25 août 2008

Major Dundee (1965) Sam Peckinpah



          Oeuvre moins aboutie que Ride the High Country, Major Dundee est une déception qui reste néanmoins intéressante. En lisant le texte que François Causse a consacré au film dans son Sam Peckinpah, la violence du crépuscule on comprend mieux sa déception. Le personnage de Dundee est un solitaire qui emmène tout le monde dans sa quête violente et nihiliste. Il veut poursuivre des Apaches qui ont massacré une famille et une patrouille de militaires. Pour cela il réunit une troupe hétéroclite formée de soldats sudistes qui se joignent aux Confédérés qu'il dirige ainsi que des voleurs et autres marginaux. Il les emmènera au-delà du Rio Grande, au Mexique. Le film est bancal, les séquences ne sont pas abouties comme dans le film précédent de Peckinpah. La durée initiale du film était de 2h40, c'est une version remontée par la production qui restera, raccourcie et centrée autour de la poursuite, jugée plus au goût du spectateur moyen au détriment des rapports psychologiques des personnages qui avaient la préférence de Peckinpah. Le cinéma est une oeuvre collective et nombreux sont les projets qui resteront plus ou moins avortés. Causse fait l'exposé des séquences restées sur la table de montage et en effet ce que l'on pressent en voyant le film n'est pas le fait du réalisateur. Dès le départ il y eut conflit puisque Heston laissa son salaire en plan pour confirmer la présence de Peckinpah que son producteur voulait virer. Il se vengera en mutilant le film. Obsession du producteur, peut-être un hommage au film... 
          Le meilleur moment du film est celui qui voit Dundee se perdre à la suite de sa blessure physique. Coincé par cette blessure il n'est plus dans l'action et reste seul avec son âme torturée. On pense alors à la séquence de Lawrence d'Arabie, ce moment où le héros sent en lui une haine et une rage qu'il ne peut assumer. Peckinpah voulait que cette quête reste infinie, que Dundee ne réussisse pas à trouver le chef indien et c'est une victoire que nous aurons à la place. Où l'on voit que la liberté du créateur doit être négociée au cinéma. 

Ride the High Country / Coups de feu dans la Sierra (1962) Sam Peckinpah



          Deuxième film de Peckinpah et coup de maître. Tout est maîtrisé dans ce western magnifique. La séquence d'ouverture montre la fin d'un univers dans lequel un homme n'est plus à sa place. C'est la fin de l'Ouest des pionniers, des cowboys...la ville marque son empreinte avec ses divertissements exotiques, ses restaurants chinois, ses fêtes foraines célèbrant des mythes plus ou moins réalistes et ses automobiles. Deux anciens de la gâchette vont devoir accomplir une mission pour une banque, mission qui fera rêver davantage que rapporter de l'argent. Les rôles principaux sont tenus par des sexagénaires, ce sera le dernier film de Randolph Scott et un des derniers de Joel McCrea. Le gamin qui les accompagne ne sert d'abord que comme un contrepoint qui souligne les décalages entre générations. Sur le chemin ils rencontrent Elsa, jeune fille rêvant d'ailleurs, pure et naïve interprétée par la délicieuse Mariette Hartley, et son père, fanatique religieux au verbe empli de citations religieuses. La jeune fille se sauvera du foyer carcéral pour aller se marier avec son promis : Billy Hammond. Les paysages automnaux de la forêt nationale d'Inyo en Californie symbolisent très bien l'âge et la sagesse de Steve Judd mais arrivés à la mine où vivent les frères Hammond c'est l'apocalypse qui règne et ses lieux désertiques. Les frères sont aliénés avec une mention spéciale pour la gueule de timbré de Sylvius (L. Q. Jones) et l'apparition au corbeau de Warren Oates qui joue Henry. Le mariage d'Elsa et de Billy a lieu dans un bordel, encore une fois après le saloon qui faisait office d'église, c'est une célébration sociale majeure qui a lieu dans un espace dénué des valeurs essentielles qui fondent une société. La nuit de noces tourne en une célébration des instincts primaires les plus vils, l'alcool déchaîne la violence et l'envie de violer la jeune femme par des frères aux pulsions lubriques. Peckinpah sait parfaitement rendre ce climat de tension entre des bourreaux et leurs victimes, ce moment qui précède les faits et qui sont chargés d'électricité. Les célébrations chez Peckinpah n'ont pas la même grâce que celles que nous trouvons chez Ford. Le monde a changé, il est plus violent "no pride and no self respect" dira Judd. Le gunfight final est une ode au courage, à la bravoure, au regard fixe et droit que l'on jette à l'adversaire, c'est plus un hommage, une "dernière fois" qu'un conflit réel qui permet d'aller de l'avant, il contraste avec la rage comique de Oates qui vide son chargeur sur des poulets parce qu'il a raté sa cible. Steve Judd aura réussi, par son exemple, à changer Westrum et Longtree, il peut mourir tranquille avant d'embrasser du regard, serein et apaisé, les montagnes qui se tiennent devant lui.
          Le film n'a pas plu à la MGM qui le distribua dans  un double programme alors que la critique l'accueilla très favorablement. Un film optimiste et intense.

Pasolini, mort d'un poète, un crime italien / Marco Tullio Giordana (Seuil,2005)



          Pasolini est assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975. Son corps est méconnaissable. On arrête Pino Pelosi, un de ces ragazzi di vita, ces garçons de la périphérie qui parsèment son oeuvre. Marco Tullio Giordana, après le procès, reprend dans cet ouvrage le fil de l'enquête et démontre que ce crime, au-delà du fait divers glauque et sordide, est symptomatique de l'attitude d'une état envers un individu qui dérange, qui n'est pas comme les autres. L'auteur montrera que la piste du crime individuel est choisie rapidement en dépit de toute logique, il montrera comment l'enquête est superficielle et rapidement expédiée. Pasolini a été victime d'un guet-apens, crapuleux ou politique, l'auteur ne s'avance pas sur cette piste cependant ce crime a été commis en groupe et la magistrature ne voudra pas le voir. Après une pression médiatique on avait permis à la cour présidée par Alfredo Carlo Moro de démontrer que le crime avait été fait à plusieurs. Durante, un expert médecin légiste appuie cette thèse avec des faits. Faits que la parquet général enterre, Pelosi était seul, mineur il prendra un peu moins de dix ans, taira le nom des bourreaux par peur et l'affaire sera classée.
          Giuseppe Branca, sénateur et ancien président de la Cour constitutionnelle : "...Mais une sorte de raison d'Etat a voulu que le procès se termine rapidement et définitivement une fois trouvé le crétin sur lequel concentrer l'entière responsabilité (un mineur qui s'en sortira au fond avec pas grand-chose). Voilà pourquoin sans qu'on doive penser à une mauvaise foi des protagonistes, la police n'a pas appronfondi les enquêtes et la cour d'Appel a jugé avec superficialité et académisme."
          On a le vertige à la lecture de ce livre, de la douleur et de la révolte mais l'époque était violente et les intellectuels de la trempe de Pasolini bravaient le pouvoir et la corruption qui l'accompagnait.
          A la suite de ce triste constat on a envie de se plonger dans les écrits pasoliniens pour mieux respirer. Voilà ce qu'il écrit dans La Guinée : "L'intelligence n'aura pas de poids, jamais, / dans le jugement de cette opinion publique." Il faut évidemment ne pas limiter ces paroles à la seule Italie.

23 août 2008

Emperor of the North Pole / L'Empereur du Nord (1973) Robert Aldrich



          1933, la dépression aux Etats Unis. Des vagabonds utilisent les trains pour se déplacer. Le n° 19 est contrôlé par Shack (Ernest Borgnine) qui n'a aucune hésitation à les tuer s'ils utilisent le sien. N° 1, un paria (Lee Marvin), est une légende vivante chez les miséreux, il décide de défier la brute. Cigarette, un jeune voleur va tenter de rester à ses côtés. 
          Peckinpah avait travaillé trois ans sur le scénario du film, nous aurions bien aimé voir sa version mais c'est Aldrich qui hérita du projet. Il le sert admirablement bien. Le film bénéficie de son savoir-faire et témoigne de sa maîtrise pour l'action et le rythme, toujours présents. Dès l'ouverture à l'iris qui débute le film le spectateur sera au parfum : au milieu d'un paysage propre à la contemplation, au gré d'un train qui défile tranquillement il sera le témoin d'un meurtre. Sha(r)ck d'un coup de marteau envoie un vagabond sous le train, il finira comme la Betty Short du Dahlia Noir : décapité. Une ballade en off qui ne cesse que le temps du meurtre et reprend ses notes une fois que la caméra prend la course du train en plongée vient illustrer le tout. La violence est là, tapie, prête à éclater à chaque instant mais plus que les actes violents c'est la rupture de ton qui agresse et dérange. Dans le film Aldrich alterne parfois des scènes humoristiques avec d'autres où la violence éclate froidement, brutalement. David Lynch, plus tard, fera cela à merveille. 
          Humour lors de la scène du baptême qui voit une jeune croyante être plongée dans le fleuve et être remontée par le pasteur, jeune fille à la robe trempée dévoilant ses seins comme une photographie ses contrastes au sortir du bain. N°1 attendant son tour et répondant aux questions du pasteur avec des réponses à double sens. Scène d'anthologie lorsqu'un policier course Cigarette et arrive dans un camp de vagabonds. Le dialogue qui suit est exquis, à l'humour absurde et surréaliste.
          La relation entre l'ingénu Cigarette et le roublard n°1 est celle d'un échec. Celui du maître avec son élève. Il y a un fossé entre les générations qui ne peut être comblé. Le monde change, les valeurs s'écroulent. Aldrich a tourné le dos à sa famille, très aisée et se place manifestement chez les contestataires que représente n°1 mais ceux qui suivent et qu'incarne Cigarette n'ont aucune classe, aucune ethique, ce sont des arrivistes et des opportunistes pour qui la reconnaissance n'a pas cours. Keith Carradine me fait penser au Fabian interprété par Widmark dans le Night and the City de Dassin. Le même problème, cette arrogance liée à une jeunesse impétueuse est présent dans le chef d'oeuvre que signa Adrich dans son film précédent : Ulzana's Raid .

The Deadly Companions / New Mexico (1961) Sam Peckinpah



          Remarqué pour son travail à la télévision, Peckinpah est engagé par Charles B. Fitzsimons pour réaliser son premier film. Ce producteur est le frère de Maureen O'Hara, ce qui justifie la présence de celle-ci en haut de l'affiche. Bien entendu son talent n'est pas discutable, qui connaît Ford sait que la belle rousse est un des nombreux rayons de soleil de la filmographie de notre borgne préféré. Film de commande où Peckinpah devait surtout se contenter de la mise en scène et de rien d'autre The deadly Companions reste une curiosité qui permet de placer quelques pions sur l'échiquier du grand Sam : un univers traversé par la violence même si le happy end final est de rigueur, des individus qui se détestent mais doivent composer ensemble...
          Il s'agit ici d'une histoire de double rédemption que doivent accomplir les personnages interprétés par Maureen O'Hara, toujours impeccable, et Brian Keith, qui en fait un minimum. Rédemption qui s'effectuera pour l'essentiel par le biais d'une mini odyssée morbide un peu à la manière du roman faulknerien As I Lay Dying (que je recommande). Odyssée morbide que Peckinpah réitérera plus efficacement avec l'opus Alfredo Garcia. Steve Cochran campe un bad guy digne d'intérêt associé à Chill Wills, très bon en nounours pervers au cerveau atrophié, avec sa peau de bison je ne pouvais m'empêcher de penser à Renoir dans La Règle du jeu - je sais, ça n'a rien à voir. Personnages sordides, ville provinciale de merde (même les enfants sont déjà corrompus), service religieux se tenant dans un saloon...le nouveau monde se bâtit sur des fondations peu solides. Quelques longueurs mais une intéressante introduction à la filmo de Peckinpah.

18 août 2008

Apache / Bronco Apache (1954) Robert Aldrich



        Un western qui débute sur les chapeaux de roues et qui gardera son rythme nerveux jusqu'au bout. Un Burt Lancaster qui est Massai, le dernier apache qui refuse de se rendre, seul contre tous. Des plans travaillés mais sans plus, juste assez pour rendre ce métrage classieux. De bons seconds rôles :  John McIntire, sévère mais juste et son négatif John Dehner, immonde à la perfection puis Charles Bronson, encore Charles Buchinsky, et son visage taillé à la serpe. Sans oublier la belle Jean Peters qui réussira à mater le beau guerrier, lui faisant planter du maïs et lui donnant un enfant, ce n'était pas gagné. Aldrich est un cinéaste qui n'a pas l'habitude de jouer les sentimentaux, allez voir un peu sa filmographie... et pourtant c'est une belle histoire d'amour qu'il peint avec ses intermittences du coeur. Le film donne la part belle aux indiens, habituels sauvages sur pellicule, mais pas seulement, à travers eux Aldrich redonne vie aux minorités non visibles, voir les soldats US noirs qui sont les seuls à parler avec respect aux indiens déportés dans le train, voir également les chinois de Saint Louis qui saluent le pestiféré. Ces quelques passages ne sont pas gratuits. Fin optimiste où le héros enragé (Bronco signifie indompté) quitte le champ de bataille, champ de maïs qu'il a planté avec son intime, pour rejoindre son enfant et fonder un foyer. Sieber regrette la fin de partie, pensant que c'était là sa dernière guerre, la vie en deviendrait terne...

17 août 2008

Murder, My Sweet (1944) Edward Dmytryk



Adaptation d'un roman de Chandler, Farewell my Lovely, ce film noir possède tous les ingrédients d'un film noir : privé mené en bateau mais qui s'en sort toujours, femmes fatales, brutes épaisses, âmes égarées dans le péché... On ne peut pas dire que ce film nous transcende mais on ne peut pas dire non plus qu'il nous ennuie. Il est bizarre, mal fichu... Tavernier et Coursodon parlent d'oeuvre baroque et ils ont raison, le film est inégal, de multiples scènes filmées sans originalité, bavardes, se succèdent. Elles côtoient d'autres moments où des efforts d'ambiance sont réussis grâce à une utilisation judicieuse des éclairages notamment. Quelques beaux mouvements de caméras sont également à signaler. Cette diversité de traitement donne au film sa forme irrégulière. C'est dommage car la séquence hallucinatoire est excellente, Marlowe est drogué et le spectateur a accès à son psychisme, le réalisateur se faisant plaisir en essayant de traduire son délire à l'écran.
Ajoutons que Dick Powell ne me plaît pas trop en Marlowe, sa mine joufflue ne correspond guère au personnage du privé, que l'on retrouve le lutteur Mike Mazurki qui jouera plus tard dans les sublimes Night and the City, 7 Women ou encore Nightmare Alley et que l'intrigue est complexe à souhait, d'ailleurs Marlowe dit souvent qu'il n'y comprend rien : "I don't get it !". Bref un film pour passionné du genre qui présente quelques pépites partiellement ensevelies dans une mare quelconque.

13 août 2008

Katzelmacher / Le Bouc (1969) R. W. Fassbinder



       Le film commence comme une punition pour le spectateur, des personnages illustrent l'ennui et le désoeuvrement dans des décors à peine dignes d'un hall d'exposition consacré à un salon sur la moquette. Des couples s'offrent à nos regards, des couples sans amour, sans avenir, sans rien. Quelques échanges, de vaines paroles, des étreintes désincarnées moyennant de l'argent, rien qui puisse témoigner d'une humanité, d'un esprit, d'une pensée. Nous sommes dans une ville ou un village sans identité particulière, dans un espace clos où des personnages sont enfermés, enfermement que le cadre vient accentuer en ne laissant pas de place autour d'eux. Ces jeunes couples sont paumés. On les suspecte d'être idiots, même pas nihilistes, ce serait leur prêter une idéologie, ce dont ils ne sont pas capables, pas encore tout du moins. Ils attendent sans le vouloir un discours politique qui viendrait leur donner une identité, une raison de vivre. Le dispositif est figé, très peu de mouvements de caméra, des décors de peau de chagrin. Vient alors l'étranger et la vie surgit chez les médiocres. La peur de l'autre, de sa différence. Les doutes, la remise en question : il travaille, moi pas... lui est inscrit dans la réalité alors qu'eux spéculent sur un avenir incertain, marchandant leurs corps pour les plus chanceux d'entre eux. Cet étranger vient troubler le microcosme, alors qu'ils ne se regardent jamais pendant leurs rares échanges verbaux, ils vont désormais regarder dans la même direction, regarder le même homme. Ils deviennent ainsi une "communauté". L'autre focalise, cristallise leurs petites haines et puis paraît-il qu'il en a une grosse... Fassbinder nous montre avec une pauvreté de moyens aussi aride que la personnalité des ces personnages la naissance d'un racisme banal et ordinaire. "L'ordre doit revenir" dira l'un d'eux. L'étranger reste le bienvenu dans la mesure où il travaille, participe à la production, paye un loyer surtaxé. Il est source de profit, c'est là sa place. Seule Marie viendra, en l'aimant, lui donner un corps plutôt qu'une fonction, c'est Hanna Schygulla qui arrive à illuminer les plans mortifères de cet exposé encore trop contemporain.

The Naked City (1948) Jules Dassin



    Une voix off se présente au spectateur, c'est celle du producteur qui annonce un film un peu différent, un polar qui promet quelque chose de supplémentaire : un film tourné dans la rue... Promesse tenue. Deux meurtres sont commis dès l'ouverture du film. Nous ne cesserons de suivre pas à pas l'enquête effectuée par les policiers, menée tambour battant par le lieutenant

Muldoon interprété par l'excellent Barry Fitzgerald (notre irlandais préféré, voir The Quiet Man). De nombreuses séquences se déroulent dans New York, filatures, interrogatoires... et c'est, en creux, un véritable portrait de la ville qui se dessine. C'est une des réussites de ce film : arriver à montrer cette cité "sans voiles", "nue", et nous en voyons des aspects bien différents et ce à divers moments du jour et de la nuit. Dassin s'arrange toujours pour cadrer ses personnages de façon à laisser la rue, la ville en arrière-plan, il les inscrit ainsi dans un environnement qui devient presque documentaire... 
     Garzah, le bad guy de l'histoire "a real tough cookie", très bon Ted de Corsia, nous offrira une course poursuite finale assez éblouissante. Sa chute est tournée magistralement par Dassin, le truand meurt laissant dans le plan la ville debout, selon l'épithète célinienne...
      Un éboueur se penche sur le caniveau...des journaux indiquant que le meurtre de la jeune fille est résolu baignent dans les eaux insalubres. L'homme les ramasse, les dépose dans sa benne et s'en va rejoindre la multitude.

        "There are eight millions stories in the naked city. This has been one of them."

11 août 2008

Liebe ist kälter als der Tod / L'amour est plus froid que la mort (1969) R. W. Fassbinder



        Premier film de Fassbinder Liebe ist kälter als der Tod est un film de genre : un polar. Franz (Fassbinder) est un proxénète d'opérette, le Syndicat (les caïds de Munich) veut qu'il rejoigne leurs rangs. Franz refuse : "Je travaille pour mon propre compte.", plus loin il dira "Je veux être libre." Belles déclarations d'intentions pour un jeune cinéaste qui va devenir l'ogre incontournable que l'on sait. Bruno (Ulli Lommel) est chargé de sympathiser avec lui. Avec la belle Johanna, prostituée interprétée par Hanna Schygulla, l'infernal trio va semer la mort autour de lui.
       Fassbinder rend hommage à quelques aînés : Melville, Godard, Straub... Bruno est un clone de Delon dans Le Samouraï, même chapeau, même imper, même façon de voler une voiture en manipulant les poignées jusqu'à ce qu'il en trouve une ouverte, même inexpressivité... Godard pour les décors urbains désertiques, le montage non narratif et Straub pour Schygulla d'abord qui avait tourné avec lui précedemment et pour le travelling de nuit que Straub avait laissé sur le banc de montage et qui s'intègre parfaitement ici. Psycho est cité également, la serveuse assassinée s'appelle Erika Rohmer...bref, Fassbinder ne veut pas recréer un univers ex nihilo mais reconnaît une filiation qu'il va personnaliser et faire sienne. Son polar fait penser un peu à la sécheresse du Goodis de Street of no Return, le même désespoir habite les personnages, le même néant les attend...on ne peut pas dire que Fassbinder veuille égayer son spectateur. Ses héros sont des paumés de première qui végètent en attendant de monter des coups pas très glorieux, un vol de lunettes de soleil, quelques victuailles dans un supermarché, un braquage raté... Les intérieurs sont glauques, Munich est froide et repoussante au possible, aucune joie, aucun humour, aucun sentiment sauf lors de cette promenade où Franz esquisse quelques pas de danse et finit par essayer d'accrocher les pieds de Johanna, vague rapprochement intime qui sera voué à l'echec par l'arrivée d'un motard. On ne s'aime pas dans ce film et on a envers autrui une confiance qui se révèle être un leurre. 
     La forme est toute aussi agréable, très peu de mouvements de caméra, il n'est pas question de fluidité mais de sécheresse. Reste alors la fascination pour un cinéaste qui ose faire une oeuvre personnelle avec peu de moyens, un beau noir et blanc, une narration écorchée qui est un plaisir car l'on recherche toujours une manière originale de s'exprimer. Film exigeant qui peut paraître austère et vide mais qui paradoxalement donne beaucoup à celui qui sait voir.

Broadway Bill (1934) Frank Capra

    
       Cette histoire où un gendre s'affranchit du joug familial, son beau-père est un riche industriel, pour vivre sa passion des chevaux a tout pour plaire à Capra : la liberté, l'indépendance, le reniement de l'argent qui écrase tout...hélas on s'y ennuie ferme. En dépit du montage nerveux lors des séquences de téléphone arabe ou encore des courses, en dépit des cadrages soignés, Capra n'arrive pas à enrichir son sujet d'une émotion qu'il parvient souvent à communiquer dans ses autres films. Son fils, Frank Capra Jr. nous apprend dans la présentation de l'édition dvd Wild Side que Baxter avait peur des chevaux et que son père tenait beaucoup à cette histoire, tellement qu'il en fit un remake en 1950, reste à vérifier s'il fait oublier l'original.

Golden Earrings / Les anneaux d'or (1947) Mitchell Leisen



       Deuxième guerre mondiale, le colonel Denistoun (Ray Milland) est obligé de se déguiser en gitan. Lydia est à l'origine de ce plan, belle et farouche gitane, elle tombe en amour devant ce gadjo... L'intrigue est encore une fois assez terne mais le film vaut par toutes les séquences qui se déroulent dans le camp gitan. On y entend la belle voix grave de Murvyn Vye et le décor est bien rendu. Les nazis sont toujours aussi effrayants, Ivan Triesault que les cinéphiles connaissent bien en incarne un avec la rigidité mécanique qu'on lui connaît. On retrouve Reinhold Schunzel qui interprète un scientifique duquel Denistoun doit obtenir une formule. Schunzel et Triesault étaient déjà ensemble sur le tournage du magnifique Notorious. Mais c'est évidemment Marlène qui attire tous les regards et qui tel un trou noir exerce un pouvoir d'attraction qui pétrifie le spectateur sans défense. Certes elle cabotine un peu notamment lors de la scène de la rencontre où elle joue cette gitane comme une nymphomane qui n'aurait pas vu d'homme depuis cinq jours... Toute en colliers, boucles d'oreilles, la peau tannée, ses yeux vous hypnotisent et son sourire ravageur vous laisse pantois. Au final le film se tient bien, excepté l'intrigue parallèle du compagnon de Denistoun dont on n'a que faire.

10 août 2008

Lady for a Day (1933) Frank Capra



    Un personnage s'adresse à un autre : "You believe in fairy tales, don't you ?" ... Je dois dire qu'adolescent je n'aimais guère les films de Capra, trop mièvres, trop irréalistes...je refusais son univers, je n'y croyais pas et même le détestais. Et puis...
    Apple Annie est une mendiante que tout le monde connaît, enfin ceux qui appartiennent à l'underworld...elle fait croire à sa fille vivant en Europe qu'elle est riche et lui écrit régulièrement des lettres. Celle-ci lui annonce sa visite. Ses amis de la pègre, devant sa détresse, vont organiser les retrouvailles de telle sorte qu'Annie devienne véritablement cette riche milliardaire qu'elle prétend être. Mais la visite entraîne d'autres événements, notamment l'organisation d'une réception de premier ordre, le tout sous les yeux inquisiteurs de la police qui s'apprête à intervenir... Deux parties dans ce film, l'avant réception et les préparatifs de la réception. La première partie ressemble à un mélo assez réussi, soutenu par la performance de May Robson. La seconde se place du côté de la comédie et ce sont Guy Kibbee, admirable comme toujours, et surtout Ned Sparks qui s'en occupent. Voir arriver Ned Sparks et l'entendre débiter ses répliques est une merveille, rien que pour lui le film vaut le coup d'oeil. Effectivement Capra a tourné un conte de fées, à mon âge je ne devrais plus y croire mais quand c'est Capra qui les raconte, vous ne pouvez pas lutter !!

Partie de Campagne (1936) Jean Renoir



     Tourné en 1936 mais sorti dix ans après, Partie de Campagne se veut être un court métrage réalisé avec le soin apporté aux longs. C'est le désir de Jean Renoir. Ce soin est bien visible à l'écran, le réalisateur a su donner à la nouvelle de Maupassant un luxe que l'édition Canal offre à l'heureux possesseur de ces deux dvds, bonus compris. Projet avorté ce court métrage vient de loin, après une brouille avec son producteur Renoir arrête tout mais c'est le premier qui cherchera et réussira à donner vie au film. C'est l'époque des congés payés, nous sommes en 1936 et Renoir fait bien passer ce désir de campagne, cette envie d'ailleurs qui tient la famille Dufour. Tout le monde est là : le paternel qui a tout lu et connaît le nom des choses, il ne se prive pas d'asséner sa science à qui veut bien l'entendre, et même aux autres. Il y a Mme Dufour, bien "gentille", la fille, Henriette, que la campagne rend heureuse et mélancolique, le gendre idiot qui doit reprendre l'affaire et s'apprête à épouser Henriette et enfin, la grand-mère sourde comme le sera le professeur Tournesol un peu plus tard. La campagne est là, aux multiples promesses : détente, repos, découverte d'une faune et d'une flore absentes de la ville... Deux canotiers les voient arriver et envisagent de séduire et la fille et la mère, la partie s'engage... Derrière cette façade idyllique se cache un autre univers, plus brutal qui est celui de la séduction et qui n'est pas sans rapport avec la nature, la nature est cruelle et ce n'est pas parce que le sang, la mort sont souvent éliminés des documentaires animaliers du dimanche qu'ils n'existent pas. Proies et prédateurs vivent ensemble, c'est là l'harmonie du monde. Acteurs excellents, réalisation soignée et efficace, ces quarante minutes en disent long sur la nature humaine. Henriette est émue, la nature appelle ce qu'il y a de plus naturel et ce qui ne demande qu'à s'éveiller : l'amour. Elle a une tendresse pour tout : pour l'herbe, pour l'eau, pour les arbres...et sa mère ? Elle aussi elle la sent encore, seulement elle est "plus raisonnable". Ce que contredira la suite car Mme aura envie de retrouver cette disponibilité adolescente qu'elle ne vit que trop rarement. Henriette vivra pleinement sa passion toute neuve, elle sentira la vie, les émotions, les sensations et pourtant ce moment ne lui permettra pas de devenir une autre. Comme souvent chez Maupassant les individus sont le jouet du destin et Renoir réussit pleinement à restituer tout le tragique de son oeuvre. Petite mention spéciale pour le jeu et la diction de Jacques Brunius, excellent.

3 août 2008

Picnic at Hanging Rock (1975) Peter Weir



     Mon film préféré de Weir, depuis que je l'ai découvert il fait partie de ceux qui me hantent, que j'ai besoin de revoir régulièrement. L'histoire se déroule en Australie, Mrs Appleyard est la directrice d'une institution honorable qui accueille des jeunes filles. Le genre d'institution qui exige de ses pensionnaires de n'enlever leurs gants qu'une fois hors de la ville. Lors d'une excursion au pied de Hanging Rock, mamelon d'origine volcanique, un groupe d'élèves disparaît. C'est alors que le mystère commence... Film hypnotique, envoûtant ne serait-ce que par le thème musical joué par Gheorghe Zamfir à la flûte de Pan. Le public connaît bien les classiques "Il était une fois en Amérique" et dernièrement le morceau "The Lonely Shepherd" que Tarantino a réutilisé dans son Kill Bill mais il connaît moins ce thème qui sert à merveille l'atmosphère étrange du propos. La beauté du film est à signaler, Weir rend hommage à cette nature éternelle, présente avant et après nous, c'est aussi la beauté des jeunes actrices qui interprètent avec justesse les héroïnes de cette histoire. Héroïnes pleines de rêves aux horizons lointains, aux amours entières et infinies et aux sentiments absolus. Gracieuses, fragiles et curieuses, elles se confrontent à ce rocher, qui semble les avoir toujours attendues. La poésie des images et le trouble qu'elles procurent doivent beaucoup au travail sonore effectué. C'est une dimension importante qui contribue à faire naître l'inquiétante étrangeté du fantastique dont parle Todorov dans son Introduction à la littérature fantastique. Le travail sur la lumière, le jeu des acteurs, la contemplation bienveillante du réalisateur sur ses sujets, tout cela est remarquable. Le charme du film tient aussi à la mise en parallèle du monde des adultes avec celui des jeunes filles. Le premier est révélé dans toute sa crudité, sans jugement mais sans artifice, rien n'y est rêvé, tout y est vécu, seuls subsistent quelques moments de délicatesse, un baiser dans une chambre de bonne, un désespoir intérieur retenu pour sauver les apparences... Le second dévoile avec subtilité les préoccupations adolescentes d'un univers unique que l'on cherche à préserver à tout prix, voir le destin de Sara...  Weir joue parfaitement l'équilibriste entre ces deux univers et réussit à garder captif son spectateur à la croisée de ces derniers. Pour les curieux, beaucoup d'infos diverses autour du film et de Hanging Rock sur ce site australien.
Voyez ce film...experience the mystery...

1 août 2008

Son of Fury (1942) John Cromwell



     Sur le papier ce film présente de nombreux intérêts, en premier lieu la distribution : Tyrone Power, George Sanders, Gene Tierney, le petit Roddy McDowall, John Carradine... ensuite la présence de Philip Dunne au scénario. Tout ceci laisse à penser que nous allons passer un bon moment mais... plusieurs mais... L'intrigue n'a rien de gênant : Benjamin Blake doit retrouver son titre et sa fortune, usurpés par Sir Arthur Blake, Power est le héros, Sanders campe le bad guy, Carradine est Caleb Green, le pote de service, Tierney incarne la belle, Farmer la garce.  Les lieux sont variés : manoir, voilier, île exotique, écuries, tribunal, les décors sont relativement soignés, là n'est pas le problème. Ce dernier vient d'un rythme mou où les séquences se succèdent sans que les acteurs croient en leurs personnages, il faut voir Sanders bailler vers la fin du métrage mais en retard, le spectateur ne l'aura pas attendu. Pour finir de ruiner le film on l'inonde d'une musique omniprésente,  on peut même l'écouter seule  : c'est un bonus offert par l'édition dvd z1... Alors que sauver de ce naufrage ? Quelques beaux débris : une Gene Tierney pulpeuse à souhait en ingénue vahiné, véritable perle des îles et puis la performance de Duddley Digges qui joue l'avocat de la dernière chance mais que l'on ne voit pas assez à mon goût. Au final ce film d'aventures plein de promesses laisse traîner son ennui...