8 nov. 2009

Le Silence (2004) Orso Miret



J'ai totalement évacué les deux premiers longs métrages d'Orso Miret. Par paresse ? Par manque d'informations ou pour je ne sais quelle autre raison. Pourtant j'avais été impressionné par ses deux courts précédents. Alors en voyant le dvd au fond du Disc King où j'ai l'habitude de passer je savais qu'une lacune allait être comblée, j'ai donné les presque 4 euros qui me permettaient d'avoir ce film et je suis rentré chez moi.
Une fois visionné j'ai eu un peu honte, d'abord parce qu'il faut soutenir les réalisateurs en allant voir leurs films en salles et pas ailleurs, ensuite parce que les paysages corses méritent mieux que mon téléviseur cathodique de 36 cm de diagonale.
Le film raconte la difficulté d'être de nulle part. Olivier (Mathieu Demy) revient en Corse pour les vacances, sa mère y est née, ce qui lui permet d'avoir des attaches locales, notamment avec Vincent (très bon Thierry de Peretti) qui mène une bande de copains réunie autour d'une passion commune : la chasse.
Olivier n'est pas très à l'aise, il parcourt les sentiers de montagne avec difficulté mais a envie d'en être, de faire partie du groupe. Un meurtre auquel il assiste va augmenter ce trouble, dilemme communautaire. Doit-il se taire et approfondir son ancrage dans le village ou bien tout dire et se séparer de ce lien géographique et humain.
L'intrigue est intéressante et Miret sait créer la tension nécessaire au récit, je pense aux parties de chasse en particulier qui se répètent et viennent nouer les enjeux de vie et de mort. La nature est magnifiquement filmée. Avant le meurtre elle impose sa beauté et sa force devant lesquelles Olivier ne peut que s'incliner. Elle est l'élément indomptable qui peut permettre à Olivier de passer la frontière. La nature est incontournable et semble fasciner, à juste titre, Olivier et sa compagne Marianne (Natacha Régnier, porcelaine fragile et gracieuse), même en voiture olivier prend du plaisir à épouser les courbes des petites routes qui s'inscrivent dans le paysage ; Marianne sort en pleine nuit nager dans la rivière, naïade immaculée qui accomplit son rite païen nocturne. Mais après le meurtre elle ne semble que donner son aspect le plus violent, ce sera l'impossibilité pour Olivier de suivre le groupe, torturé par sa conscience et son envie de parler, ce sera l'orage... c'est la confrontation avec la bête, ce qui est primaire et qui a été pleinement exprimé par le meurtre (précédé d'une scène de séduction très subtile, fragile et belle où Demy a su incarner une timidité et un aplomb qui lui appartiennent) qui viendra libérer Olivier.
La mention d'un tableau figurant Saint Michel terrassant le dragon fait de Olivier celui qui expulsera le criminel du Paradis, qui peut être la Corse elle-même. Le dragon peut également être la volonté à tout prix d'être dans le groupe et de se taire, sa part animale, son devenir meute. part qui sera anéantie par la vérité et la justice.
Le film contient des thèmes intéressants, celui de l'enfant à venir, Marianne est enceinte de quelques mois, et de l'éducation qui lui sera donnée. Olivier doit composer avec son dilemme alors même qu'il est en train de changer, il devient un père avec tout l'engagement que cela suscite.
La dualité, lorsque Olivier parvient à vaincre son sanglier, un ami lui dit "C'est ton premier, non ? Alors ça y est, maintenant tu es un assassin..."
Les images mentales et les rêves d'Olivier ne me paraissent pas ce qui est plus réussi dans le film. Mais cela est mineur comparé à la qualité du reste.

3 nov. 2009

Cinemania (2002) Angela Christlieb, Stephen Kijak


J'aime aller au cinéma mais je n'y vais pas aussi souvent que je le voudrais. Je dispose de plusieurs cartes, fréquente diverses salles... Voici la manière dont je procède. Je vois la plupart du temps plusieurs films le même jour. Cette pratique remonte à bien longtemps, à l'époque où j'étais interne au lycée. Je n'avais aucune possibilité de voir des films la semaine alors je profitais de mon dimanche soir pour apaiser mes envies, une fois toute la famille couchée je regardais le film du cinéma de minuit puis j'enchaînais avec plusieurs films jusqu'au moment où il me fallait prendre le bus. Voir deux, trois voir plus de films à la suite n'a jamais été un problème. Avec le travail cela n'est plus possible mais je continue de faire une série de temps en temps, à la maison ou en salles.
Comment ça marche ? Avoir un sac assez important pour pouvoir y mettre une bouteille d'eau, des sandwichs, un mp3, un livre ou des journaux pour patienter entre les séances, des stylos, un carnet pour prendre des notes, un pull pour éviter les méfaits de la clim'... Acheter ses places le plus tôt possible pour éviter les files et pouvoir se placer exactement là où je veux : vers le troisième rang, légèrement décentré à gauche. L'idéal étant que personne ne soit derrière moi, je déteste les conversations pendant le film, les pieds qui appuient sur mon siège, les érudits de service qui ne peuvent s'empêcher de dire le nom des acteurs qui apparaissent ici et là, en somme moins il y a de monde dans la salle et plus je suis tranquille. Ce qui est stupide puisqu'une salle déserte c'est moins d'entrées... mais c'est comme ça, aussi je préfère y aller l'après-midi. J'y suis seul à 95%, je n'ai jamais compris l'intérêt, le besoin qu'ont certains d'y aller en groupe. Le cinéma n'est pas, en ce qui me concerne, un divertissement pour s'aérer l'esprit, c'est l'endroit où je suis le mieux. Entrer dans une salle reste un plaisir, apercevoir le grand écran, savoir que l'on va projeter un film dans un moment, dans des conditions idéales...
Je connais quelques habitués, de vue s'entend, mais je n'ai aucun désir de les rencontrer ou d'entamer une conversation. J'aime être seul.
J'ai depuis longtemps le goût des listes. La listes des films que je possède (à peu près 2000 titres à l'heure actuelle), des films que j'ai vus et que j'aimerais acquérir, des films que j'ai vus et que je ne veux pas revoir, des films que je veux voir... J'ai une banque de données où je classe les articles divers que je possède sur tel acteur, tel réalisateur (coupures de presse extraites de quotidiens, de revues auxquels j'étais ou je suis abonné), je peux ainsi obtenir un renseignement assez rapidement. Aujourd'hui internet rend le dispositif un peu obsolète mais je n'ai jamais pu me défaire de cette habitude.
Bref, j'aime le cinéma, j'aime aussi la littérature mais le cinéma exerce sur moi une fascination spéciale, depuis le jour où je suis redescendu de ma chambre pour m'allonger sur les chaises de la salle à manger afin de voir, une fois la nappe de la table soulevée, la diffusion de King Kong de Schoedsack et Cooper. Ensuite c'est Le Bal des vampires qui devint un univers très proche, j'ai vu le film tant de fois qu'il est devenu un lieu de villégiature... Je me suis intéressé à Polanski, j'ai vu Repulsion, Cul de sac, acheté un livre où il parlait de Welles, de Reed, j'étais pris...
Mais en tombant sur ce docu, diffusé sur Arte en 2005 je crois, j'ai trouvé mes maîtres.


Angela Christlieb et Stephen Kijak ont rencontré les plus cinéphiles de la ville la plus cinéphile, avec Paris, c'est-à-dire New York.
Des vies entièrement organisées autour et pour le cinéma.
Il y a Jack Angstreich, Eric Chadbourne (le frère d'Eugène ?), Bill Heidbreder, Harvey Schwartz et Roberta Hill. Des cinglés de la pellicule.
Bill a un boulot qui n'est pas prenant parce qu'il veut avoir le temps d'aller au cinéma. Il boit son café dans un mug Moma, se lave avant d'aller au ciné pour être dans les meilleurs dispositions possibles, revêt des vêtements propres, a des médicaments pour la toux, pour le mal de dos... Il est passionné du cinéma européen d'après-guerre, de préférence pour les films français de la Nouvelle Vague.
Harvey connaît la durée de chaque film qu'il va voir en salles et prend le soin de chronométrer les projections afin de se plaindre s'il manque un morceau. Il possède une collection de musiques de films en vinyle assez impressionnante même s'il ne dispose pas de chaîne pour les écouter. Son sport préféré est de resquiller pour aller voir des films gratuitement.
Eric est fan de Betty Hutton. Il vit dans un petit appartement où s'entassent des piles de vhs et autres programmes éparpillés façon puzzle. Il a une mémoire impressionnante...
Roberta est la Reine des cinéphiles new-yorkais. Elle garde tous ses tickets de cinéma mais aussi des programmes de festivals en plusieurs exemplaires, des verres publicitaires et beaucoup d'autres objets qui font ressembler son appartement à une sorte d'emmaüs thématique. Elle est connue pour son caractère colérique qui l'a exclue du Moma. Elle tente parfois d'y revenir déguisée...
Ces cinévores ont des pensions d'invalidité qui leur permettent d'aller au cinéma chaque jour, en faisant attention, même si l'argent ne doit pas être une priorité, c'est la rareté et la qualité du film qui prime.
Reste Jack, mon préféré. Jack a de la chance, il a reçu un héritage qui lui permet de vivre sa passion avec tranquillité. De ce fait il a un appartement plus grand et achète plus de livres sur le cinéma (avant il les volait). "On devient vraiment cinéphile quand on en paye le prix, quand on doit souffrir". Les journées de Jack sont faites d'un maximum de films. Il rentre dans un fichier informatique les films qui l'intéressent, ensuite il téléphone pour connaître l'état des copies, enfin il fixe ses priorités et son programme. Il faudra alors jongler avec le métro pour se rendre d'une salle à l'autre... un vrai travail. Il a vu 1000 films en huit mois, c'est son record, soit environ 4 films par jour sans discontinuer, ce qui est impressionnant pour qui pratique de temps à autre l'exercice. Pour être à l'aise il suit un régime constipant, pas question d'être perturbé par le bazar intestinal pendant une projection. Pas de fibres, peu de légumes. Le cinéma est pour lui une sorte de prison contre laquelle il se doit de lutter, il pense que Roberta y est tombée trop profondément sans se rendre compte qu'il y a sa place. Jack possède le portable des responsables des salles, ce qui lui permet de les appeler en cas de problème de projection sans quitter son fauteuil. Impressionnant. Il est conscient de sa névrose mais il vit très bien avec, elle lui permet de faire des découvertes. Il admet également son voyeurisme, s'il n'y avait pas le cinéma il investirait dans du matériel de vidéo surveillance, logique.

Ils sont seuls mais face au monde, ils se nourrissent mal mais n'en ont cure. C'est la crème des cinéphiles. Documentaire fascinant et attachant pour qui aime le cinéma. C'est un peu un paradis étrange et inquiétant qui nous est montré, empire d'êtres solitaires qui ne vivent que d'images, de rêves éveillés.

26 oct. 2009

The Lineup (1958) Don Siegel



Another baby doll

Un autre Don Siegel joué à l'Institut Lumière lors du Grand Lyon Film Festival 2009.
Celui-ci, comme The Verdict, est inédit en France, il était donc nécessaire d'aller y jeter un oeil.
The Lineup est d'abord une série télé qui se déroule à San Francisco, ancêtre des suivantes : Les Rues de San Francisco et autres. C'est Siegel qui réalisa le premier épisode de la série qui occupa le petit écran américain de 1954 à 1959. En 1958 Elli Wallach n'a qu'un film à son actif, sorti deux ans plus tôt : Baby Doll d'Elia Kazan où il perfore l'écran tellement son talent irradie la toile. Siegel lui offre le rôle de Dancer, un psychopathe pro de chez pro mais incapable de maîtriser ses nerfs. Il commencera le tournage de ce film à reculons, il sortait d'un tout autre projet et celui-ci lui semblait trop terne, le rôle complexe et jouissif de Dancer finira par le ramener à la raison.
Dancer est un tueur qui opère avec Julian, son associé et mentor. Ils doivent récupérer trois sachets d'héroïne qui sont arrivés de Hong Kong par trois groupes de voyageurs différents sans que ces derniers ne le sachent. Combien pratique et sans risque pour les truands. Seulement le dernier sachet se trouve dans la poupée d'une petite fille qui s'en est servi pour maquiller l'objet de tous ses soins. Dancer décide alors d'enlever la fille et la mère car le commanditaire pourrait penser qu'ils ont tenté de le tromper. Lors de la rencontre cela ne se passe pas comme prévu...
Siegel tient à montrer le déroulement de l'enquête dans un style documentaire qui lui est habituel. Le réalisme de sa mise en scène est une condition de l'efficacité du récit, elle prépare les séquence plus spectaculaires, plus découpées qui n'en seront que plus intenses. Un montage alterné suit les difficultés des truands pour récupérer les sachets et l'enquête minutieuse des policiers. La sobriété des flics et la tranquillité qui les anime restent le gage d'une conduite tendue vers l'élucidation de l'énigme. C'est une des réussites du film que de ne pas héroïser les inspecteurs, ils font leur travail et appliquent leur méthode. Dans le film le scénario prend soin de faire souligner qu'une sirène retentit à un intervalle bien précis. Après la poursuite finale lorsqu'elle retentit, les deux inspecteurs n'ayant pas encore prononcé un seul mot regardent leurs montres afin de vérifier l'heure comme ils doivent le faire à chaque fois qu'ils l'entendent. C'est la vie avec ses habitudes, c'est un détail qui ancre les personnages dans une réalité concrète et qui fait la force du récit.
La sobriété des policiers est totalement opposée aux portraits des truands. Même si ces derniers sont montrés avec un souci d'exactitude, en tout cas avec la volonté de les faire exister de la même manière, seulement ils sont bien barrés. Julian, le truand le plus âgé, sert de père, de conseiller à Dancer, plus jeune, plus impulsif. Julian a roulé sa bille, il reste calme en toutes circonstances, mais plus le film déroule ses scènes, plus le spectateur s'aperçoit qu'il est cinglé. Il a la particularité de collectionner les dernières paroles des victimes autour de lui. Dancer, lors de ses expéditions meurtrières, ne manque pas de les lui rapporter, avec précision et empressement. La première meurt après avoir dit : "No need to be greedy." Julian avoue que cela irait à merveille comme épitaphe. La deuxième mort est celle d'un majordome qui voulait prévenir son maître, il meurt après l'avoir appelé pour le prévenir. ce qui prouve, selon Julian, sa servilité. Il a souvent le verbe philosophe, à la mère kidnappée en pleurs, il dit tranquillement, je traduis : "... vous pleurez, c'est pourquoi les femmes n'ont pas leur place dans la société, vous êtes faibles..." Un vrai bonheur... Lorsque Dancer lui tirera une balle dans le dos, ce sera avec le même humour : "Say something for the book !!"
Pour les fans de Orson Welles une scène se déroule au Steinhart Aquarium, l'on reconnaît facilement la forme des aquariums, ceux où Welles se laisse filmer avec en arrière-plan une pieuvre dans The Lady of Shangaï. J'en profite pour dire que les extérieurs de San Francisco sont utilisés avec brio, des rues, du musée Sutro, de l'aquarium ci-dessus jusqu'à l'autoroute en construction de la poursuite finale. Un film que j'aimerais revoir assez vite...

L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot (2009) Serge Bromberg, Ruxandra Medrea



Avant-première au Grand Lyon Film Festival Lumière 2009, Serge Bromberg présente L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot. Je ne sais plus où j'avais vu ces quelques images de Romy Schneider faisant des volutes de fumée avec sa cigarette, le tout sous des lumières qui la rendaient fascinante. J'avais gardé ces images en mémoire comme étant celles d'un film perdu, celui de Clouzot. Ne me renseignant que très peu sur les sorties à venir, ne lisant plus la presse spécialisée (si ce n'est que ponctuellement et toujours après coup), je ne savais pas que Bromberg, l'homme homard, avait effectué un travail autour du Clouzot. Mérite de l'ilote à qui reste le plaisir de la découverte. Alors voici Bromberg au Comoedia de Lyon venu présenter son bébé.
Bromberg est un maniaque des caves, des placards et autres réduits qui regorgent de pellicules. Cela fait un moment qu'il édite ses Retour de flamme aux pépites nombreuses et sauvées de l'oubli. Il tombe au cours de ses recherches sur 185 boîtes de rushes sans son, 132 heures de pellicule !! Seulement pour les exploiter et les faire découvrir au spectateur il faut l'autorisation de Mme Clouzot, Inès de son prénom. Bromberg raconte la petite histoire avec tout le talent que lui connaissent les habitués des présentations RKO et autres séances câblées.
Bromberg se rend chez madame et commence son numéro, passion, nécessité, nous l'imaginons très bien déborder d'enthousiasme (qui coule naturellement dans ses veines) et assaillir la veuve d'arguments percutants. Mais cette dernière finit par dire : "Vous êtes finalement comme tous les autres, tous le veulent, je ne vous donne pas le film mais comme vous êtes spécial je vais vous raccompagner jusqu'à l'ascenseur." La chute est brutale, Bromberg voit le film lui échapper. Devant l'ascenseur il continue de batailler, passionné et passionnant il finit par avoir un sursis. Mme Clouzot "Je ne vous donne pas le film mais comme vous êtes spécial, je vous raccompagne jusqu'au rez de chaussée." Quelle femme !!! Toute de joie intérieure. La chance de Bromberg est que l'ascenseur soit tombé en panne et que cet incident lui ait permis de remporter l'autorisation. Sa passion lui ayant permis d'y faire venir Mme Clouzot.
En 1964 Clouzot n'a rien a prouver, il est un maître respecté et craint, de par ses colères et la manière dont il travaille avec les acteurs. Ce projet est particulier, il vient de voir Huit et demi de Fellini et veut faire autre chose, il veut innover à la manière du film italien qui l'a fasciné. L'histoire est celle d'un homme qui devient progressivement fou à cause de la jalousie qui le ronge. Chabrol avait tourné ce film il y a quelques années...
Pour cela il dispose de grands acteurs, d'abord Reggiani et surtout Romy Schneider, déjà star et fabuleusement belle. C'est Columbia qui produit le film, Clouzot veut faire des essais au préalable, à la vue de ces derniers les producteurs lui accordent un budget illimité. En effet, Dr. Strangelove vient de cartonner et Kubrick avait également un budget illimité, les producteurs pensent avoir affaire à un grand artiste et à un grand film en devenir, ils ont raison.
Les essais ont lieu de mars à juin 1964. C'est long, quels sont ces essais nécessaires ? Clouzot fait des tests costumes, joue avec les lumières, avec le son... Il expérimente et il expérimente bien. Les images qui nous sont données à voir sont hypnotiques et fascinantes. Chaque soir les rushes sont visionnés et provoquent les mêmes réactions, parfois l'on rit, tout n'est pas bon, c'est le propre des essais. Le cinéaste dispose alors d'un formidable réservoir d'images, il ne sait pas encore comment les utiliser mais elles sont là.
Le film sera tourné en noir et blanc et en couleur. Les couleurs doivent correspondre aux visions pathologiques, donc subjectives, de Marcel, interprété par Serge Reggiani.
Les essais offrent des images superbes, Romy fumant une cigarette nimbée de lumières mouvantes, de couleurs différentes, ou sans cigarette, les jeux de lumières donnent à son visage un aspect changeant et impalpable. De plus l'actrice sourit doucement puis ne sourit plus, prend un air grave, tout ceci symbolise les différents aspects de sa personnalité, personnalité que n'arrive plus appréhender Marcel, rongé par la jalousie. c'est une femme mystérieuse, fuyante qui est là, devant nous, superbe et troublante. Le son n'est pas en reste, Bromberg nous donne à entendre des essais à partir de la voix de Clouzot, superpositions, interruptions... Au final c'est un véritable travail sur la déformation visuelle et sonore qui est mis en place.
Clouzot teste également des plans avec des jeux d'eau, l'on voit par exemple Romy Schneider filmée alors qu'une paroi de verre est placée entre elle et la caméra, paroi sur laquelle coule de l'eau. Romy avance doucement et plaque le bout de sa langue sur la paroi, offrant ainsi un spectacle érotique des plus enivrants. Le film aurait certainement fait parler de lui de par son audace formelle.
Juin 1964, fin des essais.
6 juillet 1964, début du tournage dans le Cantal. Un train qui réactivera à chaque passage les crises de Marcel, un lac qui verra Romy faire joujou avec sa copine Dany Carrel et le viril Jean-Claude Bercq et un hôtel, où vit l'équipe. Et quelle équipe !! Trois équipes entières de tournage, non des moindres autour de trois opérateurs de renom : Andréas Winding, Armand Thirard et Claude Renoir, les plus chers de l'époque. Pourquoi autant de moyens ? Le lac devait être vidé par EDF vingt jours après le début du tournage et Clouzot pensait passer d'une équipe à l'autre, préparant le plan avec une puis quittant la première qui devait alors tourner pendant que Clouzot préparer les autres plans avec la deuxième et ainsi de suite. Excepté que Clouzot voulait tout contrôler et ne quittait pas la première pendant que les deux autres attendaient ! Le réalisateur semblait désemparé. Il vivait tout entier avec son film qui, peu à peu, le possédait, Maupassant en aurait fait une nouvelle formidable. Il voulait que tout le monde travaille toute la journée, y compris le dimanche. Insomniaque il errait dans le hall de l'hôtel et alpaguait le premier venu pour des repérages supplémentaires et autres activités. Les plus malins sortaient en douce par l'arrière du bâtiment. Mais la tension subie par les techniciens n'était rien comparée à celle des acteurs. Clouzot faisait courir Reggiani des journées entières pour les besoins d'un plan, quand il craquait il disait : "C'est bien, moteur !". Il faisait refaire des scènes à Romy et qui ne figurait pas dans le script, comme celle où elle figure nue, attachée sur des rails alors qu'un train arrive vers elle. Après les essais où elle devait souvent répéter les mêmes gestes plusieurs jours durant et ce tournage éprouvant les nerfs lâchaient. Clouzot hurlait, Reggiani partait, Clouzot hurlait, Romy hurlait aussi. Ambiance.
Le 19 juillet Reggiani quitte le plateau. Fièvre ou épuisement nerveux, il ne reviendra plus. Jean-Louis Trintignant arrive alors pour le remplacer mais il repartira au bout de trois jours. Clouzot continue de tourner dans une solitude inquiétante. Il filme une scène érotique où Carrel et Romy s'embrassent sur un canot, c'est l'infarctus, l'arrêt du tournage et la fin du film.
Les plans du lac rouge sang, les plans inquiétants de Romy au visage changeant, les plans où surgit la silhouette de Marcel derrière un chariot, où Marcel se cache derrière un homme corpulent pour mieux suivre celle qui le rend fou, tout dans ce film est extraordinaire. Clouzot semble avoir été dépassé. Restent les rushes.
Bromberg a fait un travail admirable, au montage avec Janice Jones et Jean Gargonne, au son avec Bruno Alexiu. Le climat oppressant et fascinant du film de Clouzot est restitué avec un respect flagrant. Gamblin et Béjo jouent quelques fragments du texte avec l'intensité nécessaire pour nous faire sentir la tension du scénario original.
A la fin de la projection c'est un Serge Bromberg aux yeux rougis par l'émotion qui est venu converser encore un peu avec les spectateurs. Merci pour cette restitution.

Riot in Cell Block 11 (1954) Don Siegel



Un autre Don Siegel offert par le festival Lumière 2009, et un Don Siegel ne se refuse pas.
Un film de prison exemplaire, pour plusieurs raisons qu'il faut énumérer.
En premier lieu Siegel tourne dans une vraie prison, Folsom. C'est l'occasion pour lui de montrer ce qu'est réellement une prison, un lieu de tension rare. En introduction un texte démontre que le partenariat entre le studio et l'institution est une preuve de l'aspect démocratique du pays. Des rires ne peuvent que naître... C'est surtout, d'après imdb, la réputation du père de Sam Peckinpah, juge nord-californien respecté, qui a permis à l'équipe de tourner à Folsom. Peckinpah débutait en tant qu'assistant à la production.
Ensuite et surtout le propos, le film débute avec des images d'archives où l'on voit des émeutes suivies de diverses revendications qui émanent des détenus, chiffres à l'appui. La conclusion affirme que si rien n'est fait pour améliorer la condition des détenus il y aura d'autres émeutes. Le film en sera une illustration.
Propos qui n'est en rien manichéen. Le manque d'effectifs est souligné, ce qui gêne la surveillance et l'encadrement des prisonniers mais les gardiens également. Viennent ensuite la surpopulation, la vétusté des lieux. Folsom représente un non-lieu, un endroit qui n'est visible que lorsqu'il y a un dysfonctionnement, d'où la nécessité d'émettre un signal pour devenir visible. Un endroit oublié, qui ne compte guère, un gardien au début de l'émeute dit à un autre :
- C'est reparti...
- Tout ça pour 50 $ la semaine.
Misère et servitude du travailleur d'en bas. Et la prison est encore en-dessous.
La folie de certains détenus est soulignée, une croix à la craie esquissée sur la porte signifie "wild animal", certaines portes en ont trois à offrir...
Le politique est présent, c'est le personnage qui est du côté de la répression. Le responsable de la prison insiste sur l'aspect éducatif et préventif. Un débat qui perdure encore...
Film efficace, nerveux, servi par une distribution formidable, une brochette de gueules estampillées "série B" illumine l'écran, avec le plus taré d'entre tous, Léo Gordon qui interprète Crazy Mike Carnie, ce dernier avait déjà fait quelques semaines à Folsom, les gardiens s'en souvenant comme un trouble-fête, il eut droit à un traitement de faveur, fouille à part à l'entrée et à la sortie.
Un film de prison honnête par un maître du genre.

25 oct. 2009

The Sniper (1952) Edward Dmytryk



Un autre film noir présenté par Eddie Muller dans le cadre du Grand Lyon Film Festival Lumière 2009, une autre découverte.
Tout d'abord une petite mise au point sur Edward Dmytryk et que j'emprunte à l'indispensable 50 ans de cinéma américain de Tavernier et Coursodon : "... il fut le seul qui, après avoir purgé sa peine de prison, abjura publiquement le communisme et accepta de donner des noms." et plus loin "... Mais sa dénonciation fut plus symbolique que réelle puisque les noms en question étaient bien connus des enquêteurs et avaient déjà été donnés dix fois..." Les auteurs évoquent la blacklist bien entendu. La chasse au communisme effectuée dans les studios américains débute avec l'arrivée au pouvoir des républicains conservateurs en 1946 et ne prendra fin qu'en 1954, longue période dans laquelle s'inscrit ce film. Savoir que Adolphe Menjou, le plus virulent anti-communiste de Hollywood, a un rôle important peut étonner. C'est un acteur qui incarne la classe et la distinction, les costumes minables qu'il porte tout au long de ce récit semblent témoigner d'un douce revanche de Dmytryk envers le vieil acteur. Mal coupés et fripés ces costumes sont très éloignés du port noble et altier dont Menjou jouait tout au long de sa carrière. Ceci pour la petite histoire transmis par Eddie Muller.
C'est le premier film tourné sur un sérial killer, à l'époque il y en avait un qui sévissait dans la région de Los Angeles, des critiques furent émises condamnant le film pour avoir exploiter ce fait divers. Il s'agit pourtant de traiter le sujet avec le plus grand sérieux, le couple Anhalt, responsable du très beau Panic in the Streets, qui a écrit le scénario avait effectué des recherches précises sur la motivation des psychopathes et la vision du film montre bien que ce n'est pas l'aspect spectaculaire du film qui est mis en évidence mais bien l'aspect pathologique du détraqué. Il est placé en position de victime et le spectateur finit par exiger une obligation de soins plus qu'une nécessité de le condamner à la peine de mort. Il y a insistance sur le fait que le tueur demande des soins qu'on lui refuse, que la police ne dispose pas d'un budget conséquent qui puisse accélérer l'enquête et donc épargner d'éventuelles victimes supplémentaires. Le plan final, lors de l'arrestation du tueur est l'exemple le plus flagrant de cette démonstration.
Burnett Guffey est le chef opérateur et tourne dans les rues de San Francisco à la manière d'un documentariste, les rues en pente que parcourt l'assassin en proie à ses pulsions illustrent à merveille la tension qui le hante. Mary Windsor, cette actrice reconnaissable entre toutes grâce à cette description faite par Philippe Garnier dans son excellent Caractères paru chez Grasset : " 1,78 m sans talons, large d'épaules, grands yeux exophtalmiques, nez prononcé et mauvaise bouche..." et il ajoute un peu plus loin : "Et il est sûr qu'aucune femme au cinéma ne s'est autant de fois fait trouer la peau. Une anthologie de ses morts par balle remplirait un DVD entier." Lire la suite est une recommandation appuyée. Pas étonnant donc que Windsor se retrouve dans cette production...
Un petit bémol, la musique, encore une fois envahissante...

22 oct. 2009

Fly-By-Night (1942) Robert Siodmak



L'avantage de pouvoir se rendre à un festival de cinéma qui présente des classiques et des raretés est justement de voir des films que nous ne pourrons, peut-être, jamais revoir. Ce titre fait partie des raretés. Présenté dans le cadre du Grand Lyon Film Festival 2009 et présenté par Eddie Muller avec Philippe Garnier à la traduction.
Muller annonce que ce n'est pas un pur film noir. C'est le premier film que Siodmak dirige pendant la guerre. Paramount ne considère pas son expérience comme suffisante pour lui donner un gros budget. Il devait prouver qu'il pouvait, après ses périodes allemande et française et sa fuite devant les nazis, tourner un film à la manière hollywoodienne. Ce film constitue, en quelques sorte, sa carte de visite. Film fauché, peu de moyens, Richard Carlson et Nancy Kelly sont des acteurs de seconde zone, les stars ne sont pas disponibles, elles travaillent toutes pour l'effort de guerre et ne peuvent perdre leur temps avec un cinéaste allemand qui vient de débarquer, Siodmak sera mieux servi par la suite.
C'est un de ces films d'espionnage dans la veine des 39 marches d'Alfred Hitchcock mais n beaucoup plus léger et surtout beaucoup plus cheap. Jay Dratler est au scénario, il travaillera par la suite sur les superbes Laura et Call Northside 777.
Un agent du FBI s'échappe d'un asile où il était retenu de force par des espions nazis. Le Dr. Buron le recueille et hérite de son secret. Mais l'agent meurt, tout accuse le médecine qui devient une double proie, celle des espions et de la police. Dans sa fuite il prend en otage Pat Lindsey, une jeune dessinatrice de mode.
Petite merveille d'une heure et quart, les dialogues sont écrits pour arracher un rire toutes les trois minutes et cela fonctionne. Subtil et rythmé le film a l'allure d'une comédie fauchée mais portée par le désir professionnel de ses concepteurs. Nancy Kelly qui interprète Pat Lindsey est ravissante, aidée en cela par une magnifique paire de jambes qu'elle dévoile à de nombreuses reprises, ce qui ne gâche en rien notre plaisir. Sortant sous la menace de Burton elle croise le gardien du parking, elle lui fait de l'oeil pour lui signifier sa situation mais il rougit comme un primaire qui subit le regard trop appuyé de la plus belle de la classe. Elle tente de nouveau l'opération avec un policier qui lui répond avec un sourire crispé "never on duty..." Le couple illégitime va trouver refuge dans un famille d'hurluberlus dont les deux fistons sont de vrais policiers, idiots mais avec l'insigne. Le père est un pasteur et la demeure tient lieu de temple où les fugitifs devront se marier et subir les assauts mercantiles de toute la famille. De grands moments. L'effort de guerre est un peu raillé dans ces séquences et l'on a l'impression que Siodmak s'amuse à moquer l'effort patriotique intensif de certains américains.
Quelques passages sont dignes des meilleurs efforts d'Ed Wood, je pense notamment à la découverte du G-32 et de ses effets mais le ton est tellement léger et enjoué que cette économie de moyens ajoute au plaisir que procure le film. Une petite perle qui gagnerait à être distribuée ou éditée sur support numérique.

21 oct. 2009

The Intruder (1962) Roger Corman



Connu pour produire ou faire des films plus vite que son ombre, Roger Corman signe un film ambitieux par le propos, non par les moyens. Il s'agit de dénoncer le racisme latent et la faculté qu'a une foule d'agglomérer les abrutis les plus primaires. L'action se situe dans une ville tranquille du sud des Etats-Unis où le racisme envers les noirs est vécu comme une tradition qu'il faut respecter. Nous sommes juste après le vote des lois sur l'intégration qui exigent que les écoles ne soient plus interdites à cette communauté. Un homme arrive dans la ville et va soulever tous ces braves gens qui ne demandaient qu'à être un peu plus raciste encore. Respectueux de la loi ils pensaient que le terrain de la haine n'était plus praticable. Il en faudra peu pour que ce séducteur en puissance fédère la foule. William Shatner interprète cet émissaire maléfique avec un réel talent, convaincant lorsqu'il transcende les âmes faibles mais aussi lorsqu'il laisse paraître la lâcheté et les failles de son personnage. La mise en scène est inventive et l'on ne s'aperçoit guère que le film est réalisé avec peu de moyens. La fin me déçoit un peu, je trouve ce happy end moins fort que le Night of the Living Dead de Romero par exemple qui, finalement, aborde le même sujet de façon moins frontale mais plus efficace et ce une poignée d'années plus tard. Néanmoins la démonstration est efficace et les figurants et acteurs secondaires qui sont choisis pour incarner la foule ont les visages expressifs qui suffisent à donner à cette dernière l'aspect grimaçant de la bassesse. Certains passages du discours raciste du meneur font sourire lorsqu'il prédit notamment une prise de pouvoir des noirs au niveau politique ; savoir que Obama est élu reste un réconfort que l'on apprécie en regardant les moments les plus pénibles du film.

18 oct. 2009

The Verdict (1946) Don Siegel



Découvert au Grand Lyon Film Festival / Lumière 2009, voici le premier film de Don Siegel qui n'avait jusqu'alors tourné que deux courts métrages dont un a été diffusé il y a peu par Patrick Brion et que je n'ai pas encore vu : Hitler Lives qui date de 1945.
L'action se passe à Londres, en 1810. Une huile de la justice apprend qu'un innocent vient d'être pendu sous son autorité, perte du poste illico presto... Pour se venger il faudra montrer que le nouvel élu est faillible. Un meurtre vient d'être commis, ce qui tombe bien pour la démonstration et pour le scénario.
Seulement ce scénario est pénible et ennuyeux. Le plaisir ne réside pas dans ce whodunit mais bien par les acteurs qui le maintiennent en vie : Greenstreet et Lorre (déjà présents dans Casablanca) avaient fait le bonheur de la Warner dans Le faucon Maltais, suivent alors plusieurs films qui les rassemblent... Greenstreet est fidèle à lui-même tout en économie, Lorre parfait comme d'habitude, son timbre de voix me fera toujours frémir de plaisir. Notons également la présence d'Arthur Shields qui ressemble beaucoup à son frère Barry Fitzgerald et avec qui il ne faut pas le confondre. Et puis George Coulouris que les admirateurs de Citizen Kane connaissent bien. Quant à Rosalind Ivan elle crie bien et beaucoup ce qui nous arrache quelques rires bien utiles. Un film à voir pour ceux qui cherchent à appréhender l'intégrale d'un réalisateur.
Pour finir il reste intéressant de noter que l'injustice est traitée dès le premier film de Siegel, lui qui restera très proche de cet univers avec ses films suivants...

5 oct. 2009

Into the Wild (2007) Sean Penn



Premier ratage de Sean Penn. Le livre de Krakauer autour du jeune Chris McCandless, parti vivre l'aventure "into the wild" montrait tout l'idéalisme du jeune homme sans occulter sa naïveté et son manque de préparation. Ce qui, d'ailleurs, le rendait plus humain et du coup plus émouvant. Penn fait de son héros une espèce de prophète bavard qui change et illumine la vie de tous ceux qu'il rencontre, il verse dans le gnangnan sacré et la nature trop bien photographiée. Pour finir d'achever le potentiel de l'histoire originale il asperge les scènes d'effets clipesques. Pourquoi donc utiliser les splits screens, les déformations et autres trucages lorsque l'on veut parler de la nature ? La nature mec, tu la vois ? La vraie ? La sauvage ? Le style du film est un contresens, McCandless est jeune alors il faut faire du jeunisme ? J'avoue ne pas comprendre l'aspect spectaculaire de la mise en scène et je ne parle pas du script passé dans la machine à laver qui finit par devenir une bouillie au montage. Le film aurait mérité une sécheresse, une beauté dangereuse, plus de mystère et moins de tralala christique. Nous comprenons que la colère du personnage puisse attirer Penn qui a démontré dans ses autres films, je pense en particulier à The Indian Runner, qu'il pouvait filmer les natures indomptables, en revanche la forme adoptée ici est très éloignée de ce qu'il a l'habitude de faire.
Même les morceaux d'Eddie Veder, que j'apprécie plus que lors de sa sortie en salles, deviennent bruyants. Où est passée la philosophie de Thoreau, de London, de Byron ? Il ne suffit pas d'exhiber les lectures de McCandless pour respecter la morale qu'elles contiennent, encore faut-il en épouser les formes. Un clin d'oeil est fait à L'Empereur du Nord d'Aldrich, il aurait certainement fallu en garder la rigueur et la violence. Au final un emballage trop fun pour une histoire qui méritait mieux. Relisons le reportage de Jon Krakauer et signalons pour finir la belle performance d'Emile Hirsch.

20 sept. 2009

The Hanging Tree (1959) Delmer Daves


La Colline des potences est le titre d'exploitation français. Western de 1959 avec deux grands acteurs : Gary Cooper et Karl Malden. J'avoue une préférence pour le second. Cooper est grand, cela ne fait aucun doute mais Malden réussit toujours à faire surgir un intérêt particulier, et puis les seconds couteaux sont ma faiblesse.
Nous sommes au Montana, en 1873, c'est la ruée vers l'or, l'action se déroule dans un minable campement d'orpailleurs. Le docteur Joseph Frail (Cooper, parfait dans cette sobriété dont il joue si bien) vient y enfouir un drame personnel qu'il tentera d'oublier dans l'exercice de sa profession et dans le jeu de cartes qu'il aime à pratiquer avec les locaux. Locaux qui sont peints pour la plupart comme des dégénérés avides d'or, livrés à leurs pulsions en pleine nature, voir la manière dont Frenchy (Malden époustouflant de brutalité primaire nimbée d'innocence crétine) jouit en surprenant un voleur qui devra être poursuivi comme un lapin un jour de reprise de chasse. Les femmes sont prostituées ou membres d'une ligue de vertu des plus répugnantes. Jusqu'à ce qu'arrive Elizabeth (Maria Schell convaincante dans un rôle pas si facile), bousculant l'isolement de Frail et réveillant la libido grossière de Frenchy. En passant je me régale de voir Malden rugir, jouer de sa voix comme une brute du fond des âges et en même temps réussir à afficher une mine de gamin à qui on présente un sucre d'orge, la manière dont il découvre Elizabeth est un grand moment.
Alors certes la foule, les hommes loin de la civilisation sont vus sans nuances, seuls quelques individus échappent aux traits grossiers comme Tom Flaunce, l'ami de Frenchy. Notons la présence de George C. Scott, fin et élancé, qui campe un rebouteux casse-bonbons barbu avec un soupçon de transe en trop. Disons que les cadres sont soignés, les mouvements d'appareil discrets et efficaces, que les extérieurs sont somptueux et à leur place, ils servent l'histoire et non l'inverse. Ma scène préférée est banale, elle intervient aux environs d'1h17 du début du film. on y voit Frail sortir d'une bicoque, il vient de faire son boulot, un homme l'accompagne jusqu'à son cheval (capture ci-dessus). La lumière est entre chien et loup (the magic hour, celle dont parle Almendros dans son Homme à la caméra), on y voit un personnage à son travail, le propos est général, la paix intérieure du personnage est là, dans cet abandon aux autres, cet oubli de soi et une lumière magnifique. Le genre de scène qui peut sauter au montage mais qui fait toute la magie imprévisible et précieuse du cinéma.

6 sept. 2009

The Street with No Name / La dernière rafale (1948) William Keighley


Film noir qui bénéficie de la présence de Richard Widmark. Pour qui aime les acteurs cette information suffit à rendre le film attractif, d'autant plus qu'il joue un chef de gang assez machiavélique, ayant une espèce d'allergie qui l'oblige à se coller dans les narines un vaporisateur qu'il hume de temps à autre, entre deux crises hystériques. Keighley ancre son film dans un style très documentaire qui finira par s'estomper laissant ainsi la place à la fiction. C'est un hommage, ou une justification, au FBI qui est motivé par une nécessité sociale, par l'accroissement des truands qui courent les rues. A cela répond une police, installée par Hoover, qui ne laisse que peu de place à l'instinct, police scientifique aux multiples possibilités créées par ses laboratoires : balistique, empreintes, fichiers... et la bonne vieille méthode de l'infiltration. Mark Stevens, agréablement banal, est le policier qui va infiltrer le gang Widmark. Suivent les belles descriptions du monde interlope : chambres miteuses, bouges où il ne reste pas grand-chose à consommer si ce n'est quelques toasts, salle de boxe très underground. Tableaux se succédant avec un souci constant de travailler sur le son pour donner de l'épaisseur aux images, le son est une grande réussite de ce film, à écouter au casque, c'est mieux... Forts contrastes de la lumière, trottoirs luisants, il y a là tout ce que nous aimons retrouver dans le genre. John McIntire a un rôle suffisamment développé pour rendre un intérêt supplémentaire à ce film bien mené, à l'atmosphère soignée et aux acteurs excellents. Brion, lors de la présentation du film passé au Cinéma de Minuit, parlait de coupes imposées par le studio et qui portaient sur des scènes où Widmark témoignait une propension à la violence. C'est dommage...

2 sept. 2009

The Tarnished Angels / La ronde de l'aube (1957) Douglas Sirk




Roger Shumann (Robert Stack) est un pilote qui risque sa vie lors d'acrobaties aériennes qu'il effectue à travers le pays. Une obsession tenace le pousse à voler en toutes circonstances, on ne sait s'il accomplit ainsi un rite mystique ou s'il tente de conjurer la perte de ses amis pendant la guerre. Toujours est-il qu'il est une sorte de zombie, d'individu qui erre dans les limbes, ne se trouvant au mieux qu'entre ciel et terre, à hauteur des pylônes qu'il frôle afin de gagner quelques courses sans grand prestige. Dans cette course contre la mort il entraîne avec lui LaVerne, incarnée avec une intensité érotique par Dorothy Malone, qui lui est dévouée jusqu'à la dégradation. Jiggs est le mécanicien, amoureux respectueux de LaVerne et admirateur de Roger. Il veille sur le couple et forme ainsi un étrange trio auquel s'ajoute un enfant que l'on raille en lui disant qu'il n'est pas sûr de pouvoir reconnaître son père. Marginaux sublimes ne vivant que pour permettre à Roger de voler, Sirk les présente au spectateur avec un générique épique, cadrés avec panache, ils remuent les lèvres sans que leurs mots soient audibles, marquant de fait une distance primordiale.
Le journaliste qu'interprète Hudson, Burke Devlin, est fasciné par cette étrange "famille" et tombera sous le charme de LaVerne et de l'énergie noire du groupe.
Beauté d'une tragédie, le parallèle entre la dernière course de Roger et le tour de manège de son fils est révélateur d'une impossibilité de sortir d'une destinée, cercles continus, on ne sait si le fils reprendra cette déviance, ces vols compulsifs. Emprisonnement, traumatisme dont on ne sort pas, les mots du garçon qui voit son père mourir "Let me out" pourraient être ceux prononcés par son père. Roger souffre du syndrome du survivant et son désir de mort, voir la manière dont il veut retourner vers les flammes lors du premier accident, semble être sa prison.
Le style qu'offre Sirk à ces personnages, ces plans si composés, ces mouvements de caméra exécutés avec finesse, est une sorte de respect pour leur quête tragique et une manière de les inscrire dans un récit "bigger than life". La population qui vient voir le show est dépeinte comme une foule attendant l'exécution du héros. Les masques de Mardi gras, morbides et aveugles devant le drame qui se joue, préfigurent l'avenir sombre qui attend ces êtres déchus.
Roger meurt noyé, évitant la foule avide de voir le crash, cette mort n'est pas celle qu'il aurait souhaitée, pas de crash au sol dans des flammes purificatrices. LaVerne rentre dans sa campagne au moment même où l'amour de Roger lui a été signifié, de manière à ce qu'il reste ancré en elle à jamais comme un poison violent (c'est ça l'amour). Burke reste sur la piste, la béquille du colonel venant signifier, en plus du départ de LaVerne, l'impossibilité de l'union qu'il souhaite plus que tout. Jiggs disparaît, incapable d'avoir LaVerne et sans mentor.
Un des plus beaux films de Sirk.

1 sept. 2009

Interlude / Les amants de Salzbourg (1957) Douglas Sirk



Marianne Koch et June Allyson

En dépit d'un très beau cinémascope et de couleurs assez exceptionnelles nous ressentons un regret à la vision de Interlude. Sirk concède que les personnages ne l'intéressaient pas et qu'il avait un réel problème avec Rossano Brazzi, "même mon chien avait plus le sens du rythme...". Il est vrai que voir Brazzi brasser l'air de ses deux bras déployés tout au long du film procure un sentiment de malaise qui ne le devient qu'à force de sourire avec retenue. June Allyson est d'une fadeur remarquable. Elle incarne l'américaine saine et pure mais est-ce une raison pour manquer de charme à ce point. Marianne Koch pulvérise l'écran à plusieurs reprises, animée d'un mystère et d'une épaisseur gothique qui fait penser à la fausse tragédie (qui deviendra réelle) de Vertigo. Ces scènes sont incontestablement les plus belles. La voir s'approcher doucement de June Allyson (voir capture) comme si elle allait l'étrangler est un ravissement que souhaite le spectateur depuis bien longtemps déjà. Elle ne le fait pas mais elle est sans aucun doute bien punie puisqu'elle décide de partir avec Keith Andes. Nul ne peut décemment vouloir vivre la même expérience.

When Tomorrow comes / Veillée d'amour (1939) John M. Stahl



Les films de Stahl qui accompagnent ceux de Sirk dans les coffrets Carlotta sont un bonheur absolu. Ils auraient pu faire l'objet d'une édition à part si l'on considère leur qualité...
Celui-ci nous permet de revoir Irène Dunne, qui est une actrice au jeu moderne, elle arrive à émouvoir avec peu, sans effets outranciers. Il faudra que je me penche sur sa filmographie afin d'y découvrir, sans risque de me tromper, d'autres pépites. Son partenaire, dont je connaissais le nom mais duquel je n'avais jamais vu un film, Charles Boyer, a un charme fou et dégage une force tranquille, un tact et une subtilité qui, ajouté au jeu de Dunne, font de ce mélodrame un film captivant et émouvant.
Le premier tiers du film relève de la comédie, Dunne et Boyer se cherchent, se découvrent et se séduisent. De bonnes répliques et un rythme enjoué, le tout agrémenté d'un contexte syndical à gauche toute qui ferait sortir un Joseph McCarthy de son fauteuil. Un lyrisme traverse le début, à la Capra, dans cette façon de peindre un individu qui entraîne un groupe plus vaste par la force du discours qu'il tient alors qu'il ne s'en sentait pas capable mais aussi par la prise en compte de personnages issus du peuple qui existent un court instant sans pour autant être fades. Il y a là une sorte de force collective qui appuie nettement un discours anticapitaliste. Cette première partie est assez intense, quelle est notre surprise lorsque nous nous apercevons qu'elle n'est construite que pour permettre de creuser le fossé social entre les deux personnages principaux. Surprise partagée par Dunne mais effacée par la sincérité et le charme de Boyer. C'est donc à partir de ce moment, de cette révélation que le mélodrame prend son envol. Le reste s'inscrit mieux dans le genre avec sa tempête, le passage dans l'église, la femme de Boyer et la fin d'une tristesse de circonstance. Ces moments sont assez forts, les personnages suffisamment campés pour que nous adhérions à l'histoire. Stahl tourne son film pour servir des personnages et créer de l'émotion simple et directe, et il le réussit très bien.

28 août 2009

There's Always Tomorrow (1956) Douglas Sirk



Sirk, dans ses entretiens avec Jon Halliday, avoue une certaine insatisfaction envers ce film qu'il "n'arrive pas à détester totalement". Ses souvenirs sont confus, il voulait de la couleur, trouvait Joan Bennett inadéquate... Pourtant ce film comble nos attentes, une fois de plus.
C'est un couple avec trois enfants, marié depuis vingt ans. Clifford n'arrive pas à sortir avec sa femme, toute préoccupée qu'elle est par les enfants et les diverses occupations qu'une famille suscite. C'est alors qu'une ancienne amie de Clifford vient lui rendre visite...
Attaque en règle de la cellule familiale, le quotidien du couple est une vie rythmée par le travail, les enfants, une vie trop tranquille qui manque de piment, une vie construite, voulue par Clifford. Il est étonnant que Sirk ne se souvienne guère de ce film remarquablement construit, au propos clair et pessimiste. Norma (une grande interprétation de Barbara Stanwyck) pourrait incarner une fée qui viendrait sauver le petit Cliff de sa vie monotone et de son épouse se couchant trop tôt. Ils pourraient poursuivre une histoire d'amour qui aurait pu avoir lieu durant leur adolescence. Il n'en est rien, il ne s'agit pas d'un conte de fée mais d'un cauchemar qui se révèle et va se poursuivre.
Un carton ouvre le film : "Once upon a time in sunny California...", le plan suivant se déroule sous une pluie battante... Clifford ne souffre pas vraiment de son isolement, il a des envies de soirées mais elles ne sont pas envahissantes, il se contente de sa petite vie et c'est en tablier de cuisine qu'il voit pour la première fois Norma. Quel est son rôle ? Elle vient le voir parce qu'au fond elle est toujours amoureuse de lui mais dans un premier temps elle va respecter son statut de mari et laisser ses requêtes sans réponse. Elle va également lui ouvrir les yeux, il va s'apercevoir qu'il vit plus intensément à son contact (c'est la lumière et l'espace de Palm Valley opposés aux multiples cadres dans le cadre qu'est la maison familiale) mais aussi qu'il n'est rien chez lui, qu'un rôle à accomplir, un individu qui ne compte pas ou peu. C'est donc un désir qui naît qui, au moment de se réaliser, va s'effondrer. Au lieu d'une souffrance il y en aura deux. Elle qui continuera à l'aimer sans jamais le posséder, alors qu'elle en avait pris la décision (le parfum qu'elle porte juste avant d'ouvrir la porte à Vinnie) et lui qui, désormais, vivra avec ce regret. Sirk souligne cette impossibilité lorsque le couple s'embrasse enfin, deux touristes regardent alors le panorama en parlant de "conte de fées". Cette union est impossible, elle arrive trop tard, vingt ans trop tard. Le faux happy end, la famille recomposée, n'est qu'apparence, restent deux souffrances. Le titre prend alors une note plus ironique et plus pessimiste puisqu'au lieu des lendemains qui changent et des espoirs qu'ils apportent, ce sont les jours qui s'ajoutent implacablement aux autres et qui font d'une vie une prison monotone. Nous sommes loin de l'image de la famille réunie et heureuse.

27 août 2009

Quicksand / Sables mouvants (1950) Irving Pichel




Au lieu de faire de la randonnée avec sa petite amie brune Dan préfère jouer les beaux gosses et tenter la grande aventure avec la blonde, celle qui lui fait croire que l'amour, cet infini à la portée des caniches, serait pour lui. Il anticipe sa paye et emprunte 20$ dans la caisse du garage où il travaille. Cette erreur va le faire tomber de Charybde en Scylla...
Tavernier et Coursodon évoquent "un petit film noir qui n'est visible que grâce à l'interprétation et à un scénario dont chaque rebondissement augmente la malchance du personnage principal et double ses dettes". Jeanne Cagney (la soeur du danseur) a des moments intéressants, Rooney est d'une fadeur sidérante, du coup les ennuis qui lui tombent dessus ne sont pas assez définitifs à mon goût. Lorsque Jack Elam arrive dans le bar (c'est le superbe mal rasé à la mouche dans Il était une fois dans l'Ouest), il regarde un peu Rooney et se dit, non c'est trop con comme film, je préfère me tirer de là. Ce qu'il fait dans la seconde, il paraît tellement adulte et consistant à côté de Rooney que sa disparition hors champ est un drame. Peter Lorre joue un mec louche mais lorsqu'il est à l'écran c'est sa voix séduisante et son regard tendre qui captent l'attention. Sa présence seule mérite l'effort de voir ce film. Taylor Holmes occupe le dernier tiers du film avec un certain brio.

26 août 2009

All I Desire (1953) Douglas Sirk



Naomi (Barbara Stanwyck) est une danseuse de seconde zone échouée dans la grande ville. Elle reçoit une lettre de sa fille, cette dernière joue dans une pièce de théâtre amateur et désire ardemment qu'elle vienne la voir. Seulement Naomi a quitté son mari et ses trois enfants depuis une dizaine d'années...
Le film semble être une suite de Imitation of Life où l'on retrouverait le personnage de Sarah Jane devenue adulte, mais All I Desire a été tourné bien avant alors abandonnons cette piste même si elle me séduit beaucoup... Reste que des personnages qui échouent alors qu'ils rêvaient d'une vie meilleure est un thème majeur chez Sirk. Reste également que la manière dont il débute le récit est typiquement la sienne. Naomi est dans sa loge, c'est une de ses collègues qui lui lit la lettre, nous voyons alors Naomi à travers le reflet du miroir. Miroir chéri par le réalisateur, métaphore d'un double fantasmé qui n'aboutit guère, symbole d'une copie ou de ce qui reste de l'original. Nous savons que Naomi rêvait grand, qu'elle entretient une légende auprès de ses proches et que la réalité est beaucoup plus sombre, plus misérable. All That Heaven Allows... le ciel ne permet pas grand-chose, il est radin disait Sirk qui ne croyait pas aux miracles, ses happy endings sont souvent nimbés d'ironie. Sa collègue la pousse à se rendre à Riverdale, elle saura jouer son rôle et c'est alors que Naomi accepte. L'impression qu'elle donne est celle d'une performance à accomplir, vraiment, ce qui semble l'exciter est d'abord le fait d'avoir à interpréter la grande actrice de la ville revenant au bercail...
Une fois arrivée en ville le spectateur découvre l'envers du décor : la relation qu'elle entretenait avec son amant, le traumatisme laissé par l'abandon de sa famille... Le personnage pourrait être jugé sévèrement par le spectateur mais c'est l'inverse qui se passe. Elle semble avoir eu raison de quitter ces lieux. Sa fille aînée est d'une pudeur toute puritaine et se réfugie derrière une respectabilité paralysante tirée de son père, la cadette rêve de grands rôles et de carrière nationale alors qu'elle fréquente tout juste les planches de l'école du coin, le père est encore amoureux de Naomi mais se dirige vers une carrière de notable assurée, sans passion... Naomi va venir les bousculer, redonner de la vie à l'aînée qui va vivre son amour avec plus d'intensité, tenter d'ouvrir les yeux de Lily qui rêve d'être une star et pousser son mari à assumer ses choix contre les apparences et les usages convenables. Seulement tout ceci arrive bien tard et le happy end final n'est qu'une illusion de plus, Lily quittera certainement le foyer recomposé pour vivre l'aventure qu'a vécue sa mère, continuant ainsi un cercle à la destinée irrémédiable refermé une première fois par Naomi revenue, l'aînée ne pourra pas épouser le fils du colonel puisque le scandale de l'épisode "Dutch" peut ternir la réputation du fiancé, enfin le mari supportera-t-il l'arrêt de sa carrière qu'il ne pouvait continuer que par l'appui du colonel. Monde étriqué d'une province où tout se sait, où tout le monde se connaît, Sirk peint encore une fois des destinées funestes. Naomi reste alors prisonnière d'une famille qu'elle a quitté pour un ailleurs définitivement perdu. Sombres vies...

23 août 2009

The Right Stuff / L'étoffe des héros (1983) Philip Kaufman



The nurse

The Right Stuff, si l'on considère son sujet : la conquête spatiale et la course frénétique disputée par les américains devant les avancées soviétiques, a de quoi effrayer. Nous voyons déjà les gros effets spéciaux distribués avec générosité au cours des trois heures à travers lesquelles s'étendrait le film. Or rien de tout cela, c'est d'abord une distribution brillante, pleine de belles gueules : Sam Shepard, Dennis Quaid, Scott Glenn, Ed Harris, Fred Ward... Ce sont ensuite des effets spéciaux, coupés avec des séquences d'actualités, qui sont utilisés à bon escient, coulés dans le récit avec tact et efficacité. Ils prennent leur place dans la narration mais sont au service des personnages qui, tous, ont une réelle autonomie et existence. Enfin les images sont superbes, cadres épiques et dynamiques. De la belle ouvrage.
Le souffle de ces fous aériens traverse le film mais sans gloire ostentatoire. Les avancées techniques n'empêchent pas les risques, la passion et l'inconscience, la bravoure et la folie sont les notions qui habitent les personnages et qui leur donnent une dimension humaine. Il y a quelque chose de l'ordre des aventuriers, des pionniers, de ceux qui sont au contact avec l'inconnu. Des êtres d'exception se réunissant autour d'un café, comme dans Only Angels Have Wings où la frime n'est pas de rigueur.
Beau portrait des épouses, qui tremblent en silence et à qui l'on n'a pas appris à gérer ce stress. Nécessite des pilotes de prendre part au volet communication, les budgets en dépendent, avec les tracas du cirque médiatique et de ses dérives. Rivalité entre les pilotes civils et ceux de l'armée. Séquences des tests de sélection pour devenir astronautes... nous sommes placés au coeur de cette aventure.
Et puis beaucoup d'humour dans le scénario, ma préférence allant au personnage de l'infirmière, véritable mante religieuse, sèche, professionnelle et d'autant plus séduisante... Au final, les trois heures passent bien vite...


Sam Shepard

20 août 2009

The Mackintosh Man / Le Piège (1973) John Huston



Film d'espionnage construit autour d'une intrigue aux multiples revirements, où les personnages se promènent de Londres à Malte en passant par l'Irlande. Sans pour autant que les lieux soient bien exploités, ainsi Malte n'est pas vraiment utilisée comme Hitchcock l'aurait fait, Huston reste sur ses personnages et délaisse ces lieux où pourtant il est parti tourner. En revanche il filme l'Irlande avec beaucoup plus de passion, lors de la fuite de Newman où le paysage typique de la baie de Galway est partie prenante du récit ou encore le village de Roundstone Harbour où l'auteur s'attarde.
Quant à l'atmosphère que distille le film, elle est assez faible, l'on peine à s'enthousiasmer pour les aventures de Newman qui joue à l'économie. Mason en vieux politicien roublard fait ce qu'il sait faire et Sanda joue la belle de service. Les acteurs n'ont pas vraiment de scènes marquantes où ils peuvent montrer leur talent, les personnages sont ternes et il manque une vitalité, une profondeur, de la chair... J'aime beaucoup Harry Andrews mais malheureusement il est peu présent... Contrairement au thème charmant de Maurice Jarre qui est utilisé à de trop nombreuses reprises. Un Huston qui manque de consistance.

17 août 2009

Drugstore Cowboy (1989) Gus van Sant



Gros plan sur Bob (Matt Dillon), mal en point, il est en train de mourir. Flash back sur les événements qui l'ont conduit à cette situation...
Bob est un drogué, il a sa petite bande, sorte de clan "familial" composé de deux couples, Bob et Dianne, les meneurs, les plus vieux, et Rick et Nadine, les plus jeunes aux velléités d'indépendance. Apparences puisque tous sont un peu crétins sur les bords ne se souciant que des coups qui vont leur permettre d'acquérir des substances "tripogènes".
Bob va s'apercevoir, pour de mauvaises raisons, que là n'est pas le bon chemin. La deuxième partie du film montrera sa réinsertion sociale, sous le regard de William Burroughs himself.
Le roman original est écrit par un ex-junkie, ainsi la soif frénétique de drogues et la manière dont les personnages ne pensent et ne vivent que pour s'en procurer sont totalement explicites et montrées sans aucun détournement. Il ne s'agit pas de rendre tout cela glamour. Toutefois les trips de Bob restent des scènes assez magiques, très belles. Les superpositions de son visage avec les cieux remplis d'animaux, d'arbres et divers objets qui volent à travers sont belles, d'une simplicité primaire qui rejoignent les nombreux plans naturels des lieux où se situe l'action : Portland et ses environs. La nature est belle mais les personnages y sont étrangers, aveuglés par le manque et le besoin de se trouver encore et encore de la drogue. Même lorsque Bob réussit un coup, il pense aussitôt au suivant, ne prenant pas la peine de satisfaire les envies sexuelles de Dianne. Obsession. Toute la première partie est proche de la comédie, avec des dialogues savoureux. Bob expose souvent sa philosophie, ses superstitions, sa connerie en somme. Les événements du réel sont lus à travers ce prisme, comme tout le monde, la réalité n'étant qu'un point de vue, seulement celui de Bob repose sur des éléments fragiles, notamment la hantise du chapeau sur le lit. Une fois vu ce chapeau il pensera être hanté, persécuté et son comportement va dépendre fortement de ce credo. La petite séquence du chien est hilarante, elle fonctionne sur le même principe.
La deuxième partie suit donc le cheminement de Bob qui reste persuadé que ce chapeau est important, il pense être persécuté et décide de se ranger. Il se trouve un job, suit une cure de désintoxication à la méthadone mais les événements sont contre lui. Il garde quand même espoir puisque l'acharnement du sort lui laisse croire qu'il est libre désormais de cette malédiction.
Film séduisant sur la forme, la beauté jaillit de partout. Les personnages sont peints avec une tendresse communicative, même lorsqu'ils se trompent.

11 août 2009

Gallipoli (1981) Peter Weir



Gallipoli est un épisode de la Première Guerre Mondiale connu également sous le nom de Bataille des Dardanelles. Les Alliés ayant pour objectif de contrôler la mer de Marmara dont les côtes sont turques. Contrôler le détroit devait permettre de fondre sur Istanbul. Le film raconte cette offensive ratée du point de vue australien, principalement à travers le destin de deux jeunes sprinters fraîchement engagés joués par Mark Lee et Mel Gibson.
Weir réussit à filmer dans une première partie une Australie superbe où tout semble possible pour de jeunes gens ambitieux. Les paysages grandioses n'ont d'égal que la soif de vivre des personnages. La guerre est présente, discrète, convoitée par le jeune Archy qui profitera d'une course pour s'engager malgré les interdictions familiales. Frank (Mel Gibson), rencontré lors de l'épreuve, va sympathiser avec lui et le suivre.
Le film présente plusieurs aspects dont la relation entre les deux hommes n'est pas le moins intéressant. Une attirance nette et profonde semble animer cette amitié, le raffinement de l'un répondant à la rudesse de l'autre.
Ensuite le discours antimilitariste, l'enthousiasme débordant qui entoure l'embarquement du régiment est tempéré par le couple formé par le Major et son épouse. L'expérience commune de la guerre rend cet au revoir virtuellement définitif et vient s'opposer à la naïveté dont parle bien Céline au début du Voyage au bout de la nuit, lorsque le régiment passe, avec la musique et le colonel ... "...des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des pleines églises. Il y en avait des patriotes... La pluie est tombée, et puis encore de moins en moins et puis plus du tout d'encouragements, plus un seul, sur la route. (...) J'allais m'en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats."
La guerre surgit brutalement, injustement, dans sa froide mécanique. On sort du film secoué.

4 août 2009

No Room for the Groom (1952) Douglas Sirk




Comédie légère qu'il faut regarder avec un peu d'indulgence No Room for the Groom aborde la frustration sexuelle puisque le couple formé par Curtis et Laurie est vampirisé par une famille envahissante, la mère de cette dernière en tête, les empêchant d'avoir de l'intimité. Quelques bonnes idées ponctuent suffisamment le film pour qu'il ne soit pas totalement ennuyeux, le petit Donovan m'amuse beaucoup, il préfigure le petit Abdallah de Hergé. Le discours sur la consommation frénétique est un peu bancal à mon goût, pas très bien intégré à l'aspect comédie du film... Tony Curtis est le seul à sortir du lot, la façon qu'il a de se mouvoir, les quelques pas de danse esquissés montrent un potentiel assez large pour un acteur qui n'a alors que quelques premiers rôles à son actif.
La filmographie de Sirk est fournie et découvrir des oeuvres plus confidentielles est toujours un plaisir.