30 août 2009

Die Niklashauser Fart / Le voyage à Niklashausen (1970) R. W. Fassbinder



Réalisé pour la télévision allemande en 1970, Wilhelm Roth nous informe, dans le petit mais pratique Rivages/Cinéma édité en 1986, qu'il n'existait qu'une seule copie du film à Cologne, et en mauvais état. L'excellent éditeur Carlotta nous l'offre en supplément de Maman Küsters s'en va au ciel. Merci. La copie du dvd n'est pas sensationnelle, offrant parfois d'étranges circonférences sur l'image mais elle a le mérite de faire en sorte que le film soit consulté.
Un film très politique, tout imprégné encore d'une rage post-68, où l'on suit un berger, figure christique évidente, qui désire emmener le peuple à la révolte. Inspiré d'un fait historique qui s'est déroulé en 1476, un berger ayant vu la Vierge fit sensation en prônant la révolte sociale ce qui conduisit les soldats de l'évêque à le brûler pour son bien, Fassbinder ajoute à la reconstitution de ce parcours des éléments plus modernes. Évocation du Black Panther Party, musique rock, dialogues "cool"... le but est de rendre le propos vif et actuel. D'ailleurs les épisodes du "récit" christique sont souvent suivis de bilans, de discussions sur l'efficacité du discours, sur la conversion révolutionnaire et ses moyens, et ces discours se tiennent face caméra, avec regards caméra, manifestant ainsi le caractère argumentatif du film. Argumentation qui nécessite la séduction, c'est la scène où le personnage de Fassbinder donne des indications de jeu au personnage joué par Schygulla, étonnant moment où le metteur en scène dévoile et souligne le caractère séducteur du film lui-même.
Pauvre berger qui prêche dans le désert au sens propre (voir la capture d'écran ci-dessus où Fassbinder emmène ses acteurs dans une carrière, des camions sont visibles au début de la scène, j'imagine les ouvriers se demander qui sont ces cinglés venus couiner en pleine journée) et au sens figuré car personne ne semble sensible à son discours pour les bonnes raisons, c'est plutôt son aspect sexuel qui attire et convertit, à la manière de Terence Stamp dans Théorème. "Pourtant c'est simple. pourquoi travailler si c'est pour qu'un autre se la coule douce?" demandera un personnage. Le système est si fort que le peuple ne se pose même pas la question du changement. Alors c'est la guerre civile, un peu ridicule, il faut bien l'admettre et le bûcher dans une casse auto très baroque. Le film se termine par l'évocation d'une révolution victorieuse. L'espoir fait vivre.
Le propos est bien de son époque mais la force du film réside dans son désir de subvertir, de persuader sans pour autant qu'il sombre dans l'optimisme béat. L'échec est constant et si l'on tient compte de l'amour que portait Fassbinder pour le cinéma de Sirk, la fin apparaît alors comme une ironie totale, un faux happy end placé en évidence. Les personnages qui partaient glorieusement vers la droite de l'écran au début du film s'en reviennent tête baissée et s'enfoncent à l'arrière-plan, vers la gauche, la fête est finie...

28 août 2009

There's Always Tomorrow (1956) Douglas Sirk



Sirk, dans ses entretiens avec Jon Halliday, avoue une certaine insatisfaction envers ce film qu'il "n'arrive pas à détester totalement". Ses souvenirs sont confus, il voulait de la couleur, trouvait Joan Bennett inadéquate... Pourtant ce film comble nos attentes, une fois de plus.
C'est un couple avec trois enfants, marié depuis vingt ans. Clifford n'arrive pas à sortir avec sa femme, toute préoccupée qu'elle est par les enfants et les diverses occupations qu'une famille suscite. C'est alors qu'une ancienne amie de Clifford vient lui rendre visite...
Attaque en règle de la cellule familiale, le quotidien du couple est une vie rythmée par le travail, les enfants, une vie trop tranquille qui manque de piment, une vie construite, voulue par Clifford. Il est étonnant que Sirk ne se souvienne guère de ce film remarquablement construit, au propos clair et pessimiste. Norma (une grande interprétation de Barbara Stanwyck) pourrait incarner une fée qui viendrait sauver le petit Cliff de sa vie monotone et de son épouse se couchant trop tôt. Ils pourraient poursuivre une histoire d'amour qui aurait pu avoir lieu durant leur adolescence. Il n'en est rien, il ne s'agit pas d'un conte de fée mais d'un cauchemar qui se révèle et va se poursuivre.
Un carton ouvre le film : "Once upon a time in sunny California...", le plan suivant se déroule sous une pluie battante... Clifford ne souffre pas vraiment de son isolement, il a des envies de soirées mais elles ne sont pas envahissantes, il se contente de sa petite vie et c'est en tablier de cuisine qu'il voit pour la première fois Norma. Quel est son rôle ? Elle vient le voir parce qu'au fond elle est toujours amoureuse de lui mais dans un premier temps elle va respecter son statut de mari et laisser ses requêtes sans réponse. Elle va également lui ouvrir les yeux, il va s'apercevoir qu'il vit plus intensément à son contact (c'est la lumière et l'espace de Palm Valley opposés aux multiples cadres dans le cadre qu'est la maison familiale) mais aussi qu'il n'est rien chez lui, qu'un rôle à accomplir, un individu qui ne compte pas ou peu. C'est donc un désir qui naît qui, au moment de se réaliser, va s'effondrer. Au lieu d'une souffrance il y en aura deux. Elle qui continuera à l'aimer sans jamais le posséder, alors qu'elle en avait pris la décision (le parfum qu'elle porte juste avant d'ouvrir la porte à Vinnie) et lui qui, désormais, vivra avec ce regret. Sirk souligne cette impossibilité lorsque le couple s'embrasse enfin, deux touristes regardent alors le panorama en parlant de "conte de fées". Cette union est impossible, elle arrive trop tard, vingt ans trop tard. Le faux happy end, la famille recomposée, n'est qu'apparence, restent deux souffrances. Le titre prend alors une note plus ironique et plus pessimiste puisqu'au lieu des lendemains qui changent et des espoirs qu'ils apportent, ce sont les jours qui s'ajoutent implacablement aux autres et qui font d'une vie une prison monotone. Nous sommes loin de l'image de la famille réunie et heureuse.

27 août 2009

Quicksand / Sables mouvants (1950) Irving Pichel




Au lieu de faire de la randonnée avec sa petite amie brune Dan préfère jouer les beaux gosses et tenter la grande aventure avec la blonde, celle qui lui fait croire que l'amour, cet infini à la portée des caniches, serait pour lui. Il anticipe sa paye et emprunte 20$ dans la caisse du garage où il travaille. Cette erreur va le faire tomber de Charybde en Scylla...
Tavernier et Coursodon évoquent "un petit film noir qui n'est visible que grâce à l'interprétation et à un scénario dont chaque rebondissement augmente la malchance du personnage principal et double ses dettes". Jeanne Cagney (la soeur du danseur) a des moments intéressants, Rooney est d'une fadeur sidérante, du coup les ennuis qui lui tombent dessus ne sont pas assez définitifs à mon goût. Lorsque Jack Elam arrive dans le bar (c'est le superbe mal rasé à la mouche dans Il était une fois dans l'Ouest), il regarde un peu Rooney et se dit, non c'est trop con comme film, je préfère me tirer de là. Ce qu'il fait dans la seconde, il paraît tellement adulte et consistant à côté de Rooney que sa disparition hors champ est un drame. Peter Lorre joue un mec louche mais lorsqu'il est à l'écran c'est sa voix séduisante et son regard tendre qui captent l'attention. Sa présence seule mérite l'effort de voir ce film. Taylor Holmes occupe le dernier tiers du film avec un certain brio.

26 août 2009

All I Desire (1953) Douglas Sirk



Naomi (Barbara Stanwyck) est une danseuse de seconde zone échouée dans la grande ville. Elle reçoit une lettre de sa fille, cette dernière joue dans une pièce de théâtre amateur et désire ardemment qu'elle vienne la voir. Seulement Naomi a quitté son mari et ses trois enfants depuis une dizaine d'années...
Le film semble être une suite de Imitation of Life où l'on retrouverait le personnage de Sarah Jane devenue adulte, mais All I Desire a été tourné bien avant alors abandonnons cette piste même si elle me séduit beaucoup... Reste que des personnages qui échouent alors qu'ils rêvaient d'une vie meilleure est un thème majeur chez Sirk. Reste également que la manière dont il débute le récit est typiquement la sienne. Naomi est dans sa loge, c'est une de ses collègues qui lui lit la lettre, nous voyons alors Naomi à travers le reflet du miroir. Miroir chéri par le réalisateur, métaphore d'un double fantasmé qui n'aboutit guère, symbole d'une copie ou de ce qui reste de l'original. Nous savons que Naomi rêvait grand, qu'elle entretient une légende auprès de ses proches et que la réalité est beaucoup plus sombre, plus misérable. All That Heaven Allows... le ciel ne permet pas grand-chose, il est radin disait Sirk qui ne croyait pas aux miracles, ses happy endings sont souvent nimbés d'ironie. Sa collègue la pousse à se rendre à Riverdale, elle saura jouer son rôle et c'est alors que Naomi accepte. L'impression qu'elle donne est celle d'une performance à accomplir, vraiment, ce qui semble l'exciter est d'abord le fait d'avoir à interpréter la grande actrice de la ville revenant au bercail...
Une fois arrivée en ville le spectateur découvre l'envers du décor : la relation qu'elle entretenait avec son amant, le traumatisme laissé par l'abandon de sa famille... Le personnage pourrait être jugé sévèrement par le spectateur mais c'est l'inverse qui se passe. Elle semble avoir eu raison de quitter ces lieux. Sa fille aînée est d'une pudeur toute puritaine et se réfugie derrière une respectabilité paralysante tirée de son père, la cadette rêve de grands rôles et de carrière nationale alors qu'elle fréquente tout juste les planches de l'école du coin, le père est encore amoureux de Naomi mais se dirige vers une carrière de notable assurée, sans passion... Naomi va venir les bousculer, redonner de la vie à l'aînée qui va vivre son amour avec plus d'intensité, tenter d'ouvrir les yeux de Lily qui rêve d'être une star et pousser son mari à assumer ses choix contre les apparences et les usages convenables. Seulement tout ceci arrive bien tard et le happy end final n'est qu'une illusion de plus, Lily quittera certainement le foyer recomposé pour vivre l'aventure qu'a vécue sa mère, continuant ainsi un cercle à la destinée irrémédiable refermé une première fois par Naomi revenue, l'aînée ne pourra pas épouser le fils du colonel puisque le scandale de l'épisode "Dutch" peut ternir la réputation du fiancé, enfin le mari supportera-t-il l'arrêt de sa carrière qu'il ne pouvait continuer que par l'appui du colonel. Monde étriqué d'une province où tout se sait, où tout le monde se connaît, Sirk peint encore une fois des destinées funestes. Naomi reste alors prisonnière d'une famille qu'elle a quitté pour un ailleurs définitivement perdu. Sombres vies...

23 août 2009

The Right Stuff / L'étoffe des héros (1983) Philip Kaufman



The nurse

The Right Stuff, si l'on considère son sujet : la conquête spatiale et la course frénétique disputée par les américains devant les avancées soviétiques, a de quoi effrayer. Nous voyons déjà les gros effets spéciaux distribués avec générosité au cours des trois heures à travers lesquelles s'étendrait le film. Or rien de tout cela, c'est d'abord une distribution brillante, pleine de belles gueules : Sam Shepard, Dennis Quaid, Scott Glenn, Ed Harris, Fred Ward... Ce sont ensuite des effets spéciaux, coupés avec des séquences d'actualités, qui sont utilisés à bon escient, coulés dans le récit avec tact et efficacité. Ils prennent leur place dans la narration mais sont au service des personnages qui, tous, ont une réelle autonomie et existence. Enfin les images sont superbes, cadres épiques et dynamiques. De la belle ouvrage.
Le souffle de ces fous aériens traverse le film mais sans gloire ostentatoire. Les avancées techniques n'empêchent pas les risques, la passion et l'inconscience, la bravoure et la folie sont les notions qui habitent les personnages et qui leur donnent une dimension humaine. Il y a quelque chose de l'ordre des aventuriers, des pionniers, de ceux qui sont au contact avec l'inconnu. Des êtres d'exception se réunissant autour d'un café, comme dans Only Angels Have Wings où la frime n'est pas de rigueur.
Beau portrait des épouses, qui tremblent en silence et à qui l'on n'a pas appris à gérer ce stress. Nécessite des pilotes de prendre part au volet communication, les budgets en dépendent, avec les tracas du cirque médiatique et de ses dérives. Rivalité entre les pilotes civils et ceux de l'armée. Séquences des tests de sélection pour devenir astronautes... nous sommes placés au coeur de cette aventure.
Et puis beaucoup d'humour dans le scénario, ma préférence allant au personnage de l'infirmière, véritable mante religieuse, sèche, professionnelle et d'autant plus séduisante... Au final, les trois heures passent bien vite...


Sam Shepard

The Incredible Shrinking Man / L'homme qui rétrécit (1957) Jack Arnold



Il faut avoir vu ce film dans l'enfance pour en garder toute la poésie, avoir tremblé pour le chevalier à l'aiguille, vibré à l'unisson lorsqu'il s'apprête à regagner l'infinie étendue de la nature qui s'étend devant lui...
Scott Carey est sur le yacht de son frère, accompagné de son épouse, lorsque celle-ci descend pour lui chercher une bière une brume radioactive vient à passer, laissant sur Scott une poussière brillante et tenace. A partir de ce moment il ne cessera de diminuer de taille jusqu'à être prisonnier de sa propre cave où il devra affronter araignée et autres espaces devenus immenses.
La peur du nucléaire et de ses possibles répercussions est à l'origine du récit. Matheson n'explique pas d'où vient ce brouillard, ce qui est judicieux puisque le spectateur prend en compte de suite les ratés non médiatisés des expériences secrètes menées par des scientifiques peu précautionneux. L'incapacité des médecins à trouver un remède vient ajouter à la dangerosité de ces expériences.
Le film est raconté en en long flash back, mené par la voix off du héros, le tout dans un style soutenu, littéraire, qui souligne l'origine romanesque du matériau de départ et donne un pouvoir supplémentaire au film, de l'importance, une certaine hauteur.
Deux parties. La première voit le héros prendre progressivement conscience du problème physique qui le mine. C'est, dans un cadre domestique où l'équipement ménager des années 50 donne une aisance et un confort qui peut être inutile devant le danger nucléaire, un couple qui se défait sous nos yeux. L'homme, le chef du foyer, celui qui exige une bière, mais qui doit négocier cela par un repas préparé ensuite, va devoir s'en remettre à son épouse, devenir plus petit qu'elle, être sous sa dépendance. Une image de l'angoisse masculine, devant la fragilité incarnée, se dessine et auréole le film d'une modernité intéressante. Beauté des décors à l'échelle pour permettre au personnage d'évoluer dans du mobilier plus grand que lui...
La seconde partie est celle où la psychologie laisse la place à l'action. Notre chevalier à l'aiguille doit affronter le chat de la maison qui se venge, les chats sont intelligents, d'avoir pas pu rester chez lui, devenu un danger pour le petit homme. Puis la chute dans la cave, l'inondation du chauffe-eau, l'araignée... Scènes d'anthologie du cinéma de science-fiction, certes les incrustations sont parfois visibles mais la charme opère pour qui ne traque pas bêtement les erreurs techniques à chaque seconde. La réussite de toutes ses séquences tient également au fait que l'on a le temps de voir le personnage se préparer, grimper une caisse avec un fil et une aiguille... Nous sommes avec lui et vivons les faits sans trop d'ellipses, ce qui donne une efficacité, une intensité bienvenues.
La fin offre une dimension supplémentaire. Scott a accepté son sort, plus serein, fort de ses victoires sur la faim, l'eau, l'araignée, il quitte la cave et se tient devant le jardin, immense étendue, pleine de dangers et d'excitation. Il se pose alors la question de son identité. Devenu anonyme, c'est la foi qu'il a en Dieu qui lui donne une raison de vivre. L'infiniment grand et l'infiniment petit sont les deux pôles de l'univers, dont il est un élément. "I still exist !"
J'aime beaucoup le thème à la trompette joué dès le début du film, je ne me lasse pas de l'entendre. Vous pouvez l'écouter sur You Tube en tapant le titre du film...


Poésie des studios

20 août 2009

The Mackintosh Man / Le Piège (1973) John Huston



Film d'espionnage construit autour d'une intrigue aux multiples revirements, où les personnages se promènent de Londres à Malte en passant par l'Irlande. Sans pour autant que les lieux soient bien exploités, ainsi Malte n'est pas vraiment utilisée comme Hitchcock l'aurait fait, Huston reste sur ses personnages et délaisse ces lieux où pourtant il est parti tourner. En revanche il filme l'Irlande avec beaucoup plus de passion, lors de la fuite de Newman où le paysage typique de la baie de Galway est partie prenante du récit ou encore le village de Roundstone Harbour où l'auteur s'attarde.
Quant à l'atmosphère que distille le film, elle est assez faible, l'on peine à s'enthousiasmer pour les aventures de Newman qui joue à l'économie. Mason en vieux politicien roublard fait ce qu'il sait faire et Sanda joue la belle de service. Les acteurs n'ont pas vraiment de scènes marquantes où ils peuvent montrer leur talent, les personnages sont ternes et il manque une vitalité, une profondeur, de la chair... J'aime beaucoup Harry Andrews mais malheureusement il est peu présent... Contrairement au thème charmant de Maurice Jarre qui est utilisé à de trop nombreuses reprises. Un Huston qui manque de consistance.

19 août 2009

Henry, Portrait of a Serial Killer (1986) John McNaughton



Tourné en 16mm en un peu moins d'un mois, le film relate quelques jours de la vie d'un serial killer ayant existé. Certains faits sont justes, le récit de sa petite enfance par exemple, d'autres ajoutés. Consultez imdb si vous voulez en savoir plus. Le réalisateur quitte rarement Henry, ce qui rend le film pénible à regarder. Non pas que l'on s'identifie à lui mais on ressent les moments où ses pulsions agressives vont prendre le dessus et cela est dérangeant. Dérangeante également les scènes de violence, réalistes, d'une crudité obscène. McNaughton veut être au plus près du personnage et cela développe un sentiment de malaise. Sans compter que Henry et Otis, son "pote" à l'humour lourd, vicelard en diable, se mettent à filmer leurs meurtres, à filmer et à les regarder ensemble sur le canapé, bière en main. Plan intéressant où le moniteur sur lequel se déroule une virée meurtrière est regardé par les deux psychopathes. L'écran du moniteur vient rejoindre le cadre du film ramenant le spectateur au même niveau que les meurtriers. Niveau scopique. Se pose alors la question de ces images violentes, pourquoi les regarder, que faire de ce film ? C'est typiquement le genre de film que j'appréciais de louer durant l'adolescence mais je n'aurais pas remarqué ce plan alors. Essai sur ce que peut être un meurtrier, Henry réussit à s'éloigner du film d'horreur à frissons, que j'aime beaucoup par ailleurs, parce qu'il joue de la violence affichée en nous forçant à interroger son origine, parce qu'il laisse à penser que Becky va lui offrir l'amour et le pardon et qu'il va s'en saisir. McNaughton laisse la réalité occulter la fiction et montre Henry à sa juste place : sanglante et imprévisible.

Un prophète (2009) Jacques Audiard



Vu hier soir, en avant-première et en présence du réalisateur et des acteurs.
Une claque. Dès la séquence initiale, l'univers carcéral est restitué dans toute sa violence et sa claustrophobie. Le jeune Malik, dont on sait à peine la raison de son incarcération, se prend la prison en pleine face, lui qui n'est rien, à peine un adulte, va devoir apprendre à survivre et à grandir. Plans serrés, travail impressionnant du décorateur (tout est reconstitué), bande sonore travaillée, couleurs ternes, la maîtrise du sujet est indéniable.
Le statut du prisonnier est particulier parce qu'il peut être prisonnier à l'intérieur de la prison, prisonnier chez les prisonniers s'il n'appartient pas au bon clan, et même à l'intérieur d'un clan la liberté de l'individu est toute relative, au contact des corses Malik va apprendre les ruses, les comportements qui amènent à s'imposer, l'humiliation et la reconnaissance. la relation étroite qu'il entretient avec César fait de cette oeuvre une continuation de la thématique fils/père dont Audiard tisse le fil inlassablement. Ici c'est une relation plus violente, placée sous le signe de l'asservissement. La prison, lisez les livres de Edward Bunker, est un univers ultraviolent, loin des images d'ados où la tentation même d'y entrer peut surgir. Pas de tromperie et de mythologie dans ce film, l'on ressent l'envie de fuir ce milieu dès les premières minutes.
Les corses et les musulmans et la façon dont ils cohabitent dans un même lieu, les bandes raciales en somme, c'est le premier aspect présent dans le film. Le sexe et la drogue sont abordés directement, avec un naturalisme brutal. Un travail de documentation a été effectué par l'équipe. Et puis le talent du scénario initial de Abdel Raouf Dafri se sent. Donc approche documentaire de l'univers carcéral.
Et puis une relecture du genre originale, Malik a des visions, une vraie intériorité, après avoir tué Reyeb, ce dernier l'accompagnera, lui parlera tout au long du film. Il s'en remet à lui lorsqu'il doute. Plans oniriques, anticipation de l'accident aux biches qui fait se demander à Lattrache s'il est un prophète, la manière dont il rentre dans le véhicule blindé (séquence époustouflante)... de nombreux points font du personnage un personnage invraisemblable, l'aspect documentaire n'empêche pas la fiction (les mentions écrites arrivant avec les nouveaux personnages sont là pour insister sur la dimension fictive du matériau). Personnage intelligent, qui s'adapte aux situations (le langage a une importance primordiale : le corse, la langue française, l'arabe...) et qui possède une belle dimension intérieure. Malik est un jeune homme qui, pour survivre, va devoir sortir la violence qu'il a en lui.
Arrivé sans connaître personne il va peu à peu concentrer les réseaux, les liens entre différents mondes. Suivra une tension qui, il me semble, ne peut aboutir, s'il veut continuer à vivre, qu'à la violence et aux meurtres. De ce fait une belle illustration du "devenir gangster" qui est la prison se met en place. Un apprentissage particulier mais inévitable. L'exercice lui a été profitable.
Malik ressort de prison différent, il a un statut, il est accompagné. Il sera un bon père, prendra soin de sa famille mais aura un "travail" particulier. On ne peut le juger sachant par quoi il doit passer pour préserver sa dignité. Constat implacable qui nécessite la réflexion sur ce qu'est une prison, ce qu'elle doit être.
Pour finir les acteurs sont bluffants, Tahar Rahim et Niels Aestrup en tête. Le casting est soigné. Un grand film.

17 août 2009

The Dirty Dozen (1967) Robert Aldrich



Il faut croire que les temps ont changé. Le moindre journal télévisé déverse des images si violentes qu'il fait passer le film pour ce qu'il est : un film de guerre musclé, efficacement filmé et interprété. La violence n'est peut être pas là où on la croit : la scène d'extermination des officiers allemands et de leurs épouses ou compagnes du moment reste éloignée des réalités parfois plus pénibles de la guerre, d'ailleurs le scénario tait les raisons de ces meurtres, il faut exécuter la mission, les subordonnés n'ont pas à savoir, le spectateur non plus. En revanche ce qui peut être considéré comme intolérable est cette ode à l'insubordination, à l'irrespect total des règles et hiérarchies. Certes les plus récalcitrants, Franko en tête, finissent par obéir mais plus parce que Reisman est un des leurs que par souci disciplinaire. Le film insiste sur la stupidité de la discipline, de la tradition militaire, voir le personnage interprété par Robert Ryan et à l'opposé l'indépendance farouche rétive à tout embrigadement, c'est Joseph Wladislaw et son besoin de "casser" du général qui figure au début et à la fin du film. La guerre est affaire de maniaques du règlement ou d'aventuriers plus ou moins louches, voire très louches, se trouvant là parce qu'il y a du sang et de l'action. Quelques-uns en réchappent indemnes...
Distribution de premier choix, mise en scène sèche et précise. Le scénario laisse le temps de connaître les différents protagonistes avant l'explosion finale. Un classique.

Drugstore Cowboy (1989) Gus van Sant



Gros plan sur Bob (Matt Dillon), mal en point, il est en train de mourir. Flash back sur les événements qui l'ont conduit à cette situation...
Bob est un drogué, il a sa petite bande, sorte de clan "familial" composé de deux couples, Bob et Dianne, les meneurs, les plus vieux, et Rick et Nadine, les plus jeunes aux velléités d'indépendance. Apparences puisque tous sont un peu crétins sur les bords ne se souciant que des coups qui vont leur permettre d'acquérir des substances "tripogènes".
Bob va s'apercevoir, pour de mauvaises raisons, que là n'est pas le bon chemin. La deuxième partie du film montrera sa réinsertion sociale, sous le regard de William Burroughs himself.
Le roman original est écrit par un ex-junkie, ainsi la soif frénétique de drogues et la manière dont les personnages ne pensent et ne vivent que pour s'en procurer sont totalement explicites et montrées sans aucun détournement. Il ne s'agit pas de rendre tout cela glamour. Toutefois les trips de Bob restent des scènes assez magiques, très belles. Les superpositions de son visage avec les cieux remplis d'animaux, d'arbres et divers objets qui volent à travers sont belles, d'une simplicité primaire qui rejoignent les nombreux plans naturels des lieux où se situe l'action : Portland et ses environs. La nature est belle mais les personnages y sont étrangers, aveuglés par le manque et le besoin de se trouver encore et encore de la drogue. Même lorsque Bob réussit un coup, il pense aussitôt au suivant, ne prenant pas la peine de satisfaire les envies sexuelles de Dianne. Obsession. Toute la première partie est proche de la comédie, avec des dialogues savoureux. Bob expose souvent sa philosophie, ses superstitions, sa connerie en somme. Les événements du réel sont lus à travers ce prisme, comme tout le monde, la réalité n'étant qu'un point de vue, seulement celui de Bob repose sur des éléments fragiles, notamment la hantise du chapeau sur le lit. Une fois vu ce chapeau il pensera être hanté, persécuté et son comportement va dépendre fortement de ce credo. La petite séquence du chien est hilarante, elle fonctionne sur le même principe.
La deuxième partie suit donc le cheminement de Bob qui reste persuadé que ce chapeau est important, il pense être persécuté et décide de se ranger. Il se trouve un job, suit une cure de désintoxication à la méthadone mais les événements sont contre lui. Il garde quand même espoir puisque l'acharnement du sort lui laisse croire qu'il est libre désormais de cette malédiction.
Film séduisant sur la forme, la beauté jaillit de partout. Les personnages sont peints avec une tendresse communicative, même lorsqu'ils se trompent.

16 août 2009

The Verdict (1982) Sidney Lumet



Je commande des dvds par le net depuis bien longtemps, ils arrivent de partout et à chaque fois la même angoisse, un peu stupide d'ailleurs, lorsque le délai de réception est dépassé. J'imagine un facteur cinéphile, je suis sûr qu'il y en a beaucoup, ouvrant suffisamment le paquet pour y voir à l'intérieur et jugeant que celui-là serait pour lui. Malhonnêteté de ma part de penser que ce facteur cinéphile serait doublé d'une conscience lâche et peu scrupuleuse envers la propriété privée. J'angoisse stupidement car cela ne m'est arrivé qu'une seule fois, pour un livre et pas pour un film. En ce moment j'attends, avec impatience comme vous l'avez compris, trois commandes venant d'Angleterre : le Kiss Me Deadly d'Aldrich qui vient seul, il n'en est que plus fragile et plus facilement propice à l'emprunt à long terme. Ensuite une série de Bresson de chez Artificial Eye, enfin un coffret Paul Newman comprenant cinq films. Pour tromper mon attente je décide de regarder ce Lumet, inconnu jusqu'alors. Bien m'en a pris. Le risque était faible...
Lumet est éminemment sympathique, le sens de la justice, des valeurs essentielles paraissent lui tenir au corps comme une seconde peau. Ici c'est une variation plus religieuse qui est à l'oeuvre. Newman est un avocat déchu, alcoolique, écumant les enterrements pour y laisser sa carte en espérant d'éventuels contrats. Une affaire qui lui est confiée par un ami va venir lui permettre, s'il en a la force, de renaître, de trouver là une rédemption bien judéo-chrétienne, car il faut se racheter avant de gagner sa place au Paradis. Se racheter ou tout simplement retrouver une dignité. Encore une fois la justice et ses rouages, en l'occurrence celle de l'état de Masschussetts, sont offerts au spectateur avec un savoir-faire indéniable. Lumet soigne ses réalisations subtilement et efficacement. Boston, patine religieuse et discrète, sert de cadre spatial au récit, dans le commentaire audio qui accompagne le film Lumet donne quelques détails essentiels quant à sa mise en scène, en particulier les couleurs automnales utilisées pour ancrer l'avocat dans son passé, un passé qui ne passe pas. Hanté par ses échecs il peine à trouver la force nécessaire pour se redresser et faire front au cabinet d'avocats dirigé par James Mason (l'a-t-on déjà vu médiocre ?) ligué contre lui. Newman est sans cesse digne, les lieux dans lesquels il se débat sont filmés avec une fluidité assurée. J'aime particulièrement la place que laisse Lumet à ses acteurs, l'on sent vraiment un travail qui veut rendre l'histoire la plus efficace possible, efficace au sens de passionnante et juste et dans laquelle les acteurs ont un poids primordial. Jack Warden, Charlotte Rampling, James Mason, Paul Newman et d'autres moins connus mais tout aussi bons font de ce film un moment intense, un de ces films qui devraient être sur les écrans de télévision les dimanches soirs, de ces films qui éduquent un gamin aux yeux grands ouverts sans qu'il s'en rende compte.

14 août 2009

Eastern Promises / Les promesses de l'ombre (2007) David Cronenberg



A travers la filmographie de Cronenberg, un thème principal se détache, celui de l'identité poreuse, qu'elle soit psychique ou physique. Le scénario de Steven Knight, en dehors de l'originalité du propos qui repose sur la mafia russe installée à Londres, a séduit le réalisateur sans doute grâce au personnage qu'interprète avec une confondante maestria Viggo Mortensen. Cet agent double, infiltré au sein du clan d'un des parrains, par nature doit composer avec deux identités, celle du flic armé de courage qui doit garder son intégrité morale et ne pas oublier le but de sa mission : faire tomber le réseau, celle ensuite du rôle qu'il s'emploie à jouer et des conséquences comportementales qui en découle. Cronenberg se retrouve alors en terrain connu et aboutit à un chapitre passionnant, servi par une distribution de premier plan.
Parlons d'abord de Armin Mueller-Stahl, chaleureux en diable, parfait en grand-père virtuose du violon, cuisinier émérite et cruel au plus profond. L'acteur est impressionnant de tact, il faut absolument voir ce film en version originale pour savourer la tonalité avec laquelle il offre ses répliques. La frontière est inscrite dans ces rôles de parrain local, une respectabilité de façade qui cache une violence inouïe. Kirill, son fils, joué par Vincent Cassel, ne réussit pas à conjuguer son homosexualité honnie, refusée par son père, et le rang qu'il doit assumer, celui de Prince dans cette dynastie morbide. Nikolai, Viggo, en joue subtilement, entre reconnaissance d'une fêlure intime et utilisation machiavélique de ses faiblesses. Cassel offre une prestation digne, réussissant à laisser les excentricités du personnage envahir l'écran mais montrant également la souffrance et le conflit interne qui se joue en lui.
Jerzy Skolimowski est étonnant dans le rôle de l'oncle, ses répliques, son franc parler sont un régal. Anna, Naomi Watts que je trouve plus quelconque, est celle qui va se frotter à ce monde obscur, se trouvant juste à la frontière, son prénom, un palindrome, symbolisant cette particularité.
Quant à Nikolai, Viggo Mortensen, la classe définitive, c'est le personnage le plus complexe. Cronenberg joue la carte de l'ambiguïté. On ne sait s'il sortira indemne de tout ceci. Car pour réussir sa mission il doit s'investir, voir la manière dont il doit violer la jeune femme devant Kirill, voir la manière dont il tue les deux frères du truand tué au début, voir la violence qui l'habite et qu'il refrène à de nombreuses reprise, quelques plans furtifs mais précis nous montrent cette pulsion notamment lors des confrontations avec Semyon. Serpico offre la même vision pessimiste, sacrificielle du flic infiltré, plus récemment The Departed de Scorsese. Ou encore Shock Corridor de Fuller qui travaille la même question, celle du danger à être un autre, à vouloir le devenir. Les tatouages et les blessures de Nikolai sont les traces visibles de cette transformation forcée. Dans le script original Nokolai révèle à Anna qu'il est un agent double, Cronenberg ne le fera pas dans le film, préférant jouer la carte de l'ambiguïté jusqu'à ce plan final où il devient le King, la métamorphose est accomplie, s'il veut alors aller plus loin il faudra s'investir davantage, peut-être jusqu'à la perte de son identité.

12 août 2009

The Quatermass Xperiment (1955) Val Guest





Une expédition spatiale revient en catastrophe sur Terre mais un seul des trois passagers reste vivant. Vivant mais façon Gainsbourg période "moitié chou, moitié mec". Ce quasi zombie va s'échapper et provoquer l'embarras de Quatermass, le scientifique à l'origine du projet, et de l'inspecteur Lomax, chargé de la tranquillité des londoniens, passionnés, comme vous le savez, par la moquette murale. Réussite des dialogues british de Nigel Kurale, en particulier le couple Lomax. Brian Donlevy interprète un Quatermass déterminé, véritable point d'exclamation à lui tout seul face à Lomax, humour et décontraction outre-manche. Un bémol avec ce genre de productions, ce sont les plans trop nombreux sur la bestiole à la fin du film, autant son développement est réussi, autant les alternances poulpe et éponge jurent par leur grossièreté. Bel hommage à Frankenstein en passant... Le film se voit avec un réel plaisir, label Hammer rules.

11 août 2009

Gallipoli (1981) Peter Weir



Gallipoli est un épisode de la Première Guerre Mondiale connu également sous le nom de Bataille des Dardanelles. Les Alliés ayant pour objectif de contrôler la mer de Marmara dont les côtes sont turques. Contrôler le détroit devait permettre de fondre sur Istanbul. Le film raconte cette offensive ratée du point de vue australien, principalement à travers le destin de deux jeunes sprinters fraîchement engagés joués par Mark Lee et Mel Gibson.
Weir réussit à filmer dans une première partie une Australie superbe où tout semble possible pour de jeunes gens ambitieux. Les paysages grandioses n'ont d'égal que la soif de vivre des personnages. La guerre est présente, discrète, convoitée par le jeune Archy qui profitera d'une course pour s'engager malgré les interdictions familiales. Frank (Mel Gibson), rencontré lors de l'épreuve, va sympathiser avec lui et le suivre.
Le film présente plusieurs aspects dont la relation entre les deux hommes n'est pas le moins intéressant. Une attirance nette et profonde semble animer cette amitié, le raffinement de l'un répondant à la rudesse de l'autre.
Ensuite le discours antimilitariste, l'enthousiasme débordant qui entoure l'embarquement du régiment est tempéré par le couple formé par le Major et son épouse. L'expérience commune de la guerre rend cet au revoir virtuellement définitif et vient s'opposer à la naïveté dont parle bien Céline au début du Voyage au bout de la nuit, lorsque le régiment passe, avec la musique et le colonel ... "...des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des pleines églises. Il y en avait des patriotes... La pluie est tombée, et puis encore de moins en moins et puis plus du tout d'encouragements, plus un seul, sur la route. (...) J'allais m'en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats."
La guerre surgit brutalement, injustement, dans sa froide mécanique. On sort du film secoué.

7 août 2009

The Man in the White Suit (1951) Alexander Mackendrick




Tavernier, encore lui, nous apprend que Mackendrick s'est inspiré d'une pièce écrite par son cousin, jamais jouée, pièce dont il n'a presque rien conservé si ce n'est le personnage que joue avec brio Alec Guinness. Ce dernier est un chercheur particulier qui possède le génie et le côté lunaire du professeur Tournesol ainsi que l'obstination de Balthazar Claës. Il va devoir se confronter aux financiers qui se ligueront contre lui, suivis de près par les ouvriers syndicalistes. Son invention aboutit à un changement net de l'industrie du textile et suscite la peur et la panique des tenants du conservatisme. Nous pouvons voir ce film comme une charge satirique adressée aux ennemis du progrès : il faut voir les personnages enfermés dans leur rôle et leur croyance, envisageant le réel avec un seul axe de lecture. Mais le chercheur vit également dans sa propre bulle et se retrouve incapable de composer avec le monde qui l'entoure. L'absence de regard collectif semble mener tout ce petit monde à sa perte.
Sujet intéressant dans une forme généreuse : la comédie satirique. Le film se laisse voir avec un sourire constant, j'aime particulièrement le roi du textile, véritable prince des ténèbres, au seuil de la mort et qui vient manipuler ces identités vaines, il me semble avoir vu le même personnage chez les frères Coen mais je ne me rappelle plus dans quel film.

6 août 2009

Birdman of Alcatraz (1962) John Frankenheimer



Biopic séduisant qui avait sur le papier de fortes chances d'ennuyer : faire un film autour d'un psychopathe fondu d'ornithologie peut, en effet, faire fuir plus d'un individu normalement constitué, surtout lorsqu'il fait 147 mn. Et pourtant... Ce serait ne pas faire confiance à Burt Lancaster sur lequel pèse l'histoire et qui réussit à témoigner d'un jeu tout en nuances. On ne voit guère le temps filer, les acteurs sont bien choisis, en tout cas les présences de Karl Malden,Telly Savalas, Thelma Ritter sont le gage d'une interprétation qui focalisera l'attention du spectateur. Neville Brand est pas mal non plus.
La photographie du film est réussie, la plupart du métrage se déroulant dans une prison, les scènes étant tournées en studio il était nécessaire de varier les lumières, de faire ressentir les différents moments de la journée, tous ces impératifs sont atteints et souvent l'intensité dramatique de certains moments passent d'abord par des noirs intenses, des contrastes nets et profonds.
Les quelques pages parcourues sur internet nous apprennent que Robert Stroud était brillant et avait développé de réelles compétences en ce qui concerne les maladies des oiseaux mais a priori il était bien moins sympathique que l'interprétation de Lancaster le laisse à penser, même si la violence du personnage n'est pas complètement absente. Personne n'est parfait...
Frankenheimer montre un réel savoir-faire et éloigne totalement le film d'un écueil qui lui aurait donné l'aspect d'une pièce filmée.

4 août 2009

No Room for the Groom (1952) Douglas Sirk




Comédie légère qu'il faut regarder avec un peu d'indulgence No Room for the Groom aborde la frustration sexuelle puisque le couple formé par Curtis et Laurie est vampirisé par une famille envahissante, la mère de cette dernière en tête, les empêchant d'avoir de l'intimité. Quelques bonnes idées ponctuent suffisamment le film pour qu'il ne soit pas totalement ennuyeux, le petit Donovan m'amuse beaucoup, il préfigure le petit Abdallah de Hergé. Le discours sur la consommation frénétique est un peu bancal à mon goût, pas très bien intégré à l'aspect comédie du film... Tony Curtis est le seul à sortir du lot, la façon qu'il a de se mouvoir, les quelques pas de danse esquissés montrent un potentiel assez large pour un acteur qui n'a alors que quelques premiers rôles à son actif.
La filmographie de Sirk est fournie et découvrir des oeuvres plus confidentielles est toujours un plaisir.

3 août 2009

Imitation of Life (1934) John M. Stahl / (1959) Douglas Sirk


Louise Beavers et Claudette Colbert

Double programme qui clôture le premier coffret consacré à Douglas Sirk par Carlotta. Tout comme Magnificent Obsession l'éditeur offre pour Imitation of Life la version initiale de Stahl et le remake de Sirk.
Stahl développe l'intrigue avec un rythme passage de Fourvière pendant un chassé-croisé estival, les connaisseurs apprécieront... Les différentes intrigues sont trop hétérogènes et l'on peine à s'attacher aux multiples rebondissements scénaristiques. Il faut rendre hommage aux acteurs qui sont assez bons, suffisamment pour apprécier le film. J'ai plaisir à voir Claudette Colbert, je sais qu'elle ne jouit pas toujours d'une bonne réputation mais je garde un souvenir ému de Drums Along the Mohawk où je la tiens pour excellente, et le visionnage pas très lointain de Midnight de Leisen a confirmé ce que je pensais d'elle, pour ne parler que de ces derniers. Louise Beavers est excellente mais le meilleur reste à mes yeux Ned Sparks.















Ned Sparks a une voix très singulière, nasale en diable. Ajoutez à cela un faciès à la Buster Keaton où les sourires ne se voient guère, une raideur dans le maintien, peu de gestes, ses mains sans cesse accrochés à son veston, un cigare en bouche comme seule fantaisie et vous obtenez un personnage remarquable, au sens où on ne peut pas ne pas le remarquer. Ensuite il faut savourer les répliques acides, cinglantes qu'il débite avec un fiel non feint pour son interlocuteur. C'est lui, l'homme au chapeau, allure volatile et costume une taille en-dessous.
Petite présence d'Alan Hale également, spécialiste de l'aménagement d'intérieur, qui promène sa bouille sympathique dans de nombreux Curtiz. Bref, la distribution est soignée mais je trouve que le film ne décolle pas, même si un soupçon d'émotion m'étreint lors de la scène des funérailles. C'est peu.

Passons au Sirk.
Le générique donne le ton : des diamants s'accumulent façon Tétris (pardonnez la comparaison), la beauté de quelques exemplaires laisse place à une profusion sans qualités. Le film reprendra ce thème : celui des biens, de la réussite sociale accompagnés d'un vide intérieur. Pas de happy end final, un groupe réuni autour d'un cadavre et qui est éphémère : Steve a réussi mais ne peut avoir l'amour de Lora, cette dernière est devenue l'actrice qu'elle voulait être mais n'arrive pas à avoir l'amour de sa fille, Annie a obtenu la sécurité en perdant sa fille puis sa vie, Sarah Jane la culpabilité de la mort de sa mère et Susie voit échapper son premier amour. Insatisfaction générale qui vient s'inscrire tout au long du film par les nombreuses lignes qui viennent traverser l'écran, personnages torturés, éclatés, dispersés par les nombreux miroirs qui reflètent une partie seulement de ces corps esseulés.
Sirk réussit par quelques changements scénaristiques à sublimer l'histoire originale. Ce n'est plus une entreprise qui fonde le succès mais le théâtre et le cinéma. Beau discours sur l'envers du décor, sur les sacrifices donnés à son art, sur les mensonges qu'il force à vivre... Mélodrame parfait aux rebondissements excessifs, l'on passe du rire aux larmes rapidement. Susan Kohner, ci-dessous, réussit une prestation formidable, le goodbye mama silencieux qui forme les derniers mots à sa mère sont inoubliables. Elle incarne à merveille la souffrance de sa naissance, la difficulté à assumer sa condition et son envie de vivre tous les possibles, son énergie et sa rage. Sirk appuie principalement son film sur ce personnage et réussit à faire vivre les intrigues secondaires en les rendant suffisamment intéressantes. Cet opus est peut-être le mélodrame par excellence, intrigues invraisemblables dans un style somptueux aux multiples lectures.

Susan Kohner

2 août 2009

A Time to Love and a Time to Die (1958) Douglas Sirk



J'ai lu, il y a peu, le Stalingrad d'Antony Beevor et lorsque je regarde la première partie de ce film j'ai l'impression de voir une fiction très documentée sur ce que pouvait être le front russe en 1944. Rien de très glamour, des scènes éloignées de toute volonté d'héroïser les personnages et une absence de jugement qui rend hommage à la perdition de nombreux jeunes gens enrôlés dans l'armée se trouvant là et désirant par-dessus tout être ailleurs. L'humanité et la compassion de Sirk sont évidentes dans ce passage. L'amour commence dès les premières secondes du film.
Godard a dit tout le bien qu'il pensait du titre voulu par Sirk et du changement opéré : le roman de Remarque, qui joue le professeur Pohlmann) s'intitule Zeit zu leben und Zeit zu sterben, de la vie Sirk passe à l'amour. Amour porté sur ces jeunes soldats, qui seront de plus en plus jeunes au fur et à mesure du repli de l'armée allemande (lors du retour de Ernst au front de jeunes soldats entrent dans le compartiment, Sirk les montre sans insister mais ils sont là). Amour entre les soldats, fraternité et solidarité arrachées au contexte, c'est la scène où Ernst annonce son mariage et veut le fêter, ses camarades de caserne lui offrent un uniforme ad hoc et toutes les informations pour passer une nuit de rêve dans Berlin en guerre. Plan large où l'on voit Ernst sortir de la pièce, excitations, recommandations des hommes autour, bruits de la vie, du désir et de la joie. Ernst ferme la porte et le silence s'installe, les hommes se groupent autour d'une table et sortent un jeu de carte, conscients que le reste ne leur appartient plus et que la joie dit s'arrêter au seuil de l'envie et du regret. C'est un moment que j'aime beaucoup, simple et profond. Mention spéciale à Keenan Wynn, plein de vie, d'énergie, que nous retrouverons un peu plus tard dans Docteur Folamour.
Personnages voulant vivre une aventure que le contexte (social dans All That Heaven Allows, historique ici) vient contrecarrer, les thèmes sont les mêmes. Ernst rencontre Elizabeth et ils vont s'aimer le temps d'une permission. Leur amour va installer une bulle qui ne pourra pas toujours affronter l'extérieur mais qui va leur donner du bonheur, durablement et profondément. Ils en seront changés et la guerre devient alors un arrière-plan avec lequel il faut conjuguer et plus la préoccupation immédiate et incontournable. Même la mort d'Ernst vient souligner cela (voir la capture d'écran), alors qu'il se meurt sa préoccupation première est d'atteindre, de garder ces mots chéris, Ernst ne vit pas sa mort, il vit encore son amour. il y a là une naïveté très pure, de celle que l'on peut connaître dans l'adolescence et qui peut tout affronter. Le choix des acteurs sert à merveille cette visée : dire l'innocence de l'amour. Dans une interview (les bonus de cette éditions sont riches d'enseignement) Sirk dit qu'il a choisi Gavin à cause de son inexpérience, cette dernière étant essentielle pour le personnage. Quant à Liselotte Pulver, que je ne connaissais pas, elle joue admirablement bien, passant des rires aux larmes avec brio et donnant la fraîcheur et la jeunesse nécessaires à son rôle.
Les personnages secondaires sont traités avec rigueur et soin : l'homme qui reste près des annonces est émouvant tout comme la vieille dame qui accueillera le couple dans sa maison. Pas de manichéisme forcené, des nuances. Pas d'angélisme non plus, le climat de délation instauré par la Gestapo est bien rendu et la barbarie cruelle et folle de certains individus est décrite, le soldat pianiste chez Bending en est une illustration et la courte scène où apparaît Kinski est du caviar pour cet acteur fascinant, en quelques secondes il réussit à distiller cette inquiétante étrangeté qui sourd en tout meurtrier psychopathe en puissance.
Lorsque l'on apprend que le seul fils de Sirk, né d'un premier mariage, est mort sur le front russe en 1944 le film prend une autre dimension, en particulier les scènes où Ernst recherche vainement ses parents dont l'immeuble a été bombardé. La première épouse de Sirk était une sympathisante nazi et a poussé son fils a rejoindre les jeunesses hitlériennes. Il est par la suite devenu acteur pour le cinéma de propagande que diffusait l'Allemagne de l'époque. Sirk n'ayant pas la garde, ni le droit de visite ne pouvait le voir que lors des diffusions des films dans lequel il jouait. Lorsqu'il appris la mort de son fils il a passé une année à tenter de le retrouver, sans succès. Hanté par cet enfant ce film lui a sans doute permis de le faire vivre un peu, ainsi ces jeunes hommes blonds montant dans le compartiment de Ernst pour se rendre à la mort sont un moyen de le retrouver.


1 août 2009

All That Heaven Allows (1955) Douglas Sirk



Succès de Magnificent Obsession. Alors prenons les mêmes et recommençons. Moorehead, Hudson et ... Wyman. Wyman qui pose définitivement un problème, comme le dit Ozon dans un des suppléments de l'édition dvd Carlotta , elle n'est pas désirable. Ce n'est rien de le dire mais cela ne me permet pas de croire en l'amour d'Hudson pour elle. Mais passons, là n'est pas l'essentiel.
Cette fois les personnages sont issus d'un milieu plus modeste, petite bourgeoisie désoeuvrée de ville, celle qui se rencontre dans des clubs et se tire dans les pattes pour tromper l'ennui, en tentant vaguement quelques adultères, en daubant sur le voisin, bref : claustrophobie et asphyxie au programme. Wyman joue une veuve, Cary, que l'on pousse au remariage, elle tombera amoureuse de Ron (Hudson) le jardinier. Différence de classe et de philosophie aussi. Il est ouvrier et lit Thoreau, délire sur les arbres... on lui devine une jeunesse à la Christopher McCandless mais qui aurait réussi à sortir du bois. Elle est une petite bourgeoise assez insipide, morte-vivante sans le savoir. Et la passion de naître, et l'entourage de Mme qui n'accepte pas cette liaison, ses enfants d'abord, les commères du quartier ensuite.
Le film est magnifiquement réalisé, nous retrouvons le soin chirurgical apporté à la lumière, aux cadrages, aux couleurs. Les mouvements d'appareil sont souples et font de l'oeuvre une sorte de rêve éveillé. j'ai du mal à croire à la réalité du propos. En dépit des efforts pour rendre les personnages simples et touchants, en particulier Wyman d'ailleurs, il y a de nombreux éléments qui viennent sublimer cette réalité et la rendre paradoxalement moins présente, tels les paysages trop beaux, les flocons artificiels (lorsqu'un flocon se pose sur un vêtement je dois toujours vérifier s'il fond ou pas), la chute de Ron, les éclairages somptueux. Au final je préfère voir le film comme un conte. Alors faut-il croire en ce happy-end. Fassbinder n'y croit pas, modestement je me joins à lui. En dépit du fait que Cary refuse la télévision, signe d'un progrès en marche, signe également de l'emprisonnement familial, elle ne fait guère de concessions, lorsqu'elle revient voir Ron à la fin du film, elle ne va pas jusqu'au bout, la pression sociale semble trop forte et il faut un traumatisme pour qu'elle rejoigne le jardinier philosophe, dans ce cas elle est presque excusée par la bonne morale. En revanche Ron va plus loin, il aménage le moulin pour elle et se rend bien compte qu'elle le fait changer, il le dit à un moment, en a conscience. Ce chevreuil qui reste près de la baie vitrée me semble représenter cette nature vénérée par Ron et qui reste à portée, Cary ne fera pas le poids, elle est du côté des objets cassés qui doivent être réparés mais qui casseront malgré tout car ils n'ont pas leur place ici.
Notons les suppléments de qualité de cette édition, les commentaires éclairants des intervenants et les rapprochements judicieux avec Tous les autres s'appellent Ali de Fassbinder et Far From Heaven de Todd Haynes.