27 janv. 2009

Wise Blood / Le Malin (1979) John Huston



         Décontraction et  simplicité régnaient sur le tournage, aucun caprice de star, pas de demandes extravagantes particulières... un artiste loin des studios se reposant de temps à autre sur un banc, faisant son film. Quel film ? Une adaptation de Flannery O'Connor dont je n'ai lu aucun ouvrage, lacune devant être comblée. 
          Âmes incultes, ignorance crasse, patelin paumé dont l'unique route permet de rejoindre la ville, fuir le silence, le vide pour ceux qui en ont la force.
          Les autres ? A la recherche, dynamique vaine et désespérée, toujours à la recherche de quelqu'un, de quelque chose qui viendraient les sauver, âmes damnées et esseulées.
        A la recherche de la religion, ancienne ou nouvelle. A la recherche de l'amour, de la maternité, d'une famille ou même d'une simple main à serrer. Amour, fraternité, famille, communauté... tout a disparu de la surface de ce microcosme. Seuls les petits mécanos paraissent sensés, ultime rigolade devant la pauvreté d'esprit. Avec une lumière qui n'est pas travaillée pour être belle, avec des plans qui ne sont pas conçus pour être beaux, le film dégage une force naturelle, presque la brutalité du documentaire. Et Huston porte un regard amusé mais aussi empreint d'une certaine compassion devant ces êtres en quête d'une idée plus grande qu'eux. "The world is an empty place"

15 janv. 2009

The Anderson Tapes / Le Gang Anderson (1971) Sidney Lumet


          Film de casse au scénario classique dans la mesure où les scènes habituelles y sont déclinées : la sortie du taulard qui veut faire un gros coup, l'organisation et les préparatifs du braquage, le casse lui-même et l'intervention de la police. Tout y est, rien ne manque... Seulement le scénariste Frank Pierson et l'auteur du roman original Lawrence Sanders apportent à cette histoire un piquant que l'on ne trouve pas souvent dans ce type de films. L'objet du casse n'est pas une banque mais un immeuble et tout ce que ses occupants y ont accumulés. Et l'argent, les bijoux n'en sont pas les éléments exclusifs, une multitude de détails plus ou moins sordides ponctuent le casse, véhiculées par les propos des locataires. L'homme qui demande poliment à sa femme de se laisser torturer un peu pour la sauvegarde de ses biens, le jeune paralysé qui met au défi les voyous tout en prenant un plaisir non feint en les  regardant faire pour ensuite mieux les dénoncer, la vieille dame enfin libérée de ses biens trop encombrants... c'est un drôle de tableau que dresse Lumet dans ce film. La satire est corsée.
          Une autre dimension s'ajoute à cela : une critique assez effrayante d'une société hyper-transparente où celui qui a les moyens techniques de le faire peut tout voir, tout savoir d'un homme. En effet, dès sa sortie de prison, Anderson (Sean Connery en grande forme : rustre, franc et très énervé contre cette société corrompue) est suivi de très près, de sa respiration haletante pendant l'amour jusqu'à son souffle court qui s'approche de la mort. Objet de toutes les attentions, Anderson est le centre d'une société étouffante qui voit l'avènement de l'ultra surveillance. Discours totalement moderne et réussi, on pense au Peckinpah d'Osterman Weekend.
          Il faut signaler également l'aspect comique du film, notamment Martin Balsam, magnifique en receleur homosexuel, charmant comme tout. Christopher Walken laisse pleinement agir son charme déjà redoutable et Dyan Cannon est très désirable en poule de luxe qui craint par-dessus tout de s'abandonner préférant garder le "contrôle" lorsqu'elle fait l'amour.
          Un très bon divertissement aux multiples strates cognitives. Notons enfin la musique électronique de Quincy Jones, datée et discrète comme une mobylette à pot trafiqué démarrant dans un laboratoire du sommeil mais qui, finalement, donne une ultime touche exotique aux images efficaces de ce bon vieux Sidney Lumet.

11 janv. 2009

Cinéma Cinémas la collection (2008) A. Andreu, M. Boujut, C. Ventura


          Très loin des émissions pitoyables que nous avons l'habitude de voir à la télévision où le propos est si pauvre que l'on se surprend à avoir les yeux ouverts devant l'écran, Cinéma Cinémas avait le net avantage d'être réalisé par de véritables amoureux du grand écran.  Neuf années d'émissions, de reportages, d'essais filmés, de pépites... Jeunet est à l'initiative, Ventura aux commandes pour concocter cette compilation de 12 émissions. Le coffret est sorti.
          Un peu à la manière de James Stewart dans Vertigo, essayant de réanimer l'être aimé, l'équipe part à la recherche d'anciennes gloires hollywoodiennes plus ou moins disparues pour des entretiens mémorables. Etrange de voir ces acteurs, réalisateurs dans leur quotidien, chaise près de sa piscine pour Hudson, Tippi Hedren dans sa cuisine, Vincent Price dans son petit jardin, Capra sur sa pelouse, Dunaway allongée sur le lit de sa chambre d'hôtel... Ils sont là, vivants et nous parlent... Presque tous morts aujourd'hui, présences émouvantes par-delà l'écran... Le dispositif mis en place pour les interviews provoque une proximité neuve et troublante. Parce que nous ne voyons jamais ces grandes figures fictionnelles dans leur quotidien et parce qu'ils sont justement nus, délestés de tout ce qui les magnifie sur le plateau. Et pourtant le charme agit, même s'il est encore joué. Il faut lire le livret qui accompagne ces 4 dvds, écrites par Garnier les remarques tournent autour du making-of, on apprend les dessous des entretiens : comment Mitchum doit se confier, comment Widmark est "attrapé", Angie Dickinson et sa petite tenue... Garnier est captivant dans ses remarques. Lisez d'ailleurs sa bio de David Goodis ou encore Caractères (Grasset, 2006) sur les seconds rôles de l'industrie du rêve.
          Une atmosphère étrange, mélancolie d'un monde disparu ou en train de disparaître, émane de ces images, admirablement filmées, loin de la crasse médiocrité qui hante la télévision. De l'émotion, de précieuses informations, de la passion, c'est ce que l'on ressent en voyant la synthèse faite par Ventura. J'espère que ce coffret sera le premier d'une longue série.

3 janv. 2009

Pourquoi Monsieur R. est-il atteint de folie meurtrière ? (1969) R. W. Fassbinder



          Kurt Raab est dessinateur industriel. Fassbinder filme ce personnage dans son environnement, nous le voyons au sortir de son travail alors que ses collègues racontent des blagues, chez lui avec son épouse et ses parents, au bar avec des amis, à son travail... En somme un homme dans son temps, son époque. Mais quelle époque ? Certainement celle qui a toujours existé, celle où il faut vivre. La question est posée, pourquoi cet homme devient un meurtrier ? Fassbinder tourne les pages de son quotidien nous laissant voir M. Raab dans diverses situations et quelques détails laissent voir des fissures. Ce sont les voisins que le couple côtoie et qui les critiquent dès qu'ils le peuvent. C'est la mère de Kurt qui aime à sermonner sa belle-fille, ce qui amène des tensions. Ce sont encore les griefs que le supérieur de Kurt lui assène de temps à autre. Ce sont les envies de l'épouse qui ne travaille pas et qui désire consommer. Madame pense que son mari est trop gros. Il faudrait songer à demander un poste plus avantageux. Le fiston n'a pas les résultats scolaires qui conviennent. Des tracas, une pression constante, subtile et tenace. Un déséquilibre. Kurt est agressif dans ces propos. Kurt pousse à la consommation et adresse un discours pénible, voire pathologique à ses collègues de travail alors qu'il avait invité son supérieur hiérarchique et son épouse qui fuient cette soirée pesante et désagréable. C'est l'ami d'enfance qui passe et voilà que Kurt entonne un vieux chant religieux dans son salon, en pleine crise régressive. Ce sont des migraines. C'est une visite médicale où l'on peine à dire que l'on va mal. Alors un jour, un jour où il ne peut plus supporter cette pression, ce monde qui lui échappe, qu'il n'arrive pas à appréhender, alors ce jour arrive. Une voisine ne cesse de parler ne se rendant pas compte qu'il tente d'écouter la télévision, mais cela pourrait être autre chose. Alors il se lève, prend un chandelier et frappe cette voisine, puis sa femme, enfin son fils. Voilà, c'est fait, il a agi, il a fait quelque chose qui le soulage. Il a un moment de paix. Il respire un peu. Il se rendra ensuite à son travail, ayant passé la nuit avec les corps. Il aura peut-être regardé un mur toute la nuit. Il poussera la porte des toilettes, toilettes d'une entreprise où il n'a pas d'avenir, où l'on propose un poste intéressant à un collègue qui a moins d'ancienneté que lui. Puis il se pendra, tranquillement, sans faire de bruit.
          Couleurs ternes, objets vénérés (le service à thé, rouge) de la société de consommation, rapports sociaux hypocrites, familiaux vampiriques. Un milieu professionnel qui engendre la frustration et la non-reconnaissance, un mariage sans âme. Fassbinder, avant l'affaire Roman, nous montre un meurtrier qui, finalement, devient victime d'un concours de circonstances. Il répond à la question posée et permet au spectateur de comprendre. Parce qu'il ne vivait pas.

Lo Sceicco bianco (1952) Federico Fellini



           Sur un sujet de Michelangelo Antonioni, Fellini signe le premier film qu'il réalise seul. Rome, la capitale, qui attire tous les espoirs, tous les rêves. C'est le lieu choisi par Ivan pour passer sa nuit de noces. Parce qu'il pourra ainsi rendre visite à sa famille à qui il présentera sa douce Wanda, parce que cette même famille a organisé un rendez-vous avec le Pape, et parce que Rome est la ville par excellence. Tout est prévu et il lit le programme détaillé de ce séjour à Wanda ... qui regarde par la fenêtre, qui est ailleurs. Wanda ne désire qu'une seule chose : rencontrer le beau, l'illustre Sceicco Bianco, le Sheik Blanc, héros de son roman photo favori.
          Fellini aussi est monté à la capitale, il vient de la province et sait les rêves engendrés par Rome. Il sait le regard que portent les romains sur ces êtres aux yeux grands ouverts qui viennent de débarquer (Une carte postale ?). Dès le hall de l'hôtel Wanda échappera à son mari, par l'ascenseur, en prenant de la hauteur mais pas de celle qui grandisse l'âme, celle qui trompe, qui dénature la réalité. Le propos de film tient en la proximité du rêve et de la réalité, à leur croisement, leur confrontation... Le rêve laisse à ceux qui s'y accrochent un drôle de regard, des yeux exorbités qui finissent par fatiguer celui qui les porte. Le rêve, propre à l'enfance, finit par se détacher de l'adulte et on se méfie souvent de celui qui énonce avec précaution cette maxime : "La vraie vie c'est le rêve." On le taxera de fou, de poète ou d'idiot. Wanda garde cette part d'enfance, de naïveté, arrivée au bureau administratif de son magazine elle voit passer devant elle des personnages vivants, oxymore délicieux qu'elle s'empresse de faire vivre en suivant la troupe. C'est le point de vue de Wanda, entière dans le rêve, corps et âme. Fellini, en revanche, nous montre les romains comme des gens normaux qui n'ont rien d'exceptionnel. Ils avalent des sandwichs, veulent faire du business, sont réalistes, quotidiens, banals. La vitalité, le dynamisme sont leurs moteurs. La réalité montrée par Fellini est merveilleuse, la fiction ressort du vulgaire.  J'adore ces moments où ils se mettent à crier, à hurler... Wanda reste subjuguée et vit son rêve. La voilà embarquée sur la plage, 26 kms de Rome, éloignée de son mari, le désespoir s'installe et puis...et puis..."ce fut comme une apparition..." Tel Frederic voyant Mme Arnoux dans L'Education Sentimentale, Wanda voit lo sceicco bianco, sublime scène où Sordi se balance dans les airs, poésie et magie de ce moment tant attendu. Fellini traite cette scène comme une illusion et nous savons pourquoi, Wanda pas encore. Sordi est magique, séducteur à l'embonpoint méditerranéen, charmeur qui ose tout, insouciant et grotesque, quel personnage !! Sa façon de danser au bar de la plage, son discours sur la barque, tant de moments désopilants. Le Sheik raconte des histoires à Wanda, Fellini nous en raconte, filmant une barque censée être au large et seulement balancée légèrement sur la plage, magie du cinéma, illusion charmante.
          Pendant ce temps nous rions de voir Ivan cacher l'absence de sa douce à sa famille, trouver des subterfuges et Leopoldo Trieste est inoubliable dans la scène du commissariat.
          "La vraie vie est dans le rêve mais le rêve est aussi un abîme fatal" dira Wanda à la fin de ce parcours et à Ivan "mio sceicco bianco ce tu". 
            Histoire d'un couple naissant qui s'est fait peur, histoire de la vérité et du mensonge (Ivan taira son aventure romaine), histoire d'une éducation sentimentale,  le tout ponctué des cris hystériques des personnages felliniens, vulgaires et attachants, fragiles et conquérants...