22 févr. 2009

The Pawnbroker / Le Prêteur sur gages (1964) Sidney Lumet



          Sol Nazerman (Rod Steiger) est un vieux prêteur sur gages immigré qui travaille à sa boutique à New York. L'on apprend peu à peu qu'il est rescapé d'Auschwitz où il a perdu toute sa famille. La séquence initiale nous montre une escapade familiale à la campagne, dernier moment heureux, avant qu'ils ne soient tous arrêtés. Ce moment hante Sol encore bien des années plus tard et surgit par flash comme d'autres épisodes plus sinistres de sa vie dans les camps. Ces moments arrivent brutalement sans explication particulière si ce n'est le traumatisme prégnant ou provoqués par association avec un événement ou un objet. Lumet choisit d'illustrer cette violence mémorielle en insérant dans le récit des photogrammes très courts, à la limite du subliminal, qui le sont de moins en moins au fur et à mesure qu'ils apparaissent à Sol. Le cadre (1 : 33) choisi vient emprisonner le personnage dans sa douleur, les grillages de la boutique en font un éternel séquestré et les demandes nombreuses des pauvres qui apportent de menus objets pour avoir quelque argent font de lui le réceptacle d'une misère quotidienne et collective. 
          Le film a ceci d'intéressant : il ne tente pas de faire de ce personnage principal un martyre ou quelqu'un d'exemplaire. Il est on ne peut plus antipathique. S'isolant dans sa douleur, qu'il ne tente pas d'expliquer aux autres pour excuser son comportement, rejetant toute tentative d'approche, de compassion, d'aide. Autour de lui les occasions ne manquent pas, le vieil homme qui tente de solliciter son savoir scientifique par des lectures ou discussions, la femme esseulée qui veut le séduire, le jeune Jésus Ortiz qui cherche un maître, quelqu'un qui puisse être son mentor, tout lui apprendre... Tous se heurtent à un mur : "Stay out of my life" dit-il brutalement. 
         Personnage complexe qui ne peut se permettre de se laisser envahir par ses émotions, il tente déjà de contrôler, de dompter sa souffrance qui déborde souvent. Il souffre de la perte des êtres chers mais également de ne pas avoir pu empêcher cela "Strange, I could do nothing". Un flash nous le montre dans un wagon surpeuplé lorsque son fils s'évanouit, tombe, Sol hurlant de ne pas pouvoir se rendre auprès de lui pour l'aider... Tous morts et lui vivant, Primo Levi parle de cette culpabilité pour celui qui reste, qui a du lutter, et donc, dans cet univers, prendre quelque chose à autrui pour survivre. Nazeman le dit "I survive", il continue de le faire des années plus tard, certains, Primo Levi, Bruno Bettelheim, seront fatigués de cette lutte et se donneront la mort, comme d'autres. Mais Sol ne meurt pas, même lorsqu'il le demande, voir l'épisode de la confrontation avec Rodriguez. Lorsque Jésus, son apprenti, mourra, il se mettra à crier, un cri muet (comme Al Pacino dans Le Parrain III) au-delà de la douleur. Il se lève et erre comme un zombie sur le trottoir. L'image du mort-vivant lui est donnée par Mendel qui tente de le secouer, de supprimer cette honte, celle de ne pas vivre sa vie, de la vivre comme un mort et de la gâcher. Finalement on ne sait s'il souffre parce que ce n'est pas lui qui est mort ou bien s'il souffre parce qu'il s'aperçoit que cette mort aurait pu être évitée s'il s'était ouvert aux autres.
          Le film dégage une atmosphère pesante, de par le jeu de Rod Steiger, damné parmi les vivants, de par le cadrage qui ne laisse que peu d'espace aux personnages et par les grilles, ouvertures étroites, couloirs qui les emprisonnent. La jovialité et l'enthousiasme du jeune Jésus Ortiz (Angel dans The Wild Bunch) disparaît totalement dans cet univers sombre. Lumet a le mérite de nous faire toucher du doigt ce que nous ne pouvons comprendre : une douleur insondable.

21 févr. 2009

L'Autre (2008) Patrick Mario Bernard, Pierre Tridivic



          Les premières images font écho à celles qui commencent Lost Highway, autre récit d'une jalousie menant à une folie car elles aussi sont reconnaissables, des voitures le long de tracés sinueux, mais un rien sème le trouble, le décalage. Ces premiers plans, très beaux, posent une atmosphère urbaine palpable qui s'inscrira dans le film durablement comme une contagion, un allié de la folie.
          Anne-Marie (admirable Dominique Blanc) sort d'un long mariage et vit une aventure avec Alex (Cyril Gueï, confondant de naturel), dans laquelle elle s'épanouit. Elle a 47 ans, il est beaucoup plus jeune qu'elle. On ne sait encore rien de tout cela lorsque le film commence. Une femme se regarde dans ce qui reste d'un miroir qu'elle a pratiquement recouvert de coupures de journaux, se voit et s'insulte. Elle frappe alors cette partie où elle s'est vue et retourne le marteau contre elle en se frappant la tête. Hôpital. Flash back ...
          Le spectateur pourra recomposer les morceaux doucement alors même qu'il assistera à la lente descente aux enfers d'Anne-Marie, jusqu'à sa schizophrénie, jusqu'à ce retour brutal du début, devant le miroir. Cercle infernal bouclé suivi d'un épilogue.
          C'est elle qui veut rompre, on ne sait pas vraiment pourquoi d'ailleurs, la différence d'âge ? Parce qu'elle veut "vivre sa vie" ? Toujours est-il que cette décision se retournera contre elle car alors qu'elle apprendra qu'Alex voit une autre femme, 47 ans également, la jalousie s'installe. Rupture étrange, faite de renoncement et d'attachement, "c'est fait / c'est en cours". C'est à ce moment que les vitres et écrans vont se multiplier, métaphores du reflet, de la division, voir ce plan où elle s'approche de son écran de télé à la manière de James Woods dans Videodrome .
          La division s'installe dans son langage, ses idées. Belle scène où Anne-Marie, dans le champ, discute avec sa collègue de travail qui lui demande pourquoi elle veut connaître le prénom de l'autre "A quoi ça servira ? A rien", montée avec la même image d'Anne-Marie qui, cette fois répond à Alex "Qu'est-ce que ça change ? Tout". Continuité spatiale pour Anne-Marie et rupture spatiale pour le contrechamp (Collègue/Alex), et pourtant montée dans une continuité temporelle. Antithèse des propos. La jalousie est là, elle s'insinue. Elle bouleverse le montage, les séquences (trajet travail / appartement / travail d'Anne-Marie / rendez-vous avec Alex) se chevauchent créant un agencement tranquille, continu, fait de morceaux épars mais qui tous se rapportent à la rupture et au délaissement. Le réel devient prétexte à fantasmes, illusions, troubles. Les nappes de son à la manière d'un Badalamenti lie les plans soignés et précis et enferment le personnage dans sa névrose. Elle est à l'origine de la rupture, cette femme a son âge, elle est coupable, elle se déteste d'avoir pris cette décision, elle se regarde, se hait. Et l'incapacité à identifier l'autre va permettre à sa jalousie de s'accabler, de devenir l'autre et de pouvoir, enfin, exprimer sa souffrance par une violence qu'elle exercera sur son corps devenu étranger mais identifié. Le discours d'Anne-Marie se charge de comparaisons, images littéraires d'un comparant, d'un comparé, d'un double "... comme une folle ... comme une toupie ..."
          Il est intéressant de voir qu'avant de plonger dans cette furie elle s'accroche à son ancien mari, Lars (Peter Bonke). C'est une séquence très belle, en trois parties. La première les voit tous deux en soirée, restaurant, échanges que l'on devine chaleureux dans la voiture, sous la pluie, étreintes. Première partie qui joue sur les clichés avec douceur et couleurs chaudes. Ils couchent ensemble. Musique planante. C'est l'instant plaisir qui pourrait faire croire qu'Anne-Marie est sortie d'affaire, pour un moment. Puis un bref plan, sans musique, l'homme se rhabille, réalité brute opposée à la séquence presque onirique qui précède, on sent là toute la solitude, tout l'anti-glamour, toute la trivialité des choses. Ce qui provoque la suite, "Tu veux pas rester ?". Ce qu'il fait car le mari n'est pas un salaud alors tendresse, affection, amour, humanité. Cette tendresse fera contraste avec la façon dont elle tentera d'exciter Alex encore une fois, confusément, entre désir et abstinence voulue. Cette tendresse se fera souvenir à cause de la maladie déclarée de Lars, dont elle se rend un peu coupable.
          Douleur, confusion (queue de cerise / os de poulet), médicaments, alcool, destruction. Le récit illustre cette folie avec ce plan "impossible" à la Wendkos (The Burglar) vu du miroir mais légitime ; reste alors ce visage, ce petit espace vers lequel se porte le regard d'Anne-Marie qui n'est pas une réduction mais une focalisation. Et la violence. Violence des passions qui irradie au-delà du corps pour s'étendre aux choses, aux êtres, à la ville entière. Anne-Marie, assistante sociale, qui après avoir longtemps porté le chagrin des autres, peine à porter le sien. On quitte ce beau personnage de femme sur un espoir de guérison, un peu apaisé, un peu inquiet mais réjoui d'avoir vu un film subtil accompagné par des acteurs brillants. Excellent montage de Yann Dedet.

19 févr. 2009

Nord (1991) Xavier Beauvois



          La force qui se dégage de ce premier film ne fera pas défaut dans les suivants. Attendre le prochain film de Xavier Beauvois est donc devenu un plaisir. 
          Bertrand peine à obtenir son bac. S'épanouir lui est difficile, entre un père alcoolique qui le méprise, une petite soeur handicapée et une mère aux pulsions incestueuses, dernier refuge affectif d'une vie sacrifiée. 
          Récit d'une transition entre adolescence et âge adulte, le film de Beauvois montre avec crudité et réalisme ce qui fait un quotidien sordide dans une famille déchirée. Orages parsemés de quelques éclaircies, les scènes en mer et tout ce qui a rapport avec les pêcheurs qui constituent un refuge et une fuite, les escapades en moto ou en voiture. Ces moments de trajets constituent des parenthèses de liberté où les problèmes marquent une pause. Ce sont les travellings opposés aux plans fixes des scènes de repas sur fond de pubs télé. Ce qui est remarquable c'est la maîtrise de l'ensemble : l'écriture, les cadrages, l'utilisation parcimonieuse de la musique, la performance précise des acteurs, la justesse de ton. Certes Beauvois semble bien entouré mais les relations ne font pas un grand cinéaste et ce premier film semble être celui d'un cinéaste confirmé de la trempe de Pialat, parce que la rage, la colère s'expriment ici non pas avec la fougue tempétueuse de la jeunesse mais avec le regard et la distance de celui qui a vécu.

Deathtrap (1982) Sidney Lumet



          Sidney Bruhl (M. Caine) est un auteur de pièces policières à succès, il donne des cours, a de l'argent, est connu, reconnu. Seulement ses dernières pièces n'ont pas le succès qu'il leur souhaite, de plus il est à court d'inspiration. Le film débute avec la fin de sa dernière pièce et les commentaires négatifs du public. Bruhl est désespéré et ce ne sont pas les propos rassurants de sa riche épouse Myra (Dyan Cannon) qui suffiront. C'est à ce moment précis qu'il reçoit un manuscrit envoyé par un de ses anciens étudiants, manuscrit qui promet le succès à coup sûr. Bruhl, ironiquement, se voit en train de s'accaparer l'oeuvre après avoir tué le jeune auteur...
          La pièce dont est tiré le scénario est un grand succès de Brodaway, Ira Levin a également écrit Rosemary's baby que tout le monde connaît mais aussi The Stepford Wives qui est moins connu pourtant je vous invite à découvrir ce film, je parle de la version de 1975 réalisée par Bryan Forbes.
         L'intrigue se déroule principalement dans la maison de Myra et Sidney et regorge de renversements de situations, il est impossible d'en déterminer la fin à l'avance. Beaucoup de bons mots, peu d'ennui, des acteurs impeccables : Caine est parfait, comme d'habitude, il faut le voir passer un coup de fil à la police et feindre la panique puis raccrocher et reprendre instantanément le calme qu'il avait au préalable ; Reeve incarne délicieusement la naîveté, l'innocence mais aussi le machiavélisme, et Dyan Cannon est hilarante en épouse dévouée et cardiaque. Elle sort trop tôt du film à mon goût.
          Deathtrap constitue un excellent divertissement.

16 févr. 2009

Find Me Guilty / Jugez-moi coupable (2006) Sidney Lumet



          C'est la première fois que je vois un film avec Vin Diesel. Et c'est Sidney Lumet qui en est responsable. Une fois de plus l'action se situe à New York, Lumet oblige. Film à procès, le plus long qui implique la Mafia. Vin Diesel joue un gangster qui décide de se défendre lui-même alors que la parrain du clan qui est impliqué dans le procès le méprise. Histoire vraie. Et excellente performance de Diesel qui est très bon dans le côté plouc stupide et vulgaire mais sincère et droit. Les dialogues sont bien écrits et on ne s'ennuie guère durant les deux heures grâce à une distribution impeccable. Divine surprise de voir débouler Annabella Sciorra (admirable dans The Funeral, Jungle Fever ... ) qui joue l'ex de Diesel. La scène où elle lui rend visite en prison est grandiose. Ron Silver est assez bon en juge compréhensif, il m'a fait oublier sa prestation hystérique ridicule de Blue Steel. Et Peter Dinklage est excellent, c'est l'avocat de petite taille qui surpasse tous les autres. Ajoutons de l'humour, de l'émotion et vous obtenez un autre opus efficace de l'excellent Sidney Lumet.

The Search / Les Anges marqués (1948) Fred Zinnemann



          Zinnemann est né à Vienne en 1907 et part travailler à Hollywood en 1929. Il a certainement conscience d'être chanceux d'avoir suivi ce chemin plutôt que d'être rester dans une Europe qui sera en guerre quelques années plus tard, lui qui a travaillé à Paris, à Berlin... Le sujet abordé dans ce film (les enfants sortis des camps avec des familles dispersées ou anéanties) lui permet de tourner en Bavière où les immeubles sont détruits. Allemagne année zéro vient à l'esprit même si le film de Rossellini est bien plus marquant. 
          Le début est intéressant, nous suivons l'arrivée d'enfants qui viennent d'Auschwitz, leur accueil, la façon dont on tente de les identifier, le tout dans un style documentaire. Leur effroi les amenant même à fuir est montré avec un certain réalisme. C'est surtout à partir de la fuite de l'un d'eux que le scénario développera un double itinéraire : celui de l'enfant et celui de sa mère. C'est peut-être l'aspect le moins réussi, cette histoire qui doit bien se terminer et la musique parfois envahissante qui l'accompagne. En revanche le choix des acteurs permet au film d'atténuer ses défauts : Montgomery Clift est très bon, c'est là son premier grand rôle et il joue son rôle de protecteur, de grand frère avec beaucoup de naturel. Naturel qui transpire chez Aline MacMahon au visage si reconnaissable. Wendell Corey est également de la partie, c'est le pote détective de Stewart dans Rear Window. Le petit Ivan Jandl est pas mal non plus, il gagnera un Oscar pour sa prestation ce qui lui vaudra,  dans une Tchécoslovaquie communiste, des reproches qui l'empêcheront de percer dans son pays.

Rio Das Mortes (1970) Rainer Werner Fassbinder



          Michel et Günther ont des vies qui peinent à les satisfaire. Lorque ce dernier évoque une chasse au trésor au Pérou, il possède une carte, le projet devient une obsession et tout est fait pour partir le plus vite possible. seulement Hanna, la compagne de Michel aimerait fonder un foyer...
          Il règne dans ce film une liberté et une légèreté qui semblent refléter tous les possibles engendrés par l'utopie des deux amis. Fassbinder prend le temps de les montrer dans leur relation au travail, l'ennui, les faibles revenus ne permettant pas la réalisation rapide d'un projet. Mais une fois l'idée installée les moyens de la réaliser fusent, c'est la voiture vendue, l'emménagement de Günther chez Michel et Hanna afin d'économiser un loyer, ce sont les recherches qui précisent le projet, l'appel au financier... L'utopie prend place dans la réalité et la bouleverse, elle a des répercussions immédiates en particulier Hanna qui, délaissée, se met à revivre un peu plus intensément lorsqu'elle dansera pour Fassbinder (beau moment d'abandon, de folie). Hanna ne veut pas d'un ailleurs utopique, elle veut croire à un foyer classique, bourgeois si on reprend des termes idéologiques contestataires (voir la façon dont les USA sont représentés sur un tableau), elle travaille à être une future bonne mère, c'est son utopie qui la laissera seule, Michel se démenant pour aller au Pérou. 
          Liberté. C'est la manière dont Fassbinder intègre un discours sur le rôle de l'Eglise en Amérique du Sud ou encore le dénouement du projet par irruption surprise du mécène au détour d'une conversation entendue dans un bar. Accélérations scénaristiques d'une trame que l'on imagine esquissée. 
          Contraintes. L'utopie prend pied dans une réalité bien présente. De nombreuses scènes ont pour objet l'énumération chiffrée des moyens financiers de ce voyage. A l'agence par exemple, le calcul des économies nécessaires au départ et qui seraient obtenues par le travail assidu... Les chiffres disent aussi la condition sociale différente de l'ouvrier et du patron, lorsque ce dernier calcule les frais pour rénover un appartement soulignant la part revenant à l'ouvrier et la marge revenant au patron. Les chiffres ont une importance. 
          Entre la liberté et les contraintes se trouvent Michel et Günther, deux naïfs rêveurs, car le trésor est le propre de l'enfance, et souvent les adultes s'y perdent, voir le film de John Huston The Treasure of the Sierra Madre, ou encore The Killing de Kubrick. On se perd souvent à vouloir atteindre le rêve. Cette naïveté amène le rire, lors de la confrontation avec le financier qui répond avec le poids de l'expérience et des faits à leur projet qui manque d'éléments concrets. Ou cette recherche effectuée en bibliothèque qui leur fait dire que le coton est porteur d'avenir puisque c'est écrit dans un ouvrage spécialisé ... qui date de 1879. Le désaccord entre Michel et Günther lors de la réunion pour demander une subvention rend manifeste leur manque de préparation. Mais le rêve est plus fort et le mécène viendra. La fin est doublement ouverte, d'une part les deux amis prennent l'avion, on ne sait s'ils vont réussir ou pas, peut-être, en tout cas la chance leur sourit puisque le mécène est venu et Hanna n'a pas tiré sur eux alors qu'elle en avait l'intention. D'autre part Hanna reste là, seule. Elle se remet du rouge sur les lèvres. Le fait-elle pour séduire un autre homme et réaliser le foyer auquel elle aspire ou bien va-t-elle devenir une séductrice et prendre son autonomie, sa liberté ?

13 févr. 2009

The Strange Love of Molly Louvain (1932) Michael Curtiz



          Film étonnant, court, inventif, sollicitant sans cesse l'esprit du spectateur de par sa construction. Les premières séquences prenant une autre dimension au fur et à mesure du film. Personnage balloté par le destin Molly a de brusques accès de conscience où elle se laisse faire et choisit le chemin qui s'ouvre devant elle, même s'il n'est pas le meilleur.
          La première partie est portée par une joie de vivre un événement qui n'aura pas lieu. Le désespoir succède à l'enthousiasme et fait de Molly une victime née comme tant de jeunes femmes d'hier et d'aujourd'hui qui croient en tous les beaux discours. La séquence inaugurale où Molly pleure prend toute sa force après la première ellipse, on comprend alors d'où venait cet enfant mais aussi la raison du bonheur et de l'effroi de Molly. Fuyant le mensonge et la veulerie Molly tombe de Charybde en Scylla avec Nick, petit truand qui ne cherche pas vraiment à hisser la réalité au niveau des promesses faites à Molly. Le destin s'acharne encore sur notre héroïne lorsqu'elle semble tirée d'affaire en voulant fuir avec le jeune chasseur épris d'elle devenu étudiant... born to loose...
          Après ces rebondissements assénés à grande vitesse commence une deuxième partie avec l'arrivée de ce drôle de personnage : le reporter. Véritable boule d'énergie ce dernier vit tous les instants comme s'il allait mourir dans la seconde. Son rôle est d'aller encore plus vite que le début du film qui était déjà bien rapide. Il entraîne Molly dans sa course. Ultime sursaut narratif qui offrira quelques rebondissements supplémentaires jusqu'à ce que Molly finisse dans ses bras.
          Une heure pour dire les vies de désolation que mènent certains, pour dire les illuminations possibles, les vraies rencontres, la force du destin. Répliques débitées en apnée, personnages jouets du récit, du scénario mais plus encore de la vie et qui le savent, voir la manière dont le journaliste dit à Molly que si elle l'avait suivi elle aurait vécu quelques années de bonheur mais pour que le désastre succède. Il y a toujours une sorte de lucidité sur la nature même des êtres rencontrés et des choix stupides qui s'ensuivent mais assumés à cause d'une force qui se joue des individus. Les acteurs sont très bons, Ann Dvorak lorsque son personnage se rend compte qu'elle agit comme sa mère, Lee tracy le reporter et Keebee qui passe par là, c'est le flic à l'arrosoir.

10 févr. 2009

Night Falls on Manhattan (1996) Sidney Lumet



          Sean Casey (Andy Garcia, crédible) vient d'un milieu populaire, fils de policier il réussit à obtenir les diplômes qui lui permettront de devenir procureur. Il connaît le monde de la rue et s'accroche à une éthique, un sens du devoir et de l'honnêteté qui lui sont essentiels. Un dealer très dangereux est recherché par de nombreux policiers dont son père (Ian Holm, impeccable) qui se retrouvera à l'hôpital en tentant de l'arrêter. En enquêtant sur l'affaire Sean Casey découvrira que la réalité a de multiples plis dans lesquels les idéaux peuvent se perdre.
          Personnage intéressant, Casey croit dur comme fer en ses valeurs et sera confronté à des frictions familiales, son père est-il intègre ? son équipier l'est-il aussi ( James Gandolfini, excellent) ? Des frictions sentimentales avec la belle Lena Olin ou encore professionnelles ...
          Film solide qui ne cesse de maintenir l'attention, chaque séquence est construite de telle sorte que le début donne le sentiment d'avoir déjà vu la même chose cent fois mais dont la fin surprend à chaque fois, principe d'écriture qui rajoute un intérêt supplémentaire. Hyper efficace car maîtrisé. Lumet sait filmer, il sait aussi écrire. Le thème de la quête vers la pureté, la droiture est noble, Lumet démontre qu'il faut parfois, pour l'atteindre, se salir un peu : "You wanna clean hands ? Become a priest !".
            Les acteurs sont très bons, histoire d'amour portée par la féline Olin, Holm et Gandolfini forment un duo très classe qui arrive à laisser éclater l'humanité de leurs personnages, Richard Dreyfuss que l'on ne voit pas si souvent campe un avocat tout en nuances, prestation réussie. J'ai aimé revoir le très bon Colm Feore (l'avocat de The Insider) et pour terminer une mention spéciale à Ron Leibman et à son langage châtié. Le casting et la qualité des interprétations sont remarquables.
          Très beau générique de début qui voit le skyline de Manhattan se dessiner à contrejour en fines bandelettes et qui prendra tout son sens à la fin de l'histoire. Une réussite.

9 févr. 2009

Grey Gardens (1975) Albert and David Maysles



          East Hampton est au fond de la virgule de terre qui définit la baie de New York. C'est là où vivent Edith Bouvier Beale et sa fille Edie. Edith est la tante de Jacqueline Bouvier Kennedy,  famille aristocrate américaine. Elle décide de vivre recluse, accompagnée de sa fille...
          Désordre de la maison, objets conservés religieusement et pour chacun d'eux les souvenirs qui les justifient, parois murales où l'on rêve d'installations poétiques, chats ici et là se reposants en toute quiétude : un nid où l'amour unit deux êtres totalement dévoués l'un à l'autre, se chamaillant parfois, se faisant des reproches, mais ensemble à jamais. Bulle hors de l'espace temps leur domaine est traversé par de vieilles chansons écrites pour Edith qui aime à les chanter encore et encore tandis qu'Edie se rebelle et s'affirme en chantant celles de Marlène Dietrich que sa mère n'aime pas. Jardin exubérant, anarchique, "mer de feuilles" parcourue du porche à travers les jumelles d'Edie. Chats dans les appartements, ratons laveurs au grenier, végétaux en furie à l'extérieur, jardin d'Eden et arche de Noé, paradis de deux femmes où il suffit de fredonner "Tea for Two" pour connaître l'extase, ou passer la nuit à travailler une marche militaire. Edie : "It's very difficult to keep the line between the past and the present. Do you know what I mean ? It's awfully difficult." Cette demeure semble érigée sur cette fracture, tout juste entre ce passé éternellement présent et ce présent gonflé des heures passées. Edie en est l'incarnation, jeune fille fantasque, libre et dévouée de cinquante ans.  Edie et Edith, deux prénoms qui sont si semblables, deux êtres qui ont décidé d'emprunter un chemin délaissé, celui des rêves vécus.
          "Two roads diverged in a yellow wood
           And sorry I could not travel both...
           I took the one less travelled by
          And that has made all the difference"
                                                   Robert Frost, The Road not taken





7 févr. 2009

In the Cut (2003) Jane Campion



          Pas vraiment aussi réussi que d'autres Campion, In the Cut présente quelques longueurs et on peine parfois à éprouver un intérêt pour l'intrigue policière pesamment développée. Néanmoins, Campion étant aux manettes, comment ne pas s'intéresser à la façon dont elle filme New York. La ville s'offre comme un univers dense, opaque, moite avec des couleurs très vives, des contrastes tranchés qui attirent, à la manière des animaux avec leurs partenaires, les personnages dans une danse érotique et morbide autour du désir. Même les escapades dans les bois, près du phare, semblent emprisonner les personnages. C'est l'été, il fait chaud et les corps sont souvent dénudés. Corps qui existent pleinement, qui dégagent une sensualité rare. J'aime beaucoup comment Campion attarde sa caméra sur la chair pulpeuse de Meg Ryan qui obtient un rôle à la mesure de son talent, l'actrice a rarement l'occasion de camper de vrais personnages. Mark Ruffalo y est excellent, mention spéciale pour leur première scène de sexe, intense, loin des clichés habituels... Plaisir de renouer avec le goût du détail présent dans l'oeuvre de Campion, des choses et de leur texture, plaisir des sens sollicités un peu plus qu'ailleurs, des sons travaillés pour rendre la réalité palpable, ce film offre de quoi se réjouir en dépit d'une intrigue défaillante. A regarder plus pour la profondeur psychologique des personnages féminins que pour la petite histoire dont Campion semble se moquer.