8 nov. 2009

Le Silence (2004) Orso Miret



J'ai totalement évacué les deux premiers longs métrages d'Orso Miret. Par paresse ? Par manque d'informations ou pour je ne sais quelle autre raison. Pourtant j'avais été impressionné par ses deux courts précédents. Alors en voyant le dvd au fond du Disc King où j'ai l'habitude de passer je savais qu'une lacune allait être comblée, j'ai donné les presque 4 euros qui me permettaient d'avoir ce film et je suis rentré chez moi.
Une fois visionné j'ai eu un peu honte, d'abord parce qu'il faut soutenir les réalisateurs en allant voir leurs films en salles et pas ailleurs, ensuite parce que les paysages corses méritent mieux que mon téléviseur cathodique de 36 cm de diagonale.
Le film raconte la difficulté d'être de nulle part. Olivier (Mathieu Demy) revient en Corse pour les vacances, sa mère y est née, ce qui lui permet d'avoir des attaches locales, notamment avec Vincent (très bon Thierry de Peretti) qui mène une bande de copains réunie autour d'une passion commune : la chasse.
Olivier n'est pas très à l'aise, il parcourt les sentiers de montagne avec difficulté mais a envie d'en être, de faire partie du groupe. Un meurtre auquel il assiste va augmenter ce trouble, dilemme communautaire. Doit-il se taire et approfondir son ancrage dans le village ou bien tout dire et se séparer de ce lien géographique et humain.
L'intrigue est intéressante et Miret sait créer la tension nécessaire au récit, je pense aux parties de chasse en particulier qui se répètent et viennent nouer les enjeux de vie et de mort. La nature est magnifiquement filmée. Avant le meurtre elle impose sa beauté et sa force devant lesquelles Olivier ne peut que s'incliner. Elle est l'élément indomptable qui peut permettre à Olivier de passer la frontière. La nature est incontournable et semble fasciner, à juste titre, Olivier et sa compagne Marianne (Natacha Régnier, porcelaine fragile et gracieuse), même en voiture olivier prend du plaisir à épouser les courbes des petites routes qui s'inscrivent dans le paysage ; Marianne sort en pleine nuit nager dans la rivière, naïade immaculée qui accomplit son rite païen nocturne. Mais après le meurtre elle ne semble que donner son aspect le plus violent, ce sera l'impossibilité pour Olivier de suivre le groupe, torturé par sa conscience et son envie de parler, ce sera l'orage... c'est la confrontation avec la bête, ce qui est primaire et qui a été pleinement exprimé par le meurtre (précédé d'une scène de séduction très subtile, fragile et belle où Demy a su incarner une timidité et un aplomb qui lui appartiennent) qui viendra libérer Olivier.
La mention d'un tableau figurant Saint Michel terrassant le dragon fait de Olivier celui qui expulsera le criminel du Paradis, qui peut être la Corse elle-même. Le dragon peut également être la volonté à tout prix d'être dans le groupe et de se taire, sa part animale, son devenir meute. part qui sera anéantie par la vérité et la justice.
Le film contient des thèmes intéressants, celui de l'enfant à venir, Marianne est enceinte de quelques mois, et de l'éducation qui lui sera donnée. Olivier doit composer avec son dilemme alors même qu'il est en train de changer, il devient un père avec tout l'engagement que cela suscite.
La dualité, lorsque Olivier parvient à vaincre son sanglier, un ami lui dit "C'est ton premier, non ? Alors ça y est, maintenant tu es un assassin..."
Les images mentales et les rêves d'Olivier ne me paraissent pas ce qui est plus réussi dans le film. Mais cela est mineur comparé à la qualité du reste.

3 nov. 2009

Cinemania (2002) Angela Christlieb, Stephen Kijak


J'aime aller au cinéma mais je n'y vais pas aussi souvent que je le voudrais. Je dispose de plusieurs cartes, fréquente diverses salles... Voici la manière dont je procède. Je vois la plupart du temps plusieurs films le même jour. Cette pratique remonte à bien longtemps, à l'époque où j'étais interne au lycée. Je n'avais aucune possibilité de voir des films la semaine alors je profitais de mon dimanche soir pour apaiser mes envies, une fois toute la famille couchée je regardais le film du cinéma de minuit puis j'enchaînais avec plusieurs films jusqu'au moment où il me fallait prendre le bus. Voir deux, trois voir plus de films à la suite n'a jamais été un problème. Avec le travail cela n'est plus possible mais je continue de faire une série de temps en temps, à la maison ou en salles.
Comment ça marche ? Avoir un sac assez important pour pouvoir y mettre une bouteille d'eau, des sandwichs, un mp3, un livre ou des journaux pour patienter entre les séances, des stylos, un carnet pour prendre des notes, un pull pour éviter les méfaits de la clim'... Acheter ses places le plus tôt possible pour éviter les files et pouvoir se placer exactement là où je veux : vers le troisième rang, légèrement décentré à gauche. L'idéal étant que personne ne soit derrière moi, je déteste les conversations pendant le film, les pieds qui appuient sur mon siège, les érudits de service qui ne peuvent s'empêcher de dire le nom des acteurs qui apparaissent ici et là, en somme moins il y a de monde dans la salle et plus je suis tranquille. Ce qui est stupide puisqu'une salle déserte c'est moins d'entrées... mais c'est comme ça, aussi je préfère y aller l'après-midi. J'y suis seul à 95%, je n'ai jamais compris l'intérêt, le besoin qu'ont certains d'y aller en groupe. Le cinéma n'est pas, en ce qui me concerne, un divertissement pour s'aérer l'esprit, c'est l'endroit où je suis le mieux. Entrer dans une salle reste un plaisir, apercevoir le grand écran, savoir que l'on va projeter un film dans un moment, dans des conditions idéales...
Je connais quelques habitués, de vue s'entend, mais je n'ai aucun désir de les rencontrer ou d'entamer une conversation. J'aime être seul.
J'ai depuis longtemps le goût des listes. La listes des films que je possède (à peu près 2000 titres à l'heure actuelle), des films que j'ai vus et que j'aimerais acquérir, des films que j'ai vus et que je ne veux pas revoir, des films que je veux voir... J'ai une banque de données où je classe les articles divers que je possède sur tel acteur, tel réalisateur (coupures de presse extraites de quotidiens, de revues auxquels j'étais ou je suis abonné), je peux ainsi obtenir un renseignement assez rapidement. Aujourd'hui internet rend le dispositif un peu obsolète mais je n'ai jamais pu me défaire de cette habitude.
Bref, j'aime le cinéma, j'aime aussi la littérature mais le cinéma exerce sur moi une fascination spéciale, depuis le jour où je suis redescendu de ma chambre pour m'allonger sur les chaises de la salle à manger afin de voir, une fois la nappe de la table soulevée, la diffusion de King Kong de Schoedsack et Cooper. Ensuite c'est Le Bal des vampires qui devint un univers très proche, j'ai vu le film tant de fois qu'il est devenu un lieu de villégiature... Je me suis intéressé à Polanski, j'ai vu Repulsion, Cul de sac, acheté un livre où il parlait de Welles, de Reed, j'étais pris...
Mais en tombant sur ce docu, diffusé sur Arte en 2005 je crois, j'ai trouvé mes maîtres.


Angela Christlieb et Stephen Kijak ont rencontré les plus cinéphiles de la ville la plus cinéphile, avec Paris, c'est-à-dire New York.
Des vies entièrement organisées autour et pour le cinéma.
Il y a Jack Angstreich, Eric Chadbourne (le frère d'Eugène ?), Bill Heidbreder, Harvey Schwartz et Roberta Hill. Des cinglés de la pellicule.
Bill a un boulot qui n'est pas prenant parce qu'il veut avoir le temps d'aller au cinéma. Il boit son café dans un mug Moma, se lave avant d'aller au ciné pour être dans les meilleurs dispositions possibles, revêt des vêtements propres, a des médicaments pour la toux, pour le mal de dos... Il est passionné du cinéma européen d'après-guerre, de préférence pour les films français de la Nouvelle Vague.
Harvey connaît la durée de chaque film qu'il va voir en salles et prend le soin de chronométrer les projections afin de se plaindre s'il manque un morceau. Il possède une collection de musiques de films en vinyle assez impressionnante même s'il ne dispose pas de chaîne pour les écouter. Son sport préféré est de resquiller pour aller voir des films gratuitement.
Eric est fan de Betty Hutton. Il vit dans un petit appartement où s'entassent des piles de vhs et autres programmes éparpillés façon puzzle. Il a une mémoire impressionnante...
Roberta est la Reine des cinéphiles new-yorkais. Elle garde tous ses tickets de cinéma mais aussi des programmes de festivals en plusieurs exemplaires, des verres publicitaires et beaucoup d'autres objets qui font ressembler son appartement à une sorte d'emmaüs thématique. Elle est connue pour son caractère colérique qui l'a exclue du Moma. Elle tente parfois d'y revenir déguisée...
Ces cinévores ont des pensions d'invalidité qui leur permettent d'aller au cinéma chaque jour, en faisant attention, même si l'argent ne doit pas être une priorité, c'est la rareté et la qualité du film qui prime.
Reste Jack, mon préféré. Jack a de la chance, il a reçu un héritage qui lui permet de vivre sa passion avec tranquillité. De ce fait il a un appartement plus grand et achète plus de livres sur le cinéma (avant il les volait). "On devient vraiment cinéphile quand on en paye le prix, quand on doit souffrir". Les journées de Jack sont faites d'un maximum de films. Il rentre dans un fichier informatique les films qui l'intéressent, ensuite il téléphone pour connaître l'état des copies, enfin il fixe ses priorités et son programme. Il faudra alors jongler avec le métro pour se rendre d'une salle à l'autre... un vrai travail. Il a vu 1000 films en huit mois, c'est son record, soit environ 4 films par jour sans discontinuer, ce qui est impressionnant pour qui pratique de temps à autre l'exercice. Pour être à l'aise il suit un régime constipant, pas question d'être perturbé par le bazar intestinal pendant une projection. Pas de fibres, peu de légumes. Le cinéma est pour lui une sorte de prison contre laquelle il se doit de lutter, il pense que Roberta y est tombée trop profondément sans se rendre compte qu'il y a sa place. Jack possède le portable des responsables des salles, ce qui lui permet de les appeler en cas de problème de projection sans quitter son fauteuil. Impressionnant. Il est conscient de sa névrose mais il vit très bien avec, elle lui permet de faire des découvertes. Il admet également son voyeurisme, s'il n'y avait pas le cinéma il investirait dans du matériel de vidéo surveillance, logique.

Ils sont seuls mais face au monde, ils se nourrissent mal mais n'en ont cure. C'est la crème des cinéphiles. Documentaire fascinant et attachant pour qui aime le cinéma. C'est un peu un paradis étrange et inquiétant qui nous est montré, empire d'êtres solitaires qui ne vivent que d'images, de rêves éveillés.