8 mars 2009

Sept courts métrages (1957 - 1962) Roman Polanski


Disponible dans une édition de qualité (Wild Side Video, collection "les introuvables) ce dvd regroupe sept courts métrages de Roman Polanski réalisés entre 1957 et 1962, tous pratiquement tournés alors qu'il est étudiant à l'école de cinéma de Lodz, en Pologne.


Meurtre (1957)
Une minute trente pour effectuer un exercice où de suite l'étrange et le morbide s'imposent. Un homme dort, un autre entre dans la pièce, sort un couteau et l'enfonce dans sa poitrine. L'homme meurt, prenant la pose de Marat dans le célèbre tableau de Jacques-Louis David. Brièveté du propos mais glacé de par la gratuité du crime commis.



Rire de toutes ses dents (1957)
Un homme descend l'escalier d'un immeuble et aperçoit une fille nue en train de faire sa toilette. Il la regarde, s'en va puis revient mais tombe sur un homme se brossant les dents et qui le regarde avec un rictus, entre rire et grimace. Ces deux premières oeuvres, derrière leur simplicité, brassent déjà les thèmes du sexe et de la violence présents dans sa filmographie à venir. Le regard, les obsessions...




Cassons le bal (1957)
Après les quelques plans du premier, le travail un peu plus élaboré autour du montage du deuxième, celui-ci permet à Polanski d'aborder le son. Je lui trouve moins d'intérêt. Le bal a réellement été organisé sans dire aux élèves qu'il ferait l'objet d'un film, Polanski ayant invité secrètement des casseurs du coin et mis dans la confidence l'équipe technique du jour.


Deux hommes et une armoire (1958)
Mon préféré. Deux hommes surgissent de la mer avec une armoire et parcourent la ville. Ils semblent innocents et fragiles, dansent épris d'une joie poétique et libre. Mais en rencontrant les autres ils ne trouvent que vols, meurtres, coups, exclusions. Ils s'en retournent alors vers la mer, comme ils étaient venus. Ce couple poétique encombré de leur meuble figure la poésie, la liberté qu'elle procure, l'art en somme, en tout cas une allégorie de la différence. Violence, exclusion de l'autre, on sait qu'elle a été l'enfance de Polanski : le ghetto de Cracovie, la déportation de ses parents, la mort de sa mère, l'adolescence sous un régime stalinien. Bref, le cinéma et l'art sont comme une respiration pour lui qui permet également d'exorciser ses démons. Le court-métrage sera remarqué à l'Exposition universelle de Bruxelles en 1958, remportera un prix et de par sa renommée sera diffusé dans les salles de cinéma polonaises. Ce sera le premier succès qui donnera au jeune réalisateur l'envie d'aller de l'avant. Komeda signe là sa première collaboration avec Polanski.




La lampe (1958)
J'aime beaucoup celui-ci qui voit un artisan travailler à réparer des poupées. Le temps passe, la lampe est remplacée par l'ampoule électrique mais la tâche est la même. Le feu se déclare, les passants ne remarquent pas le drame qui se joue derrière la façade. Je ne peux m'empêcher de voir le mur du ghetto en cette façade, avec à l'intérieur les souffrances de ceux qui y restent enfermés et une vie plus libre, plus indifférente à l'extérieur. Polanski a-t-il vu ce passant de l'autre côté, qui se presse sous la pluie et qui ne sait pas que derrière cette cloison se trouve la mort ? C'est lui qui joue l'homme au parapluie, épaules rentrées au pas pressé.




Quand les anges tombent (1959)
Son film de fin d'études. Celui où il aborde la couleur pour la première fois. Une dame pipi, vieille, très vieille, lasse, se souvient. Les différents épisodes de sa vie sont traités en couleurs, restituées à merveille dans cette édition. Elle se souvient de l'amour, de son premier enfant mais aussi de la guerre. La mort et la violence ne sont jamais bien loin dans les films de Polanski. La beauté des premiers souvenirs et le traitement de la couleur, étonnante de beauté, est proportionnelle à la laideur des scènes en noir et blanc qui se déroulent dans les toilettes publiques.


Les mammifères (1962)
Un homme sur un traîneau, tiré par un autre. Celui qui tire se met à avoir mal, les deux hommes changent alors de place mais le même manège recommence, mouvement perpétuel où domination et servitude sont traitées sur le mode absurde, Beckett n'est pas loin, Chaplin non plus.

7 mars 2009

Les Glaneurs et la glaneuse (2000) Agnès Varda



          Les gens existent, Varda les a rencontrés. 
          Petite caméra en main, Varda part à la recherche de ceux qui viennent après. Après la récolte. Et l'on apprend que les glaneurs sont ceux qui se penchent pour ramasser ce qui pousse dans le sol et ce qui est laissé après la récolte par les agriculteurs. Et les grapilleurs sont ceux qui font la même chose mais pour ce qui tombe, comme les fruits par exemple. C'est un droit, code pénal en main un magistrat nous l'affirme en plein champ, il citera un édit de 1554, du 2 novembre pour être précis car on ne plaisant pas avec ces choses là, ainsi le droit est affirmé de pénétrer dans la propriété privée d'autrui après la récolte et de se servir. Par extension nous sommes présentés à la grande famille de ceux qui picorent les restes, c'est l'artiste peintre qui fait les encombrants avec son vélo, "... c'est comme les cadeaux, c'est comme si c'était Noël les encombrants...", les ramasseurs de coquillages du Gois en Vendée, c'est ce magnifique vendeur de journaux avec sa maîtrise de biologie, végétarien, qui fait les fins de marché et qui, le soir dans le sous-sol d'un foyer Sonacotra, donne bénévolement des cours de français aux étrangers, un héros de l'ombre.
          Varda illustre ce thème avec efficacité, comme un étudiant faisant son devoir, elle n'oublie pas de citer les tableaux célèbres, ceux de Millet par exemple, et ceux qui le sont moins comme "Les Glaneuses fuyant l'orage" de Hédouin, sorti pour prendre l'air venteux. Mais Varda est généreuse et donne plus encore. Elle glane également, elle participe et s'implique, faisant des trajets entre les lieux de tournage des possibilités ludiques, poétiques. Dans l'habitacle elle s'amuse avec les camions, la caméra dans une main, l'autre devant l'objectif à attraper les remorques, en venir les enfermer dans une main/iris imaginaire. Elle filme les routes, les bêtes, les champs, se sert des pertes pour en dire quelque chose, voir la danse du bouchon objectif. Tout est source d'émerveillement et de plaisir "... comme un jeu d'enfant...". Revenue d'un hommage au Japon, elle ouvre sa valise et en présente quelques objets, comme si elle les avait ramenés à la vie, oubliés qu'ils étaient dans le coin d'une quelconque boutique.
          Et entre les images, que se passe-t-il , d'où vient ce discours plus sombre, presque plus inquiet même si Varda semble s'en moquer, qui est celui du vieillissement, celui de la mort proche ? Elle joue avec sa caméra et s'étonne de pouvoir filmer sa main ridée, champ aux multiples sillons, aux tâches brunâtres. Une pendule vide, sans aiguilles, délaissée par l'artiste peintre qu'elle accompagne est ramenée à la vie, Agnès la pose chez elle : "... une pendule vide, sans aiguilles, cela me convient, on ne voit pas le temps qui passe..."
          Objet sans prétention aux multiples chemins, Les Glaneurs et la glaneuse nous émerveille, nous émeut, nous dit que cette glaneuse, décidément, ne perd pas son temps.