22 nov. 2008

The Wild Bunch (1969) Sam Peckinpah



       Oeuvre on ne peut plus sombre, The Wild Bunch, après m'avoir souvent enthousiasmé, me semble de plus en plus réalisée pour rejeter le spectateur dans les confins de la civilisation. Il faut laisser toute espérance lorsqu'on le regarde. Nous sommes dans un monde dans lequel la haine, la rage et le nihilisme l'emportent sur le reste. Un univers où les enfants sont allaités par des mères qui ne quittent pas leurs cartouchières, où des gosses regardent avec délectation un scorpion lutter contre une myriade de fourmis avant de mettre le feu à ce spectacle. C'est le prologue du film et en même temps la vision eschatologique du film le plus noir de Peckinpah. La musique de Fielding venant amplifier l'agressivité du propos. Film froid et compact, aux reflets et parallèles systématiques, voir les deux groupes de départ (voleurs et poursuivants) réunis dans le même humanité, une humanité aux pulsions morbides. Pike et Deke sont les derniers survivants d'un monde d'avant l'Apocalypse, âmes fatiguées errant dans les limbes de la frontière américano-mexicaine. Oeuvre close débutant sur un massacre et finissant de même, entrecoupée de rires qui lorgnent vers la farce morbide. Quelques accalmies englouties par des montées de violence, découpage agressif, zooms tranchants, montage extatique. Bulle noire où l'on peine à respirer, cri rageur lancé à la face d'un monde décadent The Wild Bunch est un film sauvage.

15 nov. 2008

The Bachelor and the Bobby-Soxer / Deux soeurs vivaient en paix (1947) Irving Reis


Comédie lègère qui ne vaut que par le jeu de Cary Grant, acteur au pouvoir comique immense. Je jubile toujours à le voir effectuer ses mimiques, elles sont discrètes mais efficaces. Et quel mouvement !! Regardez-bien la façon qu'il a de se déplacer, de faire certains gestes... A côté de lui Shirley Temple paraît un peu mièvre et le personnage sans nuance interprété par Myrna Loy ne lui permet pas vraiment d'exister. Reste donc Cary Grant qui fait un petit festival en artiste qu'une adolescente un peu têtue veut s'accaparer. Il devra se défaire de la jeune fille sous la pression de sa soeur aînée qui siège au tribunal.

Hunger (2008) Steve McQueen



       Premier film de Steve McQueen consacré à Cannes par la Caméra d'or. Juste récompense tant le film dégage une puissance narrative maîtrisée. D'abord le sujet. Les dernières semaines de Bobby Sands en prison, militant de l'IRA. Lutte pour réclamer une identité propre, un statut politique. L'on suit dans un premier temps la lutte collective des prisonniers pour refuser la douche et le rasage,  refus durement, sauvagement réprimés. Puis une longue conversation entre Bobby et un prêtre, échange autour de la volonté de Bobby d'aller au bout de sa grève de la faim. Enfin la description de cette grève.
       Le film montre implacablement la violence sans en atténuer la réalité, impacts sur les chairs, oppressions psychologiques, rien n'est épargné au spectateur. On retrouve d'ailleurs cette volonté de choquer dans la première partie du Mesrine de Trichet, voir la séquence de la prison canadienne. Lutte entre des individus motivés par leur engagement et entre des fonctionnaires de l'état appliquant avec rigueur et méthode les consignes venues d'en haut. Le réalisateur montre la violence des deux côtés, celle que l'on exerce sur autrui, les prisonniers, l'assassinat de la mère d'un gardien ; et celle que l'on ressent car la violence laisse des traces. Le début du film témoigne de cette dernière, le début du film en est une illustration avec ces plans sur les mains éprouvées du gardien  à force de donner des coups. La solitude dans laquelle est enfermé le bourreau est bien présente, beaux plans fixes lorsqu'il fume sa cigarette, la pression qu'il subit est manifeste. La violence se partage, elle se donne et revient vous hanter.
         Beauté plastique du film, plastique et symbolique. Les prisonniers sont enfermés dans un espace uniforme. Pour exister et revendiquer une identité ils vont imprimer leurs marques, leur territoire. C'est, à mon sens, ce qui est le plus réussi dans le film. Plan du couloir des cellules au revêtement immaculé qui va peu à peu s'auréoler des urines que déversent les détenus. Murs intérieurs de la cellule décorés, ornés avec la nourriture et les autres substances mélangées. Cheveux hirsutes et longs avec barbes pour ne pas être effacés. Sang sur les parois, où encore sur le matelas de la couche où Bobby Sands est hospitalisé. Son corps même, tuméfié, en train de pourrir de par la pression des os sur la peau tendue par la faim, reprend cette thématique de la forme, de la couleur, du trait contre l'espace vierge de l'oppression. La trace, le trait, la forme, l'expression comme identité, langage. Le sens même de l'art.
        Fin du film, souvenirs lointains enfouis, refaisant surface. Beauté de ces derniers instants, on pense au "Rosebud" de Citizen Kane...

Revu en août 2011 : La fin n'est pas semblable au Welles, ce n'est pas un souvenir d'enfance de la même nature, dans le Welles il y a de la douleur, du regret car Kane s'est éloigné de cette simplicité, de cette épure des choses de la vie alors que Bobby Sands se rappelle son enfance d'une toute autre manière, l'enfant qu'il était alors, celui qui venait juste de se hisser contre les autres pour faire le geste qu'il pensait devoir faire, cet enfant n'a pas été trahi par l'adulte qu'il est devenu. Pas de regret mais une sorte de jugement moral (et pas religieux, ce qui est important) duquel il ressort grandi et serein. Du coup la citation est très maladroite, le "Rosebud" n'a pas à figurer ici.
       

14 nov. 2008

Dishonored / Agent X 27 (1931) Josef von Sternberg



    Après Morocco, Dishonored. Cette fois Marlène est une espionne au service de l'Autriche. Engagée pour sa capacité à troubler la gente masculine mais aussi pour son intelligence. C'est une ode à l'actrice que se permet von Sternberg. Le scénario est quelconque et le partenaire de Marlène affiche un rictus constant qui le tourne en ridicule, prévu pour Gary Cooper le rôle est obtenu par McLaglen, puissant mais grotesque. Un casting plus judicieux aurait permis plus de nuance et de profondeur. La nature a horreur du vide et Marlène s'empresse de l'occuper, elle s'amuse en paysanne méconnaissable à singer la bêtise et l'ingénuité pour mieux terrasser l'adversaire usant même de miaulements d'altitude. Les registres qu'elle utilise dans ce film sont nombreux : séductrice, dominatrice, mélomane, timide, croqueuse d'hommes... elle joue de tous ses atouts, de toutes les expressions de son visage. Le film a cet unique intérêt : regarder une actrice jouer sous les yeux d'un metteur en scène à son service. 
       Ajoutons une scène de carnaval ridicule, décadente mais grandiose. Et ce moment délicieux où Marlène, avant d'être fusillée, applique du rouge à lèvres pour dire que ce film, loin d'être un chef d'oeuvre, constitue une très belle démonstration du talent de Dietrich. A voir pour ceux qui succombent à ses charmes.

12 nov. 2008

Das Mädchen von Moorhof (1935) Douglas Sirk



       Découvert dans le cadre du Cinéma de Minuit de Patrick Brion, ce Sirk est l'oeuvre d'un jeune cinéaste puisque c'est, je crois, son deuxième film. Le mélo pointe déjà son nez mais pas avec la force de ceux qu'il tournera bien plus tard. Le sujet est le suivant : une jeune servante tombée enceinte trouve réconfort et travail chez un jeune paysan qu'elle a ému. Ce dernier est fiancé à une jeune femme plus riche que lui mais c'est dans les bras de la première qu'il finira. 
       Univers campagnard, petit village, fermes et champs forment le décor de ce film charmant. L'histoire, je l'ai dit, a un impact émotionnel discret néanmoins on se laisse subjuguer par cette jeune actrice aux allures d'héroïne pure et intacte qu'est Hansi Knoteck. Elle a pour reflets les différentes parties de cette belle nature que sert admirablement la caméra de Sirk. Le cadre est réussi et la mise en scène prend soin d'inscrire les personnages dans leur réalité sociale. Le spectateur aura l'occasion de les voir travailler sans que le film en souffre, bien au contraire. 

9 nov. 2008

Hell Is for Heroes / L'Enfer est pour les héros (1961) Don Siegel



       Le scénariste Robert Pirosh devait réaliser lui-même le film, son intention étant d'apporter de l'humour noir, voir la scène des fausses conversations avec le QG dans le bunker. Siegel le remplaça et orienta l'histoire de manière beaucoup plus sombre (source imdb). Le récit de cette unité américaine prise au piège par les allemands et finalement délivrée fait penser à un cauchemar. L'action se déroule principalement de nuit - il faisait trop chaud pour tourner les scènes diurnes - et ne contient que peu d'actions. C'est l'attente avant le combat qui domine et le groupe est alors montré comme une somme d'individualités qui se soucient peu des autres. La palme revenant à Reese (très bon Steve McQueen), rustre, mutique, limite zombie alcoolisé. Très loin du glorification du soldat américain, Siegel s'acharne à vider le lyrisme et l'épique de son sujet. Les attaques échouent, les hommes sont quasiment abandonnés par leur hiérarchie, le matériel fait défaut et la débrouillardise est de rigueur... le final qui voit les allemands périr n'est là que pour permettre à Reese d'aller au bout de sa pulsion de mort. Sa façon de nettoyer constamment son arme, son goût pour envoyer paître ceux qui voulaient partager un moment avec lui, sa rage contenue face à Larkin ne sont que les prémisses de cette course folle qui lui permet de s'exprimer totalement. Reese est un homme qui attend le moment de sa mort. Il est d'ailleurs dommage que ceux qui l'accompagnent, je parle des nombreux figurants qui tombent sous le feu ennemi, ne le fassent pas avec la bienséance voulue. Ils tombent comme des débutants et les cris d'agonie qui ponctuent le film sont émis avec trop de désinvolture. cela compte aussi. L'on voit même lorsque la jonction est faite et que l'assaut est donné un soldat se prendre les pieds dans des broussailles au premier plan et se vautrer et plonger sous le cadre. Quelques secondes après il réapparaît réajustant sa casquette et rejoignant la zone de combat. 
La présence toujours vivifiante de James Coburn est à remarquer...

8 nov. 2008

Le Signe du lion (1962) Eric Rohmer



Premier long métrage de Rohmer et premier coup de maître. Le film est inscrit dans une époque, celle de la Nouvelle Vague, on y voit Godard lors d'une fête arpenter le cadre, jouer avec le son, s'ennuyer un peu... Chabrol est à la production... Cela a été dit, la caméra devait se libérer, conquérir la rue et ce récit (proche du conte avec sa résolution heureuse) qui voit un jeune américain devenir clochard à cause des circonstances, permet justement de montrer ces rues de Paris. Mais le film est bien plus que cela.
Commençons par le tournage en extérieur qui est justifié par le credo des jeunes turcs de la Nouvelle Vague mais aussi rendu pleinement nécessaire par le sujet même. Les errances de Pierre, interprété avec grâce par Jess Hahn, permettent au spectateur de fréquenter avec assuiduité le quartier de Saint Germain, la banlieue avec Nanterre... Les séquences qui dévoilent les terrasses de café le soir avec leur agitation sont réussies comme celles qui nous les montrent à l'aube lorsque le garçon de café balaie le trottoir dans une ambiance un peu post-apocalyptique. Une phrase d'un personnage lors dune soirée : "Ainsi se terminent les soirées mémorables : de la vaisselle sale, du tabac refroidi." J'aime cette phrase lucide.
Ensuite cette errance n'est pas un prétexte scénaristique, Rohmer traite la clochardisation, la marginalisation avec une rigueur et une noirceur appuyée. Un portrait de Paris se peint mais le point de vue de celui qui a faim, qui est seul, désespéré rend le tableau amer et cruel. C'est l'été et ces amants au bord des quais, ces amies aux conversations légères et superficielles assises sur un banc, cette mère donnant le goûter à son enfant, tout écarte Pierre de ce groupe, tout lui indique par opposition le manque et l'exclusion. Peu à peu celle-ci diffuse la haine et la rancoeur pour aboutir à la résignation. Ce passage est assez long dans le film et s'oppose à l'insouciance de Pierre, épaulé par ces amis.
Enfin le dénouement : la mort du cousin qui permet à Pierre d'hériter après une fausse joie. Final de conte qu'aime Rohmer, placé sous le signe astrologique du titre et dernier plan sur ces étoiles bienveillantes qui rappelle les propos antérieurs de Pierre : "J'ai toujours cru plus à la chance qu'à mon talent. La paresse me réussit."

4 nov. 2008

Man in the Shadow / Le Salaire du diable (1957) Jack Arnold



            Opérateur pour Flaherty, Arnold n'est pas un tâcheron, il a déjà à son actif le superbe The Shrinking Man. Il navigue avec un certain succès dans les eaux troubles de la série B lorsque ce projet lui est confié. Welles revient d'Europe et a besoin d'argent, ses projets théâtraux ne passent pas, ses envies de télévision non plus. Tout le monde se méfie de sa tendance à remanier les projets et à s'en emparer, les amenant très loin de ce à quoi ils étaient destinés : divertir le spectateur moyen. Barbara Leaming parle du premier jour de tournage dans son Orson Welles, je cite : "... après une arrivée bruyante et fracassante, après avoir salué avec effusion techniciens et comédiens, il exhiba soudain une liasse de feuillets tout en annonçant à la cantonnade "Voyons maintenant les changements du jour !!" On convoqua le producteur à la hâte et l'on parvint à un concensus partant du principe que les modifications prévues apportaient de nettes améliorations au scénario d'origine et que par conséquent le tournage pourrait commencer dès que les acteurs auraient appris leurs nouvelles répliques quelques heures plus tard..." Le producteur était intelligent, le tournage se poursuivit. Film agréable, politique et social, force de la justice et du droit portée par Chandler en shérif obstiné qui se prend moins de coups que Marlon Brando dans The Chase d'Arthur Penn. Entendre Welles débiter ses répliques avec le talent qu'il a est une joie, il joue de sa voix comme d'un instrument monstrueux et fascinant. La réalisation est classique, sans fioritures et sans effets, exceptée la scène  du passage à tabac du prologue que Tavernier et Coursodon prêtent à Welles, de par l'usage de l'ampoule qui se balance. Si on ajoute l'efficacité du découpage et le rythme de cette scène il est vrai que la patte de Welles rôde mais elle ne se retrouvera pas dans le reste du métrage.

Les Dieux de la peste (1969) R. W. Fassbinder



         Franz sort de prison... L'histoire n'a que peu d'importance, le film ne semble se nourrir que de sa propre narration, il fait succéder les scènes, les personnages comme des prétextes pour innover, raconter autrement. Nous sentons Fassbinder aux commandes de son train électrique cherchant à sublimer cette mince intrigue dont il suit les rails. Dans ses films précédents les citations étaient visibles, ici elles sont digérées, Fassbinder signe un film moderne. Un exemple : prenons la séquence qui voit le Gorille et Franz s'en aller à la campagne. Travelling à l'hélicoptère à l'aller qui suit classiquement l'itinéraire du véhicule sur les routes sinueuses, un peu de mouvement, d'esthétisme agréable mais saccagé par des zooms avant/arrière. Même sujet mais cette fois le retour. La voiture s'immobilise à un carrefour, gênée par un tracteur, la caméra quitte alors son sujet et part filmer la campagne s'arrêtant avec plaisir sur un village proche avec clocher. Le film est parsemé de ces libertés et c'est là son intérêt. Le fond envahit, débordé par la forme. Il faut dire que l'on se perd à suivre Franz, le pauvre rencontre de nouveaux personnages à une fréquence inconfortable. On ne sait plus qui est qui et l'on s'en moque. Certes les codes du polar sont présents et d'abord l'imperméabilité du récit façon Chandler, la sortie de prison, les femmes (nombreuses et souvent séduisantes), les amis du milieu, les bars glauques, les arrière-salles de la même veine avec chiottes minables à deux mètres de la table de jeu (un zig ira pisser tranquillement pendant qu'au premier plan d'autres discutent), je continue la liste : des morts, un braquage, un flic véreux et même le rêve de retraite dorée après le fameux dernier coup...
         D'autres signaux pour ceux qui n'auraient pas compris, plus explicites. Joanna, après que le film se soit un peu enlisé, s'indigne et crie : "Je veux savoir ce qui se passe !!"... Joanna est en empathie avec le spectateur... un autre personnage lui apprend alors qu'un casse va se produire. "ça vous va ?" lui demande-t-elle. J'aime beaucoup la façon dont Franz se retouche la moustache et déplace quelques mèches de cheveux soulignant de ce fait que son apparente négligence n'était qu'une pose, une image voulue, construite. Ces gestes témoignent du jeu de l'acteur, c'est la forme qui compte. Le film fourmille d'idées, de fulgurances esthétiques, il est beau à regarder mais également beau à entendre, la profusion d'illustrations musicales l'enrichit avec pertinence. Le raffinement de la mise en scène, le découpage, les angles de prise de vues, tout contribue au plaisir de raconter une histoire dont on se libère. Influences digérées, plaisir stylistique, Fassbinder, après un film social et politique, signe là une oeuvre formelle à la manière d'un Hitchcock à qui il rend hommage en apparaissant brièvement en tant qu'acheteur d'une revue porno.