30 avr. 2009

Call Northside 777 / Appelez Nord 777 (1948) Henry Hathaway



          Le printemps, pluies fréquentes, herbes folles. Aujourd'hui il fait soleil, idéal pour tondre la pelouse, mettre un peu d'ordre. Je ferme les volets et je regarde Call Northside 777. Le jardin attendra.
          Un début qui me fait penser à The Naked City de Jules Dassin, même voix off, même volonté documentaire, faire rentrer la ville dans le film, ou faire sortir le film dans la ville, comme vous voudrez. La voix off est ici moins envahissante, plus homogène avec l'histoire vraie d'un journaliste (James Stewart) qui est chargé d'enquêter sur une étrange annonce : on offre 5000 dollars pour avoir des renseignements sur un meurtre commis onze ans plus tôt. L'auteur est une femme modeste qui a réunit la somme à force de ménages et autres tâches ingrates pour faire sortir son fils innocent interprété par Richard Conte.
          Tourné en décor réels, Call Northside 777 capte différents milieux avec brio. Celui du journalisme d'abord, le duo Stewart / Lee J. Cobb fonctionne efficacement et rend compte de la nécessité pour un journal de captiver en premier lieu ses lecteurs. Le scepticisme de Stewart va devoir s'effacer derrière le désir de son rédacteur en cher de poursuivre les articles, les arguments moraux de ce dernier sont souvent un moyen de dissimuler un filon mercantile. Peu  peu la vérité et l'innocence du condamné vont s'imposer et faire du journal son meilleur allié.
         Les bas quartiers où Stewart part enquêter et où vivent les immigrés polonais sont inquiétants et s'opposent au confort tranquille de l'appartement de Stewart où seul un puzzle, loisir préféré de son épouse, vient métaphoriquement constituer un élément intéressant en symbolisant l'affaire difficile que doit mener le mari de plus en plus anxieux et torturé. Le parcours du personnage de Stewart, d'abord laxiste puis surmotivé, est passionnant. Le couloir qu'il franchit pour rencontrer la mère au début du film est montré par Hathaway dans son intégralité, il va dans un autre univers, un autre monde et en sortira différent. Un beau champ contrechamp nous dévoile ce parcours, insistant sur l'écart géographique mais aussi social qui le sépare de ceux à qui il va venir en aide. A la fin du film il est aussi montré à l'écart, en arrière-plan, acteur de la libération de Frank mais ailleurs, en retrait. J'aurais bien aimé voir le personnage un peu plus longtemps pour mesurer le parcours intérieur franchi. Ce sont aussi les moments où Hathaway le film en contre-jour qui me donnent cette impression psychologique. La composition sobre de Stewart est remarquable et permet peut-être de partir dans ces pistes de lecture.
         La séquence de la prison me paraît un peu fausse, je viens de finir un Bunker que je n'avais pas encore lu, L'Éducation d'un malfrat, et l'endroit était trop silencieux à mon goût, mettons que les prisonniers étaient en promenade. En revanche la scène du détecteur de mensonges est intense de par l'aspect documentaire, les explications du technicien qui, selon imdb, est Leonard Keeler (Killer), le propre inventeur de l'appareil. Le jeu de Conte en plus.
          Le hasard fait que je vois de nouveau Charles Lane, le Hawkins de Primrose Path, il interprète ici, très brièvement, un avocat général. John McIntire est le seul personnage fictif, les auteurs venant ainsi apporter un suspens supplémentaire vers la fin du film. Son apparition est toujours un plaisir.

27 avr. 2009

Primrose Path (1940) Gregory La Cava



          "Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s'y engagent ; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la Vie, et il en est peu qui le trouvent." Mt 7 13-14 (La Bible de Jérusalem, Cerf, 1998)
          "Sentier printanier des plaisirs", selon la traduction de Jean-Michel Déprats (Bibliothèque de La Pléiade, 2002),  évoqué dans Hamlet de Shakespeare par Ophélie au premier acte, scène 3 "... the primrose path of dalliance treads..." dans le texte original.
          Nous sommes chez le petit peuple, celui qui vit à la lisière de San Francisco, pauvreté, alcoolisme, prostitution, amour acide de la belle-mère envers son gendre... C'est la difficile survie au quotidien, viable grâce aux billets que peut encore arracher la mère qui se dévergonde avec des hommes anonymes, des Mr. Smith. Ellie May (subtile Ginger Rogers) va emprunter la porte étroite alors que tout la prédestine à s'engager dans l'espace béant qui mène à la perdition. Le déterminisme social semble inéluctable, et Ellen, la fille aînée veut encore croire en ses rêves, elle quitte alors la guillotine familiale pour vivre avec Ed, jeune homme sain qui veut s'en sortir par le travail. Joel McCrea est bluffant de naturel, comme les autres acteurs d'ailleurs. Une authenticité se dégage des scènes banales qui se succèdent et qui fait le charme du film. Henry Travers (l'ange inoubliable de It's a Wonderful Life) n'y est pas étranger. 
          Le film n'est pas un pur mélodrame bien qu'il en emprunte le ton et les voies scénaristiques, il lui manque le final dramatique. Il faudrait savoir si ce dénouement heureux est une compensation pour atténuer l'aspect sombre et provocateur du film, la prostitution et l'alcoolisme sont traités sans retenue aucune, ou bien si c'est le triomphe de la persévérance et de la vertu, ce qui justifierait pleinement le titre. 
          La Cava joue à merveille de cette frontière ténue qui fait pencher une vie vers l'horreur ou la bonheur, de ces petits riens qui changent une vie. Le trait n'est pas forcé, en dépit des apparences, car chaque personnage, aussi ignoble qu'il puisse paraître, a ses raisons, évoquées à un moment ou à un autre du film. Le passage qui me touche le plus est celui du bruit du side-car qui se perd parmi d'autres dans la nuit, Ellie arrive un dixième de seconde trop tard...
          Film qui n'aura pas de succès, La Cava en tournera encore trois autres.

22 avr. 2009

The Big Steal (1949) Don Siegel



           Découvert dans le coffret Film Noir IV édité par Warner U.S (dvds lisibles pour ceux qui n'ont pas de lecteur dézonné), The Big Steal est une surprise des plus agréables. Nous nous attendons à un polar vite fait, bien fait, surtout lorsque la jaquette annonce 72 minutes, et nous avons droit à quelque chose d'autre...
           Duke Halliday (Robert Mitchum, détendu comme rarement) est poursuivi par le capitaine Vincent Blake (William Bendix qui doit garder les yeux toujours ouverts, et qui, un instant, communique avec les chèvres). Mais Duke n'a guère le temps de s'attarder car il doit capturer Jim Fiske (Patric Knowles à la fine moustache) que Joan  poursuit également (Jane Greer délicieuse même en plein milieu du Mexique). Intelligents comme ils sont Duke et Jane s'uniront pour trouver Fiske tout en essayant de contenir les assauts vigoureux de Blake. 
          Scénario dont nous n'avons a priori que faire, en revanche les dialogues sont exquis, particulièrement les répliques de Greer qui, avec classe et style, démontre à Mitchum qu'une femme est autre chose qu'une maîtresse de maison. Les personnages mexicains sont subtils et révèlent l'excentricité comportementale des américains. Je me régale des répliques vulpines de l'inspecteur général (Ramon Navarro, excellent) ou encore des passages avec le barbier. Il y a tout un pan du film qui traite du problème de la langue. Entre le lieutenant général qui profite de la venue des gringos pour approfondir son anglais et Mitchum, Blake qui n'entendent que très peu l'espagnol, c'est la barrière de la langue qui vient se substituer à l'intrigue policière et qui donne au film sa tonalité légère le rapprochant ainsi de la comédie. Siegel sait manier les nuances de ton, il le prouvera avec maestria dans le sublime The Beguiled à venir. 
          Le film est rapide, précis et laisse apercevoir un talent sûr, une maîtrise certaine. Un exemple : Greer s'adresse à Mitchum dans un passage qui devient dangereusement et étonnamment artificiel :
" Duke, please, don't go !!
- Chiquita, amore mio...
A peine le temps de se demander ce que ce passage lourdingue vient faire ici qu'un coup de feu stoppe net cette conversation mielleuse, coup de feu comme un manifeste disant que le film n'ira pas dans cette direction !!

          Disponible également dans la petite collection RKO chez Montparnasse, si vous ne voulez pas acquérir le coffret américain, ce qui est un tort, regardez cette escapade mexicaine où tout le monde semble être en vacances et semble vouloir offrir aux spectateurs un produit modeste mais d' excellente qualité

17 avr. 2009

Dracula Prince of Darkness (1966) Terence Fisher



          Le roman épistolaire de Bram Stoker a produit un nombre assez important de films où le comte Dracula tient la vedette, j'aime beaucoup celui-ci. 
          Il commence avec la fin de Dracula, réalisé en 1958, qui a marqué mon enfance, d'ailleurs ces films de la Hammer étaient une aubaine pour un enfant car suffisamment réalistes pour apporter la crédibilité suffisante à distiller un effroi tenace qui donnait envie de revoir de nombreuses fois les oeuvres coupables.
          Le reste du film est assez convenu, les scènes classiques se succèdent : le château non inscrit sur la carte, le cocher amenant les voyageurs qui refuse d'aller plus loin car il va faire nuit, l'attelage sans cocher qui vient les chercher, le château vide, la table mise, le repas , le serviteur inquiétant (superbe épouvantail incarné par Philip Latham, voir la capture d'écran ci-dessous), puis vient la nuit... Scènes convenues mais que l'on prend plaisir à suivre car sans surprises, le charme de la reconstitution, des acteurs choisis pour les rôles, des couleurs utilisées opère à merveille.
          Un des passages que je préfère est celui où Klove attire Alan afin de le tuer, ce qui permet la résurrection du maître de la nuit. Parce que la film s'attache à décrire avec précision ses moindres gestes et je n'aime rien tant que cela, lorsque le cinéma montre le travail, les tâches durant leur déroulement précis et juste. C'était d'ailleurs une des fonctions essentielles des films Lumière : montrer l'extraordinaire qui jaillit de l'ordinaire. 
      Dracula n'arrive qu'à la moitié du film, se faisant attendre avec impatience. Lee ne prononce pas un mot dans cet opus. Nous lisons ici et là qu'il se serait plaint de la faible consistance des dialogues écrits pour l'occasion, il décide alors de ne pas les prononcer, bonne pioche car l'épaisseur de son personnage n'en est que plus manifeste.
          Les morsures sont filmées comme des jouissances, avec préliminaires indispensables à tout plaisir. La prude Helen (Barbara Shelley, aux multiples registres) se révèle insatiable, telle la Volpina dans Amarcord de Fellini. Il faut la voir se trémousser devant le pieu tendu, entourée par une assemblée de prêtres...
         A noter que le couple le plus important du film se compose de Charles et Diana, que cette dernière a la fâcheuse habitude d'avoir des accidents, j'en compte deux dans le film...
          Plus sérieusement, le personnage qu'interprète Tom Waits dans le Dracula de Coppola est très proche de celui que joue Thorley Walters, Ludwig le mangeur de mouches. Présent dans le roman original, il est l'assistant lointain, pris sous la métempsycose vampirique de son maître, le comte Dracula.

11 avr. 2009

A Woman's Secret (1949) Nicholas Ray



            Susan est à l'hôpital, une balle logée près du coeur. Marian déclare à la police qu'elle a tiré et commence le récit et le récit est pénible. Difficile de s'intéresser à ces motifs criminels, à cette histoire que le frère de Mankiewicz, Herman de son prénom et qui a tout de même pondu Citizen Kane, a écrite. Que c'est ennuyeux, que c'est lourd. Six flash-backs pesants et convenus, dont un qui promènera les personnages à Paris et à Alger, qui alourdissent le tout. Indigeste ? Eh bien non, on se surprend à passer un agréable moment, ponctué de lourdeurs, mais au final le plaisir l'emporte sur l'ennui. En premier lieu parce qu'il est toujours charmant de voir le visage de Maureen O'Hara côtoyer celui de Gloria Grahame. Mais cette raison est loin d'être suffisante. En second lieu parce que les dialogues sont très bien écrits pour la plupart. Les personnages secondaires font sans cesse preuve d'ironie et tire le film vers la comédie policière où les acteurs prennent plaisir à jouer des policiers. Il y a tout un humour un peu british à s'amuser avec l'intrigue sans trop y croire, je pense au couple Fowler, délicieux en diable qui évoque certains moments de Frenzy, toute proportion gardée. Les remarques du lieutenant du commissariat, l'officier de garde de la chambre de Grahame et les scènes du couple Fowler apportent toute la fraîcheur nécessaire pour oublier le rythme bancal de ce polar au ton particulier.

10 avr. 2009

Villa Amalia (2009) Benoît Jacquot



          Ann s'aperçoit qu'il la trompe. Elle est pianiste, musique contemporaine, a de l'argent et pourrait passer sur ce baiser adultère. Cela est permis, cela se fait. 
          "Je veux tout quitter. Je veux couper. Je veux éteindre ma vie d'avant." 
          Qui n'a jamais rêvé de pouvoir tout recommencer, de pouvoir renaître ? Ann se servira de ce prétexte pour vivre ce recommencement. Finalement c'est une occasion inespérée car les conventions sociales permettent de quitter son conjoint parce qu'il a trahi. Sauf qu'Ann va jusqu'au bout, elle ne se contente pas de quitter son appartement, elle veut se perdre, fuir, disparaître. Elle en a le droit et saisit cette chance avec une détermination intense. Commence alors une séquence où Jacquot montre la difficulté de rompre les liens, de rompre avec une existence sociale : disparaître aujourd'hui, ne plus laisser de traces "... pas de portable, pas d'adresse e-mail, pas de carte bleue..." Georges lui demande alors où veut-elle aller ? dans l'espace ? Le film s'attachera dans une autre partie à montrer cet "itinéraire mental et géographique" (Benoît Jacquot , L'avventura, France Culture, émission du 08/04/09) jusqu'à la baie de Naples et un nid stupéfiant situé sur l'île d'Ischia. Un enterrement amènera Ann à rencontrer son père, un père nié puis au détour d'un repas, de quelques paroles échangées, un père si semblable à elle-même. Surgit alors une caresse fugitive chargée d'émotion, volée, nécessaire et pleine de détresse et de compassion, d'amour. Il s'agit aussi de régler des comptes puis de tirer un trait, Jacquot s'attarde souvent à montrer Ann toute à sa musique, composer et ne retenant que les instants où elle efface... pour mieux avancer.
          Jacquot avait d'abord le désir de faire un film avec Huppert, avant tout. Comme on le comprend. Sans même savoir ce qu'ils feraient ensemble. Quignard lui avait envoyé son roman, le visage d'Huppert apparaît de suite. Sa beauté est manifeste dans ce film. Elle est multiple, changeante, vêtements différents d'une séquence à l'autre, maquillage et lumière variés. Personnage au physique si particulier qu'incarne Huppert : une variation subtile entre le corps enfantin, l'allure gracieuse d'une artiste, entre également le muscle et le geste : une fille/femme en transition. Perdre son identité, sa stature et changer, se métamorphoser. Interprétation magnifique, pure et intacte. "Elle se fait naître" dira Jacquot. Le personnage vivra cette métamorphose en risquant de s'y perdre totalement (séquence de la dérive). Champetier réussit quelques plans admirables où cet espace bleuté est source de fascination et d'effroi. Le film dans son montage joue de la perte des sens et utilise les ruptures spatio-temporelles avec justesse, les cuts brutaux du début laissent peu à peu la place à des séquences plus lentes, le temps qu'Ann puisse enfin trouver sa place (son poste d'observation, de retrait puis son véritable lieu de vie), ouvrir les volets et respirer de tout son corps.