qu'il subit est manifeste. La violence se partage, elle se donne et revient vous hanter.
         Beauté plastique du film, plastique et symbolique. Les prisonniers sont enfermés dans un espace uniforme. Pour exister et revendiquer une identité ils vont imprimer leurs marques, leur territoire. C'est, à mon sens, ce qui est le plus réussi dans le film. Plan du couloir des cellules au revêtement immaculé qui va peu à peu s'auréoler des urines que déversent les détenus. Murs intérieurs de la cellule décorés, ornés avec la nourriture et les autres substances mélangées. Cheveux hirsutes et longs avec barbes pour ne pas être effacés. Sang sur les parois, où encore sur le matelas de la couche où Bobby Sands est hospitalisé. Son corps même, tuméfié, en train de pourrir de par la pression des os sur la peau tendue par la faim, reprend cette thématique de la forme, de la couleur, du trait contre l'espace vierge de l'oppression. La trace, le trait, la forme, l'expression comme identité, langage. Le sens même de l'art.
        Fin du film, souvenirs lointains enfouis, refaisant surface. Beauté de ces derniers instants, on pense au "Rosebud" de Citizen Kane...

Revu en août 2011 : La fin n'est pas semblable au Welles, ce n'est pas un souvenir d'enfance de la même nature, dans le Welles il y a de la douleur, du regret car Kane s'est éloigné de cette simplicité, de cette épure des choses de la vie alors que Bobby Sands se rappelle son enfance d'une toute autre manière, l'enfant qu'il était alors, celui qui venait juste de se hisser contre les autres pour faire le geste qu'il pensait devoir faire, cet enfant n'a pas été trahi par l'adulte qu'il est devenu. Pas de regret mais une sorte de jugement moral (et pas religieux, ce qui est important) duquel il ressort grandi et serein. Du coup la citation est très maladroite, le "Rosebud" n'a pas à figurer ici.
       

14 nov. 2008

Dishonored / Agent X 27 (1931) Josef von Sternberg



    Après Morocco, Dishonored. Cette fois Marlène est une espionne au service de l'Autriche. Engagée pour sa capacité à troubler la gente masculine mais aussi pour son intelligence. C'est une ode à l'actrice que se permet von Sternberg. Le scénario est quelconque et le partenaire de Marlène affiche un rictus constant qui le tourne en ridicule, prévu pour Gary Cooper le rôle est obtenu par McLaglen, puissant mais grotesque. Un casting plus judicieux aurait permis plus de nuance et de profondeur. La nature a horreur du vide et Marlène s'empresse de l'occuper, elle s'amuse en paysanne méconnaissable à singer la bêtise et l'ingénuité pour mieux terrasser l'adversaire usant même de miaulements d'altitude. Les registres qu'elle utilise dans ce film sont nombreux : séductrice, dominatrice, mélomane, timide, croqueuse d'hommes... elle joue de tous ses atouts, de toutes les expressions de son visage. Le film a cet unique intérêt : regarder une actrice jouer sous les yeux d'un metteur en scène à son service. 
       Ajoutons une scène de carnaval ridicule, décadente mais grandiose. Et ce moment délicieux où Marlène, avant d'être fusillée, applique du rouge à lèvres pour dire que ce film, loin d'être un chef d'oeuvre, constitue une très belle démonstration du talent de Dietrich. A voir pour ceux qui succombent à ses charmes.

12 nov. 2008

Das Mädchen von Moorhof (1935) Douglas Sirk



       Découvert dans le cadre du Cinéma de Minuit de Patrick Brion, ce Sirk est l'oeuvre d'un jeune cinéaste puisque c'est, je crois, son deuxième film. Le mélo pointe déjà son nez mais pas avec la force de ceux qu'il tournera bien plus tard. Le sujet est le suivant : une jeune servante tombée enceinte trouve réconfort et travail chez un jeune paysan qu'elle a ému. Ce dernier est fiancé à une jeune femme plus riche que lui mais c'est dans les bras de la première qu'il finira. 
       Univers campagnard, petit village, fermes et champs forment le décor de ce film charmant. L'histoire, je l'ai dit, a un impact émotionnel discret néanmoins on se laisse subjuguer par cette jeune actrice aux allures d'héroïne pure et intacte qu'est Hansi Knoteck. Elle a pour reflets les différentes parties de cette belle nature que sert admirablement la caméra de Sirk. Le cadre est réussi et la mise en scène prend soin d'inscrire les personnages dans leur réalité sociale. Le spectateur aura l'occasion de les voir travailler sans que le film en souffre, bien au contraire. 

9 nov. 2008

Hell Is for Heroes / L'Enfer est pour les héros (1961) Don Siegel



       Le scénariste Robert Pirosh devait réaliser lui-même le film, son intention étant d'apporter de l'humour noir, voir la scène des fausses conversations avec le QG dans le bunker. Siegel le remplaça et orienta l'histoire de manière beaucoup plus sombre (source imdb). Le récit de cette unité américaine prise au piège par les allemands et finalement délivrée fait penser à un cauchemar. L'action se déroule principalement de nuit - il faisait trop chaud pour tourner les scènes diurnes - et ne contient que peu d'actions. C'est l'attente avant le combat qui domine et le groupe est alors montré comme une somme d'individualités qui se soucient peu des autres. La palme revenant à Reese (très bon Steve McQueen), rustre, mutique, limite zombie alcoolisé. Très loin du glorification du soldat américain, Siegel s'acharne à vider le lyrisme et l'épique de son sujet. Les attaques échouent, les hommes sont quasiment abandonnés par leur hiérarchie, le matériel fait défaut et la débrouillardise est de rigueur... le final qui voit les allemands périr n'est là que pour permettre à Reese d'aller au bout de sa pulsion de mort. Sa façon de nettoyer constamment son arme, son goût pour envoyer paître ceux qui voulaient partager un moment avec lui, sa rage contenue face à Larkin ne sont que les prémisses de cette course folle qui lui permet de s'exprimer totalement. Reese est un homme qui attend le moment de sa mort. Il est d'ailleurs dommage que ceux qui l'accompagnent, je parle des nombreux figurants qui tombent sous le feu ennemi, ne le fassent pas avec la bienséance voulue. Ils tombent comme des débutants et les cris d'agonie qui ponctuent le film sont émis avec trop de désinvolture. cela compte aussi. L'on voit même lorsque la jonction est faite et que l'assaut est donné un soldat se prendre les pieds dans des broussailles au premier plan et se vautrer et plonger sous le cadre. Quelques secondes après il réapparaît réajustant sa casquette et rejoignant la zone de combat. 
La présence toujours vivifiante de James Coburn est à remarquer...

8 nov. 2008

Le Signe du lion (1962) Eric Rohmer



Premier long métrage de Rohmer et premier coup de maître. Le film est inscrit dans une époque, celle de la Nouvelle Vague, on y voit Godard lors d'une fête arpenter le cadre, jouer avec le son, s'ennuyer un peu... Chabrol est à la production... Cela a été dit, la caméra devait se libérer, conquérir la rue et ce récit (proche du conte avec sa résolution heureuse) qui voit un jeune américain devenir clochard à cause des circonstances, permet justement de montrer ces rues de Paris. Mais le film est bien plus que cela.
Commençons par le tournage en extérieur qui est justifié par le credo des jeunes turcs de la Nouvelle Vague mais aussi rendu pleinement nécessaire par le sujet même. Les errances de Pierre, interprété avec grâce par Jess Hahn, permettent au spectateur de fréquenter avec assuiduité le quartier de Saint Germain, la banlieue avec Nanterre... Les séquences qui dévoilent les terrasses de café le soir avec leur agitation sont réussies comme celles qui nous les montrent à l'aube lorsque le garçon de café balaie le trottoir dans une ambiance un peu post-apocalyptique. Une phrase d'un personnage lors dune soirée : "Ainsi se terminent les soirées mémorables : de la vaisselle sale, du tabac refroidi." J'aime cette phrase lucide.
Ensuite cette errance n'est pas un prétexte scénaristique, Rohmer traite la clochardisation, la marginalisation avec une rigueur et une noirceur appuyée. Un portrait de Paris se peint mais le point de vue de celui qui a faim, qui est seul, désespéré rend le tableau amer et cruel. C'est l'été et ces amants au bord des quais, ces amies aux conversations légères et superficielles assises sur un banc, cette mère donnant le goûter à son enfant, tout écarte Pierre de ce groupe, tout lui indique par opposition le manque et l'exclusion. Peu à peu celle-ci diffuse la haine et la rancoeur pour aboutir à la résignation. Ce passage est assez long dans le film et s'oppose à l'insouciance de Pierre, épaulé par ces amis.
Enfin le dénouement : la mort du cousin qui permet à Pierre d'hériter après une fausse joie. Final de conte qu'aime Rohmer, placé sous le signe astrologique du titre et dernier plan sur ces étoiles bienveillantes qui rappelle les propos antérieurs de Pierre : "J'ai toujours cru plus à la chance qu'à mon talent. La paresse me réussit."

4 nov. 2008

Man in the Shadow / Le Salaire du diable (1957) Jack Arnold



            Opérateur pour Flaherty, Arnold n'est pas un tâcheron, il a déjà à son actif le superbe The Shrinking Man. Il navigue avec un certain succès dans les eaux troubles de la série B lorsque ce projet lui est confié. Welles revient d'Europe et a besoin d'argent, ses projets théâtraux ne passent pas, ses envies de télévision non plus. Tout le monde se méfie de sa tendance à remanier les projets et à s'en emparer, les amenant très loin de ce à quoi ils étaient destinés : divertir le spectateur moyen. Barbara Leaming parle du premier jour de tournage dans son Orson Welles, je cite : "... après une arrivée bruyante et fracassante, après avoir salué avec effusion techniciens et comédiens, il exhiba soudain une liasse de feuillets tout en annonçant à la cantonnade "Voyons maintenant les changements du jour !!" On convoqua le producteur à la hâte et l'on parvint à un concensus partant du principe que les modifications prévues apportaient de nettes améliorations au scénario d'origine et que par conséquent le tournage pourrait commencer dès que les acteurs auraient appris leurs nouvelles répliques quelques heures plus tard..." Le producteur était intelligent, le tournage se poursuivit. Film agréable, politique et social, force de la justice et du droit portée par Chandler en shérif obstiné qui se prend moins de coups que Marlon Brando dans The Chase d'Arthur Penn. Entendre Welles débiter ses répliques avec le talent qu'il a est une joie, il joue de sa voix comme d'un instrument monstrueux et fascinant. La réalisation est classique, sans fioritures et sans effets, exceptée la scène  du passage à tabac du prologue que Tavernier et Coursodon prêtent à Welles, de par l'usage de l'ampoule qui se balance. Si on ajoute l'efficacité du découpage et le rythme de cette scène il est vrai que la patte de Welles rôde mais elle ne se retrouvera pas dans le reste du métrage.

Les Dieux de la peste (1969) R. W. Fassbinder



         Franz sort de prison... L'histoire n'a que peu d'importance, le film ne semble se nourrir que de sa propre narration, il fait succéder les scènes, les personnages comme des prétextes pour innover, raconter autrement. Nous sentons Fassbinder aux commandes de son train électrique cherchant à sublimer cette mince intrigue dont il suit les rails. Dans ses films précédents les citations étaient visibles, ici elles sont digérées, Fassbinder signe un film moderne. Un exemple : prenons la séquence qui voit le Gorille et Franz s'en aller à la campagne. Travelling à l'hélicoptère à l'aller qui suit classiquement l'itinéraire du véhicule sur les routes sinueuses, un peu de mouvement, d'esthétisme agréable mais saccagé par des zooms avant/arrière. Même sujet mais cette fois le retour. La voiture s'immobilise à un carrefour, gênée par un tracteur, la caméra quitte alors son sujet et part filmer la campagne s'arrêtant avec plaisir sur un village proche avec clocher. Le film est parsemé de ces libertés et c'est là son intérêt. Le fond envahit, débordé par la forme. Il faut dire que l'on se perd à suivre Franz, le pauvre rencontre de nouveaux personnages à une fréquence inconfortable. On ne sait plus qui est qui et l'on s'en moque. Certes les codes du polar sont présents et d'abord l'imperméabilité du récit façon Chandler, la sortie de prison, les femmes (nombreuses et souvent séduisantes), les amis du milieu, les bars glauques, les arrière-salles de la même veine avec chiottes minables à deux mètres de la table de jeu (un zig ira pisser tranquillement pendant qu'au premier plan d'autres discutent), je continue la liste : des morts, un braquage, un flic véreux et même le rêve de retraite dorée après le fameux dernier coup...
         D'autres signaux pour ceux qui n'auraient pas compris, plus explicites. Joanna, après que le film se soit un peu enlisé, s'indigne et crie : "Je veux savoir ce qui se passe !!"... Joanna est en empathie avec le spectateur... un autre personnage lui apprend alors qu'un casse va se produire. "ça vous va ?" lui demande-t-elle. J'aime beaucoup la façon dont Franz se retouche la moustache et déplace quelques mèches de cheveux soulignant de ce fait que son apparente négligence n'était qu'une pose, une image voulue, construite. Ces gestes témoignent du jeu de l'acteur, c'est la forme qui compte. Le film fourmille d'idées, de fulgurances esthétiques, il est beau à regarder mais également beau à entendre, la profusion d'illustrations musicales l'enrichit avec pertinence. Le raffinement de la mise en scène, le découpage, les angles de prise de vues, tout contribue au plaisir de raconter une histoire dont on se libère. Influences digérées, plaisir stylistique, Fassbinder, après un film social et politique, signe là une oeuvre formelle à la manière d'un Hitchcock à qui il rend hommage en apparaissant brièvement en tant qu'acheteur d'une revue porno.

28 août 2008

Escape From Alcatraz / L'évadé d'Alcatraz (1979) Donald Siegel



          Quel film passionnant... Il me fait penser à ce que disait André Gide à propose de La Bruyère : "Si claire est l'eau de ses bassins qu'il faut se pencher longtemps au-dessus pour en apercevoir la profondeur." Car derrière la simplicité nous trouvons la maîtrise.
          La prison d'Alcatraz, aujourd'hui fermée, se situe sur une île rocailleuse dans la baie de San Francisco. Personne ne s'en était évadé jusqu'à Frank Morris et les frères Anglin, en 1962. La prison ferma peu après. C'est cette histoire vraie que conte avec une maîtrise déroutante Don Siegel aidé par l'interprétation toujours excellente de Clint Eastwood. Les seconds rôles sont efficaces avec un Patrick McGoohan qui passe du prisonnier (série mythique que je n'ai pas encore vue mais qui est sur mon bureau puisqu'empruntée à la bibliothèque aujourd'hui, c'est un événement que je ne pouvais décemment occulter) à un directeur de prison aux pulsions sadiques ; ce directeur tente bien de séduire le spectateur en se déguisant en Patrick Brion mais rien n'y fera, il restera détestable. Les prestations de Frank Ronzio et Paul Benjamin sont à remarquer également. Les scènes classiques d'un film de prison sont là, offertes au spectateur : l'entrée, la cantine, le gros dur qui vient intimider le nouveau, les groupes raciaux, et j'en passe puis l'évasion elle-même avec sa préparation et sa réalisation. Tout est là et pourtant on garde les yeux ouverts constamment, on cille un peu mais parce qu'il le faut bien. Siegel arrive à un degré de maîtrise dans la narration qui est remarquable, pas de gras dans la viande, il ne garde que le meilleur et on reste captivé par tant d'efficacité narrative. Le sentiment de claustration est très bien rendu avec un cadrage et une composition des plans au millimètre. Tonalités froides, musique cauchemardesque grandiose de Fielding, seuls quelques aubes et crépuscules viennent ponctuer cet univers étouffant. Beau travail sonore avec bruits étouffés et d'autres répercutés en sons sourds, les portes de cellule, les pas dans les couloirs... Les scènes marquantes le sont sans en rajouter dans le pathétique, je pense à la mutilation de Doc qui est rendue par un montage précis et brutal, je pense à la visite que reçoit Charly, très sobre et émouvante. Les trois hommes ne furent jamais retrouvés, morts noyés ou en clandestinité le film ne tranche pas laissant cette fleur sur le rocher narguer le directeur qui en goûte amèrement le parfum.

25 août 2008

Major Dundee (1965) Sam Peckinpah



          Oeuvre moins aboutie que Ride the High Country, Major Dundee est une déception qui reste néanmoins intéressante. En lisant le texte que François Causse a consacré au film dans son Sam Peckinpah, la violence du crépuscule on comprend mieux sa déception. Le personnage de Dundee est un solitaire qui emmène tout le monde dans sa quête violente et nihiliste. Il veut poursuivre des Apaches qui ont massacré une famille et une patrouille de militaires. Pour cela il réunit une troupe hétéroclite formée de soldats sudistes qui se joignent aux Confédérés qu'il dirige ainsi que des voleurs et autres marginaux. Il les emmènera au-delà du Rio Grande, au Mexique. Le film est bancal, les séquences ne sont pas abouties comme dans le film précédent de Peckinpah. La durée initiale du film était de 2h40, c'est une version remontée par la production qui restera, raccourcie et centrée autour de la poursuite, jugée plus au goût du spectateur moyen au détriment des rapports psychologiques des personnages qui avaient la préférence de Peckinpah. Le cinéma est une oeuvre collective et nombreux sont les projets qui resteront plus ou moins avortés. Causse fait l'exposé des séquences restées sur la table de montage et en effet ce que l'on pressent en voyant le film n'est pas le fait du réalisateur. Dès le départ il y eut conflit puisque Heston laissa son salaire en plan pour confirmer la présence de Peckinpah que son producteur voulait virer. Il se vengera en mutilant le film. Obsession du producteur, peut-être un hommage au film... 
          Le meilleur moment du film est celui qui voit Dundee se perdre à la suite de sa blessure physique. Coincé par cette blessure il n'est plus dans l'action et reste seul avec son âme torturée. On pense alors à la séquence de Lawrence d'Arabie, ce moment où le héros sent en lui une haine et une rage qu'il ne peut assumer. Peckinpah voulait que cette quête reste infinie, que Dundee ne réussisse pas à trouver le chef indien et c'est une victoire que nous aurons à la place. Où l'on voit que la liberté du créateur doit être négociée au cinéma. 

Ride the High Country / Coups de feu dans la Sierra (1962) Sam Peckinpah



          Deuxième film de Peckinpah et coup de maître. Tout est maîtrisé dans ce western magnifique. La séquence d'ouverture montre la fin d'un univers dans lequel un homme n'est plus à sa place. C'est la fin de l'Ouest des pionniers, des cowboys...la ville marque son empreinte avec ses divertissements exotiques, ses restaurants chinois, ses fêtes foraines célèbrant des mythes plus ou moins réalistes et ses automobiles. Deux anciens de la gâchette vont devoir accomplir une mission pour une banque, mission qui fera rêver davantage que rapporter de l'argent. Les rôles principaux sont tenus par des sexagénaires, ce sera le dernier film de Randolph Scott et un des derniers de Joel McCrea. Le gamin qui les accompagne ne sert d'abord que comme un contrepoint qui souligne les décalages entre générations. Sur le chemin ils rencontrent Elsa, jeune fille rêvant d'ailleurs, pure et naïve interprétée par la délicieuse Mariette Hartley, et son père, fanatique religieux au verbe empli de citations religieuses. La jeune fille se sauvera du foyer carcéral pour aller se marier avec son promis : Billy Hammond. Les paysages automnaux de la forêt nationale d'Inyo en Californie symbolisent très bien l'âge et la sagesse de Steve Judd mais arrivés à la mine où vivent les frères Hammond c'est l'apocalypse qui règne et ses lieux désertiques. Les frères sont aliénés avec une mention spéciale pour la gueule de timbré de Sylvius (L. Q. Jones) et l'apparition au corbeau de Warren Oates qui joue Henry. Le mariage d'Elsa et de Billy a lieu dans un bordel, encore une fois après le saloon qui faisait office d'église, c'est une célébration sociale majeure qui a lieu dans un espace dénué des valeurs essentielles qui fondent une société. La nuit de noces tourne en une célébration des instincts primaires les plus vils, l'alcool déchaîne la violence et l'envie de violer la jeune femme par des frères aux pulsions lubriques. Peckinpah sait parfaitement rendre ce climat de tension entre des bourreaux et leurs victimes, ce moment qui précède les faits et qui sont chargés d'électricité. Les célébrations chez Peckinpah n'ont pas la même grâce que celles que nous trouvons chez Ford. Le monde a changé, il est plus violent "no pride and no self respect" dira Judd. Le gunfight final est une ode au courage, à la bravoure, au regard fixe et droit que l'on jette à l'adversaire, c'est plus un hommage, une "dernière fois" qu'un conflit réel qui permet d'aller de l'avant, il contraste avec la rage comique de Oates qui vide son chargeur sur des poulets parce qu'il a raté sa cible. Steve Judd aura réussi, par son exemple, à changer Westrum et Longtree, il peut mourir tranquille avant d'embrasser du regard, serein et apaisé, les montagnes qui se tiennent devant lui.
          Le film n'a pas plu à la MGM qui le distribua dans  un double programme alors que la critique l'accueilla très favorablement. Un film optimiste et intense.

Pasolini, mort d'un poète, un crime italien / Marco Tullio Giordana (Seuil,2005)



          Pasolini est assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975. Son corps est méconnaissable. On arrête Pino Pelosi, un de ces ragazzi di vita, ces garçons de la périphérie qui parsèment son oeuvre. Marco Tullio Giordana, après le procès, reprend dans cet ouvrage le fil de l'enquête et démontre que ce crime, au-delà du fait divers glauque et sordide, est symptomatique de l'attitude d'une état envers un individu qui dérange, qui n'est pas comme les autres. L'auteur montrera que la piste du crime individuel est choisie rapidement en dépit de toute logique, il montrera comment l'enquête est superficielle et rapidement expédiée. Pasolini a été victime d'un guet-apens, crapuleux ou politique, l'auteur ne s'avance pas sur cette piste cependant ce crime a été commis en groupe et la magistrature ne voudra pas le voir. Après une pression médiatique on avait permis à la cour présidée par Alfredo Carlo Moro de démontrer que le crime avait été fait à plusieurs. Durante, un expert médecin légiste appuie cette thèse avec des faits. Faits que la parquet général enterre, Pelosi était seul, mineur il prendra un peu moins de dix ans, taira le nom des bourreaux par peur et l'affaire sera classée.
          Giuseppe Branca, sénateur et ancien président de la Cour constitutionnelle : "...Mais une sorte de raison d'Etat a voulu que le procès se termine rapidement et définitivement une fois trouvé le crétin sur lequel concentrer l'entière responsabilité (un mineur qui s'en sortira au fond avec pas grand-chose). Voilà pourquoin sans qu'on doive penser à une mauvaise foi des protagonistes, la police n'a pas appronfondi les enquêtes et la cour d'Appel a jugé avec superficialité et académisme."
          On a le vertige à la lecture de ce livre, de la douleur et de la révolte mais l'époque était violente et les intellectuels de la trempe de Pasolini bravaient le pouvoir et la corruption qui l'accompagnait.
          A la suite de ce triste constat on a envie de se plonger dans les écrits pasoliniens pour mieux respirer. Voilà ce qu'il écrit dans La Guinée : "L'intelligence n'aura pas de poids, jamais, / dans le jugement de cette opinion publique." Il faut évidemment ne pas limiter ces paroles à la seule Italie.

23 août 2008

Emperor of the North Pole / L'Empereur du Nord (1973) Robert Aldrich



          1933, la dépression aux Etats Unis. Des vagabonds utilisent les trains pour se déplacer. Le n° 19 est contrôlé par Shack (Ernest Borgnine) qui n'a aucune hésitation à les tuer s'ils utilisent le sien. N° 1, un paria (Lee Marvin), est une légende vivante chez les miséreux, il décide de défier la brute. Cigarette, un jeune voleur va tenter de rester à ses côtés. 
          Peckinpah avait travaillé trois ans sur le scénario du film, nous aurions bien aimé voir sa version mais c'est Aldrich qui hérita du projet. Il le sert admirablement bien. Le film bénéficie de son savoir-faire et témoigne de sa maîtrise pour l'action et le rythme, toujours présents. Dès l'ouverture à l'iris qui débute le film le spectateur sera au parfum : au milieu d'un paysage propre à la contemplation, au gré d'un train qui défile tranquillement il sera le témoin d'un meurtre. Sha(r)ck d'un coup de marteau envoie un vagabond sous le train, il finira comme la Betty Short du Dahlia Noir : décapité. Une ballade en off qui ne cesse que le temps du meurtre et reprend ses notes une fois que la caméra prend la course du train en plongée vient illustrer le tout. La violence est là, tapie, prête à éclater à chaque instant mais plus que les actes violents c'est la rupture de ton qui agresse et dérange. Dans le film Aldrich alterne parfois des scènes humoristiques avec d'autres où la violence éclate froidement, brutalement. David Lynch, plus tard, fera cela à merveille. 
          Humour lors de la scène du baptême qui voit une jeune croyante être plongée dans le fleuve et être remontée par le pasteur, jeune fille à la robe trempée dévoilant ses seins comme une photographie ses contrastes au sortir du bain. N°1 attendant son tour et répondant aux questions du pasteur avec des réponses à double sens. Scène d'anthologie lorsqu'un policier course Cigarette et arrive dans un camp de vagabonds. Le dialogue qui suit est exquis, à l'humour absurde et surréaliste.
          La relation entre l'ingénu Cigarette et le roublard n°1 est celle d'un échec. Celui du maître avec son élève. Il y a un fossé entre les générations qui ne peut être comblé. Le monde change, les valeurs s'écroulent. Aldrich a tourné le dos à sa famille, très aisée et se place manifestement chez les contestataires que représente n°1 mais ceux qui suivent et qu'incarne Cigarette n'ont aucune classe, aucune ethique, ce sont des arrivistes et des opportunistes pour qui la reconnaissance n'a pas cours. Keith Carradine me fait penser au Fabian interprété par Widmark dans le Night and the City de Dassin. Le même problème, cette arrogance liée à une jeunesse impétueuse est présent dans le chef d'oeuvre que signa Adrich dans son film précédent : Ulzana's Raid .

The Deadly Companions / New Mexico (1961) Sam Peckinpah



          Remarqué pour son travail à la télévision, Peckinpah est engagé par Charles B. Fitzsimons pour réaliser son premier film. Ce producteur est le frère de Maureen O'Hara, ce qui justifie la présence de celle-ci en haut de l'affiche. Bien entendu son talent n'est pas discutable, qui connaît Ford sait que la belle rousse est un des nombreux rayons de soleil de la filmographie de notre borgne préféré. Film de commande où Peckinpah devait surtout se contenter de la mise en scène et de rien d'autre The deadly Companions reste une curiosité qui permet de placer quelques pions sur l'échiquier du grand Sam : un univers traversé par la violence même si le happy end final est de rigueur, des individus qui se détestent mais doivent composer ensemble...
          Il s'agit ici d'une histoire de double rédemption que doivent accomplir les personnages interprétés par Maureen O'Hara, toujours impeccable, et Brian Keith, qui en fait un minimum. Rédemption qui s'effectuera pour l'essentiel par le biais d'une mini odyssée morbide un peu à la manière du roman faulknerien As I Lay Dying (que je recommande). Odyssée morbide que Peckinpah réitérera plus efficacement avec l'opus Alfredo Garcia. Steve Cochran campe un bad guy digne d'intérêt associé à Chill Wills, très bon en nounours pervers au cerveau atrophié, avec sa peau de bison je ne pouvais m'empêcher de penser à Renoir dans La Règle du jeu - je sais, ça n'a rien à voir. Personnages sordides, ville provinciale de merde (même les enfants sont déjà corrompus), service religieux se tenant dans un saloon...le nouveau monde se bâtit sur des fondations peu solides. Quelques longueurs mais une intéressante introduction à la filmo de Peckinpah.

18 août 2008

Apache / Bronco Apache (1954) Robert Aldrich



        Un western qui débute sur les chapeaux de roues et qui gardera son rythme nerveux jusqu'au bout. Un Burt Lancaster qui est Massai, le dernier apache qui refuse de se rendre, seul contre tous. Des plans travaillés mais sans plus, juste assez pour rendre ce métrage classieux. De bons seconds rôles :  John McIntire, sévère mais juste et son négatif John Dehner, immonde à la perfection puis Charles Bronson, encore Charles Buchinsky, et son visage taillé à la serpe. Sans oublier la belle Jean Peters qui réussira à mater le beau guerrier, lui faisant planter du maïs et lui donnant un enfant, ce n'était pas gagné. Aldrich est un cinéaste qui n'a pas l'habitude de jouer les sentimentaux, allez voir un peu sa filmographie... et pourtant c'est une belle histoire d'amour qu'il peint avec ses intermittences du coeur. Le film donne la part belle aux indiens, habituels sauvages sur pellicule, mais pas seulement, à travers eux Aldrich redonne vie aux minorités non visibles, voir les soldats US noirs qui sont les seuls à parler avec respect aux indiens déportés dans le train, voir également les chinois de Saint Louis qui saluent le pestiféré. Ces quelques passages ne sont pas gratuits. Fin optimiste où le héros enragé (Bronco signifie indompté) quitte le champ de bataille, champ de maïs qu'il a planté avec son intime, pour rejoindre son enfant et fonder un foyer. Sieber regrette la fin de partie, pensant que c'était là sa dernière guerre, la vie en deviendrait terne...

17 août 2008

Murder, My Sweet (1944) Edward Dmytryk



Adaptation d'un roman de Chandler, Farewell my Lovely, ce film noir possède tous les ingrédients d'un film noir : privé mené en bateau mais qui s'en sort toujours, femmes fatales, brutes épaisses, âmes égarées dans le péché... On ne peut pas dire que ce film nous transcende mais on ne peut pas dire non plus qu'il nous ennuie. Il est bizarre, mal fichu... Tavernier et Coursodon parlent d'oeuvre baroque et ils ont raison, le film est inégal, de multiples scènes filmées sans originalité, bavardes, se succèdent. Elles côtoient d'autres moments où des efforts d'ambiance sont réussis grâce à une utilisation judicieuse des éclairages notamment. Quelques beaux mouvements de caméras sont également à signaler. Cette diversité de traitement donne au film sa forme irrégulière. C'est dommage car la séquence hallucinatoire est excellente, Marlowe est drogué et le spectateur a accès à son psychisme, le réalisateur se faisant plaisir en essayant de traduire son délire à l'écran.
Ajoutons que Dick Powell ne me plaît pas trop en Marlowe, sa mine joufflue ne correspond guère au personnage du privé, que l'on retrouve le lutteur Mike Mazurki qui jouera plus tard dans les sublimes Night and the City, 7 Women ou encore Nightmare Alley et que l'intrigue est complexe à souhait, d'ailleurs Marlowe dit souvent qu'il n'y comprend rien : "I don't get it !". Bref un film pour passionné du genre qui présente quelques pépites partiellement ensevelies dans une mare quelconque.

13 août 2008

Katzelmacher / Le Bouc (1969) R. W. Fassbinder



       Le film commence comme une punition pour le spectateur, des personnages illustrent l'ennui et le désoeuvrement dans des décors à peine dignes d'un hall d'exposition consacré à un salon sur la moquette. Des couples s'offrent à nos regards, des couples sans amour, sans avenir, sans rien. Quelques échanges, de vaines paroles, des étreintes désincarnées moyennant de l'argent, rien qui puisse témoigner d'une humanité, d'un esprit, d'une pensée. Nous sommes dans une ville ou un village sans identité particulière, dans un espace clos où des personnages sont enfermés, enfermement que le cadre vient accentuer en ne laissant pas de place autour d'eux. Ces jeunes couples sont paumés. On les suspecte d'être idiots, même pas nihilistes, ce serait leur prêter une idéologie, ce dont ils ne sont pas capables, pas encore tout du moins. Ils attendent sans le vouloir un discours politique qui viendrait leur donner une identité, une raison de vivre. Le dispositif est figé, très peu de mouvements de caméra, des décors de peau de chagrin. Vient alors l'étranger et la vie surgit chez les médiocres. La peur de l'autre, de sa différence. Les doutes, la remise en question : il travaille, moi pas... lui est inscrit dans la réalité alors qu'eux spéculent sur un avenir incertain, marchandant leurs corps pour les plus chanceux d'entre eux. Cet étranger vient troubler le microcosme, alors qu'ils ne se regardent jamais pendant leurs rares échanges verbaux, ils vont désormais regarder dans la même direction, regarder le même homme. Ils deviennent ainsi une "communauté". L'autre focalise, cristallise leurs petites haines et puis paraît-il qu'il en a une grosse... Fassbinder nous montre avec une pauvreté de moyens aussi aride que la personnalité des ces personnages la naissance d'un racisme banal et ordinaire. "L'ordre doit revenir" dira l'un d'eux. L'étranger reste le bienvenu dans la mesure où il travaille, participe à la production, paye un loyer surtaxé. Il est source de profit, c'est là sa place. Seule Marie viendra, en l'aimant, lui donner un corps plutôt qu'une fonction, c'est Hanna Schygulla qui arrive à illuminer les plans mortifères de cet exposé encore trop contemporain.

The Naked City (1948) Jules Dassin



    Une voix off se présente au spectateur, c'est celle du producteur qui annonce un film un peu différent, un polar qui promet quelque chose de supplémentaire : un film tourné dans la rue... Promesse tenue. Deux meurtres sont commis dès l'ouverture du film. Nous ne cesserons de suivre pas à pas l'enquête effectuée par les policiers, menée tambour battant par le lieutenant

Muldoon interprété par l'excellent Barry Fitzgerald (notre irlandais préféré, voir The Quiet Man). De nombreuses séquences se déroulent dans New York, filatures, interrogatoires... et c'est, en creux, un véritable portrait de la ville qui se dessine. C'est une des réussites de ce film : arriver à montrer cette cité "sans voiles", "nue", et nous en voyons des aspects bien différents et ce à divers moments du jour et de la nuit. Dassin s'arrange toujours pour cadrer ses personnages de façon à laisser la rue, la ville en arrière-plan, il les inscrit ainsi dans un environnement qui devient presque documentaire... 
     Garzah, le bad guy de l'histoire "a real tough cookie", très bon Ted de Corsia, nous offrira une course poursuite finale assez éblouissante. Sa chute est tournée magistralement par Dassin, le truand meurt laissant dans le plan la ville debout, selon l'épithète célinienne...
      Un éboueur se penche sur le caniveau...des journaux indiquant que le meurtre de la jeune fille est résolu baignent dans les eaux insalubres. L'homme les ramasse, les dépose dans sa benne et s'en va rejoindre la multitude.

        "There are eight millions stories in the naked city. This has been one of them."

11 août 2008

Liebe ist kälter als der Tod / L'amour est plus froid que la mort (1969) R. W. Fassbinder



        Premier film de Fassbinder Liebe ist kälter als der Tod est un film de genre : un polar. Franz (Fassbinder) est un proxénète d'opérette, le Syndicat (les caïds de Munich) veut qu'il rejoigne leurs rangs. Franz refuse : "Je travaille pour mon propre compte.", plus loin il dira "Je veux être libre." Belles déclarations d'intentions pour un jeune cinéaste qui va devenir l'ogre incontournable que l'on sait. Bruno (Ulli Lommel) est chargé de sympathiser avec lui. Avec la belle Johanna, prostituée interprétée par Hanna Schygulla, l'infernal trio va semer la mort autour de lui.
       Fassbinder rend hommage à quelques aînés : Melville, Godard, Straub... Bruno est un clone de Delon dans Le Samouraï, même chapeau, même imper, même façon de voler une voiture en manipulant les poignées jusqu'à ce qu'il en trouve une ouverte, même inexpressivité... Godard pour les décors urbains désertiques, le montage non narratif et Straub pour Schygulla d'abord qui avait tourné avec lui précedemment et pour le travelling de nuit que Straub avait laissé sur le banc de montage et qui s'intègre parfaitement ici. Psycho est cité également, la serveuse assassinée s'appelle Erika Rohmer...bref, Fassbinder ne veut pas recréer un univers ex nihilo mais reconnaît une filiation qu'il va personnaliser et faire sienne. Son polar fait penser un peu à la sécheresse du Goodis de Street of no Return, le même désespoir habite les personnages, le même néant les attend...on ne peut pas dire que Fassbinder veuille égayer son spectateur. Ses héros sont des paumés de première qui végètent en attendant de monter des coups pas très glorieux, un vol de lunettes de soleil, quelques victuailles dans un supermarché, un braquage raté... Les intérieurs sont glauques, Munich est froide et repoussante au possible, aucune joie, aucun humour, aucun sentiment sauf lors de cette promenade où Franz esquisse quelques pas de danse et finit par essayer d'accrocher les pieds de Johanna, vague rapprochement intime qui sera voué à l'echec par l'arrivée d'un motard. On ne s'aime pas dans ce film et on a envers autrui une confiance qui se révèle être un leurre. 
     La forme est toute aussi agréable, très peu de mouvements de caméra, il n'est pas question de fluidité mais de sécheresse. Reste alors la fascination pour un cinéaste qui ose faire une oeuvre personnelle avec peu de moyens, un beau noir et blanc, une narration écorchée qui est un plaisir car l'on recherche toujours une manière originale de s'exprimer. Film exigeant qui peut paraître austère et vide mais qui paradoxalement donne beaucoup à celui qui sait voir.

Broadway Bill (1934) Frank Capra

    
       Cette histoire où un gendre s'affranchit du joug familial, son beau-père est un riche industriel, pour vivre sa passion des chevaux a tout pour plaire à Capra : la liberté, l'indépendance, le reniement de l'argent qui écrase tout...hélas on s'y ennuie ferme. En dépit du montage nerveux lors des séquences de téléphone arabe ou encore des courses, en dépit des cadrages soignés, Capra n'arrive pas à enrichir son sujet d'une émotion qu'il parvient souvent à communiquer dans ses autres films. Son fils, Frank Capra Jr. nous apprend dans la présentation de l'édition dvd Wild Side que Baxter avait peur des chevaux et que son père tenait beaucoup à cette histoire, tellement qu'il en fit un remake en 1950, reste à vérifier s'il fait oublier l'original.

Golden Earrings / Les anneaux d'or (1947) Mitchell Leisen



       Deuxième guerre mondiale, le colonel Denistoun (Ray Milland) est obligé de se déguiser en gitan. Lydia est à l'origine de ce plan, belle et farouche gitane, elle tombe en amour devant ce gadjo... L'intrigue est encore une fois assez terne mais le film vaut par toutes les séquences qui se déroulent dans le camp gitan. On y entend la belle voix grave de Murvyn Vye et le décor est bien rendu. Les nazis sont toujours aussi effrayants, Ivan Triesault que les cinéphiles connaissent bien en incarne un avec la rigidité mécanique qu'on lui connaît. On retrouve Reinhold Schunzel qui interprète un scientifique duquel Denistoun doit obtenir une formule. Schunzel et Triesault étaient déjà ensemble sur le tournage du magnifique Notorious. Mais c'est évidemment Marlène qui attire tous les regards et qui tel un trou noir exerce un pouvoir d'attraction qui pétrifie le spectateur sans défense. Certes elle cabotine un peu notamment lors de la scène de la rencontre où elle joue cette gitane comme une nymphomane qui n'aurait pas vu d'homme depuis cinq jours... Toute en colliers, boucles d'oreilles, la peau tannée, ses yeux vous hypnotisent et son sourire ravageur vous laisse pantois. Au final le film se tient bien, excepté l'intrigue parallèle du compagnon de Denistoun dont on n'a que faire.

10 août 2008

Lady for a Day (1933) Frank Capra



    Un personnage s'adresse à un autre : "You believe in fairy tales, don't you ?" ... Je dois dire qu'adolescent je n'aimais guère les films de Capra, trop mièvres, trop irréalistes...je refusais son univers, je n'y croyais pas et même le détestais. Et puis...
    Apple Annie est une mendiante que tout le monde connaît, enfin ceux qui appartiennent à l'underworld...elle fait croire à sa fille vivant en Europe qu'elle est riche et lui écrit régulièrement des lettres. Celle-ci lui annonce sa visite. Ses amis de la pègre, devant sa détresse, vont organiser les retrouvailles de telle sorte qu'Annie devienne véritablement cette riche milliardaire qu'elle prétend être. Mais la visite entraîne d'autres événements, notamment l'organisation d'une réception de premier ordre, le tout sous les yeux inquisiteurs de la police qui s'apprête à intervenir... Deux parties dans ce film, l'avant réception et les préparatifs de la réception. La première partie ressemble à un mélo assez réussi, soutenu par la performance de May Robson. La seconde se place du côté de la comédie et ce sont Guy Kibbee, admirable comme toujours, et surtout Ned Sparks qui s'en occupent. Voir arriver Ned Sparks et l'entendre débiter ses répliques est une merveille, rien que pour lui le film vaut le coup d'oeil. Effectivement Capra a tourné un conte de fées, à mon âge je ne devrais plus y croire mais quand c'est Capra qui les raconte, vous ne pouvez pas lutter !!

Partie de Campagne (1936) Jean Renoir



     Tourné en 1936 mais sorti dix ans après, Partie de Campagne se veut être un court métrage réalisé avec le soin apporté aux longs. C'est le désir de Jean Renoir. Ce soin est bien visible à l'écran, le réalisateur a su donner à la nouvelle de Maupassant un luxe que l'édition Canal offre à l'heureux possesseur de ces deux dvds, bonus compris. Projet avorté ce court métrage vient de loin, après une brouille avec son producteur Renoir arrête tout mais c'est le premier qui cherchera et réussira à donner vie au film. C'est l'époque des congés payés, nous sommes en 1936 et Renoir fait bien passer ce désir de campagne, cette envie d'ailleurs qui tient la famille Dufour. Tout le monde est là : le paternel qui a tout lu et connaît le nom des choses, il ne se prive pas d'asséner sa science à qui veut bien l'entendre, et même aux autres. Il y a Mme Dufour, bien "gentille", la fille, Henriette, que la campagne rend heureuse et mélancolique, le gendre idiot qui doit reprendre l'affaire et s'apprête à épouser Henriette et enfin, la grand-mère sourde comme le sera le professeur Tournesol un peu plus tard. La campagne est là, aux multiples promesses : détente, repos, découverte d'une faune et d'une flore absentes de la ville... Deux canotiers les voient arriver et envisagent de séduire et la fille et la mère, la partie s'engage... Derrière cette façade idyllique se cache un autre univers, plus brutal qui est celui de la séduction et qui n'est pas sans rapport avec la nature, la nature est cruelle et ce n'est pas parce que le sang, la mort sont souvent éliminés des documentaires animaliers du dimanche qu'ils n'existent pas. Proies et prédateurs vivent ensemble, c'est là l'harmonie du monde. Acteurs excellents, réalisation soignée et efficace, ces quarante minutes en disent long sur la nature humaine. Henriette est émue, la nature appelle ce qu'il y a de plus naturel et ce qui ne demande qu'à s'éveiller : l'amour. Elle a une tendresse pour tout : pour l'herbe, pour l'eau, pour les arbres...et sa mère ? Elle aussi elle la sent encore, seulement elle est "plus raisonnable". Ce que contredira la suite car Mme aura envie de retrouver cette disponibilité adolescente qu'elle ne vit que trop rarement. Henriette vivra pleinement sa passion toute neuve, elle sentira la vie, les émotions, les sensations et pourtant ce moment ne lui permettra pas de devenir une autre. Comme souvent chez Maupassant les individus sont le jouet du destin et Renoir réussit pleinement à restituer tout le tragique de son oeuvre. Petite mention spéciale pour le jeu et la diction de Jacques Brunius, excellent.

3 août 2008

Picnic at Hanging Rock (1975) Peter Weir



     Mon film préféré de Weir, depuis que je l'ai découvert il fait partie de ceux qui me hantent, que j'ai besoin de revoir régulièrement. L'histoire se déroule en Australie, Mrs Appleyard est la directrice d'une institution honorable qui accueille des jeunes filles. Le genre d'institution qui exige de ses pensionnaires de n'enlever leurs gants qu'une fois hors de la ville. Lors d'une excursion au pied de Hanging Rock, mamelon d'origine volcanique, un groupe d'élèves disparaît. C'est alors que le mystère commence... Film hypnotique, envoûtant ne serait-ce que par le thème musical joué par Gheorghe Zamfir à la flûte de Pan. Le public connaît bien les classiques "Il était une fois en Amérique" et dernièrement le morceau "The Lonely Shepherd" que Tarantino a réutilisé dans son Kill Bill mais il connaît moins ce thème qui sert à merveille l'atmosphère étrange du propos. La beauté du film est à signaler, Weir rend hommage à cette nature éternelle, présente avant et après nous, c'est aussi la beauté des jeunes actrices qui interprètent avec justesse les héroïnes de cette histoire. Héroïnes pleines de rêves aux horizons lointains, aux amours entières et infinies et aux sentiments absolus. Gracieuses, fragiles et curieuses, elles se confrontent à ce rocher, qui semble les avoir toujours attendues. La poésie des images et le trouble qu'elles procurent doivent beaucoup au travail sonore effectué. C'est une dimension importante qui contribue à faire naître l'inquiétante étrangeté du fantastique dont parle Todorov dans son Introduction à la littérature fantastique. Le travail sur la lumière, le jeu des acteurs, la contemplation bienveillante du réalisateur sur ses sujets, tout cela est remarquable. Le charme du film tient aussi à la mise en parallèle du monde des adultes avec celui des jeunes filles. Le premier est révélé dans toute sa crudité, sans jugement mais sans artifice, rien n'y est rêvé, tout y est vécu, seuls subsistent quelques moments de délicatesse, un baiser dans une chambre de bonne, un désespoir intérieur retenu pour sauver les apparences... Le second dévoile avec subtilité les préoccupations adolescentes d'un univers unique que l'on cherche à préserver à tout prix, voir le destin de Sara...  Weir joue parfaitement l'équilibriste entre ces deux univers et réussit à garder captif son spectateur à la croisée de ces derniers. Pour les curieux, beaucoup d'infos diverses autour du film et de Hanging Rock sur ce site australien.
Voyez ce film...experience the mystery...

1 août 2008

Son of Fury (1942) John Cromwell



     Sur le papier ce film présente de nombreux intérêts, en premier lieu la distribution : Tyrone Power, George Sanders, Gene Tierney, le petit Roddy McDowall, John Carradine... ensuite la présence de Philip Dunne au scénario. Tout ceci laisse à penser que nous allons passer un bon moment mais... plusieurs mais... L'intrigue n'a rien de gênant : Benjamin Blake doit retrouver son titre et sa fortune, usurpés par Sir Arthur Blake, Power est le héros, Sanders campe le bad guy, Carradine est Caleb Green, le pote de service, Tierney incarne la belle, Farmer la garce.  Les lieux sont variés : manoir, voilier, île exotique, écuries, tribunal, les décors sont relativement soignés, là n'est pas le problème. Ce dernier vient d'un rythme mou où les séquences se succèdent sans que les acteurs croient en leurs personnages, il faut voir Sanders bailler vers la fin du métrage mais en retard, le spectateur ne l'aura pas attendu. Pour finir de ruiner le film on l'inonde d'une musique omniprésente,  on peut même l'écouter seule  : c'est un bonus offert par l'édition dvd z1... Alors que sauver de ce naufrage ? Quelques beaux débris : une Gene Tierney pulpeuse à souhait en ingénue vahiné, véritable perle des îles et puis la performance de Duddley Digges qui joue l'avocat de la dernière chance mais que l'on ne voit pas assez à mon goût. Au final ce film d'aventures plein de promesses laisse traîner son ennui...

29 juil. 2008

Les Sept Jours (2008) Ronit et Shlomi Elkabetz



Ronit Elkabetz

    Huis clos pesant qui laisse rarement place au rire, ce film brosse le portrait d'un groupe d'individus reliés par un lien naturel et social, groupe appelé famille. Celle-ci est réunie pour faire le deuil d'un de ses membres. La tradition juive demande que ce deuil se déroule précisément en respectant des règles diverses et variées comme  la promiscuité durant sept jours où personne ne doit sortir. Sept jours dans la maison du mort. Tous, frères et soeurs, enfants et conjoints respectifs vivent sous ce même toit. L'air devient vicié, le remugle naît et se diffuse, les conversations mesquines apparaissent, les reproches, les petites haines quotidiennes savamment entretenues éclatent et voilà le spectateur pris au piège de toutes ces intrigues filmées en plans séquences, le tout en prenant soin de ne pas laisser voir le dehors, l'ailleurs, la respiration. Seules deux scènes filmées en extérieur encadrent le tout...au cimetière. Trois moments sont à retenir, le premier voit cette famille endeuillée au bord de la tombe, campant une sorte de pietà un peu maladroite et artificielle, qui se met tout à coup à porter les masques à gaz que chaque citoyen israélien devait avoir suite à la menace des scuds irakiens de Saddam Hussein. Seule la mère du défunt refuse. Personnage exemplaire qui le prouve lors du deuxième passage retenu : le linge sale a été déballé, les noms d'oiseaux ont fusé, une gifle, des étreintes agressives échangées et la famille est réunie en cercle, toute honte bue et colère rentrée. La mère psamoldie quelques mots et l'aîné vient vers elle, inquiet, lui qui a giflé sa soeur, qui a intrigué dans le but de "réorganiser" les biens du défunt. Ce fils se voit accueillir d'une gifle magistrale le renvoyant de sa position usurpée de chef de famille à celle moins glorieuse de petit garçon pleurant parce que sa mère l'a frappé sans qu'il sache pourquoi. C'est justement ce geste qui recadre les choses, qui va venir resserrer les liens, renvoyer chacun  des membres de cette famille à leurs passions domestiques honteuses et leur indiquer, par là-même qu'il faut se ressaisir avec humilité et dignité et garder sa place. Enfin troisième passage : la réconciliation dans un lieu exigu, filmée avec retenue et simplicité. Les membres de ce groupe doivent vivre ensemble, qu'ils le veuillent ou non. Prison traditionnelle, cette veillée fait éclater les liens et les resserrent, liens naturels que le film exhibe avec talent. 

8 juin 2008

The Passionate Friends (1948) David Lean / Les amants passionnés



     Nous sommes en 1949 et David Lean est un cinéaste à succès, ses deux adaptations de Dickens sont derrière lui et font son prestige. The Passionate Friends semble être alors un anachronisme, une redite, un Brief Encounter bis. C'est Ronald Neame qui commence cet opus mais avec beaucoup de difficultés, Lean reprendra les rênes et en fera son film. L'histoire est banale, Mary est amoureuse de Steven mais préfèrera se marier avec Howard qui est bien plus riche, seulement le destin les fait se rencontrer neuf ans après... Mary (Ann Todd, la froide et toute récente hitchcockienne de The paradine Case) est une sorte de madame Bovary, qui rêve sa vie, éternelle insatisfaite perdue dans les limbes aux multiples possibles de sa pensée. Elle rêve même lorsqu'elle est en présence de Steven, interprété assez mièvrement, il est vrai, par un Trevor Howard auquel Lean ne prêtera aucune attention pendant le tournage. Il faut dire qu'il se mariera avec Todd juste après, ceci expliquant cela. Pour elle il reste un fantôme, ce qu'elle lui dit lors de cette échappée alpine. La structure du film reflète l'état mental de Mary avec des flashs backs emboîtés. le premier retour en arrière occupe d'ailleurs presque une heure de film, soit les deux tiers...L'histoire est assez conventionnelle, presque inintéressante. L'élément majeur du film est le personnage du banquier, incarné par le sublime Claude Rains, cet acteur à la présence hypnotique et au charme incomparable. Il subit les atermoiements de son épouse avec une tolérance assez libérale mais n'acceptera pas de se croire trompé, il veut alors le divorce. A travers ce personnage, le film prendra toute son intensité et toute sa force. C'est de son point de vue qu'est tournée la scène du balcon où l'on voit Mary pénétrer dans sa chambre pour accourir sur le balcon afin de faire un dernier au revoir à Steven, seulement Howard est là, assis à l'intérieur de la pièce, l'attendant et voyant sa précipitation, son trouble et ses larmes. Suit un cut qui amène un gros plan sur la demande de divorce... Une autre scène magnifique est celle qui voit Howard sauver Mary dans la station de métro. Etreinte passionnelle où les époux deviennent amants et se révèlent l'un à l'autre. Certes la morale est sauve mais cela est si bien filmé qu'on excuse cette convention. Pour qui aime David Lean le film est intéressant à plus d'un titre, nous reconnaissons la présence de la nature qui écrase les personnages, les Alpes viennent les pousser dans des émotions plus intenses et Lean sait utiliser ces paysages grandioses, la suite de sa filmographie en est la preuve évidente. A noter une scène presque hitchcockienne, comme un hommage, avec les jumelles où Howard finit par apercevoir les amants revenir de leur escapade. La secrétaire qui sait tout, tremblant de peur, fera un amusant lapsus, utilisant le terme "outrancier" pour "financier". Enfin quelques plans "mécaniques" que j'aime beaucoup, ce plan sur un train d'atterrissage précurseur de The Sound Barrier, sur le mécanisme du téléphérique, ou sur les évolutions du Chris-Craft que Lean conduisait beaucoup sur le tournage.

25 mai 2008

Morocco (1930) Josef von Sternberg / Coeurs brûlés



     Morocco est le premier film américain de Marlène Dietrich, remarquée par von Sternberg elle doit devenir une autre Garbo... Le film a ceci de remarquable : le baroquisme jouissif du début finit par disparaître derrière l'épure du plan final. Cette histoire d'amour est toute entière prétexte pour filmer ce dernier plan fétichiste en diable : ces chaussures délaissées par la belle qui se vouera corps et âme à son beau légionnaire "sentant le sable chaud" : Gary Cooper. Deux personnalités (von Sternberg et Dietrich) se rencontrent, se cherchent, s'aiment et se délaissent. Le cinéaste étale son savoir faire en des plans surchargés d'objets : le cabaret, la chambre, les rues de Mogador, les lieux sont denses, peuplés, le cabaret dispose de plusieurs niveaux...règne une atmosphère de luxure, de rencontres possibles, de désirs où émerge deux êtres faits l'un pour l'autre : Marlène et Gary... La Bessière, toujours délicieux Adolphe Menjou fera tout pour la séduire mais rien n'y fera, on n'arrête pas le destin.