21 févr. 2009

L'Autre (2008) Patrick Mario Bernard, Pierre Tridivic



          Les premières images font écho à celles qui commencent Lost Highway, autre récit d'une jalousie menant à une folie car elles aussi sont reconnaissables, des voitures le long de tracés sinueux, mais un rien sème le trouble, le décalage. Ces premiers plans, très beaux, posent une atmosphère urbaine palpable qui s'inscrira dans le film durablement comme une contagion, un allié de la folie.
          Anne-Marie (admirable Dominique Blanc) sort d'un long mariage et vit une aventure avec Alex (Cyril Gueï, confondant de naturel), dans laquelle elle s'épanouit. Elle a 47 ans, il est beaucoup plus jeune qu'elle. On ne sait encore rien de tout cela lorsque le film commence. Une femme se regarde dans ce qui reste d'un miroir qu'elle a pratiquement recouvert de coupures de journaux, se voit et s'insulte. Elle frappe alors cette partie où elle s'est vue et retourne le marteau contre elle en se frappant la tête. Hôpital. Flash back ...
          Le spectateur pourra recomposer les morceaux doucement alors même qu'il assistera à la lente descente aux enfers d'Anne-Marie, jusqu'à sa schizophrénie, jusqu'à ce retour brutal du début, devant le miroir. Cercle infernal bouclé suivi d'un épilogue.
          C'est elle qui veut rompre, on ne sait pas vraiment pourquoi d'ailleurs, la différence d'âge ? Parce qu'elle veut "vivre sa vie" ? Toujours est-il que cette décision se retournera contre elle car alors qu'elle apprendra qu'Alex voit une autre femme, 47 ans également, la jalousie s'installe. Rupture étrange, faite de renoncement et d'attachement, "c'est fait / c'est en cours". C'est à ce moment que les vitres et écrans vont se multiplier, métaphores du reflet, de la division, voir ce plan où elle s'approche de son écran de télé à la manière de James Woods dans Videodrome .
          La division s'installe dans son langage, ses idées. Belle scène où Anne-Marie, dans le champ, discute avec sa collègue de travail qui lui demande pourquoi elle veut connaître le prénom de l'autre "A quoi ça servira ? A rien", montée avec la même image d'Anne-Marie qui, cette fois répond à Alex "Qu'est-ce que ça change ? Tout". Continuité spatiale pour Anne-Marie et rupture spatiale pour le contrechamp (Collègue/Alex), et pourtant montée dans une continuité temporelle. Antithèse des propos. La jalousie est là, elle s'insinue. Elle bouleverse le montage, les séquences (trajet travail / appartement / travail d'Anne-Marie / rendez-vous avec Alex) se chevauchent créant un agencement tranquille, continu, fait de morceaux épars mais qui tous se rapportent à la rupture et au délaissement. Le réel devient prétexte à fantasmes, illusions, troubles. Les nappes de son à la manière d'un Badalamenti lie les plans soignés et précis et enferment le personnage dans sa névrose. Elle est à l'origine de la rupture, cette femme a son âge, elle est coupable, elle se déteste d'avoir pris cette décision, elle se regarde, se hait. Et l'incapacité à identifier l'autre va permettre à sa jalousie de s'accabler, de devenir l'autre et de pouvoir, enfin, exprimer sa souffrance par une violence qu'elle exercera sur son corps devenu étranger mais identifié. Le discours d'Anne-Marie se charge de comparaisons, images littéraires d'un comparant, d'un comparé, d'un double "... comme une folle ... comme une toupie ..."
          Il est intéressant de voir qu'avant de plonger dans cette furie elle s'accroche à son ancien mari, Lars (Peter Bonke). C'est une séquence très belle, en trois parties. La première les voit tous deux en soirée, restaurant, échanges que l'on devine chaleureux dans la voiture, sous la pluie, étreintes. Première partie qui joue sur les clichés avec douceur et couleurs chaudes. Ils couchent ensemble. Musique planante. C'est l'instant plaisir qui pourrait faire croire qu'Anne-Marie est sortie d'affaire, pour un moment. Puis un bref plan, sans musique, l'homme se rhabille, réalité brute opposée à la séquence presque onirique qui précède, on sent là toute la solitude, tout l'anti-glamour, toute la trivialité des choses. Ce qui provoque la suite, "Tu veux pas rester ?". Ce qu'il fait car le mari n'est pas un salaud alors tendresse, affection, amour, humanité. Cette tendresse fera contraste avec la façon dont elle tentera d'exciter Alex encore une fois, confusément, entre désir et abstinence voulue. Cette tendresse se fera souvenir à cause de la maladie déclarée de Lars, dont elle se rend un peu coupable.
          Douleur, confusion (queue de cerise / os de poulet), médicaments, alcool, destruction. Le récit illustre cette folie avec ce plan "impossible" à la Wendkos (The Burglar) vu du miroir mais légitime ; reste alors ce visage, ce petit espace vers lequel se porte le regard d'Anne-Marie qui n'est pas une réduction mais une focalisation. Et la violence. Violence des passions qui irradie au-delà du corps pour s'étendre aux choses, aux êtres, à la ville entière. Anne-Marie, assistante sociale, qui après avoir longtemps porté le chagrin des autres, peine à porter le sien. On quitte ce beau personnage de femme sur un espoir de guérison, un peu apaisé, un peu inquiet mais réjoui d'avoir vu un film subtil accompagné par des acteurs brillants. Excellent montage de Yann Dedet.

19 févr. 2009

Nord (1991) Xavier Beauvois



          La force qui se dégage de ce premier film ne fera pas défaut dans les suivants. Attendre le prochain film de Xavier Beauvois est donc devenu un plaisir. 
          Bertrand peine à obtenir son bac. S'épanouir lui est difficile, entre un père alcoolique qui le méprise, une petite soeur handicapée et une mère aux pulsions incestueuses, dernier refuge affectif d'une vie sacrifiée. 
          Récit d'une transition entre adolescence et âge adulte, le film de Beauvois montre avec crudité et réalisme ce qui fait un quotidien sordide dans une famille déchirée. Orages parsemés de quelques éclaircies, les scènes en mer et tout ce qui a rapport avec les pêcheurs qui constituent un refuge et une fuite, les escapades en moto ou en voiture. Ces moments de trajets constituent des parenthèses de liberté où les problèmes marquent une pause. Ce sont les travellings opposés aux plans fixes des scènes de repas sur fond de pubs télé. Ce qui est remarquable c'est la maîtrise de l'ensemble : l'écriture, les cadrages, l'utilisation parcimonieuse de la musique, la performance précise des acteurs, la justesse de ton. Certes Beauvois semble bien entouré mais les relations ne font pas un grand cinéaste et ce premier film semble être celui d'un cinéaste confirmé de la trempe de Pialat, parce que la rage, la colère s'expriment ici non pas avec la fougue tempétueuse de la jeunesse mais avec le regard et la distance de celui qui a vécu.

9 févr. 2009

Grey Gardens (1975) Albert and David Maysles



          East Hampton est au fond de la virgule de terre qui définit la baie de New York. C'est là où vivent Edith Bouvier Beale et sa fille Edie. Edith est la tante de Jacqueline Bouvier Kennedy,  famille aristocrate américaine. Elle décide de vivre recluse, accompagnée de sa fille...
          Désordre de la maison, objets conservés religieusement et pour chacun d'eux les souvenirs qui les justifient, parois murales où l'on rêve d'installations poétiques, chats ici et là se reposants en toute quiétude : un nid où l'amour unit deux êtres totalement dévoués l'un à l'autre, se chamaillant parfois, se faisant des reproches, mais ensemble à jamais. Bulle hors de l'espace temps leur domaine est traversé par de vieilles chansons écrites pour Edith qui aime à les chanter encore et encore tandis qu'Edie se rebelle et s'affirme en chantant celles de Marlène Dietrich que sa mère n'aime pas. Jardin exubérant, anarchique, "mer de feuilles" parcourue du porche à travers les jumelles d'Edie. Chats dans les appartements, ratons laveurs au grenier, végétaux en furie à l'extérieur, jardin d'Eden et arche de Noé, paradis de deux femmes où il suffit de fredonner "Tea for Two" pour connaître l'extase, ou passer la nuit à travailler une marche militaire. Edie : "It's very difficult to keep the line between the past and the present. Do you know what I mean ? It's awfully difficult." Cette demeure semble érigée sur cette fracture, tout juste entre ce passé éternellement présent et ce présent gonflé des heures passées. Edie en est l'incarnation, jeune fille fantasque, libre et dévouée de cinquante ans.  Edie et Edith, deux prénoms qui sont si semblables, deux êtres qui ont décidé d'emprunter un chemin délaissé, celui des rêves vécus.
          "Two roads diverged in a yellow wood
           And sorry I could not travel both...
           I took the one less travelled by
          And that has made all the difference"
                                                   Robert Frost, The Road not taken





7 févr. 2009

In the Cut (2003) Jane Campion



          Pas vraiment aussi réussi que d'autres Campion, In the Cut présente quelques longueurs et on peine parfois à éprouver un intérêt pour l'intrigue policière pesamment développée. Néanmoins, Campion étant aux manettes, comment ne pas s'intéresser à la façon dont elle filme New York. La ville s'offre comme un univers dense, opaque, moite avec des couleurs très vives, des contrastes tranchés qui attirent, à la manière des animaux avec leurs partenaires, les personnages dans une danse érotique et morbide autour du désir. Même les escapades dans les bois, près du phare, semblent emprisonner les personnages. C'est l'été, il fait chaud et les corps sont souvent dénudés. Corps qui existent pleinement, qui dégagent une sensualité rare. J'aime beaucoup comment Campion attarde sa caméra sur la chair pulpeuse de Meg Ryan qui obtient un rôle à la mesure de son talent, l'actrice a rarement l'occasion de camper de vrais personnages. Mark Ruffalo y est excellent, mention spéciale pour leur première scène de sexe, intense, loin des clichés habituels... Plaisir de renouer avec le goût du détail présent dans l'oeuvre de Campion, des choses et de leur texture, plaisir des sens sollicités un peu plus qu'ailleurs, des sons travaillés pour rendre la réalité palpable, ce film offre de quoi se réjouir en dépit d'une intrigue défaillante. A regarder plus pour la profondeur psychologique des personnages féminins que pour la petite histoire dont Campion semble se moquer.