13 déc. 2010

The Big Combo / Association criminelle (1955) Joseph H. Lewis


Cornel Wilde, l'inspecteur Leonard Diamond, a la tronche du mec sympa, sympa et même un peu con. Pas étonnant qu'il se fasse dévorer par Richard Conte, Mr Brown, manipulateur en diable et adorateur de son nombril, un peu de haine et de personnalité font la différence. C'est là le grand couple du film, bien plus que la fade Jean Wallace qui ferait presque passe Conte pour un idiot. Les scènes où les deux ennemis se rencontrent, le flic et le boss, sont les meilleures du film. Conte a des indications précises, il ne doit pas s'adresser directement à Wilde, ce dernier ne vaut rien, a une paye de misère et vient jouer les parasites dans les parages. Première rencontre, Diamond est haineux mais Brown l'ignore et s'adresse à lui indirectement en demandant à son homme de main de transmettre. La deuxième rencontre est plus marrante, sur le plan communicationnel s'entend, Diamond est kidnappé, histoire de lui faire subir un petit rappel hiérarchique et Brown teste l'échange par appareil auditif, beuglant dans le micro jusqu'à ce que Diamond s'évanouisse devant le style développé par Mr Himself. La suivante les voit se rejoindre chez un antiquaire, Brown a brûlé quelques documents compromettants juste avant l'arrivée de Diamond. Il lui tournera le dos durant tout l'échange, soulignant la jalousie du flic qui lui n'a guère de personnalité.... Seul le final annule le dispositif dans une scène assez faible, Brown n'est pas à la hauteur et seul le phare braqué sur lui permet de rendre la scène intéressante. Diamond touchera presque la haine du doigt suite à la mort de sa danseuse mais n'en fera rien, restant sympa et un peu con à la fois. Il y a une rivalité troublante dans ce duo qui est souligné en écho chez les sbires de Brown, Fante et Mingo. Le premier est joué par Lee Van Cleef, gueule superbe, allure d'avion de chasse et le second par Earl Holliman, parfait dans le rôle de l'équipier fidèle à l'extrême. La relation homosexuelle est nettement appuyée. Ces passions masculines font le charme de ce polar. La violence du personnage de Brown n'a d'égale que ces liens sous-jacents. La relation qui unit Susan à Brown est de cet ordre, elle le déteste mais lui est dévouée, l'attirance sexuelle qu'elle éprouve pour son mâle est manifeste lors de la scène du baiser, juste après que Diamond rende visite à Rita qui lui reproche d'avoir attendu six mois pour qu'il vienne se soigner de ses peines de coeur. Une actrice plus séduisante aurait porter ce film au rang de chef d'oeuvre.

Il n'en est pas loin puisque des plaisirs supplémentaires nous sont procurés. Les présences de Brian Donlevy et de sa moustache familière mais aussi de Ted de Corsia, que j'aime beaucoup, que nous retrouvons vieilli et fan de spaghettis, contribuent à diffuser ce petit plus que l'on ne refuse pas. J'ajoute deux scènes bien mises en scène, celle de la mort de Rita qui d'une main lâchant une cigarette se termine par un néon clignotant dans la nuit et autre final, celui de McClure, privé de son appareil auditif voyant la mort surgir par les armes à feu qu'il n'entend pas, superbe moment muet... La photographie aux contrastes appuyés de John Alton est parfaite et donne envie de revoir le tout dans des conditions optimales.

1 déc. 2010

Ich möchte kein Mann sein (1918) Ernst Lubitsch


Film muet allemand de 1918, cette oeuvre surprend par sa liberté de ton. Ossi Oswalda joue une jeune femme libérée avant l'heure, aimant jouer au poker avec le personnel, fumer sa cigarette tranquillement, boire de l'alcool, plaisirs qui ne plaisent guère à son oncle et à sa gouvernante qui savent, eux, les apprécier, en cachette. Car il faut tenir son rang, l'étroitesse de ce dernier ne sied guère à Ossie. Son oncle partant en voyage confie la nièce aux bons soins du Dr Kersten, qui se jure de la dresser comme il se doit. Ossi se sauve, s'habille en homme et se rend au bal où elle gagnera l'amitié de Kersten.
Ce sont 45 minutes d'air frais offertes par Lubitsch. La sexualité y est vue comme une notion qui doit être entourée de différentes soies que nous pourrions nommer liberté, naturel, distraction, jeu et autres désignations décomplexées. La rigueur de l'époque fait réagir Ossi qui ne cesse de s'agiter, d'avoir envie d'exploser, de libérer son énergie folle, très communicative et enjouée. Lorsqu'elle se rend chez le tailleur, profession que le père de Lubitsch a exercée, les garçons se bousculent pour lui prendre ses mesures, ils finissent par convenir que chacun aura une partie du corps. Objet de désir, Ossi ne laisse personne indifférent. Habillée en homme, ce sont alors les femmes qui sont intriguées par la bouille juvénile du personnage. Elles dansent avec elle/lui, se passant son corps d'un bras l'autre. La séduction, l'attirance sexuelle est un thème qui s'installe au premier plan de ce moyen métrage étonnant. Vient alors la scène la plus troublante, après avoir incarné un rival potentiel, Ossi, toujours travestie, entame une amitié avec Kersten. La nuit passe, le bal, les verres de champagne, l'amitié... Les deux compères se parlent, les visages très rapprochés puis finissent par s'embrasser à plusieurs reprises, toujours avec le même cérémonial, visages rapprochés puis baisers. Nous pourrions croire à une amitié virile mais les personnages sont des hommes, même si l'un d'entre eux ne l'est pas. Sexualité irradiante d'Ossi qui se diffuse par-delà les apparences ou abandon proustien libéré par l'alcool, les circonstances ? Toujours est-il que ce sont là deux beaux moments assez étonnants si nous considérons l'année de production. Lubitsch tisse son fil libérateur sans complexe, certes la fin remet chacun à sa place derrière les rires du dénouement cependant ses scènes sont plus puissantes que ne le laisseraient à penser leur inscription placée sous l'égide de la comédie. Le titre vient de la dernière réplique d'Ossi, qui après avoir désiré vivre comme un homme ne le veut plus. Son aventure de l'autre côté du miroir nous aura bien plu.

25 nov. 2010

Hunted / Rapt (1952) Charles Crichton


Démarrage en fanfare pour ce film anglais des années 50. Le petit Robbie s'enfuit de chez lui, ayant mis le feu par inadvertance, après avoir failli se faire renverser dans la rue il atterrit dans un immeuble désaffecté où un meurtre vient juste de se produire. Lloyd, l'assassin, encore présent, s'enfuit avec l'enfant. C'est une longue chasse qui commence.
Edité par PVB, le dvd se trouve facilement sur le net pour quelques euros, il serait dommage de ne pas en profiter. La distribution est de premier ordre, Dirk Bogarde fait preuve d'un registre assez étendu et le petit Jon Whiteley est remarquable, il sera le petit John Mohune de Moonfleet quelques années plus tard.
Bogarde campe un personnage qui, par jalousie, est devenu un meurtrier, fiévreux, violent, il finira par s'apaiser au contact de l'enfant. C'est une belle leçon d'humanité qui passe à travers le scénario sans jamais sombrer dans le pathos facile. Les deux compères sont pourchassés par la police, leur itinéraire est un prétexte à nous montrer une Angleterre très différente. Des quartiers londoniens au port écossais de Portpatrick, en passant par les paysages miniers de Stoke-on-Trent et la campagne anglaise, Crichton offre une superbe photo autour de ses fugitifs. Leur isolement dans des paysages divers n'en devenant que plus dramatique. Le port, les marais, la ville, la basse montagne, chaque paysage est remarquablement intégré au récit.
Crichton prend le soin d'intégrer une dimension sociale à son histoire. Il filme en quelques plans courts, ou en arrière-plan, une Angleterre laborieuse, celle des petites gens. C'est le passant qui offre sa dernière cigarette, les mines devant lesquelles Lloyd s'échappe, des ouvriers se rendant au travail à l'aube, la propriétaire avenante de la chambre louée, les harenguiers et toute la séquence du port. C'est aussi l'enfance maltraitée, le sort réservé aux plus faibles (notons que l'homme assassiné est mort plus du mépris qu'il affichait envers Lloyd que du rôle qu'il jouait envers sa petite amie).
A côté de cet aspect social et documentaire il y a toute une séquence, celle du retour à l'appartement (Lloyd veut y récupérer de l'argent avant de s'enfuir), digne des bons films noirs, cadrages très stylisés, usage des ombres, de la profondeur de champ. Crichton fait montre d'un talent multiple, d'un professionnalisme assuré. Une belle découverte avec le charme des accents anglais en prime.

15 nov. 2010

Castle Keep / Un château en enfer (1969) Sidney Pollack



Ce sont des hommes épuisés qui arrivent aux alentours d'un château en Belgique. Soldats américains sur une Jeep qui ne roule plus très bien, c'est la Deuxième Guerre Mondiale, les allemands s'apprêtent à lancer leur attaque surprise dans les Ardennes belges, c'est l'hiver 1944. La guerre semble lasser les soldats par-dessus tout, ils ne se désignent que par leur métier dans le civil. Un plan nous montre le major dont on ne voit guère le visage tant la vitre de la Jeep est opaque. Ils vont alors rencontrer les nobles qui possèdent le château. Ce sera alors l'occasion de vivre une féerie particulière, une parenthèse qui permet à tous de se détendre, de se passionner pour des femmes, des tableaux, du pain ou une voiture. C'est une pulsion créatrice, de celles qui précèdent la mort, les plus intenses. Ajouté à cela une quête désespérée pour maintenir à l'abri du conflit un univers intemporel. Ambiance déconcertante car le film adopte des tonalités diverses, de la comédie au psychédélique en passant par le fantastico-érotique. Lassés par la guerre les personnages plongent dans l'illusion de pouvoir y échapper, elle se rappellera violemment à eux, dans des scènes spectaculaires.
Pollack a pris soin de donner à son récit une forme baroque, n'hésitant pas à faire des ellipses audacieuses, à faire déborder les voix de leur scène d'origine sur la séquence suivante, à inonder de lumières certains plans...  La musique de Michel Legrand oscille entre séquences très contemporaines et padabada... entre climats inquiétants et magie de voix aériennes.
Séquences fortes des prostituées accueillant les chars allemands avec des bouteilles qu'elles s'empressent d'enflammer pour les jeter contre eux, celle encore du tank qui pulvérise une église, la guerre vient mettre fin à une ultime tentative de recréer l'univers intime de chaque personnage dans un cadre préservé qui paraît totalement anachronique.
C'est un film de guerre ambitieux, très particulier que Pollack signe avec brio. 

1 nov. 2010

Divorzio all'italiana / Divorce à l'italienne (1961) Pietro Germi


Vous avez bientôt 40 ans, votre femme ne vous procure plus aucun désir puisqu'elle vous est dévouée et, il faut bien le dire, vous ennuie. Vous l'aviez choisie à cause de ses hanches rondes, vous étiez jeune. Vous pouvez encore, c'est un sentiment tout personnel et subjectif, séduire. Il se trouve que vous êtes amoureux de la petite cousine, celle qui vit à côté de vous. Comment quitter sa femme alors que le divorce vous l'interdit ? La tuer ? Ce sont là  les images mentales qui vous obsèdent. Un fait divers vient vous donner une idée, il faut la trouver avec un amant pour ensuite avoir un motif bien compréhensible et excusable de l'assassiner. Quelques années de prison suffiront à résoudre le problème : vous retrouver avec la belle et jeune Angela...
Comédie italienne par excellence, Mastroianni y est formidable dans le rôle du baron bellâtre qui veut encore séduire. Il donne à son personnage le détachement nécessaire pour qu'il ne soit plus en phase avec la réalité, réalité qu'il croit cependant maîtriser, diriger. Le film est construit à partir de son point de vue, voix-off très présente, et c'est un régal de le voir élaborer des stratagèmes très complexes pour arriver à ses fins.
Merveilleux portrait d'un village sicilien touché doucement par la modernité, la volonté de s'émanciper du cadre familial et religieux mais dont la communauté reste attachée aux traditions. La scène des toilettes où le fils doit laisser la place au père qui s'impatiente témoigne d'un déterminisme tenace. La projection très suivie de La dolce vita est un clin d'oeil appuyé vers la superficialité du désir. Un des spectateurs, sous le regard accusateur de sa promise, tente d'atténuer verbalement ce que sa concentration contredisait, il regardait alors l'écran où Anita Ekberg dansait chevelure dorée au vent : "C'est un mammifère de luxe mais sans âme..." 
Germi raconte son histoire avec une maîtrise évidente, rapidité, richesse des détails (Mastroianni voulant séduire la jeune cousine fait attention à la quantité de sucre qu'il met dans son café, lorsqu'il est en pleine excitation à cause du meurtre qu'il échafaude il revient à sa dose habituelle sans pour autant que le réalisateur s'attarde sur ce fait), noir et blanc très dense qui sied à merveille aux extérieurs inondés de soleil... 
Il y a beaucoup d'intelligence et de rires dans ce joyau du cinéma, un classique.

24 oct. 2010

Rolling Thunder / Légitime violence (1977) John Flynn



Le major Charles Rane (William Devane) et le sergent Vohden (Tommy Lee Jones) reviennent dans leur Texas d'origine après avoir été prisonniers de guerre au Vietnam. Fête d'accueil, fanfare, cadeaux... Le major reçoit une belle Cadillac rouge et une petite somme d'argent. Une bande de loubards décident de s'en emparer... Les deux militaires vont se venger...
Le catalogue du festival Lumière 2010 indique l'origine du titre américain : "Rolling Thunder est le nom d'une opération de bombardement aérien intensif sur le Nord Vietnam, lancée par les américains du 2 mars 1965 au 1er novembre 1968. Ce fut un échec stratégique notable."
Echec de ces hommes qui partent sauver le monde pour en revenir meurtris. Le major perd son épouse qui n'avait pas eu de nouvelles de lui durant ses sept années de captivité. Il continue à faire des cauchemars, à revoir/revivre les séances de torture qui l'ont déshumanisé. Son sergent est de la même étoffe, pas de celle dont sont faits les héros, celle que revêt un mort-vivant, qui ne palpite plus que pour l'adrénaline, l'action, le combat.
Le film est à mi-chemin de Death Wish et du Rambo de Ted Kotcheff: entre le revenge movie et le discours politique qui montre le vétéran comme un outcast. Il présente cependant un style particulier, les scènes sont longues, étirées et épousent parfaitement le jeu froid et mutique de William Devane, soldat mort-vivant qui traîne son mal-être dans des extérieurs pathétiques, une Amérique qu'il ne reconnaît pas.
Le carnage final est tourné dans un vrai bordel, avec les "salariées" du coin. Le catalogue annonce que le film est un des dix préférés de Tarantino mais cette liste change toutes les semaines et dix ne suffisent pas. Toutefois il a nommé sa défunte compagnie de production "Rolling Thunder Pictures", compagnie dissoute deux ans après son lancement, peut-être un vrai hommage au film...
Philippe Garnier présentait la séance, voici en substance l'introduction qu'il a développée. Le script initial est écrit par Paul Schrader, ce devait être son premier film pour Roger Corman (A.I.P.) mais le producteur quitte le studio avec le scénario dans ses cartons. Il est jugé infilmable car trop nihiliste, l'hécatombe finale était plus violente, Rane était plus raciste, d'une manière vraiment appuyée... Flynn apporte des modifications et retouche l'histoire, nous sommes en 1976, Schrader travaille sur Blue Collar et Scorsese va sortir, d'après un scénar' de Schrader, Taxi Driver. Ce qui va nuire au film, l'accueil est réservé, on le taxe de "Taxi Driver sur la frontière", le film se déroulant à San Antonio. Lors de la preview c'est la catastrophe, Fox qui avait récupéré le film se désengage et c'est finalement A.I.P. qui retrouve le film et le sort. Schrader s'exprime alors : "J'ai écrit un film sur le fascisme ils en ont fait un film fasciste." Ce que le film n'est pas, c'est une sorte de complainte funèbre qui présente cliniquement deux individus sans émotions, vidés de toute substance humaine, des machines de guerre qui réagissent à un environnement agressif comme ils l'ont appris. Un déferlement de violence qui ne mène à rien, just a rolling thunder...

17 oct. 2010

Cisco Pike (1972) Bill L. Norton


Film inédit en France, présenté par le précieux Philippe Garnier dans le cadre du festival Lumière 2010, section "raretés US des années 70' ".
L'action se déroule à Los Angeles, Cisco Pike, interprété par Kris Kristofferson, est un chanteur ayant eu du succès et qui s'est plongé dans la drogue. Plus connu pour ses talents de dealer, il peine à renouer avec la scène rock. C'est au moment où il veut tout faire pour redevenir un musicien qu'un policier, Leo Holland (Gene Hackman) le force à revendre de l'herbe en quantités importantes. Il a quelques jours pour écouler la marchandise. Le boulot lui déplaît mais il lui permettrait de voir venir, c'est la tentation du dernier coup, dernier coup qui, en fait, se doit d'être l'avant dernier, le pénultième, voir l'ami Deleuze.
Norton vient du monde de la musique et connaît bien son affaire, pour Garnier, c'est "un des meilleurs films sur le rock". Le rock et ce qui l'entoure. Lorsque Cisco Part en vadrouille pour écouler son matos c'est une ribambelle de portraits du milieu alternatif qui surgit. C'est surtout un Los Angeles qui ne figure pas dans les films officiels des studios américains. Norton filme dans la rue et cela se voit. Petites rues, appartements sordides, studio d'enregistrement enfumé, bars, plages de quartiers... les lieux sont variés et offrent une ville différente, réelle et puissante. Lors de la scène finale qui voit la police intervenir, la nuit permet de focaliser l'attention sur les protagonistes du récit, sur l'intrigue, c'est, d'ailleurs, le moment le moins intéressant. En revanche  lorsque l'aube vient inonder de sa lumière les personnages, en dépit de la tension qui vient de se manifester, c'est la ville qui réapparaît, puissante et immuable, insensible au drame qui s'est produit. C'est certainement le moment que je préfère. Cisco Pike est d'abord un portrait de Los Angeles, tout comme Deray l'a filmée avec Un homme est mort.
Kristofferson est émouvant de fraîcheur, de "cool attitude". Il promène sa silhouette imposante avec décontraction et sérénité. C'est son premier grand rôle, son premier vrai rôle et il assure, tranquillement. Il n'est pas connu, à l'époque, il signera peu de temps après son premier album (merci NotBillyTheKid). Norton tourne son premier film... Moment magique des années 70' où, devant le miracle économique de Easy Rider, les dirigeants des studios faisaient confiance au moindre chevelu qui voulait filmer une histoire. Il se trouve, ici, que ces chevelus font du bon boulot. Et qui les accompagne ? En dehors de Kristofferson dont j'ai déjà évoqué le charisme (plus les chansons de la bande-son), en dehors de Gene Hackman qui est énorme (son personnage fait de la tachycardie, pour la faire passer il se met à courir sur place, si vous pensez à la faculté de se mettre en colère en une fraction de seconde, c'est un psychopathe en puissance qui est joué au millimètre) nous avons Harry Dean Stanton en dépressif de service qui chiale sa peine de ne plus pouvoir bander à cause des substances illicites qu'il avale à longueur de journée, comptons encore Antonio Fargas qui a un petit rôle mais qui ne passe pas inaperçu et Viva, l'égérie de Warhol, enceinte jusqu'aux yeux et voulant encore faire des galipettes à qui veut bien s'exécuter. Le Flower Power a du plomb dans l'aile et le rêve américain commence à suinter fort...
Amusant télescopage, le début de Five Easy Pieces voit Nicholson rentrer du boulot et retrouver Karen Black en petite tenue, ici c'est Kristofferson qui rentre d'une vaine tentative de bazarder sa guitare pour la rejoindre, en pleine séance de Yoga il lui balance : "Comment va l'univers ?".
Un chouette film...

14 oct. 2010

Five Easy Pieces (1970) Bob Rafelson



Des hommes au travail, des plans très courts, la journée se passe, se termine. La routine...
Robert Dupea (Jack Nicholson, fraîchement sorti de Easy Rider) est paumé dans cette cambrousse où les Pumpjack rassemblent quelques hommes venus vivre avec leurs blondes pour y fonder une famille. 
Dupea est dans les limbes, il fuit la sienne depuis quelques années, son milieu cultivé bourgeois, il se cherche... Issu d'une famille de musicien, lui-même excellent pianiste, il semble chercher des émotions réelles dans un milieu ouvrier qu'il finit par détester. Il devient immonde devant l'amour absolu que lui porte Rayette (Karen Black plus cruche et touchante que jamais), méprise son pote de boulot qui ne voit dans sa future paternité que l'accomplissement de l'être, se déteste lui-même parce qu'il n'arrive pas à vivre simplement. Des échappées se produisent, c'est le morceau de piano joué dans les embouteillages, c'est le moment où il quitte son boulot pour errer dans les rues de la ville (Rafelson en fait un montage rapide comme pour frustrer le spectateur en lui supprimant la possibilité de prendre plaisir à ce vagabondage attendu, cette bouffée de liberté) ou encore la manière dont il se paye la serveuse qui ne veut pas s'affranchir du menu. Conformisme et isolement. Robert Dupea est un personnage qui peut être le plus chaleureux mais aussi le plus ignoble, il est en lutte.
Puis il voit sa soeur, pianiste également, très sensible, qui joue comme Gould, en chantonnant, habitée par la musique mais censurée par le producteur. Autre âme qui cherche à s'exprimer, qui veut sortir du rang. C'est tout le cinéma américain des années 70 qui s'exprime à travers ces personnages, celui qui va suivre. Le mythe américain de la famille, de la consommation en prend un coup. Car Robert rejoint sa famille, la demeure qui ressemble un peu à un asile d'aliénés où se côtoient la joie, les rires, l'amour et la bêtise, le mutisme... La passion qu'il vit avec Catherine pourrait lui procurer l'intensité dont il veut se nourrir mais Catherine préférera la tranquillité, la facilité. Abandonnant tout, Robert tente de se convaincre que tout va bien...
Premier grand rôle de Nicholson qui n'a aucune peine à incarner le fils qui se libère, dans la douleur, du carcan familial. Rafelson filme avec efficacité et tact son parcours dans des extérieurs où se perd son personnage. Robert Dupea, au-delà de la violence qu'il exerce auprès de ceux qui lui sont proches, est un personnage attachant parce qu'exigeant.

24 août 2010

Scarecrow / L'épouvantail (1973) Jerry Schatzberg



Récit de la naissance d'un couple portée par deux très grands acteurs.
Max (Gene Hackman) descend d'une colline, peine à franchir les fils barbelés qui le séparent de la route, se vautre sur le talus et s'apprête à faire de l'auto-stop. Francis (Al Pacino), que Max baptisera Lion, est derrière un arbre et lui demande s'il va bien. Max va l'ignorer pour finir par sympathiser, le reste du film montrera comment l'amitié va naître. Cette rencontre initiale est belle, parce qu'imprévue, improbable. Tout semble séparer les deux hommes, la taille, le tempérament mais Lion fait l'effort de se pencher sur Max et Max se laisse faire. Lion surgit dans le film comme un envoyé divin tombé là par hasard (Capra en aurait fait un ange qui pourrait sauver son âme en en sauvant une autre), comme s'il savait que Max descendrait de cette colline. Des différences mais aussi des points communs. Tous deux viennent d'achever une parenthèse contraignante, la prison pour l'un, l'armée pour l'autre. Ils sont libres et ont des rêves, de ceux qui peuvent leur permettre le salut. Max veut monter son affaire de lavage de voitures, Lion veut offrir un cadeau à son enfant, il ne sait si c'est un garçon ou une fille mais il a cinq ans et ce simple fait lui a rappelé son devoir, ses manquements. 
Les nombreuses haltes, décrites avec le temps nécessaire qui permet de connaître les personnages, le temps qui passe renforcent le duo. C'est une relation solide qui prend forme. Les réalités viennent éprouver ce lien, c'est la scène de la prison. Le plus beau moment du film a lieu dans un bar, Max sent que Lionel n'est plus là, il a changé. Dans un dernier effort pour le ramener à la vie, à lui, il lui prouve qu'il compte. Il le fait en surmontant sa rage intrinsèque, en démontrant à Lion qu'il a appris quelque chose de lui, qu'il a changé. Cette scène est d'autant plus belle qu'elle arrive trop tard, Lion regarde tout ceci sans le vivre... Les coups de la vie sont parfois plus forts que l'énergie déployée.
Schatzberg ne quitte pas ses personnages, ils dérivent dans une Amérique presque absente, tout est centré sur la relation et la quête des deux amis. Ils sont autant étrangers aux paysages qu'ils traversent qu'aux lieux fréquentés, même s'ils les animent et leur insufflent de l'énergie (des rires aux échauffourées). Ils portent en eux l'échec et un désespoir qu'ils tentent vainement d'affronter.

22 juil. 2010

The Firm (1993) Sidney Pollack



Sidney Pollack fait partie de ces réalisateurs qui ont du métier. Pas d'esbroufe, pas de chichi, de l'efficacité, une histoire, de bons acteurs et bang !! Vous prenez le film en pleine poire, vous êtes ailleurs et une fois terminé vous pensez que le temps a passé bien vite. Certains ne seront pas d'accord, jugeront ce film ringard, cousu de fil blanc. Faut juste se détendre, ouvrir les yeux et se laisser conter l'histoire...
Cruise campe un étudiant encore tout tendu de l'aviron pratiqué à Harvard. Il en a bavé, a bossé et les cabinets d'avocats se pressent autour de lui pour solliciter son talent. Ce sera Memphis et la Firme, une quarantaine d'avocats, des avantages qui font voir la vie en couleurs, la réussite... Mais peu à peu ce qui constituait un tremplin vers la gloire se révèle être un piège inextricable.
Adapté du roman de Grisham que je n'ai pas lu le film bénéficie d'un casting remarquable avec mention spéciale pour Gene Hackman qui réussit à nous faire ressentir tout le spectre des émotions grâce à son interprétation. Cruise est excellent et les seconds rôles sont parfaits : Hal Holbrook (Into the Wild) a la patine des années qui provoque la sympathie et la confiance nécessaires pour attraper les naïfs, Wilford Brimley (The Thing) est sombre comme la mort, Holly Hunter (Crash, La leçon de Piano) n'a pas beaucoup de scènes mais elle a une telle présence qu'on ne peut l'oublier, Gary Busey est de la même trempe, sa tignasse blonde et sa gueule de voisin idéal sont toujours un bonheur. Et encore Ed Harris, crâne d'oeuf du FBI, Gary Busey (magnifique dans sa scène de Running on Empty) est de la partie, Davis Strathairn a beaucoup de charisme, je ne le connaissais pas, Tobin Bell a une vraie tête de dingue avec ses cheveux blonds de mort-vivant empaillé, parfait pour le tueur de service. Sans parler de Paul Sorvino, un de nos mafiosi préférés. 
Ambiance pop corn et chamallow pour l'ascension, musique limite irritante, puis le film quitte les zones paradisiaques pour déambuler vers des espaces plus morbides, plus paranoïaques et là cela devient vraiment intéressant. Pour finir on ne peut qu'être ravi d'entendre une réplique issue d'un très bon Mann : Thief, Pollack est un homme de goût.

19 juil. 2010

Selon Matthieu (2000) Xavier Beauvois



Beauvois est un cinéaste qui compte beaucoup à mes yeux. Il est de ceux qui s'attachent à décrire de vrais personnages dans leurs milieux sociaux en essayant de porter sur eux un regard juste.
Le film commence par quelques plans aériens qui traversent l'espace géographique de manière à développer l'ensemble du territoire : de la mer à la campagne, des villes aux demeures prestigieuses en passant par l'usine. Eléments différents constitutifs d'un même ensemble.
Matthieu travaille dans la même usine que son père et son frère. La vie est sans surprises : partie de chasse encadrée par le directeur de l'entreprise, journées de travail, mariage, projet immobilier, enfants à venir. Pas de surprises, beaucoup y trouvent leur bonheur et cela est normal. Le père fait l'erreur de fumer une cigarette à son poste et se fait licencier froidement après des années d'ancienneté. Déprime, il se jette sous une voiture peu après le mariage de son fils. Matthieu va essayer de réagir, en vain. Il est celui qui refuse la situation, celui qui veut se frotter aux puissants mais le collectif ne prend pas. Il décide alors de séduire la femme du patron...
Il y a d'abord l'amour d'un fils pour son père. Matthieu est le cadet, il a la fougue et la rage de la jeunesse devant Eric, son frère, qui veut fonder une famille. Matthieu le lui reprochera ce conformisme. Les relations entre les hommes de la famille sont esquissées avec tact et subtilité. Toute l'admiration du père pour le cadet se voit lors de la partie de chasse initiale, la maladresse et le manque de brio de l'aîné semble être une constante qui fait la sympathie du personnage. Benoît Magimel est parfait, il incarne avec justesse la détermination et la force de son personnage, Antoine Chappey est brillant, il joue à merveille la fragilité, le retrait et sait révéler la force, plus complexe, de cet homme qui veut la paix, qui veut réussir à s'extraire de la maison familiale. L'application de Matthieu, application maniaque, pour laver la tombe de son père témoigne de cet amour et de cette colère. Amour filial et colère envers l'injustice du système qui broie l'individu en situation de faiblesse.
Amour filial et relation fraternelle, la rivalité, les différences qui se font jour entre les deux frères ne sont qu'une écorce fragile qui renferme un attachement et une détresse mêlés. Voir la scène finale, sublime d'émotion et d'intensité.
Ajoutons à ces lignes celles qui traversent les différences sociales. Matthieu, comme Cagney dans White Heat expliquant à ses complices l'histoire du cheval de Troie contée par sa mère, va pénétrer au coeur de l'ennemi, cachant son secret, son identité, sa vengeance. Beauvois montre les possédants, les puissants de la région, ceux qui emploient les ouvriers dans leur humanité, il nous laisse juge et leur permet de se défendre, dévoilant une complexité plus nuancée. L'épouse du "patron", Nathalie Baye, n'est pas la bourgeoise hautaine qui méprise la populace, ce qui rend la tâche de Matthieu plus difficile. Il tombe amoureux, il est séduit. Il est intéressant de suivre l'intrigue et de se demander s'il ne va pas perdre pied. Baye réussit admirablement à donner chair à cette femme, c'est "une vraie personne", pas un cliché. Le propriétaire de l'usine est travaillé dans la même optique, il existe pleinement et n'est pas antipathique. 
C'est là que fonctionne le souffle lyrique, c'est dans cette présentation dénuée de traits grossiers que peut se développer l'émotion, le regard captivant de Beauvois sur ses personnages, sur la vie.

18 juil. 2010

Inside Man (2006) Spike Lee



Scénario impeccable pour ce film de braquage réalisé par Spike Lee. Acteurs de premier ordre : Clive Owen en gangsta leader qui contrôle la situation, Denzel Washington en inspecteur ultra cool qui ne lâche rien, Jodie Foster en garce professionnelle. Nous avons même droit à Willem Dafoe qui joue un flic un peu rustre et Christopher Plummer qui est le fondateur de la banque qui fait l'objet du braquage, j'adore cet acteur. Le récit se passe à New York, là où on peut diffuser sur haut parleur une langue étrangère qui peut être reconnue par un quidam, la ville multi-ethnique. Un grand enjeu pour Spike Lee, voir la scène du client sikh qui se fait arrêter par les flics et l'interrogatoire qui suit. De l'action, du suspense, une distribution impeccable, une réalisation nerveuse mais pas trop, du grand confort pour un excellent divertissement.

16 juil. 2010

Petits arrangements avec les morts (1994) Pascale Ferran



Famille heureuse, famille nombreuse ? Autour d'un château de sable, petites histoires familiales. Celle d'une famille et celle d'un petit garçon, spectateur d'un instant dont Ferran nous dévoile en trois parties les failles. Toutes liées à la mort d'un proche, drame qui pèse sur l'instant, qui accompagne les destinées des personnages comme l'ombre sur cette plage ensoleillée. Ce que le film nous dit c'est qu'il faut vivre avec, qu'il faut composer avec. Ce sont les petits arrangements, faire comme on peut pour avancer, pour construire ce château qui sera détruit "nous serons tous détruits". Il y a peu de moments heureux dans le film ce qui les rend précieux. Il se trouve des périodes d'accalmie, de repos, d'abandon où la fatigue et le désespoir tentent d'être conjurés mais en vain car cela n'est pas possible. Le plus beau est celui où un barrage de sable est dressé ensemble pour préserver l'édifice fragile de la mer qui monte. Pour le faire vivre un peu plus longtemps, ce qui est beau c'est l'oubli des soucis, l'élan collectif. 
Ferran touche juste, ses personnages sont seuls, Jumbo, François et Zaza. Pourtant ils se doivent de nouer des liens avec les autres. Ce lien opère dans la douleur mais subsite l'espoir (qui apparaît par la mention du livre de Malraux) qui doit l'emporter sur la part des ténèbres (c'est le Stephen King qui est posé près d'une serviette sur la plage). La magie c'est que le collectif l'emporte sur l'individuel, c'est avec cette émotion que l'on quitte le film.
La construction du film fait appel à l'intelligence du spectateur posant les éléments un à un. Par des inserts sur les coquillages vides, les algues abandonnées sur la plage, les insectes avec lesquels travaille François, les patients moribonds de Zaza, la plante asséchée, la mort rôde et rappelle le drame vécu par les personnages dans leur enfance, adolescence. Le désir est difficile à vivre dans ces conditions.

14 juil. 2010

The Ballad of Cable Hogue (1970) Sam Peckinpah




Peckinpah sort à peine de The Wild Bunch, et se détend avec celui-ci. Film attachant avec des personnages attachants, le monde de Cable Hogue (Jason Robards) est moins violent, on y meurt mais en ayant fait la paix avec ses ennemis et avec le sourire. Cable, dépouillé de tout, illettré, meurt presque dans le désert mais il trouve de l'eau en un endroit stratégique. Il  va alors édifier son petit royaume, ce que l'Amérique lui permet. C'est un peu la naissance d'une nation à lui tout seul, un retour aux sources alors que le progrès expédie ses voitures, démons rares et stupéfiants. Dans ce nouveau monde il tombe amoureux de Hildy (Stella Stevens) qu'il idéalise, elle vient sauver ce naïf, cet homme qui se prend les pieds dans les cordes, qui peine à monter à cheval mais qui, motivé par un élan pionnier, va investir toute son énergie dans son projet. Le progrès refuse le bonheur du vieil homme, il l'atteint ridiculement mais sûrement, une mort guère héroïque, un peu comme Nico et son vélo. Les thèmes de Peckinpah sont présents mais vécus avec sérénité, on y trouve de nombreux passages comiques voire même lorgnant du côté du burlesque quand la vitesse de défilement des images est utilisée... A la manière de Ford, Peckinpah fait le portrait d'une tribu constituée de gens humbles qui finissent par partager le même mode de vie, c'est un film profondément émouvant que l'on garde à l'esprit avec réconfort et apaisement.

12 juil. 2010

La comédie de l'innocence (2000) Raoul Ruiz



Un petit garçon prétend que sa mère n'est pas celle qu'il a depuis sa naissance mais une autre qui a perdu son fils...
J'aime beaucoup ce film, Jeanne Balibar, Isabelle Huppert, Charles Berling, Denis Podalydès et Edith Scob  contribuent à le rendre aimable mais c'est l'atmosphère étrange qui émane du film qui me séduit. Ruiz distille un trouble, une inquiétante étrangeté dans un cadre banalement domestique. Cette histoire invraisemblable prend corps et intrigue, de par la tolérance et la sérénité de la mère (Huppert). Puis les éléments divers jouent afin de perturber notre rapport au réel, ce sont les plans et mouvements de caméra à l'intérieur de la maison, les fragments filmés par Camille, le petit garçon, ce sont également les distorsions de l'image. L'innocence c'est celle du petit qui d'un seul coup peut prétendre ne plus être le fils de ses parents, qui n'a pas eu le vif sentiment d'avoir connu cette même certitude ? Alors la comédie commence, pour échapper au monde et en intégrer un autre, voire les références au conte...
Il faut souligner aussi les relations assez troubles qu'entretiennent les adultes autour de Camille, propices à vouloir épouser leur mode de vie. C'est le père, un peu sévère, un peu chiant, qui peut provoquer le désir d'être un autre. Son absence, soulignée lors du coup de fil final, est également un facteur déstabilisateur. C'est la détresse d'Isabella (Jeanne Balibar), identifiée comme telle et vecteur du transfuge, personnage complexe et émouvant. C'est la mère, qui cède tout à son enfant et qui risque de se perdre dans ses caprices. C'est enfin Serge, qui m'intéresse le plus, fragile et au coeur de relations multiples avec les femmes. Tous ces réseaux permettent le passage d'un cercle à un autre, ces derniers étant mal définis, poreux. La musique de Jorge Arriagada emmène le tout vers le mouvant, l'incertain.
C'est au final une espèce de fable domestique, belle et étrange, qui nous porte vers ces récits que l'on aime lire pour nous y perdre et que réussit admirablement bien Ruiz.

11 juil. 2010

Ordinary People / Des gens comme les autres (1980) Robert Redford



Un drame bouleverse une famille, la mort d'un fils. Le cadet sort de l'hôpital après une dépression mais n'arrive pas à retrouver son équilibre, il cherche en vain l'affection de sa mère qui ne veut pas se confronter à la vérité, celle de son insensibilité manifeste...
Distribution de première main, le film prend le temps de développer la psychologie des personnages mais je n'arrive pas vraiment à être en empathie avec eux. Il y a parfois de drôles de résonances personnelles qui empêchent toute émotion. Pourtant Donald Sutherland est impeccable en père attentif qui a le courage d'affronter les événements. Timothy Hutton réussit à être juste et à montrer toute la souffrance de son personnage. La mère est jouée par Mary Tyler Moore avec brio, rôle difficile entre détresse, assurance et froideur apparente. Judd Hirsch, que je retrouve pour la troisième fois en peu de temps (hasard des visionnages), fait tranquillement le job et en plus la bouille de M. Emmet Walsh se pointe sans crier gare (je tente toujours d'en savoir le moins possible sur le film, c'est après que j'aime me renseigner). En dépit du casting, de la réalisation sobre de Redford, rien ou si peu d'émotion. Il faudra le revoir dans quelques années afin de vérifier si le film me laisse autant de glace.

Unagi / L'anguille (1997) Shohei Imamura




Takuro Yamashita est en prison pour avoir tué sa femme à coups de couteau. Une lettre lui avait appris qu'elle le trompait lors de ses parties de pêche nocturnes. Nous retrouvons le personnage huit ans après lors de sa sortie de prison. Il est placé sous la surveillance d'un  moine bouddhiste qui fait office d'agent de probation, étant en liberté conditionnelle il ne doit pas s'attirer d'ennuis. Animé d'un forte détermination il tient à installer un salon de coiffure dans un endroit assez improbable. C'est alors que Keiko, une jeune femme lui rappelant son épouse assassinée, lui demande de servir dans son salon, il faut dire que Takuro avait permis de la sauver suite à une tentative de suicide... 
Film composite que celui-ci, plusieurs niveaux de lecture jouent pour assouvir l'intérêt du spectateur. C'est d'abord l'histoire simple de cet homme qui ne veut plus être au contact des femmes, refoulant son désir, le réprimant de peur de retomber dans une jalousie meurtrière. L'anguille dont il prend soin a cet aspect asexué qui l'apaise et le réconforte. C'est ensuite celle d'un individu tentant de se réinsérer, de s'ouvrir à une communauté. Les personnages périphériques sont presque tous fantasques, particuliers, ils viennent donner au récit une fantaisie et une légèreté qui jurent avec le drame intérieur de Takuro. Enfin les choses se complexifient lorsque le doute est posé quant à la véracité de la lettre anonyme qui l'avait informé des frasques de son épouse. La lettre n'existant plus il est permis de douter même de l'existence de l'amant. Ce dernier reçoit un coup de couteau, s'enfuit et ne réapparaît plus après l'événement. Du coup la virilité du personnage principal est posé, le discours sur sa sexualité irrigue la dernière partie du film et les doutes, les images mentales (Takasaki, son ex-compagnon de cellule étant l'incarnation même de ses démons intérieurs) font de cette histoire une sorte d'exorcisme qui permettra, peut-être, à Takurao de refaire sa vie, de retrouver un équilibre.
Un film dense, riche qui nécessite un deuxième visionnage, pour en apprécier toutes les subtilités, pour vérifier quelques hypothèses...

8 juil. 2010

Born on the Fourth of July / Né un quatre juillet (1989) Oliver Stone




Ron Kovic est né un 04 juillet, jour de la fête d'indépendance aux Etats-Unis, fête nationale. Il fait tout pour être le meilleur, plaire à sa famille, c'est un bon américain, qui aime son pays aussi quand arrive la guerre du Vietnam il s'engage, comme son père ou son grand-père auparavant, à d'autres époques, pour d'autres guerres. Stone prend le temps de scander le récit avec les grandes étapes initiatiques de tout jeune américain conscient de l'être : le défilé national, les majorettes, le base-ball, le bal du lycée... Les symboles fourmillent, drapeaux, sourires, encouragements à se dépasser, cependant des failles se laissent percevoir, comme ce vétéran du début qui sursaute à cause des pétards, encore traumatisé par la violence des combats... Mais ce détail ne pèse rien face à la vie qui passe, pleine d'échéances, de défis... Le score de John Williams contient ce souffle, il accompagne avec efficacité l'élan de cette jeunesse innocente.
Puis vient la guerre, le drame. Ron voulait faire partie de l'Histoire, il y est. Retour, paralysie, mouvements contestataires, abandon du gouvernement qui délaisse les vétérans blessés. C'est alors un drôle de parcours que va effectuer le héros, se réapproprier son corps et son esprit, devenir quelqu'un alors qu'il n'est plus entier. 
Ce que j'aime dans ce film c'est que Stone montre bien que la possibilité de devenir un héros passe aussi par une victoire sur soi-même. Il ne crache pas sur l'Amérique qui délaisserait ses enfants, il porte la critique sur le gouvernement et la politique mise en place, ce qui est autre chose. Kovic remportera une victoire grâce notamment aux médias, qui jouent leur rôle. En cela l'espoir est maintenu et l'objectif de Kovic, servir son pays, est rempli. 
La plus belle scène est celle qui voit Kovic se rendre auprès de la famille du soldat qui le hante. Famille américaine modeste, meurtrie, qui a beaucoup donné, qui pourrait avoir du ressentiment mais qui donne encore. Grand moment, filmé simplement.
La performance de Cruise est magistrale, il habite son personnage avec sincérité. Lisez la notice sur imdb, on y apprend beaucoup de choses intéressantes. 
Tom Berenger a un petit rôle, je le signale parce que je l'aime beaucoup, ainsi que Michael Wincott qui n'a qu'une réplique. Willem Dafoe reste, comme d'habitude, excellent.

7 juil. 2010

Courts métrages (1957-1964) Maurice Pialat


Ceux qui aiment Maurice Pialat ont les deux coffrets reprenant l'intégrale de son oeuvre parue chez Gaumont. Le volume 2 possède deux pépites, précieuses car rares : les sept épisodes de La maison des bois réalisés pour la télévision en 1970 et ces courts métrages.

Les courts métrages turcs (1964) :

Samy Halfon est un producteur lettré, né à Istanbul. Il produit L'immortelle de Robbe-Grillet. Ayant vu le travail de Pialat,  il décide de lui donner un peu de pellicule pour qu'il parte avec l'équipe du long faire quelques courts. Pialat est accompagné de Willy Kurant qui a son propre matériel soit une caméra 16mm et une 35. C'est Pialat qui trouvera l'angle littéraire pour accompagner les images qu'ils prendront de la réalité turque, à la manière des opérateurs Lumière. Dans la pratique Kurant explique, dans l'entretien qui figure dans le dvd, qu'il était responsable de la caméra, un peu moins pour celui en couleur. Le choix des sujets, les moments choisis qui devaient impressionner la pellicule étaient certainement voulus par Pialat. On constate d'ailleurs qu'une fois les images principales captées il y a toujours des digressions sur ce que le producteur appelait "le côté misérabiliste". La carte postale est souvent trahie par des zones de solitude, des gamins délaissés, des animaux efflanqués, des rues désertes que traverse péniblement un chariot... L'amour existe dirait Pialat. Non pas que la ville ne soit pas objet de fascination, celle-ci est bien présente mais il faut couvrir tout le spectre pour qu'il y ait vérité. Les deux hommes restent deux mois entiers, filment au hasard ou pas, emmenés par leur chauffeur francophone, captent la lumière naturellement à l'exception de la scène de circoncision qui aura droit à un ajout lumière. Et ce sont de belles images, au cadrage précis qui nous parviennent. Celles architecturales qui témoignent du temps historique à l'oeuvre et celles de la vie difficile qui pour certains constituent une épreuve quotidienne. Comme dit Kurant "Pialat regardait très fort et très bien".

Bosphore (13'30)

Seul court en couleurs, reprise des différents thèmes abordés par les courts suivants.


Byzance (10'50)

Byzance s'appuie sur un texte de Stephan Zweig. Il développe un fil historique s'attachant aux vestiges, aux remparts, rejouant les grandes batailles qui avait pour cadre la ville sous ses différents noms (Byzance, Constantinople, Istanbul). Viennent ensuite les images moins glorieuses, celles d'une misère tenace et universelle. Pialat voulait que Kurant saute sur son matériel pour filmer un cheval mort dans un parc, celui-ci offrait son ventre déchiré aux passants, Kurant refusa, 40 années après Pialat lui en fit le reproche, frustration toute baudelairienne...


La Corne d'or (12'17)

Le commentaire est un texte de Gérard de Nerval. Notons que les courts turcs sont illustrés par un thème musical de Delerue, sobre et beau, totalement en accord avec la tonalité de l'objet. Les prises de vue se focalisent sur le golfe, le port, Sainte-Sophie et les bâtisses en bois qui longent le fleuve.

Istanbul (12'48)

La ville, les trottoirs surpeuplés, les ruelles en pente, les petits métiers qui permettent de survivre. Le trafic automobile "Tous les chauffeurs sont des champions, les autres sont morts...". Le marché la nuit... La foule, vivante, grouillante...

Maître Galip (11'00)

Sur un poème de Nazim Hikmet. Poème marqué par son discours social qui pointe le chômage, le manque d'espoir et de considération, l'abandon... Thèmes que l'on retrouve à de nombreuses reprises dans l'oeuvre de Pialat. Une fête de circoncision, le petit garçon au centre de tous les regards qui ne sait pas ce qui l'attend. Des portraits pris dans la rue d'enfants qui ne savent pas ce qui les attendent... Celui-ci est le plus engagé, le plus personnel.

Pehlivan (12'55)

Pehlivan signifie le chevalier, le lutteur. Tradition qui voit s'affronter des hommes enduits d'huile et de sueur, corps luisants où chacun cherche à renverser l'adversaire, ventre au soleil. Le pantalon de cuir noir est abondamment huilé pour qu'aucune main ne s'y agrippe. Captés au téléobjectif ces combats sont virils et érotiques à la fois, la peau, les étreintes et les contacts forment un ballet étrange où la force a besoin de repos pour se renouveler, elle laisse alors place à une paix silencieuse et charnelle, les deux combattants se collant l'un à l'autre avant de reprendre leurs efforts. Un film que Kenneth Anger ne doit pas ignorer...

Deux courts métrages amateurs :


Drôles de bobines (17'00)

Film muet tirant vers le burlesque où Pialat s'amuse avec ses collègues de travail. Il sévit alors chez Olivetti. Esprit très potache. Tourné en 1957.

L'ombre familière (23'00)

L'ombre familière date de 1958. On ne rigole plus. Oeuvre plus expérimentale, à la bande-son très présente, musique électronique oblige. Ambiance fantastico-morbide autour d'un couple et de leur ami poète dont le suicide est annoncé dès le début. Souvenir de la visite d'une piscine municipale abandonnée, jeu de séduction, triangle amoureux, velléité artistique du mari qui hésite à s'accomplir (trace autobiographique) face à l'autre qui a franchi le cap. Une curiosité. Pialat se cherche...

Hell Drivers (1957) Cy Endfield



Typiquement la série B qui se joue en double programme. Film pour mâles en manque de sensations fortes et qui seraient tentés par l'accroche de l'affiche : "Roaring Down the World's Deadliest Roads !".
Tom sort de prison et cherche du travail. Cartley embauche mais pour un job risqué : conduire des 10 tonnes à toute allure sur des routes de campagne étroites et sinueuses. Il s'agit d'aller chercher du ballast et de le ramener au dépôt. Une prime est offerte et les chauffeurs sont sous la poigne de Red, psychopathe du volant, façon "Aigle de la route". 
Le film délivre sa dose de scènes d'action, plutôt bien montées mais réussit en plus à faire le portrait nuancé de quelques personnages, comme Gino, émigré voulant revoir son Italie et rêvant de se marier avec la secrétaire qui, elle, ne s'intéresse qu'à Tom. Outre le plaisir de voir un film anglais, il faut apprécier la performance de Stanley Baker (vu souvent chez Losey), c'est un acteur formidable, rudesse, sensibilité... Patrick McGoohan est méconnaissable, loin de la classe du Prisonnier, il interprète Red avec talent, un vrai furieux, allumé de première, prêt à tous les coups bas... Les seconds rôles sont bien distribués, y figurent Sean Connery, avant qu'il n'éclate dans James Bond, et David McCallum.
Marginalité, corruption, rédemption, le film offre quelques facettes plus subtiles que ce que promet l'intrigue. 

4 juil. 2010

Ernst Lubitsch in Berlin : from Schönhauser Allee to Hollywood (2006) Robert Fischer



Avant de regarder les films de ce coffret, qui me sont inconnus, petit tour de chauffe avec le documentaire de Robert Fischer consacré à la période allemande de Lubitsch (dvd # 6). Hormis le plaisir, sans cesse renouvelé, d'apprendre de nouvelles choses celui-ci a le mérite de donner envie de voir les films qui l'accompagnent. Vous me direz que c'est là la moindre des exigences mais les compléments dvds sont souvent décevants alors lorsque notre plaisir survient ne le cachons pas.
Informations bibliographiques de rigueur, interventions éclairées, extraits pertinents, le documentaire permet de poser quelques balises pour voyager à travers les films proposés. Je vous en fais quelques commentaires d'ici une poignée de jours...

2 juil. 2010

Gas-oil (1955) Gilles Grangier



Auvergne. Là où l'on peut poser une brouette en plein milieu de la rue sans gêner personne. Notre Gabin est un brave camionneur qui est bien chez lui, il a ses amis, son boulot, son institutrice (Jeanne Moreau). Seulement des caves viennent lui chercher noise sans se rendre compte qu'il n'est pas le bon zigue. 
C'est un peu long, il faut attendre une heure avant que Gabin ne s'énerve et dix minutes encore pour le premier contact avec les petits truands de la ville. Ensuite c'est la confrontation sur les routes de la campagne auvergnate. Le film frôle le nanar mais il fait chaud et l'air frais de la cambrousse est revigorant.
A voir pour l'atmosphère naphtalinée de la France des années 50, pour Moreau et Gabin et quelques tronches plus ou moins fantaisistes : Roger Hanin en chef de bande peu crédible, Marcel Bozzuffi, Robert Dalban, Jean Lefebvre en chauffeur de car que l'on voit trente secondes, Ginette Leclerc en garce multicouches...

30 juin 2010

La vida loca (2008) Christian Poveda


Depuis la guerre civile Christian Poveda n'a jamais vraiment quitté le Salvador qu'il connaît depuis trente ans. Les jeunes gens qui ont fui le pays se retrouvent, pour la plupart, à Los Angeles où règnent les gangs chicanos. Pour se défendre ils se regroupent et forme le leur. Ils deviennent puissants et vont se diviser à cause d'une femme convoitée par plusieurs chefs. Ils se scindent alors en deux groupes appelés les maras : la Mara 18 et la Mara Salvatrucha. La guerre dure depuis vingt ans et frappe de plein fouet la jeunesse salvadorienne. Ce sont les membres de la Mara 18 qu'a réussi à approcher Poveda. Sin Nombre montre la difficulté de sortir de ces groupes.
Beaucoup de ses membres sont orphelins, ils vivent ensemble, pour le groupe et par le groupe, font des enfants, se font tuer, arrêter et laissent ces derniers dans le dénuement, prêts à intégrer le groupe et à le renouveller. Ils vivent d'extorsion de fonds, de la vente de la drogue et passent leur temps à essayer de décimer les membres du groupe ennemi. Les tribunaux les jugent séparément, consacrant une journée sur deux à un groupe pour ne pas qu'ils se croisent et se massacrent dans les couloirs, les prisons les séparent également. Pendant les fiestas du week-end la moitié du groupe boit pendant que les autres sont de garde pour les protéger, c'est dire la haine et le danger qui rôdent...
L'intérêt du documentaire est de sortir du fait divers, de porter le regard ailleurs que sur les corps ensanglantés même si les assassinats et les enterrements scandent le film. Il est d'ailleurs terrifiant de voir des personnages mourir alors que le film les présenter avec humanité et empathie. La violence n'est pas évacuée, elle fait partie du quotidien de ces gangs mais il y a autre chose, un désir de solidarité, la volonté de reconstituer une famille éphémère mais solide. Les tatouages prennent alors valeur d'appartenance, la peau recueillant le groupe, les "frères". Des moments précieux sont captés, la fierté de Wizard qui réussit à se trouver "bien" de nouveau en soignant son oeil blessé, le pain sortant du four qui doit permettre à quelques membres de se réinsérer, le désir de Chucky de retrouver sa vraie famille, le couple formé par Bambam et Little One. Poveda fait vivre, exister ces destins fragiles et permet à la beauté, à la sensibilité de faire irruption. Il permet l'incroyable.
Le film a été apprécié par tous ceux qui ont été filmés, Poveda est quelqu'un qui leur a apporté un supplément d'âme. Il faut croire que la jalousie d'autres membres a poussé certains à commettre l'irréparable. Alors que le dvd est piraté et qu'on le trouve partout dans les quartiers où règnent les gangs, Poveda est retrouvé assassiné de quatre balles tirées à bout portant, toutes dans la tête. Un contrat aurait été lancé sur tous ceux qui ont pris part au documentaire. Les luttes intestines sont banales dans ces groupes ultra-violents et elles se règlent avec une radicalité des plus macabres.
Reste le film, des photographies, le travail et le regard d'un homme.

29 mai 2010

Lunga vita alla signora ! (1987) Ermanno Olmi



Libenzio est un jeune élève de l'école hôtelière qui est envoyé avec cinq autres camarades dans un château qui accueille des groupes pour des congrès et autres sauteries mortuaires. Fasciné par les lieux et les secrets que son imagination lui laisser apercevoir, il doit suivre le mouvement imposé par le rythme des serveurs et de la préparation du grand repas qui s'annonce. Une dame, la signora, a prévu un repas et les instructions sont des plus précises. Le film impose au spectateur la longue préparation, éprouvante et en même temps intéressante, le travail à l'oeuvre reste une des forces du cinéma d'Olmi. L'apprentissage d'un métier suscite le désir de la connaissance, l'attente du geste parfait. Seulement la rigueur excessive du dispositif laisse présager la catastrophe. Les invités arrivent et attendent avec solennité la maîtresse de cérémonie. Seul un convive perturbe le protocole avec un ravissement assumé. Nous sommes aux premières loges et le faste froid et ordonné nous fait préférer le désordre de la coulisse. Les domestiques, les serveurs sont bien plus humains que les convives, qui, à l'exception d'un seul, obéissent avec stupeur et tremblement à cette vieille dame cadavérique, momie antique venue d'outre-tombe qui tient à boire son champagne avec une paille en or Dior. Libenzio est utilisé comme un objet par le rite professionnel qu'il doit maîtriser, ce qui l'empêche de percer le mystère du bout de tissu près de la cave, ce qui l'empêche de poser les yeux plus longuement sur cette belle rousse attablée qui le fait rêver... Une bourgeoise lui a demandé son briquet, celui qui doit être à la disposition des fumeurs, et profite de cela pour l'inviter dans sa chambre après le repas. De serveur il devient objet sexuel, comprenant que la dame se prépare à le croquer il fuit et se perd dans le château. Revenant dans sa chambre il comprend alors qu'il doit fuir, son instinct lui commande l'escapade. Partir à l'aube d'un endroit qui vous déplaît est un rare plaisir. S'avancer doucement dans le couloir, franchir un à un les espaces qui vous séparent de la liberté vous donne ce frisson qui vous rappelle que vous êtes vivant, encore. Une fois dehors Libenzio se fait poursuivre par le gros chien de la signora, il lâche ses valises et s'étale sur l'herbe, pensant qu'il allait être dévoré par le monstre. L'animal est un frère, le carton de fin nous indique que lassé de cette vie de star (un domestique amateur de bandes dessinées s'occupait exclusivement de lui) il ne voulait pas le mordre mais il attendait qu'il se remette à courir... pour jouer.
Film captivant par le cérémonial exhibé, par la confrontation entre le regard innocent de l'enfance, fasciné par les lieux puis horrifié par ce qu'il y trouve et par la bassesse des convives, qui volent quelques couverts, ce qui n'étonnent pas les serveurs, qui restent hypocrites et s'extasient devant la vulgarité des chiffres et courbes économiques qui sont le centre de la soirée. C'est un peu la vieille de Lo scopone scientifico qui rencontres ses administrateurs lors de la réunion annuelle.

13 mai 2010

La viaccia (1961) Mauro Bolognini



Une famille italienne à la fin du XIXème siècle, à Florence. Le paternel meurt et c'est le fils, Ferdinando, petit bourgeois commerçant, qui devient le propriétaire. Le frère, Stéfano (Pietro Germi), doit attendre que ce dernier décède pour hériter du terrain familial, appelé "La viaccia". Vouant sa vie à la terre qu'il cultive il a peur que cette dernière lui échappe, il fait mine d'envoyer son fils Amerigo (Jean-Paul Belmondo) auprès de l'oncle afin de l'amadouer et d'avoir la certitude d'être bien vu, ce dernier étant fragile du coeur et devant mourir prochainement. C'est sans compter avec la femme qui vit avec lui et qui fait tout pour qu'il se marie enfin avec elle, elle deviendrait ainsi l'héritière et donnerait un avenir au fils, non reconnu, qu'elle a eu avec le marchand de vins. Amerigo arrive à Florence et tombe amoureux de Bianca, une prostituée (Claudia Cardinale). 
Dans un magnifique noir et blanc, Bolognini montre avec une cruauté sans détour une famille se déchirer ridiculement pour des biens. Voir la façon dont Stéfano donne son fils à son frère, veut laisser sa belle-fille à son service ou encore s'abaisse à flatter Beppa, devenue l'héritière. L'autorité dont il fait preuve avec son fils cache une humiliation absolue issus du désir de garder la terre qu'il travaille. Amerigo veut s'émanciper de cette destinée paternelle et l'amour qu'il porte à Bianca est ce qu'il vit comme la manifestation de son identité. Elle en joue et semble osciller entre un réel désir et la possibilité qu'il devienne héritier. L'argent, encore une fois, vient pervertir, troubler les relations entre les êtres. Le personnage, joué par Belmondo, est déplacé de son milieu originel et n'arrive pas vraiment à trouver sa place. La parenthèse politique qui semble se tenir maladroitement entre les anarchistes et lui révèle son incapacité à "jouer un rôle", à avoir une position bien définie. J'aime à croire que les belles séquences où Amerigo erre dans Florence, alors que le jour peine à se lever du brouillard qui l'emprisonne, ne sont que la métaphore de son incapacité à se réaliser, à devenir un homme. Rejeté de tous, il finit par mourir à l'écart, comme un héros romantique, marginal et esseulé.

16 avr. 2010

Morgane et ses nymphes (1971) Bruno Gantillon



Découvert à L'Etrange Festival de Lyon dans une projection vidéo, plus longue que celle réalisée en 35 mm. Lorsque nous apprenons que Bruno Gantillon se dirigera ensuite vers la réalisation d'épisodes pathétiques de la série Sous le soleil ou encore Louis la brocante, nous nous disons que le talent peut parcourir des chemins détournés. Ce qui n'enlève rien à la beauté envoûtante de ce film.
Françoise et Anna sont deux amies qui partent batifoler à la campagne, évidemment elles se perdent et doivent passer la nuit dans une étable. Le confort de la paille, l'intimité, le besoin de se rassurer les amènent à vivre les anciennes pratiques de Lesbos. Au matin Anna a disparu, Gurth, un nain à la voix douce, invite Françoise à le suivre sur les contrées de Morgane. Là elle devra faire le choix de la jeunesse éternelle, sous la tutelle de Morgane ou de la vieillesse.
Françoise et Anna sont charmantes, mi-bas blancs, peaux laiteuses, belles et ingénues. L'innocence, la fraîcheur, la naïveté sont des atouts que le récit met en avant pour séduire le spectateur. Le budget ne semble pas élevé mais l'intégration des paysages offre un luxe naturel qui ajoute au plaisir. Lac, forêt, château sont les éléments féeriques où évoluent les personnages. La belle Françoise a ma préférence, alors qu'Anna semblait occuper l'espace principal, elle disparaît pour lui laisser toute la place, ô ravissement.
Le rythme est lent, contemplatif et nous savourons avec confort les dialogues littéraires qui appuient le thème du film : la jeunesse, obsession qui mérite tous les sacrifices.
Morgane habite son château, belle utilisation du Château  Val dans le Cantal, avec ses nymphes. Tout y est raffiné, danses nues sous les voiles, tapis, corps sur peaux de bêtes, douceurs, lumières tamisées, baisers tendres, étreintes suaves... L'ensemble avec variations flamenco à la guitare sèche ou musique électronique signées Cisco El Rubio, pseudonyme utilisé par François de Roubaix. Beaucoup de bon goût dans cette oeuvre.
Absent de toute vulgarité, le film laisse son charme opérer, il mérite bien plus qu'une étiquette "cinéma bis" et constitue un enchantement, un rêve étrange et pénétrant... 

5 avr. 2010

Splice (2009) Vincenzo Natali



Séance avant-première à L'Etrange Festival de Lyon. Le film étant prévu pour juin 2010 aux Etats-Unis mais dans une version réduite de dix minutes. Sortie France pour juillet.
Un couple de scientifiques, Adrian Brody et Sarah Polley, travaillent sur l'ADN pour créer des formes animales susceptibles de fabriquer des médicaments plus efficaces. De l'animal à l'homme, la tentation est grande et le pas vite franchi. Le couple n'a pas d'enfant, génération "carrière d'abord" et la créature produite va vite occuper l'espace familial. Conçu dans la clandestinité, ce "bébé", d'abord kangourou sans poils pour allergiques divers, va se transformer en une séduisante jeune femme, pour peu que l'on soit fan des Smashing Pumpkins et de Billy Corgan en particulier. Séduisante mais très vite encombrante...
Produit par Guillermo del Toro, le film débute avec un très beau générique, tout en épiderme sensible, thème organique oblige. Les effets spéciaux sont soignés et efficaces. Ils sont intégrés dans le film avec un réel savoir-faire. Ne le regardez pas avec un oeil scientifique car le couple jette allègrement les principes déontologiques de base très loin au fond du labo. L'éthique n'est pas leur fort même s'ils se posent quelques questions de temps en temps. J'ai préféré, de loin, tout ce qui tourne autour de la parentalité. Le couple, une fois la bête apprivoisée, développe les mêmes comportements qu'un jeune couple pourrait avoir, au sens général. Le père est en réaction de rejet, la mère s'investit à 200 %. Puis les choses évoluent, il semblerait que Natali et ses co-scénaristes aient ingurgité l'intégrale freudienne avec plusieurs services sur le complexe d'Oedipe. Ces passages peuvent plaire ou agacer, au choix, ils m'ont amusé et parfois irrité (j'ai oublié de préciser que l'alternative n'était pas exclusive). Le mari reproche à sa femme une décision retardée : "Tu ne voulais pas d'enfant normal de peur de perdre le contrôle". La science étant un désir de contrôle, le projet de son épouse ne pouvait que naître dans ce cadre rigoureux. Les jeunes parents ou ceux en devenir se doivent de voir ce film, ils vont y retrouver une grande part de leurs craintes, résumées à la sauce hollywoodienne, certes mais en deux petites heures nous pouvons nous y amuser. Le reste est classique, un peu d'action, quelques trames narratives secondaires pas toujours bien amenées...

19 mars 2010

The Hunter (1980) Buzz Kulik



Film à regarder en fin de semaine. Au moment précis où l'on se met à hésiter entre le sommeil et l'exil. Parcourir sa dvdthèque, saisir une galette et quitter les lieux avant de vouloir en prendre une autre. Arriver jusqu'au canapé et s'allonger, garder juste assez d'énergie pour avoir les paupières ouvertes de temps à autre. Steve McQueen, Elli Wallach et Ben Johnson doivent vous aider à rester éveillé mais ils sont aussi fatigués que vous. Le scénariste a pondu une histoire copieuse, un vrai pudding, de ceux que l'on trouve dans les zones commerciales suburbaines anglaises, loin du centre-ville, le truc vert et rose avec des morceaux noirs qui dépassent, ceux que Parr aime mettre en boîte, jugez plutôt : McQueen doit assurer ses missions de chasseur de primes moderne, veiller à ce que sa femme ne le quitte pas avant d'accoucher tout en essayant d'oublier un psychopathe tête à claques collé à ses basques. Au moment du tournage McQueen suggère de prendre le contre-pied de son image de beau gosse speedé aux leviers de vitesse, ainsi il ratera systématiquement ses créneaux, ruinera quelques carrosseries et filera vitesse grand blé au volant d'une moissonneuse batteuse... Amateurs d'exploits mécaniques s'abstenir !!
Mettons une scène de course poursuite dans le métro pour essayer de rendre hommage à French Connection mais n'oublions pas les gymnastes, McQueen devra esquisser quelques figures presque habiles, cheval d'arçon style.
Si après cela vos yeux sont encore ouverts ce ne sera pas grâce à la réalisation plate de Kulik, non... C'est le plaisir tordu de voir Wallach s'ennuyer, McQueen assumer son dernier film, sans oublier le score de Michel Legrand.

19 févr. 2010

Cobra Woman (1944) Robert Siodmak



Le film préféré de Kenneth Anger, selon imdb. Tom Peeping l'aime beaucoup également, c'est à cause de lui ou grâce à lui que je me suis procuré cette édition.
Il faudrait avoir vu ce film enfant pour en être marqué. Vous savez, ceux que l'on voit avec ravissement des dizaines de fois puis, une fois adulte, que l'on continue de regarder, avec plus d'étonnement mais tout autant d'amour. J'ai les miens, celui-ci n'y figure pas.
Néanmoins j'apprécie la rapidité, et l'insipidité, des péripéties. Le grotesque de certains personnages, le jeu balourd et caricatural et dénué de psychologie de l'ensemble de la distribution. Là n'est pas l'intérêt. Il réside tout entier dans la beauté des costumes, dans l'étrange naïveté qui traverse le film, dans le soin apporté aux décors magnifiquement sublimés par un Technicolor ravissant. Alors nous nous laissons séduire par Maria Montez, uniquement lorsqu'elle interprète la cruelle Naja, nous ressentons même un plaisir coupable lorsqu'elle désigne à la mort les futures victimes de son doigt sadique pointé en rythme. Danse du cobra, ondulations hypnotiques, Cobra Woman est une surprise rafraîchissante et exotique, made in Hollywood.

14 févr. 2010

Monster (2003) Patty Jenkins



Itinéraire d'une enfance violée. Ou comment une femme s'accroche désespérément à l'amour alors que sa vie n'est qu'un cauchemar quotidien. Histoire vraie d'Aileen Wuormos, condamnée et exécutée. Le film est assez routinier, il n'y a guère de surprise, nous connaissons ce genre de trajectoire qui nous sont offertes à travers les reportages télévisés. La différence est artistique. La réalisatrice tient à révéler la part profondément humaine de la meurtrière. La réalité est souvent plus complexe, plus nuancée. Du coup cette trame scénaristique presque banale devient insupportable parce que nus avons l'impression qu'il ne faudrait pas grand chose pour qu'un destin change, il faudrait un soutien, une main tendue. cet amour, inespéré, se confronte à une société implacable pour les faibles. Certes les rêves d'Aileen sont démesurés, aussi vastes que la générosité et l'énergie qu'elle déploie pour les réaliser, cependant le poids des souffrances et des coups reçus semblent les anéantir, tranquillement et inévitablement.
Charlize Theron réalise une performance impressionnante. Nous ne cessons d'être émus, bouleversés et horrifiés à la fois devant ce qui se passe sous nos yeux.
L'exécution qui met à un terme à ce parcours est sauvage et brutale, cela même si les crimes commis par Wuornos sont condamnables.

27 janv. 2010

The Red Badge of Courage (1951) John Huston



Guerre de Sécession. Adaptation du roman de Stephen Crane, le film de John Huston est un de ses préférés mais nous ne pouvons guère voir que cette version mutilée. Des deux heures originelles il ne reste que 69 minutes montrées à l'Institut Lumière dans une copie qui rend hommage à la photographie somptueuse de Harold Rosson. Les nuances de noir et blanc sont si belles, si précises que, parfois, nous avons l'impression de voir de la couleur. Les lumières des sous-bois sont resplendissantes et donnent à ce film de guerre une beauté qui rend le propos plus violent. Le jour où une copie fidèle aux intentions de Huston sera retrouvée sera un grand jour.
Du coup difficile de juger le film sévèrement, la voix-off est souvent redondante et inutile tant les images suffisent à exprimer leur potentiel. Le héros est un jeune bleu qui a une peur panique du conflit, notez que Huston le fait jouer par le soldat américain le plus décoré de la Seconde Guerre Mondiale, Audie Murphy. L'accent est mis sur les périodes creuses, nous voyons les soldats laver leur linge dans le fleuve. Très belle scène où Murphy fait son tour de garde la nuit et qu'un ennemi faisant la même chose en face lui demande de ne plus se positionner dans la lumière de la lune car il lui faudrait peut-être tirer dessus. Superbes gros plans des visages anxieux, inquiets au combat.
Après la peur et une fausse blessure (le titre fait référence au sang des blessés qui remplace au mieux les insignes et titres remportés après coup) c'est le courage, l'inconscience, les remords qui poussent Murphy à agir héroïquement.
Huston voulait imposer des "gueules" pour incarner les soldats, il les a trouvés dans des bars et autres lieux "touristiques", nous remarquons Andy Devine, notre conducteur de diligence préféré, Arthur Hunnicutt, second rôle légendaire (faites une recherche internet sa barbe vous sautera aux yeux), John Dierkes qui fait une belle interprétation de traumatisé, enfin Royal Dano et son regard de chien battu.
Guerre montrée comme une entité qui échappe à toute logique, offensive, contre-offensive qui surprennent. L'individu ne sait pas comment il va réagir et l'on passe de l'effroi à l'inconscience sans pour autant distinguer ce qui relève de l'acquis ou de l'inné.
Le film ne se relèvera pas des previews alors que les dirigeants de la MGM se disputent le contrôle du studio. Huston s'en moque, il est déjà en Afrique pour tourner The African Queen, mais après avoir tiré l'éléphant...

The Suspect (1944) Robert Siodmak



Un homme respecté, Charles Laughton himself, est tyrannisé par sa femme. Rosalind Ivan met tout son talent à se rendre détestable. Problèmes de couple. Les voisins ne sont pas en reste puisque monsieur frappe madame incarnée par la délicieuse Molly Lamont. Le film met en avant la fureur conjugale, futurs mariés, prenez garde !!
C'est alors que l'homme respecté rencontre une jeune demoiselle, sublime Ella Raines... Vivant les atrocités de son épouse et subissant les charmes naturels et tentants de mademoiselle il décide de tuer la première pour pouvoir succomber à la seconde. Seulement Laughton représente l'homme de qualité, il fait la leçon à son apprenti qui ne cesse de l'admirer et a une conscience des plus intègres... un inspecteur fouine dans les parages...
Film qui repose sur la qualité de jeu de ses interprètes (et leur beauté plastique pour certaines) et qui présente les assassins comme des victimes et les victimes comme des coupables. Le scénario est plaisant à suivre et l'on passe un moment agréable à le voir illustrer classiquement par Siodmak.

23 janv. 2010

Annie (1982) John Huston



Annie est un film de commande qui surprend dans la filmographie de John Huston. Qu'est-il venu faire dans cette galère ? La seule comédie musicale qu'il tournera reste un objet conçu sans amour, aux traits grossiers que quelques détails viennent sauver de l'oubli.
L'Institut Lumière de Lyon nous offre l'opportunité de combler nos lacunes sur grand écran, un luxe que nous pouvons nous permettre.
Que retenir ? Qu'il faut pas mal de tolérance pour retirer du plaisir de cette oeuvre clinquante, souvent décevante, parfois réjouissante.
Prendre tout ça comme un conte en chanté (Demy y excellait), trouver que la petite Aileen Quinn est un petit bout plein d'énergie, se ravir que sa mémoire fait remonter à la surface les films du dimanche après-midi où Shirley Temple poussait la chansonnette (sur RTL je crois), apprécier le jeu excessif de Finney, chauve à la grimace, et de Burnett, alcoolique nymphomane qui lorsqu'elle décapite une poupée fait prendre au film des accents burtoniens qui ne sont pas pour nous déplaire, puis finir par regretter que la belle, mais vraiment belle Anne Reinking ne traverse pas l'écran plus souvent, ses jambes sont encore incrustées sur ma rétine...