20 sept. 2009

The Hanging Tree (1959) Delmer Daves


La Colline des potences est le titre d'exploitation français. Western de 1959 avec deux grands acteurs : Gary Cooper et Karl Malden. J'avoue une préférence pour le second. Cooper est grand, cela ne fait aucun doute mais Malden réussit toujours à faire surgir un intérêt particulier, et puis les seconds couteaux sont ma faiblesse.
Nous sommes au Montana, en 1873, c'est la ruée vers l'or, l'action se déroule dans un minable campement d'orpailleurs. Le docteur Joseph Frail (Cooper, parfait dans cette sobriété dont il joue si bien) vient y enfouir un drame personnel qu'il tentera d'oublier dans l'exercice de sa profession et dans le jeu de cartes qu'il aime à pratiquer avec les locaux. Locaux qui sont peints pour la plupart comme des dégénérés avides d'or, livrés à leurs pulsions en pleine nature, voir la manière dont Frenchy (Malden époustouflant de brutalité primaire nimbée d'innocence crétine) jouit en surprenant un voleur qui devra être poursuivi comme un lapin un jour de reprise de chasse. Les femmes sont prostituées ou membres d'une ligue de vertu des plus répugnantes. Jusqu'à ce qu'arrive Elizabeth (Maria Schell convaincante dans un rôle pas si facile), bousculant l'isolement de Frail et réveillant la libido grossière de Frenchy. En passant je me régale de voir Malden rugir, jouer de sa voix comme une brute du fond des âges et en même temps réussir à afficher une mine de gamin à qui on présente un sucre d'orge, la manière dont il découvre Elizabeth est un grand moment.
Alors certes la foule, les hommes loin de la civilisation sont vus sans nuances, seuls quelques individus échappent aux traits grossiers comme Tom Flaunce, l'ami de Frenchy. Notons la présence de George C. Scott, fin et élancé, qui campe un rebouteux casse-bonbons barbu avec un soupçon de transe en trop. Disons que les cadres sont soignés, les mouvements d'appareil discrets et efficaces, que les extérieurs sont somptueux et à leur place, ils servent l'histoire et non l'inverse. Ma scène préférée est banale, elle intervient aux environs d'1h17 du début du film. on y voit Frail sortir d'une bicoque, il vient de faire son boulot, un homme l'accompagne jusqu'à son cheval (capture ci-dessus). La lumière est entre chien et loup (the magic hour, celle dont parle Almendros dans son Homme à la caméra), on y voit un personnage à son travail, le propos est général, la paix intérieure du personnage est là, dans cet abandon aux autres, cet oubli de soi et une lumière magnifique. Le genre de scène qui peut sauter au montage mais qui fait toute la magie imprévisible et précieuse du cinéma.

18 sept. 2009

The Pleasure Garden (1925) Alfred Hitchcock


L'importante filmographie d'Hitchcock est disponible pour tout amateur qui voudrait y plonger ou y replonger. Seuls quelques titres sont perdus faute d'avoir une copie disponible. Alors entamons un délicieux périple, pleins d'excitations et d'aventures passionnelles, de belles femmes, de suspense mais surtout d'inventions formelles...
The Pleasure Garden est un muet de 1925. Cela fait à peu après cinq ans que Hitch travaille dans l'industrie du cinéma. Il commence comme dessinateur de cartons, fort de son expérience de publicitaire. Il avait alors apporté ses dessins pour réussir à entrer dans un studio de cinéma qui avait ouvert à Londres. Une fois dans la place il n'a de cesse de progresser en traînant le plus possible sur les plateaux, en étant partant pour le moindre besoin. Derrière son air contenu, son attitude discrète se cache une grande passion, celle du cinéma. Aussi lorsque le producteur Michael Balcon, qui possède la même passion et le même enthousiasme, lui offre de tourner son premier film, Hitch accepte, feignant la surprise, certainement plus pour préserver le flegme qu'il aime afficher car c'est une consécration que de tourner un premier film à 26 ans. A l'époque seuls les films américains gagnent de l'argent, le cinéma anglais n'arrive pas à produire des oeuvres à la hauteur, l'ambition de Balcon est de mettre un terme à cette hégémonie. Les financiers sont frileux et rechignent à laisser un jeune inconnu diriger un long métrage. Hitch devra partir en Allemagne tenter de faire un ou deux succès avant de devenir réalisateur londonien. Berlin est à cette époque la capitale du cinéma européen. C'est là où Hitchcock regarde Murnau tourner Le dernier des hommes lorsqu'il a du temps libre.
Que trouvons-nous dans ce premier film ?
Une relecture du jardin d'Eden. Le personnage joué par Carmelita Geraghty, Jill, vient de la campagne et va succomber au fruit défendu. La gloire, l'argent, la célébrité. Patsy, qui l'accueille alors qu'elle avait tout perdu, est plus le jouet du destin, elle finira par sortir de ses malheurs grâce à un scénario improbable mais propre à divertir le spectateur.
Ce qui est étonnant c'est que de nombreux thèmes hitchcockiens sont présents dès le premier film. D'abord une fascination pour le corps, la beauté des femmes, fascination accompagnée de dangers mais fascination réelle, voir les jambes des danseuses qui ouvrent le film, l'instant où Patsy et Jill se défont de leurs vêtements avant de dormir. Le corps de la femme se regarde de la coulisse, observateur voyeur qui voit ce que les spectateurs ne peuvent voir, ou à travers des jumelles si l'envie se veut désir. Le désir venant apporter le mensonge, Patsy n'est pas blonde mais brune (très belles répliques où un spectateur lui déclare l'amour qu'il porte à ses mèches bouclées, Patsy en détache une, lui souhaitant une longue histoire d'amour, ce dernier lui tend, mine déconfite, l'objet illusoire, cela n'aura pas duré bien longtemps...), Jill n'est pas l'ingénue qui découvre la ville mais une carriériste frénétique sans valeur morale. D'ailleurs la morale est bafouée dans ce récit, la camaraderie (Jill ignore l'ultime requête de Patsy), l'amour (ici l'amour finit par éclater dans un drôle de jeu échangiste) et même la religion car la prière de Patsy n'a aucun effet sur sa relation avec Levett, et la première esquissée dans la chambre fait naître un gag qui voit le chien lécher les pieds de la fervente. Hitch marque son goût particulier pour un monde pleins de dangers, surtout pour ceux qui partent loin de chez eux, que ce soit en Italie ou en Afrique. Pensons à Rich and Strange qui est plus explicite. Les acteurs sont très bons et l'histoire se suit avec un certain intérêt.
Le rythme du film est fluide, sans trop de longueurs si nous considérons que c'est un premier film. L'espace est maîtrisé, Hitch est à l'aise dans les intérieurs, chambres, théâtre, et ajoute déjà à son récit les destinations exotiques et lointaines qu'il aime à intégrer. Nous noterons la présence d'un très beau fondu enchaîné qui souligne le caractère janusien de Levett, main de Patsy qui fait le signe de l'adieu et celle de la jeune indigène qui l'accueille. L'utilisation du chien est faite avec subtilité et parsème le film d'un humour qui côtoie les scènes plus inquiétantes : les meurtres de l'amante africaine et celui de Levett mais aussi les mines sinistres des voleurs du début qui subtilisent la lettre d'introduction de Jill et son argent. Hitch manifeste une maîtrise des registres et du récit qui sont la patte d'un futur grand réalisateur.
Balcon voyant le film parle d'une réussite, il le trouve très américain, compliment soulignant le caractère professionnel du travail. Les patrons du studio, Woolf notamment, au nom prédestiné, le trouve trop allemand, en effet la photographie joue de la lumière avec une aisance et une subtilité que l'on a l'habitude de voir dans les films allemands. Le premier renouvellera sa confiance en donnant à Hitch la possibilité de faire un second film. Le second usera de son pouvoir pour enterrer le film qui ne sortira qu'avec le succès de The Lodger.
Pourtant comme le souligne Spoto, Hitchcock avait réussi un sacré challenge en tournant une histoire avec des personnages anglais joués par des américains, tournée en Italie et en Allemagne. Si l'on ajoute le manque d'argent pendant le tournage, la pellicule confisquée en douane parce que l'opérateur voulait gagner de l'argent, nous pouvons applaudir ce premier essai.
Mes remerciements à Alain Kerzoncuf.

6 sept. 2009

The Street with No Name / La dernière rafale (1948) William Keighley


Film noir qui bénéficie de la présence de Richard Widmark. Pour qui aime les acteurs cette information suffit à rendre le film attractif, d'autant plus qu'il joue un chef de gang assez machiavélique, ayant une espèce d'allergie qui l'oblige à se coller dans les narines un vaporisateur qu'il hume de temps à autre, entre deux crises hystériques. Keighley ancre son film dans un style très documentaire qui finira par s'estomper laissant ainsi la place à la fiction. C'est un hommage, ou une justification, au FBI qui est motivé par une nécessité sociale, par l'accroissement des truands qui courent les rues. A cela répond une police, installée par Hoover, qui ne laisse que peu de place à l'instinct, police scientifique aux multiples possibilités créées par ses laboratoires : balistique, empreintes, fichiers... et la bonne vieille méthode de l'infiltration. Mark Stevens, agréablement banal, est le policier qui va infiltrer le gang Widmark. Suivent les belles descriptions du monde interlope : chambres miteuses, bouges où il ne reste pas grand-chose à consommer si ce n'est quelques toasts, salle de boxe très underground. Tableaux se succédant avec un souci constant de travailler sur le son pour donner de l'épaisseur aux images, le son est une grande réussite de ce film, à écouter au casque, c'est mieux... Forts contrastes de la lumière, trottoirs luisants, il y a là tout ce que nous aimons retrouver dans le genre. John McIntire a un rôle suffisamment développé pour rendre un intérêt supplémentaire à ce film bien mené, à l'atmosphère soignée et aux acteurs excellents. Brion, lors de la présentation du film passé au Cinéma de Minuit, parlait de coupes imposées par le studio et qui portaient sur des scènes où Widmark témoignait une propension à la violence. C'est dommage...

2 sept. 2009

The Tarnished Angels / La ronde de l'aube (1957) Douglas Sirk




Roger Shumann (Robert Stack) est un pilote qui risque sa vie lors d'acrobaties aériennes qu'il effectue à travers le pays. Une obsession tenace le pousse à voler en toutes circonstances, on ne sait s'il accomplit ainsi un rite mystique ou s'il tente de conjurer la perte de ses amis pendant la guerre. Toujours est-il qu'il est une sorte de zombie, d'individu qui erre dans les limbes, ne se trouvant au mieux qu'entre ciel et terre, à hauteur des pylônes qu'il frôle afin de gagner quelques courses sans grand prestige. Dans cette course contre la mort il entraîne avec lui LaVerne, incarnée avec une intensité érotique par Dorothy Malone, qui lui est dévouée jusqu'à la dégradation. Jiggs est le mécanicien, amoureux respectueux de LaVerne et admirateur de Roger. Il veille sur le couple et forme ainsi un étrange trio auquel s'ajoute un enfant que l'on raille en lui disant qu'il n'est pas sûr de pouvoir reconnaître son père. Marginaux sublimes ne vivant que pour permettre à Roger de voler, Sirk les présente au spectateur avec un générique épique, cadrés avec panache, ils remuent les lèvres sans que leurs mots soient audibles, marquant de fait une distance primordiale.
Le journaliste qu'interprète Hudson, Burke Devlin, est fasciné par cette étrange "famille" et tombera sous le charme de LaVerne et de l'énergie noire du groupe.
Beauté d'une tragédie, le parallèle entre la dernière course de Roger et le tour de manège de son fils est révélateur d'une impossibilité de sortir d'une destinée, cercles continus, on ne sait si le fils reprendra cette déviance, ces vols compulsifs. Emprisonnement, traumatisme dont on ne sort pas, les mots du garçon qui voit son père mourir "Let me out" pourraient être ceux prononcés par son père. Roger souffre du syndrome du survivant et son désir de mort, voir la manière dont il veut retourner vers les flammes lors du premier accident, semble être sa prison.
Le style qu'offre Sirk à ces personnages, ces plans si composés, ces mouvements de caméra exécutés avec finesse, est une sorte de respect pour leur quête tragique et une manière de les inscrire dans un récit "bigger than life". La population qui vient voir le show est dépeinte comme une foule attendant l'exécution du héros. Les masques de Mardi gras, morbides et aveugles devant le drame qui se joue, préfigurent l'avenir sombre qui attend ces êtres déchus.
Roger meurt noyé, évitant la foule avide de voir le crash, cette mort n'est pas celle qu'il aurait souhaitée, pas de crash au sol dans des flammes purificatrices. LaVerne rentre dans sa campagne au moment même où l'amour de Roger lui a été signifié, de manière à ce qu'il reste ancré en elle à jamais comme un poison violent (c'est ça l'amour). Burke reste sur la piste, la béquille du colonel venant signifier, en plus du départ de LaVerne, l'impossibilité de l'union qu'il souhaite plus que tout. Jiggs disparaît, incapable d'avoir LaVerne et sans mentor.
Un des plus beaux films de Sirk.

1 sept. 2009

Interlude / Les amants de Salzbourg (1957) Douglas Sirk



Marianne Koch et June Allyson

En dépit d'un très beau cinémascope et de couleurs assez exceptionnelles nous ressentons un regret à la vision de Interlude. Sirk concède que les personnages ne l'intéressaient pas et qu'il avait un réel problème avec Rossano Brazzi, "même mon chien avait plus le sens du rythme...". Il est vrai que voir Brazzi brasser l'air de ses deux bras déployés tout au long du film procure un sentiment de malaise qui ne le devient qu'à force de sourire avec retenue. June Allyson est d'une fadeur remarquable. Elle incarne l'américaine saine et pure mais est-ce une raison pour manquer de charme à ce point. Marianne Koch pulvérise l'écran à plusieurs reprises, animée d'un mystère et d'une épaisseur gothique qui fait penser à la fausse tragédie (qui deviendra réelle) de Vertigo. Ces scènes sont incontestablement les plus belles. La voir s'approcher doucement de June Allyson (voir capture) comme si elle allait l'étrangler est un ravissement que souhaite le spectateur depuis bien longtemps déjà. Elle ne le fait pas mais elle est sans aucun doute bien punie puisqu'elle décide de partir avec Keith Andes. Nul ne peut décemment vouloir vivre la même expérience.

When Tomorrow comes / Veillée d'amour (1939) John M. Stahl



Les films de Stahl qui accompagnent ceux de Sirk dans les coffrets Carlotta sont un bonheur absolu. Ils auraient pu faire l'objet d'une édition à part si l'on considère leur qualité...
Celui-ci nous permet de revoir Irène Dunne, qui est une actrice au jeu moderne, elle arrive à émouvoir avec peu, sans effets outranciers. Il faudra que je me penche sur sa filmographie afin d'y découvrir, sans risque de me tromper, d'autres pépites. Son partenaire, dont je connaissais le nom mais duquel je n'avais jamais vu un film, Charles Boyer, a un charme fou et dégage une force tranquille, un tact et une subtilité qui, ajouté au jeu de Dunne, font de ce mélodrame un film captivant et émouvant.
Le premier tiers du film relève de la comédie, Dunne et Boyer se cherchent, se découvrent et se séduisent. De bonnes répliques et un rythme enjoué, le tout agrémenté d'un contexte syndical à gauche toute qui ferait sortir un Joseph McCarthy de son fauteuil. Un lyrisme traverse le début, à la Capra, dans cette façon de peindre un individu qui entraîne un groupe plus vaste par la force du discours qu'il tient alors qu'il ne s'en sentait pas capable mais aussi par la prise en compte de personnages issus du peuple qui existent un court instant sans pour autant être fades. Il y a là une sorte de force collective qui appuie nettement un discours anticapitaliste. Cette première partie est assez intense, quelle est notre surprise lorsque nous nous apercevons qu'elle n'est construite que pour permettre de creuser le fossé social entre les deux personnages principaux. Surprise partagée par Dunne mais effacée par la sincérité et le charme de Boyer. C'est donc à partir de ce moment, de cette révélation que le mélodrame prend son envol. Le reste s'inscrit mieux dans le genre avec sa tempête, le passage dans l'église, la femme de Boyer et la fin d'une tristesse de circonstance. Ces moments sont assez forts, les personnages suffisamment campés pour que nous adhérions à l'histoire. Stahl tourne son film pour servir des personnages et créer de l'émotion simple et directe, et il le réussit très bien.