15 juin 2009

Whisky Galore (1949) Alexander Mackendrick



Morosité, déprime passagère ou ancrée, irritations diverses et variées... levez-vous et courez vous procurer le coffret Ealing édité par Studio Canal, vêtu de l'union Jack et arborant fièrement la maxime "So British!". Pourquoi ? Parce qu'il offre, si vous me permettez ce double clin d'oeil à Truffaut, de quoi se rendre compte de la vitalité d'une certaine tendance du cinéma britannique. Une tendance dont on ne peut se passer une fois goûtée. Tous les films sont accompagnés de bonus où Tavernier déborde d'informations et d'anecdotes précieuses.
Après avoir apprécié comme il se doit le coup de gong de la Rank c'est un début sur le mode documentaire qui nous fait entrer dans la fiction, mais le commentaire nous fait dire que ce film ne sera pas tout à fait banal. Puis la nouvelle tombe, brutale et cataclysmique : les habitants qui forment la petite communauté écossaise de l'île Todday sont consternés, non pas parce qu'ils sont en guerre mais parce qu'il n'y a plus une goutte de whisky. Breuvage incontournable, ciment social, etc., etc. ...
Un navire fait naufrage qui contient 50 000 caisses de ce précieux nectar. Toutes les marques, là, à portée de rames. Après avoir respecté, non sans tourments, le sabbat, coutume religieuse observée dans certaines îles écossaises, c'est la ruée, les barques reviennent chargées et la communauté peut se retrouver autour d'un, voire de plusieurs verres. Seul le capitaine Waggett, anglais chargé de veiller sur cette partie de l'Empire au cas où les Allemands rôderaient, veille et voudrait que ce chargement ne soit pas volé.
Mackendrick signe là son premier film et réussit d'abord à constituer une équipe d'acteurs professionnels, ou pas, de premier ordre. Il faut entendre la voix suave et enivrante de Joan Greenwood lorsqu'elle répond au téléphone, supplice délicieux s'il en est. Il faut apprécier le jeu de Basil Radford, magnifique en vieux serviteur benêt mais honnête jusqu'à respecter les lois avec ténacité et candeur. La malice écossaise, un peu sauvage et terriblement humaine lui échappe et cette rencontre entre puissance dominante divine et irrespect intrinsèque païen fait souvent mouche dans les détails les plus subtils. Le rire final de Mme Waggett témoigne de cette tension comique qui entoure le capitaine, seul individu vivant dans un monde qui disparaît sans qu'il s'en aperçoive. L'idiotie de Waggett provoque le rire mais sa noblesse, sa croyance en ses valeurs imposent un respect plein de tendresse.

10 juin 2009

Les Années déclic (1983) Raymond Depardon



          1957-1977. De sa voix retenue Depardon commente des photographies qu'il a prises durant cette période, de l'intime au futile en passant par les conflits internationaux... une vocation, celle des images, photographie, du petit labo de développement dans le grenier de sa ferme natale, puis de l'installation d'un studio en ce même lieu, viennent ensuite l'apprentissage dans la ville la plus proche, le départ à Paris, les piges, les coups de chance, le job puis la création de l'agence Gamma qui amènent les photographes à disposer de leurs travaux, à être plus libres mais aussi plus responsables.
          Où l'on voit que d'abord il y a l'action, un photographe le devient parce qu'il n'a de cesse de creuser son sillon. Depardon nous montre qu'il a ça dans le sang et s'investit constamment dans son travail. Ce qui est émouvant c'est de voir cet homme qui s'est fait tout seul, pas vraiment d'études mais du terrain, de la réalité. Sa voix hésitante, ses fautes de grammaire ne comptent pas, quelque chose le pousse à vagabonder, à fuir jusqu'à parfois chercher la souffrance, punition, danger qu'il s'inflige, la culpabilité rôdant. Absent à la mort de son père il constate qu'il a manqué une part importante de sa vie. C'est un conflit intérieur qui revient sans cesse et qui donne envie d'aller voir son travail de plus près pour en apercevoir les chemins tortueux qu'il laisse parfois remonter à la surface.

8 juin 2009

Profils paysans : l'approche (2000) Raymond Depardon


          Dans le bonus dvd de la trilogie "Profils paysans" éditée par Arte, Depardon en évoque la genèse. D'abord un "noeud", une honte qu'il éprouve après avoir quitté la ferme du Garet et laissé ses parents. Pour des agriculteurs un fils représente quelque chose. Cette honte qui le poursuit et à laquelle il répond avec son travail. Et puis une "colère", pour les oubliés, ces agriculteurs de montagne perdus dans des régions désertiques, au bout des routes.
          Le dispositif est le suivant, un cadre fixe, caméra sur pied, aucun ajout lumière, pour mieux capter ces corps et le temps qui les traverse. Objectif réussi comme pour cette scène émouvante, magique et profonde où il filme Paul prendre son petit déjeuner. Paul, célibataire, qu'il connaît depuis dix ans et qui, pour la première fois, laisse le cinéaste franchir le seuil de sa cuisine. Il est là et prend son petit déjeuner, et l'on sent toute cette force issue de longs moments solitaires, et l'on voit les gestes précis répétés, tremper la tartine, racler le fond du bol de sa cuillère parce qu'on ne jette rien et de voir les regards lancés vers la fenêtre, voir le temps qu'il fait, se sentir moins seul...
         Moments précieux où l'on négocie le veau à vendre, seule recette du trimestre, la plaisanterie en façade et dessous la détresse, le jeu du marchandage et le besoin vital d'avoir une rentrée d'argent suffisante. Marchander mais pas quémander, garder sa dignité dans une situation terrible. Parce qu'il pose sa caméra, qu'il est accepté, qu'il se fait petit, modeste, Depardon enregistre une réalité précieuse, celle d'un monde difficile où la lutte est d'autant plus belle que les individus gardent leur dignité, leur humanité jusqu'à ce que la mort survienne au détour d'une journée, à peine le temps de dire au revoir à ceux qui comptent. Quelles vies !! Vies rendues admirables par cette captation honnête et sensible.

Noz w wodzie / Le Couteau dans l'eau (1962) Roman Polanski



          Après ses premiers essais Polanski est à Paris, chez sa soeur. Le scénario du Couteau dans l'eau venait d'être refusé par la censure, une de ses relations de l'école de Lodz l'appelle pour lui dire que le vent a changé et que c'est le moment de présenter le projet avec quelques changements minimes. Cette fois l'autorisation est donnée. Il s'agit d'un huis-clos entre trois personnages, un couple et un auto-stoppeur, le tout sur un bateau. En plus de la difficulté de tourner en extérieurs, de surcroît sur un lac, Polanski engage une non-professionnelle pour interpréter la jeune fille. 
          Un couple se dirige vers un lac pour faire un peu de voile, l'homme ne peut s'empêcher de faire des commentaires sur la conduite de sa compagne, celle-ci arrête le véhicule et lui passe le volant. Un peu plus loin il manquera d'écraser un jeune auto-stoppeur qui, finalement, les rejoindra pour passer ce moment sur l'eau. Suit une confrontation entre l'homme mûr, sûr de lui, ayant une situation et une maîtrise technique qu'il ne transmet absolument pas et le jeune garçon, plus libre, plus inexpérimenté aussi. Différence de classe sociale, différence de génération, d'un côté l'arrogance, de l'autre l'orgueil. Entre les deux une femme qui compte les points et s'exaspère du comportement machiste de son compagnon. Peu à peu la tension monte...
          La beauté des images, la maîtrise du récit font penser à un film tourné par un vieux briscard, Polanski a cette compétence et cette audace qui lui permettent de n'avoir peur de rien et d'appréhender le film avec sûreté. Pourtant la jeune actrice ne sait pas nager, ne retient pas ses répliques, n'arrive pas à suivre les indications précises de mise en scène. Elle sera doublée dans l'eau et lors du travail de doublage sonore, Polanski s'occupant de doubler également la voix de l'auto-stoppeur qui n'était pas assez fluette. Le film terminé il faut repasser devant la Nomenklatura polonaise. Le journaliste sûr de lui conduit une Mercedes dans le film, cela gêna un officiel, les plans extérieurs où l'on aperçoit la voiture furent retournés avec une Peugeot, les plans voiture intérieurs furent conservés ajoutant un cachet supplémentaire. Notons que le responsable de ces changements paradait dans le dernier modèle de chez... Mercedes.
          Le charme hypnotique de la musique de Krzysztof Komeda ajoute à la beauté du film. Critiques acerbes en Pologne mais accueil favorable à l'étranger, une de Time (septembre 1963), prix de la critique au Festival de Venise 1962, nomination à l'Oscar du meilleur film étranger, Polanski fut battu par le magnifique Otto e mezzo de Fellini... bref, la carrière internationale de Polanski fut lancée, ce qui ne veut pas dire qu'il ne rencontra pas de difficultés avant de tourner les films passionnants qui allaient suivre.

6 juin 2009

Cassandra's Dream (2007) Woody Allen



          Deux frères s'offrent un voilier qu'ils ne peuvent se permettre d'acheter, c'est le début d'une course effrénée pour se sortir de sa triste condition d'ouvriers laborieux. Rêves d'ascension sociale, belles voitures empruntées, femmes séduites... Âmes vendues à un oncle d'Amérique, illusions perdues... Un Woody Allen bien interprété, un excellent Colin Farrell, un cauchemar servi par la musique lancinante de Philip Glass.

Bug (2006) William Friedkin



          Si aimer signifie regarder dans la même direction alors Bug est une histoire d'amour, entre deux paumés. 
          Agnes est seule, recluse dans une chambre de motel, son ex vient de sortir de prison et commence à la harceler au téléphone. Elle a perdu son enfant il y a de cela quelques années et vit dans cette douleur et cette solitude intérieure un chemin de croix statique. Vient alors Peter, ex-soldat traumatisé par des expériences, ils apprendront à se connaître et finiront par se rapprocher, s'aimer jusqu'à partager leurs plus sombres pathologies.
          Huis-clos paranoïaque des plus intéressants, Peter, le plus timbré, semblant sans cesse avoir le contrôle et entraînant dans sa folie Agnes qui, devenue amoureuse, s'abandonne et se perd. Première partie où la séduction s'opère, la reconnaissance de la solitude et de la souffrance de l'autre puis une seconde où les âmes esseulées se rejoignent et sombrent dans une union destructrice mais libératrice. Histoire d'une passion, Bug est construit de la même façon : identification progressive et embrasement intense.