31 oct. 2009

Twelve Angry Men / Douze hommes en colère (1957) Sidney Lumet



Voici le genre de film que l'on voit étant jeune et qui laisse une empreinte durable. C'est le poids de la peine de mort qui s'impose, le fait qu'il n'est pas anodin de condamner un homme sans avoir tout fait pour essayer de le disculper. Dans le film le jury doit être unanime pour accuser un adolescent du meurtre de son père et l'envoyer à trépas, ou unanime pour l'innocenter. C'est le cheminement argumentatif de ce collectif qui va s'opérer sous nos yeux. Vu aujourd'hui la force du scénario est intacte, même si la durée du film condense un peu trop les différentes étapes. Les acteurs sont excellents et ont chacun leur personnalité. Même si l'abjection pointe son nez à plusieurs reprises c'est l'espoir en l'être humain qui sort gagnant. Cette petite plongée sur de simples citoyens sortant du tribunal, doublée d'un angle décalé ne cesse de m'enchanter. Reliée au panoramique bas/haut qui montre la façade du bâtiment en contre plongée du début, c'est toute la grandeur du système ou en tout cas de ses possibilités qui éclate. Sans sombrer dans la candeur absolue le film entre dans la catégorie des oeuvres fondatrices, de celles qui fondent des idéaux dans la conscience d'une âme en devenir. La manière dont deux hommes se saluent, je parle de la fin, en marquant l'importance du moment pour ensuite ne plus se revoir et retourner à la vie de tous les jours est symbolique de ce pouvoir individuel accompli parce qu'il y a liberté et droit.
Lumet réussit à ne pas empeser la mise en scène et à souligner l'intensité du récit en variant les angles et les cadres avec maîtrise et brio, comme il le démontrera par la suite il sait se mettre au service du récit et des personnages.

29 oct. 2009

Der Amerikanische Soldat / Le soldat américain (1970) R. W. Fassbinder



Il ne se passe rien en Allemagne. Fassbinder semble faire ce film pour jeter définitivement tout ce qu'il aime dans le cinéma américain, de Walsh à Huston en passant par Fuller.
Première scène : trois policiers jouent aux cartes, ambiance polar, costumes à la Scarface, un des policiers ressemble tout à fait au Doc de Asphalt Jungle excepté que la distance comique réside dans les cartes pornographiques qui envahissent l'écran. Ils jouent aux cartes et attendent quelqu'un, ils n'en peuvent plus d'attendre, clin d'oeil au spectateur qui ressent peut-être la même émotion.
Et puis Ricky arrive, du Vietnam pour servir de tueur à la solde des policiers, petite charge contre la violence étatique au passage. Voiture américaine, bouteille de whisky qu'il promènera tout au long du film. Des mâles qui ne cessent de dire aux femmes de la fermer. Si l'on place à part la mère de Ricky, insensible à sa mort, figure haïssable s'il en est, les femmes dans ce film souffrent, cherchent l'amour et trouvent la mort. Les hommes n'en sortent pas grandis, préoccupés par le contrat, la mission à accomplir et leurs basses besognes. S'il y a de l'amour cela ne se fait qu'avec une prostituée qui sera ignorée par la suite. Très belle scène où la servante amoureuse annoncera Tous les autres s'appellent Ali avec une fin plus sombre, qui semble en accord avec le sort réservé aux femmes dans ce film.
Fassbinder joue avec les figures du film noir, l'arrivée à l'hôtel en est un bon exemple, il le fait dans une rapidité qui mêle la fidélité au genre et la distanciation : le réceptionniste qui annonce son arrivée à d'autres hommes qui l'attendent, le groom qui ne peut porter sa valise, qui doit aller chercher du whisky, la soubrette qui ne demande qu'à être séduite...
Hommage au cinéma : les noms des personnages sont matière à aimer, Magdalena Fuller, Fassbinder interprète Franz Walsch, White Heat est une référence constante dans le film, Walsch qui est épelé de cette façon : W comme War, A comme Alamo, L comme Lénine, S comme science-fiction, C comme Crime et H comme Hell. Fascination du cinéma, chez la mère de Ricky une affiche de Clark Gable orne la montée d'escalier, fascination de l'Amérique, flipper, ketchup, Ballantines, le poker, les comics lus sur canapé... Mais toujours avec un soupçon de dérision.
- Alors, le Vietnam c'était comment ?
- Bruyant.
Voir aussi la démarche de faux caïd de Fassbinder dans son costume blanc, jambes lancées en avant. Dérision qui voit Magdalena, la Thelma Ritter du Port de la drogue, vendre du porno chez Lola Montez, Murnau appelle au téléphone... cela n'en finit pas... Avant de tourner la page film noir Fassbinder semble se faire plaisir.
Mais le désespoir n'est jamais bien loin, les décors sont toujours aussi laids, glauques ; les rues de Munich le sont tout autant. La soubrette se suicide, elle s'est fait larguer par son Pierre, mais Ricky et Rosa, la prostituée, n'en n'ont cure. La famille de Ricky est pathétique entre une mère stoïque et un frère qui est amoureux de lui et qui vit toujours chez elle, d'ailleurs ils me font penser à une variante du couple mère/fils de Strangers on a Train. Le frère pourra déclarer sa flamme dans la magnifique étreinte mortelle filmée au ralenti qui achève le récit.
Univers morbide où les femmes sont exploitées, trompées et où les hommes sont cupides et violents. Le rêve de Ricky, ultime chimère, de se rendre au Japon, est très superficiel, c'est peut-être la présence du fleuve le long duquel il se promène qui le laisse fantasmer de cette façon. Un fleuve ça génère du fantasme, comme dirait Céline il suffit de pisser dedans pour avoir un sentiment d'éternité...

28 oct. 2009

Das weisse Band / Le ruban blanc (2009) Michael Haneke



Voici enfin la Palme d'or du dernier festival de Cannes. Voici surtout le dernier film de Michael Haneke, un des cinéastes les plus intéressants en ce qui me concerne. La façon dont il convoque l'histoire et interroge le spectateur me ravit à chaque fois. Ses détracteurs ne supportent pas la vision morale qu'ils pensent recevoir à travers ses films, je crois, au contraire, qu'il donne de la place à la réflexion et à l'interrogation sans pour autant plaquer un discours ferme et définitif. Mais après tout ce ne sont là que bavardages et débats sans fin, disons pourquoi nous aimons certains films sans chercher à convaincre absolument...
Une voix off, qui se révélera être celle de l'instituteur des années après les faits, évoque une volonté d'éclairer certains processus de notre époque. L'époque dont il parle est celle qui précède la première guerre mondiale, l'époque d'où il parle est la seconde, soit pendant, soit un peu après. Il s'agit donc de dire quelque chose de ces événements, des hommes qui ont vécu ces deux faits majeurs et sinistres du XXème siècle.
L'action se déroule dans un village protestant allemand. Une communauté autour du baron, qui vit aux rythmes des saisons. Nous avons le baron, le pasteur, le docteur, le régisseur, le paysan et l'instituteur. Sans oublier leurs enfants.
Des faits se produisent : un câble tendu qui fait chuter le docteur, la mort d'une ouvrière à la scierie, un jardin de choux vandalisé, le fils du baron que l'on retrouve ligoté et frappé à coups de verge, et ainsi de suite. Il apparaît assez vite que ce sont les enfants qui sont responsables, ce sont eux qui jugent, condamnent et taisent leurs méfaits. Eux qui devraient incarner l'innocence et la pureté. Eux qui seront aux responsabilités lors de l'avènement du troisième Reich. C'est en tout cas le premier mouvement du film, ce qu'il laisse appréhender.
La réalité est plus complexe, il se trouve que les adultes qui dictent la conduite à tenir sont pires mais cela doit rester caché, j'emploie ce mot à dessein car c'est un mot important chez Haneke. Pires parce qu'ils exercent une autorité dont ils abusent, ils sont malveillants, envieux, bêtes et brutaux. Évidemment il y a des exceptions, j'y reviendrai.
Je trouve qu'au-delà de la localisation géographique et historique et à travers ce microcosme c'est une société entière qui doit se remettre en question, il serait certainement réducteur de condamner une époque et un pays à travers ce récit. Il suffit de lire la presse et l'on reconnaîtra l'envie, l'autoritarisme, l'inceste, le viol, le rejet de la différence. Je crois que le cadre familial avec ses violences internes est une préoccupation du film, pas seulement celle du nazisme qui va naître. Alors l'éducation rigoriste du pasteur fait figure de déviance religieuse mais aussi d'abus de pouvoir, d'obscurantisme, d'aveuglement en un credo particulier, religieux ou pas. Le ruban blanc qu'il impose à ses enfants comme étant celui de la pureté et de l'innocence recherchées est une quête absolue et vaine. Son col en laisse pendre deux sur sa poitrine or sa conduite est odieuse, les liens de Martin, les reproches injustes faits à Klara qui voulait faire taire ses camarades à l'approche de son père... Aussi lorsque son fils lui offre l'oiseau qu'il voulait par-dessus tout (capture ci-dessus) une émotion l'étreint car il reconnaît un geste généreux, enfin l'éducation porte ses fruits mais c'est pour aussitôt transgresser la loi qu'il avait imposé à l'enfant, celle de relâcher l'oiseau une fois guéri. Exemple d'un modèle que l'on veut appliquer mais que l'on transgresse, éducation injuste et source de confusion. Voici un geste, l'offrande, qui est une exception. Les autres ne sont pas exempts de travers. La conduite du docteur est terrifiante et pourtant l'attention qu'il porte à ses malades est sans failles. Il y a aussi chez le baron une priorité, celle de la conduite de ses affaires, voir la manière dont il délaisse une conversation importante avec son épouse. Le paysan fait de même, il ignore son fils qui témoigne pourtant d'un sens de la dignité mais il y a la survie de la famille. Sous la neige blanche et épaisse, des drames se jouent entre les murs.
Les individus sont des animaux sociaux, part primitive et part sociale. Filmés dans une nature magnifiquement photographiée ils n'en restent pas moins des êtres dangereux pour leurs semblables.
Le cinéma de Haneke semble être dédié à la vérité des faits, il y aurait nécessité de la dire car elle rejaillit plus tard, avec toute sa violence. La guerre d'Algérie, cette guerre sans nom, était l'arrière-plan historique de ce film profond qu'est Caché, ici ce sont les deux guerres mondiales. La beauté de cette oeuvre formée par les films de Haneke, c'est qu'il mêle les drames familiaux à l'Histoire car celle-ci est faite par les hommes, ils en sont, par conséquent, responsables. Haneke ne nous dit pas que nous le sommes, il nous demande d'y réfléchir. Ceux qui veulent savoir, comme l'instituteur, n'ont pas "le cerveau détraqué".

Der Stadtstreicher / Le clochard (1966) R. W. Fassbinder



Hommage au Signe du Lion de Rohmer qu'aimait Fassbinder, Le clochard relate l'errance d'un exclu sur la durée d'un court métrage. C'est là son premier, réalisé en 16 mm, d'une durée de 10 minutes. Entrée en cinéma qui pose deux, trois choses de son univers.
D'abord les emprunts, Fassbinder cite abondamment d'autres oeuvres dans la sienne et c'est le sujet même du film de Rohmer qui l'inspire. Ensuite le film noir, le polar... Le clochard, après avoir été filmé d'une manière presque documentaire, va tomber sur un pistolet. C'est l'intrusion de Fassbinder dans un genre qu'il va visiter à de très nombreuses reprises. Choix éditorial judicieux de la part de Carlotta de glisser ce court avec Le soldat américain qui pousse les citations à l'extrême.
La manière ensuite, je parle de cette liberté qu'il prend au niveau de la narration, du jeu cinématographique dans lequel il excelle. Le plan où le personnage trouve le pistolet est dénué de son, manière de souligner une modernité. Puis l'objet va attirer dans la narration d'autres éléments liés au genre, une serveuse (voir la capture) qui surgit derrière lui et qui le signale à deux individus louches qui le surveillaient. L'objet génère le récit, produit les péripéties, prétexte à jouer, à faire du cinéma.
Ensuite l'ailleurs, la fuite rêvée. Ici l'ailleurs s'inscrit dans le discours du personnage qui monologue sur le Japon, pays que l'on retrouvera dans Le soldat américain. Le genre lui-même (le film noir) est une façon de s'éloigner de la réalité du propos original. Fassbinder s'extrait de son quotidien par son art, comme la plupart des artistes, le clochard fait de même, lorsque les deux poursuivants lui arrachent le pistolet, il tombera et mimera une exécution de sa main vide, c'est ce qu'il reste lorsque l'on n'a plus rien, son esprit et la capacité qu'il a de nous transporter loin d'une réalité désagréable.

26 oct. 2009

The Lineup (1958) Don Siegel



Another baby doll

Un autre Don Siegel joué à l'Institut Lumière lors du Grand Lyon Film Festival 2009.
Celui-ci, comme The Verdict, est inédit en France, il était donc nécessaire d'aller y jeter un oeil.
The Lineup est d'abord une série télé qui se déroule à San Francisco, ancêtre des suivantes : Les Rues de San Francisco et autres. C'est Siegel qui réalisa le premier épisode de la série qui occupa le petit écran américain de 1954 à 1959. En 1958 Elli Wallach n'a qu'un film à son actif, sorti deux ans plus tôt : Baby Doll d'Elia Kazan où il perfore l'écran tellement son talent irradie la toile. Siegel lui offre le rôle de Dancer, un psychopathe pro de chez pro mais incapable de maîtriser ses nerfs. Il commencera le tournage de ce film à reculons, il sortait d'un tout autre projet et celui-ci lui semblait trop terne, le rôle complexe et jouissif de Dancer finira par le ramener à la raison.
Dancer est un tueur qui opère avec Julian, son associé et mentor. Ils doivent récupérer trois sachets d'héroïne qui sont arrivés de Hong Kong par trois groupes de voyageurs différents sans que ces derniers ne le sachent. Combien pratique et sans risque pour les truands. Seulement le dernier sachet se trouve dans la poupée d'une petite fille qui s'en est servi pour maquiller l'objet de tous ses soins. Dancer décide alors d'enlever la fille et la mère car le commanditaire pourrait penser qu'ils ont tenté de le tromper. Lors de la rencontre cela ne se passe pas comme prévu...
Siegel tient à montrer le déroulement de l'enquête dans un style documentaire qui lui est habituel. Le réalisme de sa mise en scène est une condition de l'efficacité du récit, elle prépare les séquence plus spectaculaires, plus découpées qui n'en seront que plus intenses. Un montage alterné suit les difficultés des truands pour récupérer les sachets et l'enquête minutieuse des policiers. La sobriété des flics et la tranquillité qui les anime restent le gage d'une conduite tendue vers l'élucidation de l'énigme. C'est une des réussites du film que de ne pas héroïser les inspecteurs, ils font leur travail et appliquent leur méthode. Dans le film le scénario prend soin de faire souligner qu'une sirène retentit à un intervalle bien précis. Après la poursuite finale lorsqu'elle retentit, les deux inspecteurs n'ayant pas encore prononcé un seul mot regardent leurs montres afin de vérifier l'heure comme ils doivent le faire à chaque fois qu'ils l'entendent. C'est la vie avec ses habitudes, c'est un détail qui ancre les personnages dans une réalité concrète et qui fait la force du récit.
La sobriété des policiers est totalement opposée aux portraits des truands. Même si ces derniers sont montrés avec un souci d'exactitude, en tout cas avec la volonté de les faire exister de la même manière, seulement ils sont bien barrés. Julian, le truand le plus âgé, sert de père, de conseiller à Dancer, plus jeune, plus impulsif. Julian a roulé sa bille, il reste calme en toutes circonstances, mais plus le film déroule ses scènes, plus le spectateur s'aperçoit qu'il est cinglé. Il a la particularité de collectionner les dernières paroles des victimes autour de lui. Dancer, lors de ses expéditions meurtrières, ne manque pas de les lui rapporter, avec précision et empressement. La première meurt après avoir dit : "No need to be greedy." Julian avoue que cela irait à merveille comme épitaphe. La deuxième mort est celle d'un majordome qui voulait prévenir son maître, il meurt après l'avoir appelé pour le prévenir. ce qui prouve, selon Julian, sa servilité. Il a souvent le verbe philosophe, à la mère kidnappée en pleurs, il dit tranquillement, je traduis : "... vous pleurez, c'est pourquoi les femmes n'ont pas leur place dans la société, vous êtes faibles..." Un vrai bonheur... Lorsque Dancer lui tirera une balle dans le dos, ce sera avec le même humour : "Say something for the book !!"
Pour les fans de Orson Welles une scène se déroule au Steinhart Aquarium, l'on reconnaît facilement la forme des aquariums, ceux où Welles se laisse filmer avec en arrière-plan une pieuvre dans The Lady of Shangaï. J'en profite pour dire que les extérieurs de San Francisco sont utilisés avec brio, des rues, du musée Sutro, de l'aquarium ci-dessus jusqu'à l'autoroute en construction de la poursuite finale. Un film que j'aimerais revoir assez vite...

L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot (2009) Serge Bromberg, Ruxandra Medrea



Avant-première au Grand Lyon Film Festival Lumière 2009, Serge Bromberg présente L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot. Je ne sais plus où j'avais vu ces quelques images de Romy Schneider faisant des volutes de fumée avec sa cigarette, le tout sous des lumières qui la rendaient fascinante. J'avais gardé ces images en mémoire comme étant celles d'un film perdu, celui de Clouzot. Ne me renseignant que très peu sur les sorties à venir, ne lisant plus la presse spécialisée (si ce n'est que ponctuellement et toujours après coup), je ne savais pas que Bromberg, l'homme homard, avait effectué un travail autour du Clouzot. Mérite de l'ilote à qui reste le plaisir de la découverte. Alors voici Bromberg au Comoedia de Lyon venu présenter son bébé.
Bromberg est un maniaque des caves, des placards et autres réduits qui regorgent de pellicules. Cela fait un moment qu'il édite ses Retour de flamme aux pépites nombreuses et sauvées de l'oubli. Il tombe au cours de ses recherches sur 185 boîtes de rushes sans son, 132 heures de pellicule !! Seulement pour les exploiter et les faire découvrir au spectateur il faut l'autorisation de Mme Clouzot, Inès de son prénom. Bromberg raconte la petite histoire avec tout le talent que lui connaissent les habitués des présentations RKO et autres séances câblées.
Bromberg se rend chez madame et commence son numéro, passion, nécessité, nous l'imaginons très bien déborder d'enthousiasme (qui coule naturellement dans ses veines) et assaillir la veuve d'arguments percutants. Mais cette dernière finit par dire : "Vous êtes finalement comme tous les autres, tous le veulent, je ne vous donne pas le film mais comme vous êtes spécial je vais vous raccompagner jusqu'à l'ascenseur." La chute est brutale, Bromberg voit le film lui échapper. Devant l'ascenseur il continue de batailler, passionné et passionnant il finit par avoir un sursis. Mme Clouzot "Je ne vous donne pas le film mais comme vous êtes spécial, je vous raccompagne jusqu'au rez de chaussée." Quelle femme !!! Toute de joie intérieure. La chance de Bromberg est que l'ascenseur soit tombé en panne et que cet incident lui ait permis de remporter l'autorisation. Sa passion lui ayant permis d'y faire venir Mme Clouzot.
En 1964 Clouzot n'a rien a prouver, il est un maître respecté et craint, de par ses colères et la manière dont il travaille avec les acteurs. Ce projet est particulier, il vient de voir Huit et demi de Fellini et veut faire autre chose, il veut innover à la manière du film italien qui l'a fasciné. L'histoire est celle d'un homme qui devient progressivement fou à cause de la jalousie qui le ronge. Chabrol avait tourné ce film il y a quelques années...
Pour cela il dispose de grands acteurs, d'abord Reggiani et surtout Romy Schneider, déjà star et fabuleusement belle. C'est Columbia qui produit le film, Clouzot veut faire des essais au préalable, à la vue de ces derniers les producteurs lui accordent un budget illimité. En effet, Dr. Strangelove vient de cartonner et Kubrick avait également un budget illimité, les producteurs pensent avoir affaire à un grand artiste et à un grand film en devenir, ils ont raison.
Les essais ont lieu de mars à juin 1964. C'est long, quels sont ces essais nécessaires ? Clouzot fait des tests costumes, joue avec les lumières, avec le son... Il expérimente et il expérimente bien. Les images qui nous sont données à voir sont hypnotiques et fascinantes. Chaque soir les rushes sont visionnés et provoquent les mêmes réactions, parfois l'on rit, tout n'est pas bon, c'est le propre des essais. Le cinéaste dispose alors d'un formidable réservoir d'images, il ne sait pas encore comment les utiliser mais elles sont là.
Le film sera tourné en noir et blanc et en couleur. Les couleurs doivent correspondre aux visions pathologiques, donc subjectives, de Marcel, interprété par Serge Reggiani.
Les essais offrent des images superbes, Romy fumant une cigarette nimbée de lumières mouvantes, de couleurs différentes, ou sans cigarette, les jeux de lumières donnent à son visage un aspect changeant et impalpable. De plus l'actrice sourit doucement puis ne sourit plus, prend un air grave, tout ceci symbolise les différents aspects de sa personnalité, personnalité que n'arrive plus appréhender Marcel, rongé par la jalousie. c'est une femme mystérieuse, fuyante qui est là, devant nous, superbe et troublante. Le son n'est pas en reste, Bromberg nous donne à entendre des essais à partir de la voix de Clouzot, superpositions, interruptions... Au final c'est un véritable travail sur la déformation visuelle et sonore qui est mis en place.
Clouzot teste également des plans avec des jeux d'eau, l'on voit par exemple Romy Schneider filmée alors qu'une paroi de verre est placée entre elle et la caméra, paroi sur laquelle coule de l'eau. Romy avance doucement et plaque le bout de sa langue sur la paroi, offrant ainsi un spectacle érotique des plus enivrants. Le film aurait certainement fait parler de lui de par son audace formelle.
Juin 1964, fin des essais.
6 juillet 1964, début du tournage dans le Cantal. Un train qui réactivera à chaque passage les crises de Marcel, un lac qui verra Romy faire joujou avec sa copine Dany Carrel et le viril Jean-Claude Bercq et un hôtel, où vit l'équipe. Et quelle équipe !! Trois équipes entières de tournage, non des moindres autour de trois opérateurs de renom : Andréas Winding, Armand Thirard et Claude Renoir, les plus chers de l'époque. Pourquoi autant de moyens ? Le lac devait être vidé par EDF vingt jours après le début du tournage et Clouzot pensait passer d'une équipe à l'autre, préparant le plan avec une puis quittant la première qui devait alors tourner pendant que Clouzot préparer les autres plans avec la deuxième et ainsi de suite. Excepté que Clouzot voulait tout contrôler et ne quittait pas la première pendant que les deux autres attendaient ! Le réalisateur semblait désemparé. Il vivait tout entier avec son film qui, peu à peu, le possédait, Maupassant en aurait fait une nouvelle formidable. Il voulait que tout le monde travaille toute la journée, y compris le dimanche. Insomniaque il errait dans le hall de l'hôtel et alpaguait le premier venu pour des repérages supplémentaires et autres activités. Les plus malins sortaient en douce par l'arrière du bâtiment. Mais la tension subie par les techniciens n'était rien comparée à celle des acteurs. Clouzot faisait courir Reggiani des journées entières pour les besoins d'un plan, quand il craquait il disait : "C'est bien, moteur !". Il faisait refaire des scènes à Romy et qui ne figurait pas dans le script, comme celle où elle figure nue, attachée sur des rails alors qu'un train arrive vers elle. Après les essais où elle devait souvent répéter les mêmes gestes plusieurs jours durant et ce tournage éprouvant les nerfs lâchaient. Clouzot hurlait, Reggiani partait, Clouzot hurlait, Romy hurlait aussi. Ambiance.
Le 19 juillet Reggiani quitte le plateau. Fièvre ou épuisement nerveux, il ne reviendra plus. Jean-Louis Trintignant arrive alors pour le remplacer mais il repartira au bout de trois jours. Clouzot continue de tourner dans une solitude inquiétante. Il filme une scène érotique où Carrel et Romy s'embrassent sur un canot, c'est l'infarctus, l'arrêt du tournage et la fin du film.
Les plans du lac rouge sang, les plans inquiétants de Romy au visage changeant, les plans où surgit la silhouette de Marcel derrière un chariot, où Marcel se cache derrière un homme corpulent pour mieux suivre celle qui le rend fou, tout dans ce film est extraordinaire. Clouzot semble avoir été dépassé. Restent les rushes.
Bromberg a fait un travail admirable, au montage avec Janice Jones et Jean Gargonne, au son avec Bruno Alexiu. Le climat oppressant et fascinant du film de Clouzot est restitué avec un respect flagrant. Gamblin et Béjo jouent quelques fragments du texte avec l'intensité nécessaire pour nous faire sentir la tension du scénario original.
A la fin de la projection c'est un Serge Bromberg aux yeux rougis par l'émotion qui est venu converser encore un peu avec les spectateurs. Merci pour cette restitution.

Riot in Cell Block 11 (1954) Don Siegel



Un autre Don Siegel offert par le festival Lumière 2009, et un Don Siegel ne se refuse pas.
Un film de prison exemplaire, pour plusieurs raisons qu'il faut énumérer.
En premier lieu Siegel tourne dans une vraie prison, Folsom. C'est l'occasion pour lui de montrer ce qu'est réellement une prison, un lieu de tension rare. En introduction un texte démontre que le partenariat entre le studio et l'institution est une preuve de l'aspect démocratique du pays. Des rires ne peuvent que naître... C'est surtout, d'après imdb, la réputation du père de Sam Peckinpah, juge nord-californien respecté, qui a permis à l'équipe de tourner à Folsom. Peckinpah débutait en tant qu'assistant à la production.
Ensuite et surtout le propos, le film débute avec des images d'archives où l'on voit des émeutes suivies de diverses revendications qui émanent des détenus, chiffres à l'appui. La conclusion affirme que si rien n'est fait pour améliorer la condition des détenus il y aura d'autres émeutes. Le film en sera une illustration.
Propos qui n'est en rien manichéen. Le manque d'effectifs est souligné, ce qui gêne la surveillance et l'encadrement des prisonniers mais les gardiens également. Viennent ensuite la surpopulation, la vétusté des lieux. Folsom représente un non-lieu, un endroit qui n'est visible que lorsqu'il y a un dysfonctionnement, d'où la nécessité d'émettre un signal pour devenir visible. Un endroit oublié, qui ne compte guère, un gardien au début de l'émeute dit à un autre :
- C'est reparti...
- Tout ça pour 50 $ la semaine.
Misère et servitude du travailleur d'en bas. Et la prison est encore en-dessous.
La folie de certains détenus est soulignée, une croix à la craie esquissée sur la porte signifie "wild animal", certaines portes en ont trois à offrir...
Le politique est présent, c'est le personnage qui est du côté de la répression. Le responsable de la prison insiste sur l'aspect éducatif et préventif. Un débat qui perdure encore...
Film efficace, nerveux, servi par une distribution formidable, une brochette de gueules estampillées "série B" illumine l'écran, avec le plus taré d'entre tous, Léo Gordon qui interprète Crazy Mike Carnie, ce dernier avait déjà fait quelques semaines à Folsom, les gardiens s'en souvenant comme un trouble-fête, il eut droit à un traitement de faveur, fouille à part à l'entrée et à la sortie.
Un film de prison honnête par un maître du genre.

25 oct. 2009

The Sniper (1952) Edward Dmytryk



Un autre film noir présenté par Eddie Muller dans le cadre du Grand Lyon Film Festival Lumière 2009, une autre découverte.
Tout d'abord une petite mise au point sur Edward Dmytryk et que j'emprunte à l'indispensable 50 ans de cinéma américain de Tavernier et Coursodon : "... il fut le seul qui, après avoir purgé sa peine de prison, abjura publiquement le communisme et accepta de donner des noms." et plus loin "... Mais sa dénonciation fut plus symbolique que réelle puisque les noms en question étaient bien connus des enquêteurs et avaient déjà été donnés dix fois..." Les auteurs évoquent la blacklist bien entendu. La chasse au communisme effectuée dans les studios américains débute avec l'arrivée au pouvoir des républicains conservateurs en 1946 et ne prendra fin qu'en 1954, longue période dans laquelle s'inscrit ce film. Savoir que Adolphe Menjou, le plus virulent anti-communiste de Hollywood, a un rôle important peut étonner. C'est un acteur qui incarne la classe et la distinction, les costumes minables qu'il porte tout au long de ce récit semblent témoigner d'un douce revanche de Dmytryk envers le vieil acteur. Mal coupés et fripés ces costumes sont très éloignés du port noble et altier dont Menjou jouait tout au long de sa carrière. Ceci pour la petite histoire transmis par Eddie Muller.
C'est le premier film tourné sur un sérial killer, à l'époque il y en avait un qui sévissait dans la région de Los Angeles, des critiques furent émises condamnant le film pour avoir exploiter ce fait divers. Il s'agit pourtant de traiter le sujet avec le plus grand sérieux, le couple Anhalt, responsable du très beau Panic in the Streets, qui a écrit le scénario avait effectué des recherches précises sur la motivation des psychopathes et la vision du film montre bien que ce n'est pas l'aspect spectaculaire du film qui est mis en évidence mais bien l'aspect pathologique du détraqué. Il est placé en position de victime et le spectateur finit par exiger une obligation de soins plus qu'une nécessité de le condamner à la peine de mort. Il y a insistance sur le fait que le tueur demande des soins qu'on lui refuse, que la police ne dispose pas d'un budget conséquent qui puisse accélérer l'enquête et donc épargner d'éventuelles victimes supplémentaires. Le plan final, lors de l'arrestation du tueur est l'exemple le plus flagrant de cette démonstration.
Burnett Guffey est le chef opérateur et tourne dans les rues de San Francisco à la manière d'un documentariste, les rues en pente que parcourt l'assassin en proie à ses pulsions illustrent à merveille la tension qui le hante. Mary Windsor, cette actrice reconnaissable entre toutes grâce à cette description faite par Philippe Garnier dans son excellent Caractères paru chez Grasset : " 1,78 m sans talons, large d'épaules, grands yeux exophtalmiques, nez prononcé et mauvaise bouche..." et il ajoute un peu plus loin : "Et il est sûr qu'aucune femme au cinéma ne s'est autant de fois fait trouer la peau. Une anthologie de ses morts par balle remplirait un DVD entier." Lire la suite est une recommandation appuyée. Pas étonnant donc que Windsor se retrouve dans cette production...
Un petit bémol, la musique, encore une fois envahissante...

24 oct. 2009

The Web (1947) Michael Gordon



Je continue mon compte rendu du Grand Lyon Film Festival Lumière 2009 avec The Web ou encore Traquenard en français. Eddie Muller qui a sélectionné les films de la série Art of Noir connaît bien le milieu de la boxe, il qualifie ce Gordon de "light weight film noir". William Bowers est au scénario, c'est un journaliste que les réalisateurs aiment bien notamment pour ses dialogues, sachant qu'un bon dialogue peut sauver un film. Pierre Rissient, présent dans la salle, ajoute que le talent de Harry Kurnitz, auteur du récit d'où est tiré le scénario, n'est pas étranger à cette qualité non plus. Quant à Gordon il est une autre victime de la liste noire. C'est un ancien acteur qui connaissait Kazan, acteur de théâtre il est venu à Hollywood puis devient un bon metteur en scène. Une fois blacklisté il quittera le pays comme beaucoup d'autres et reviendra ensuite pour y tourner des comédies comme Pillow Talk avec Rock Hudson et Doris Day.
L'intrigue est simple, un riche industriel joué par le flamboyant Vincent Price va se servir d'un petit avocat, qui n'est autre que Edmond O'Brien, pour le manipuler et parvenir à ses fins, le tout sous le regard glamour de la belle Ella Raines.
O'Brien assène ses répliques avec humour et vivacité, là encore rythme et efficacité se conjuguent pour notre plus grand plaisir. Raines est bien servie également et son rôle de secrétaire à qui on ne la fait pas lui va comme un gant. Elle joue très bien les jolies secrétaires, professionnelles jusqu'au bout des ongles qui tentent de sauver un homme pris dans une situation délicate, figure classique du film noir. Elle est ici un avatar de Veronica Lake mais en brune, elle tournera de nombreux films noir dont deux avec Siodmak et finira par se marier avec un militaire ce qui l'éloignera définitivement des plateaux de cinéma. Elle est, paraît-il, excellente dans Impact d'Arthur Lubin, ayant une édition dvd de ce film je pourrais de nouveau aborder le parcours de cette actrice qui est à tomber.
Et puis Vincent Price, sa prestance, sa noblesse, son élégance alliées au vice fascinent dangereusement. On ne se lasse pas d'admirer la classe de son jeu.
En bonus William Bendix joue le flic qui connaît bien O'Brien et qui le surpasse en répliques concises et cinglantes. Au final un film réjouissant.

22 oct. 2009

Fly-By-Night (1942) Robert Siodmak



L'avantage de pouvoir se rendre à un festival de cinéma qui présente des classiques et des raretés est justement de voir des films que nous ne pourrons, peut-être, jamais revoir. Ce titre fait partie des raretés. Présenté dans le cadre du Grand Lyon Film Festival 2009 et présenté par Eddie Muller avec Philippe Garnier à la traduction.
Muller annonce que ce n'est pas un pur film noir. C'est le premier film que Siodmak dirige pendant la guerre. Paramount ne considère pas son expérience comme suffisante pour lui donner un gros budget. Il devait prouver qu'il pouvait, après ses périodes allemande et française et sa fuite devant les nazis, tourner un film à la manière hollywoodienne. Ce film constitue, en quelques sorte, sa carte de visite. Film fauché, peu de moyens, Richard Carlson et Nancy Kelly sont des acteurs de seconde zone, les stars ne sont pas disponibles, elles travaillent toutes pour l'effort de guerre et ne peuvent perdre leur temps avec un cinéaste allemand qui vient de débarquer, Siodmak sera mieux servi par la suite.
C'est un de ces films d'espionnage dans la veine des 39 marches d'Alfred Hitchcock mais n beaucoup plus léger et surtout beaucoup plus cheap. Jay Dratler est au scénario, il travaillera par la suite sur les superbes Laura et Call Northside 777.
Un agent du FBI s'échappe d'un asile où il était retenu de force par des espions nazis. Le Dr. Buron le recueille et hérite de son secret. Mais l'agent meurt, tout accuse le médecine qui devient une double proie, celle des espions et de la police. Dans sa fuite il prend en otage Pat Lindsey, une jeune dessinatrice de mode.
Petite merveille d'une heure et quart, les dialogues sont écrits pour arracher un rire toutes les trois minutes et cela fonctionne. Subtil et rythmé le film a l'allure d'une comédie fauchée mais portée par le désir professionnel de ses concepteurs. Nancy Kelly qui interprète Pat Lindsey est ravissante, aidée en cela par une magnifique paire de jambes qu'elle dévoile à de nombreuses reprises, ce qui ne gâche en rien notre plaisir. Sortant sous la menace de Burton elle croise le gardien du parking, elle lui fait de l'oeil pour lui signifier sa situation mais il rougit comme un primaire qui subit le regard trop appuyé de la plus belle de la classe. Elle tente de nouveau l'opération avec un policier qui lui répond avec un sourire crispé "never on duty..." Le couple illégitime va trouver refuge dans un famille d'hurluberlus dont les deux fistons sont de vrais policiers, idiots mais avec l'insigne. Le père est un pasteur et la demeure tient lieu de temple où les fugitifs devront se marier et subir les assauts mercantiles de toute la famille. De grands moments. L'effort de guerre est un peu raillé dans ces séquences et l'on a l'impression que Siodmak s'amuse à moquer l'effort patriotique intensif de certains américains.
Quelques passages sont dignes des meilleurs efforts d'Ed Wood, je pense notamment à la découverte du G-32 et de ses effets mais le ton est tellement léger et enjoué que cette économie de moyens ajoute au plaisir que procure le film. Une petite perle qui gagnerait à être distribuée ou éditée sur support numérique.

21 oct. 2009

The Intruder (1962) Roger Corman



Connu pour produire ou faire des films plus vite que son ombre, Roger Corman signe un film ambitieux par le propos, non par les moyens. Il s'agit de dénoncer le racisme latent et la faculté qu'a une foule d'agglomérer les abrutis les plus primaires. L'action se situe dans une ville tranquille du sud des Etats-Unis où le racisme envers les noirs est vécu comme une tradition qu'il faut respecter. Nous sommes juste après le vote des lois sur l'intégration qui exigent que les écoles ne soient plus interdites à cette communauté. Un homme arrive dans la ville et va soulever tous ces braves gens qui ne demandaient qu'à être un peu plus raciste encore. Respectueux de la loi ils pensaient que le terrain de la haine n'était plus praticable. Il en faudra peu pour que ce séducteur en puissance fédère la foule. William Shatner interprète cet émissaire maléfique avec un réel talent, convaincant lorsqu'il transcende les âmes faibles mais aussi lorsqu'il laisse paraître la lâcheté et les failles de son personnage. La mise en scène est inventive et l'on ne s'aperçoit guère que le film est réalisé avec peu de moyens. La fin me déçoit un peu, je trouve ce happy end moins fort que le Night of the Living Dead de Romero par exemple qui, finalement, aborde le même sujet de façon moins frontale mais plus efficace et ce une poignée d'années plus tard. Néanmoins la démonstration est efficace et les figurants et acteurs secondaires qui sont choisis pour incarner la foule ont les visages expressifs qui suffisent à donner à cette dernière l'aspect grimaçant de la bassesse. Certains passages du discours raciste du meneur font sourire lorsqu'il prédit notamment une prise de pouvoir des noirs au niveau politique ; savoir que Obama est élu reste un réconfort que l'on apprécie en regardant les moments les plus pénibles du film.

18 oct. 2009

The Verdict (1946) Don Siegel



Découvert au Grand Lyon Film Festival / Lumière 2009, voici le premier film de Don Siegel qui n'avait jusqu'alors tourné que deux courts métrages dont un a été diffusé il y a peu par Patrick Brion et que je n'ai pas encore vu : Hitler Lives qui date de 1945.
L'action se passe à Londres, en 1810. Une huile de la justice apprend qu'un innocent vient d'être pendu sous son autorité, perte du poste illico presto... Pour se venger il faudra montrer que le nouvel élu est faillible. Un meurtre vient d'être commis, ce qui tombe bien pour la démonstration et pour le scénario.
Seulement ce scénario est pénible et ennuyeux. Le plaisir ne réside pas dans ce whodunit mais bien par les acteurs qui le maintiennent en vie : Greenstreet et Lorre (déjà présents dans Casablanca) avaient fait le bonheur de la Warner dans Le faucon Maltais, suivent alors plusieurs films qui les rassemblent... Greenstreet est fidèle à lui-même tout en économie, Lorre parfait comme d'habitude, son timbre de voix me fera toujours frémir de plaisir. Notons également la présence d'Arthur Shields qui ressemble beaucoup à son frère Barry Fitzgerald et avec qui il ne faut pas le confondre. Et puis George Coulouris que les admirateurs de Citizen Kane connaissent bien. Quant à Rosalind Ivan elle crie bien et beaucoup ce qui nous arrache quelques rires bien utiles. Un film à voir pour ceux qui cherchent à appréhender l'intégrale d'un réalisateur.
Pour finir il reste intéressant de noter que l'injustice est traitée dès le premier film de Siegel, lui qui restera très proche de cet univers avec ses films suivants...

10 oct. 2009

Winchester 73 (1950) Anthony Mann



Du concentré de western, si le western se vendait en tube... Tout y est : le piano au fond du saloon, la diligence, le whisky, les cactus, le café chaud autour du feu, la pute au grand coeur by Shelley Winters herself, la cavalerie, le chef indien incarné par Rock Hudson, le trappeur au bonnet de castor, la banque Wells Fargo avec son cambriolage, le bouge au milieu du désert où l'on peut se restaurer à moindre frais si John McIntire ne vous a pas mis sur la paille avec ses cartes, le lâche qui se rattrape avant de mourir, Tony Curtis en jeune soldat pour une apparition éclair, un shérif célèbre en la personne de Wyatt Earp, les évocations de la Guerre Civile américaine avec Gettysburgh, une défaite célèbre ou une victoire célèbre selon le point de vue avec Little Big Horn, le concours de tir du 4 juillet avec final à la pièce trouée, la rivalité entre frères et ce jusqu'au duel final qui voit les balles ricocher sur la roche en laissant des traces blanches qui prouvent qu'on a eu chaud, le méchant vraiment méchant interprété avec brio par Dan Duryea, l'objet de toutes les convoitises ou la Winchester 73.
Et le héros : James Stewart.
Un scénario aux multiples péripéties, de bons acteurs, Mann a la réalisation qui ose des plans magnifiques. Même ceux qui n'aiment pas les westerns, je sais qu'il y en a, ils me l'ont dit, se doivent de voir ce film, un divertissement de chaque instant. Allez hop, en selle...

5 oct. 2009

Into the Wild (2007) Sean Penn



Premier ratage de Sean Penn. Le livre de Krakauer autour du jeune Chris McCandless, parti vivre l'aventure "into the wild" montrait tout l'idéalisme du jeune homme sans occulter sa naïveté et son manque de préparation. Ce qui, d'ailleurs, le rendait plus humain et du coup plus émouvant. Penn fait de son héros une espèce de prophète bavard qui change et illumine la vie de tous ceux qu'il rencontre, il verse dans le gnangnan sacré et la nature trop bien photographiée. Pour finir d'achever le potentiel de l'histoire originale il asperge les scènes d'effets clipesques. Pourquoi donc utiliser les splits screens, les déformations et autres trucages lorsque l'on veut parler de la nature ? La nature mec, tu la vois ? La vraie ? La sauvage ? Le style du film est un contresens, McCandless est jeune alors il faut faire du jeunisme ? J'avoue ne pas comprendre l'aspect spectaculaire de la mise en scène et je ne parle pas du script passé dans la machine à laver qui finit par devenir une bouillie au montage. Le film aurait mérité une sécheresse, une beauté dangereuse, plus de mystère et moins de tralala christique. Nous comprenons que la colère du personnage puisse attirer Penn qui a démontré dans ses autres films, je pense en particulier à The Indian Runner, qu'il pouvait filmer les natures indomptables, en revanche la forme adoptée ici est très éloignée de ce qu'il a l'habitude de faire.
Même les morceaux d'Eddie Veder, que j'apprécie plus que lors de sa sortie en salles, deviennent bruyants. Où est passée la philosophie de Thoreau, de London, de Byron ? Il ne suffit pas d'exhiber les lectures de McCandless pour respecter la morale qu'elles contiennent, encore faut-il en épouser les formes. Un clin d'oeil est fait à L'Empereur du Nord d'Aldrich, il aurait certainement fallu en garder la rigueur et la violence. Au final un emballage trop fun pour une histoire qui méritait mieux. Relisons le reportage de Jon Krakauer et signalons pour finir la belle performance d'Emile Hirsch.

3 oct. 2009

The Hurt Locker / Démineurs (2008) Kathryn Bigelow



Bigelow reste la réalisatrice du puissant Strange Days, beau à voir car visuellement époustouflant et beau à entendre pour les deux morceaux de PJ Harvey chantés par une Juliette Lewis sexy en diable. Échec commercial du film, la vie est ainsi faite que la gloire ne va pas toujours à ceux qui la méritent. Qu'importe puisqu'elle tourne encore et nous offre un film de guerre intéressant. L'on y suit le quotidien d'une unité américaine basée en Irak dont la mission consiste à désamorcer les bombes amoureusement posées dans la rue ou sur un quidam volontaire ou pas. Tourné en Jordanie on se croirait embarqué avec l'unité, caméra épaule en prime. Bombe prête à exploser à tout moment amène suspense haletant, vieux proverbe terroriste international. Et donc efficacité narrative.
Un intérêt supplémentaire consiste à terroriser les poncifs hollywoodiens. Les héros ne sont pas les bienvenus. Guy Pearce, sergent qui mène l'équipe et qui récolte l'estime de cette dernière grâce à son charisme et à ses compétences, incarne une figure classique, celle du meneur d'hommes qui fait son boulot, un capitaine Miller, Saving Private Ryan, en somme avec la belle gueule de Pearce, souvenez-vous de Memento. Le destin de son personnage est expéditif. A peine le temps de l'aimer qu'il n'est plus là. Fiennes, sublime apparition, est une redite pour ceux qui n'auraient pas compris. Pas de héros vous dit-on... L'officier supérieur qui part faire un tour avec ses hommes, histoire de leur montrer que sorti de Yale on peut se salir les bottes est décidément trop con. Il n'a pas compris le film ou quoi ? Dispersion façon puzzle.
Ici on ne fait son boulot que par dépit ou hypersensibilité à l'adrénaline, c'est là le shoot permanent de William James, Renner incarne avec brio cette tête brûlée qui avance sans peur vers la mort, heureux de la frôler chaque jour. Nous pourrions nous dire qu'il est justement ce héros hollywoodien que cherchait tant à dynamiter Bigelow. Ce serait oublier que les poses avec enfant sur les bras, quête du coupable à la sauce vengeance de la mort du petit Beckham ne sont que le résultat d'une méprise, un coup d'épée dans l'eau. Il reviendra après avoir erré dans les rayons d'un supermarché, après avoir fait un peu le mari et le père de famille, comme un vulgaire anonyme sur son terrain de jeu favori. La guerre vue par une femme donne un film cruel où la beauté et la gloire se prennent une sévère raclée. Un film qui rejoint les têtes de liste du genre.