27 déc. 2010

Mr. and Mrs. Smith (1941) Alfred Hitchcock


A leur arrivée à Hollywood les Hitchcock fréquentèrent le couple Lombard/Gable, Carole Lombard leur prêta sa maison pour qu'ils puissent emménager avec plus de confort. C'est à la demande de l'actrice que Hitch entrepris le tournage de cette comédie, oeuvre atypique dans sa filmographie. L'humour n'est pratiquement jamais absent des récits hichcockiens mais cette fois il s'agit d'une comédie du début à la fin, à la manière d'une screwball comedy mais le rythme en moins. Le film est inégalement construit, après un début très prometteur qui voit madame vampiriser monsieur, monsieur apprend que le mariage est illégal. Joie de celui-ci car c'est le bonheur de revivre ce moment qui se présente, seulement il ne va pas assez vite pour renouveller sa proposition, fureur de madame qui va ignorer l'ex et futur mari...
La soirée où Montgomery fait revivre à Lombard les conditions de la proposition est réussie, Lombard est exquise dans son ancienne jupe devenue trop étroite, un moment intéressant où les personnages reviennent dans le restaurant qui a vu naître la demande, leur confortable position sociale se heurte au cadre très populaire, voire miséreux des lieux. Brève parenthèse sociale, peu appuyée mais dont le traitement est remarquable de par son absence humoristique, en tout cas de la faible volonté d'y intégrer absolument de l'humour, je pense surtout aux enfants ébahis autant par la nourriture exhibée en terrasse que par la présence de ces deux convives dans le quartier. Le personnage de la mère de Lombard, qui explique beaucoup l'hystérie possessive de la fille, aurait gagné à être dévelopé, il disparaîtra par la suite. Par la suite le film perd en intensité, certaines scènes sont longues, manquent de punch. Il faudra attendre le repas au restaurant avec la fausse compagne de Montgomery (née de fausses confidences chuchotées muettement à l'oreille) et ses essais hilarants pour se blesser afin de quitter la soirée. J'ajouterai la simulation par Lombard vers la fin. Tout ceci ne fait pas un film qui tient la route, Hitch s'en désintéresse ouvertement, il dit à Truffaut : "J'ai plus ou moins suivi le scénario de Norman Krasna. Comme je ne comprenais pas le genre de personnages qu'on montrait dans le film, je photographiais les scènes telles qu'elles étaient écrites."
La présence de Carol Lombard me suffit, Cary grant était pressenti pour lui donner la réplique mais Robert Montgomery ne s'en tire pas si mal. La mine chaleureuse et sympathique de Charles Halton me procure toujours une sensation agréable, tout comme Jack Carson qui traverse le film et apporte une touche vulgaire qui jure idéalement avec le reste. Pas un grand Hitchcock mais un film à voir pour les complétistes et les fans de Lombard.

24 déc. 2010

Another Year (2010) Mike Leigh



Tranches de vies, quelques personnages vus sur une année, quatre saisons.
Certains s'aiment, ont réussi à construire un nid douillet où d'autres viennent trouver refuge, réconfort. Union et solitude partagent les individus et donnent à leur trajet une couleur différente. Autour de nous les mêmes rapports sont visibles, il suffit de savoir regarder, ou de vouloir.
Le film est suffisamment riche pour que chacun puisse y trouver une lecture qui éclairera ou confirmera un sens, "the meaning of life".
J'y vois une lutte toute personnelle pour franchir son parcours dans les meilleures conditions, à partir de là plusieurs possibilités, déclinées par le réalisateur par paire. 
Le couple abouti, Tom et Gerri, et celui qui ne peut se faire, Ken et Mary. Le couple en devenir, Tom et Katie, celui qui s'est éteint, Ronnie et Linda. Le frère qui a réussi professionnellement, Tom, celui qui est resté dans son milieu, Ronnie...
Autour du couple heureux gravitent les autres individus, venant se ressourcer pour échapper à leur triste condition, butant contre la force naturelle du noyau familial, ouvert et fermé à la fois, solide et fragile. C'est Gerri qui semble totalement épanouie, à l'écoute mais qui, si l'on y prête attention, ne veut, et ne peut, recueillir toutes les détresses. Car il ne faut pas se tromper, le bonheur fragile du couple principal peut se vivre un instant, Ronnie, Mary, Ken peuvent l'approcher, le goûter mais non pas le vivre, pour cela ils doivent réussir à créer le leur. C'est pourquoi cette scène finale est sublime, je veux parler de la rencontre entre Ronnie et Mary. En dépit du laconisme du premier, il y a bien rencontre, sur le mode de l'urgence. Ronnie est seul, n'a jamais travaillé et risque de ne pas arriver à continuer son chemin bien longtemps encore, Mary est dans la même situation et tente de s'accrocher à lui, lui fait des propositions aussi nettes que désespérées. Autour de ces cigarettes fumées dans le froid quelque chose naît, infime mais palpable. Nous pouvons penser que Ronnie représente un moyen pour Mary de s'unir plus durablement à Tom et Gerri, deuxième chance puisque l'option Tom n'est plus valable. Cela peut aussi être le moyen de s'inscrire dans une relation personnelle. Le plan final où l'introspection devient totale peut être un instant de détresse intense ou une réflexion face aux choix possibles.
Ronnie, Mary, Ken ne peuvent se permettre d'être dans l'instant, ils sont hébétés, s'oublient dans l'alcool et la nourriture et cherchent une position stable. Tom et Gerri le peuvent, leur union est stable, leur fils a trouvé une âme soeur, ils peuvent apprécier le temps qui passe, le temps qu'il leur reste à vivre. Je trouve que le découpage des saisons vaut surtout pour ce couple. Une année de plus peut aussi signifier une année encore prise sur la mort, sur la fin. Le bonheur conjugal est une condition qui leur en ouvre d'autres, celui d'apprécier ce temps qui coule, ces journées passées au jardin à prendre le soleil, à regarder la pluie, un luxe que ne peuvent s'offrir ceux qui sont en recherche, en souffrance. La vieillesse, la vulnérabilité sont soulignées et ne sont pas vécues de la même façon. L'autre luxe que permet l'amour est de pouvoir modifier son environnement. La maison de Tom et Gerri et leur jardin sont représentatifs du pouvoir que leur procure leur union.
A la poursuite du bonheur...

20 déc. 2010

Foreign Correspondent / Correspondant 17 (1940) Alfred Hitchcock


Après le flamboyant Rebecca, Hitch est prêté par Selznick à Walter Wanger, Hitch est sous contrat et doit cinq films à Selznick ou cinq années où il doit être à sa disposition. Qu'importe il en sera ainsi jusqu'en 1944, travaillant d'un studio l'autre. Loin de la bienveillance appuyée de Selznick il pourra retrouver l'autonomie qu'il affectionne particulièrement. Avoir les mains libres n'est pas pour lui déplaire.
En 1940 les Etats-Unis se doivent d'être neutres mais d'aucuns aimeraient les voir entrer en guerre assez rapidement, Wanger est de ceux-là, avec Foreign Correspondant il souhaite apporter un argument à cette thèse. Cette histoire d'un reporter américain, naïf et peu politisé, envoyé en Europe pour faire un bilan de la situation est idéale car le spectateur américain moyen pourra s'identifier avec lui et ressentir l'urgence de la situation, percevoir ce dont l'ennemi est capable. C'est d'ailleurs un des premiers films anti-nazis tournés à Hollywood, genre qui aura un beau succès. 
Le film était parti avec beaucoup d'ambition, son budget est plus important que Rebecca, il suffit de voir les décors, servant parfois très peu, pour juger de l'entreprise. Ces derniers enrichissent véritablement le récit et donnent à ses nombreuses péripéties la toile de fond suffisante pour qu'elles divertissent suffisamment le spectateur. Ce n'est pas de l'argent perdu, il se voit à l'écran. Une mention spéciale pour les scènes du moulin qui ont ce côté irréel, décor soigné au milieu du plateau, crédible et factice, magie du cinéma, voir le premier plan, maquette hitchcockienne à la simplicité familière. Maquettes et transparences (Selznick se plaignait dans ses mémos de subir les secondes alors que n'importe quel technicien les ferait disparaître) sont les coutures clinquantes laissées visibles car elles amusent les enfants, elles brillent vulgairement et laissent pantois d'étonnement devant la qualité de ce qu'elles rassemblent.
Péripéties à profusion, romance, couple en devenir, humour, nous retrouvons la marque hitchcockienne, celles des belles années anglaises. Seuls les deux principaux acteurs sont à la traîne, Joel McCrea et Laraine Day n'emportent pas l'adhésion et souvent ennuient, le reste de la distribution est plus intéressante : George Sanders est excellent, plein d'esprit, c'est l'anti-McCrea, il figure l'européen qui doit être sauvé, qui le mérite, Edmund Gwenn est excellent en tueur appliqué, précautionneux qui se cache derrière sa bonhomie, c'est sa troisième apparition chez Hitchcock, après The Skin Game et  Waltzes From Vienna, quant à Albert Bassermann, ses quelques apparitions sont un émerveillement, acteur allemand il avait fui le régime nazi dès 1933 et avait appris ses répliques phonétiquement.
Pendant le tournage Wanger ne cessait de demander à Hitchcock d'incorporer dans le dialogue les derniers événements importants dans l'Europe en guerre. Sachant que l'Angleterre était sous la menace d'un bombardement imminent allemand, Ben Hecht fut appelé à la rescousse, missions qui lui étaient familières, il écrivit la dernière scène, semblable au final du Dictateur de Chaplin, appel à l'aide un peu artificiel mais de bonne guerre, si j'ose m'exprimer ainsi. Cinq jours après le tournage de cette scène les bombes allemandes heurtaient le sol britannique.
Vint alors le mot de Balcon, son ancien producteur anglais qui condamnait dans la presse les planqués d'Hollywood, les déserteurs, Hitchcock en particulier. Il est vrai que le réalisateur ne répandait pas ses opinions politiques, il semble toujours parlait de ses films en termes techniques, prenant plaisir à dévoiler tel aspect, tel scène (voir celle du crash de l'avion dans le Hitchbook de Truffaut), laconiquement devant la beauté du décor (le moulin) et d'une scène originale (le meurtrier et les parapluies) il glisse à Truffaut : "Nous étions en Hollande, donc moulins et parapluies." Il raconte ensuite la scène rêvée, le meurtre dans le champ de tulipes rouges... Humour, humour...
Le film a du succès et contribua à sensibiliser les spectateurs, l'argument avait porté.

18 déc. 2010

Rebecca (1940) Alfred Hitchcock



"...Je n'étais pas attiré par Hollywood en tant qu'endroit. Ce que je voulais, c'était entrer dans les studios et y travailler." Hitchcock à François Truffaut, en 1962.

Hitchcock voulait adapter Rebecca alors même la sortie du roman, il l'avait lu sur épreuves et désirait en acquérir les droits seulement ces derniers étaient trop élevés pour lui. Selznick lui permettait de réussir ce projet mais c'était sans compter sur la personnalité et les méthodes du producteur. Hitchcock quittait l'Angleterre avec un prestige qui lui avait permis de tourner ses projets en toute indépendance, à Hollywood il recommençait tout à zéro. Le scénario sur lequel il avait travaillé des mois durant fut rejeté par Selznick qui misait sur la fidélité absolue de l'oeuvre originale. Le succès de ce roman, les passages et les répliques aimées des lecteurs devaient se retrouver sur l'écran. Credo appliqué à Gone With the Wind sur lequel travaillait avec acharnement Selznick. Dans un mémo, Selznick en écrivait beaucoup et en inondait ses collaborateurs, daté du 12 juin 1939, les griefs portés contre le scénario de Hitchcock sont développés de manière très argumentée*. Hitch avait l'habitude de ne garder que l'essentiel et ses adaptations sont, pour la plupart, très largement détournées. Le projet commençait alors sous les plus mauvais auspices. Selznick et Hitchcock sont tous deux dévoués à leur art seulement la position du réalisateur est la plus délicate, d'abord parce qu'il vient d'arriver aux Etats-Unis et il désire y faire carrière mais surtout parce que le contrat l'oblige à tenir sa place et rien que sa place. Pour compliquer la situation le tournage commence alors que l'Allemagne envahit la Pologne et entre en guerre contre l'Angleterre. La famille du couple Hitchcock y réside et ce sont des soucis supplémentaires.
"Ce n'est pas un film d'Hitchcock" dit-il encore à Truffaut. Il est vrai que son empreinte n'y est pas totalement identifiable, j'ai d'ailleurs, durant mon adolescence, à un moment où la notion de réalisateur comptait moins et où je regardais les films à la chaîne sans chercher à y trouver de plaisirs supplémentaires autres que le simple fait de me divertir, souvent associé Rebecca à Secret Beyond the Door de Fritz Lang. J'y voyais la même intrigue, la même atmosphère, le même raffinement.
Le tournage fut l'occasion pour Hitch de prendre sa revanche, de pouvoir filmer les plans de façon à maîtriser le montage, en ne multipliant pas les prises et les changements de positions de caméra par exemple, ce que Ford maîtrisait à merveille. Dès que Selznick arrivait sur le plateau un problème technique stoppait le tournage, il était résolu une fois le producteur parti... Le film fut terminé et obtint le succès.
Une jeune femme (interprétée à merveille par Joan Fontaine) timide, dame de compagnie, sans argent, sans famille aucune, devient la femme d'un Lord (Laurence Olivier qui a la classe et la présence indispensables au rôle mais dont le débit, par moments, est si rapide que l'on comprend à peine ses répliques, Selznick s'en plaignait avec justesse). Elle investit Manderley, une superbe demeure où l'ancienne épouse disparue tragiquement continue de hanter les lieux par les multiples objets de la maison et par le souvenir qu'elle a laissé gravé dans les esprits de tous. La gouvernante de maison est plus particulièrement sous l'emprise de la défunte et commence à manifester une haine vers la nouvelle épouse.
J'aime à comparer la jeune Joan Fontaine à Hitchcock, Manderley étant Hollywood et la gouvernante Selznick. Hitch prit Fontaine sous sa protection, elle faisait l'objet d'un dédain manifeste, de par son peu d'expérience, Hitch vit là un moyen pour qu'elle habite parfaitement son rôle, il lui confia qu'il était le seul à ne pas la haïr et la soumit à sa dépendance. 
Le film est somptueux et gothique à souhait. Le décor est un personnage à lui tout seul. Les plans où la caméra chemine à travers une végétation sombre et dense jusqu'à la maquette de la demeure sont nimbés de ce mystère dont seuls les contes lus ou entendus au seuil de la nuit parviennent à rendre la teneur. Ceux où Joan Fontaine en fait la visite, la pluie sur les vitres se projetant sur les intérieurs sont tout aussi beaux. Lorsque la gouvernante (inoubliable Judith Anderson) entre en scène, nous y sommes, le danger, la haine surgissent et font de l'héroïne une proie que l'on aimerait protéger. L'amour de la première pour Rebecca, la charge érotique palpable qui la met en transe lorsqu'elle dévoile la garde-robe à la seconde sont un des grands moments du film. Le moment le plus puissant est celui où la gouvernante montre une chemise de nuit qu'elle a pris soin de confectionner pour Mme, elle place sa main sous le tissu et encore fascinée dit : "Regardez, on peut voir ma main à travers." Tandis que la personnalité de Rebecca, toujours évoquée, omniprésente, perd en prestige et gagne en perversité, celle de la nouvelle Mrs de Winter devient plus consistante, plus solide. C'est la transformation de la jeune ingénue des contes, d'une Cendrillon, en une femme qui devient maîtresse de son destin. C'est aussi la perte de l'innocence.

* Cinéma, mémos, David O. Selznick (Ramsay Poche Cinéma, 1984, pp 221-258 en ce qui concerne Rebecca)

14 déc. 2010

Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (1972) Jean Yanne


Jean Yanne s'amuse avec des potes à tirer sur la radio commerciale qui, sous prétexte de célébrer la femme, le sexe, les animaux et cette fois-ci Jésus, cherche "à vendre de la merde mais sans dire un gros mot". Feux croisés : journalisme d'opérette et religion pour gogos, deux domaines où règnent les marchands du temple. Le film étire sa nonchalance sans jamais vraiment prendre soin de se présenter dans un costume bien coupé. Les dialogues sont écrits, parfois brillamment, sur un coin de table et semblent être joués dans la foulée. La succession des sketchs donne de l'énergie cependant il manque un raffinement qui ne m'aurait pas déplu. Des acteurs connus ou un peu moins en pagaille, Bernard Blier qui succombe aux joies du tac-tac, Daniel Prévost en faux-cul polyvalent, Jacques François en éternel directeur autoritaire, Michel Serrault, Paul Préboist, Jean-Marie Proslier, autant de visages plus ou moins connus qui font un petit numéro. La force du film n'est plus aussi intense que lors de sa sortie mais les travers dénoncés sont toujours présents, il suffit d'ouvrir les yeux. Une curiosité amusante, ne serait-ce que pour les chansons chrétiennes écrites dans tous les styles qui ponctuent le film...

13 déc. 2010

The Big Combo / Association criminelle (1955) Joseph H. Lewis


Cornel Wilde, l'inspecteur Leonard Diamond, a la tronche du mec sympa, sympa et même un peu con. Pas étonnant qu'il se fasse dévorer par Richard Conte, Mr Brown, manipulateur en diable et adorateur de son nombril, un peu de haine et de personnalité font la différence. C'est là le grand couple du film, bien plus que la fade Jean Wallace qui ferait presque passe Conte pour un idiot. Les scènes où les deux ennemis se rencontrent, le flic et le boss, sont les meilleures du film. Conte a des indications précises, il ne doit pas s'adresser directement à Wilde, ce dernier ne vaut rien, a une paye de misère et vient jouer les parasites dans les parages. Première rencontre, Diamond est haineux mais Brown l'ignore et s'adresse à lui indirectement en demandant à son homme de main de transmettre. La deuxième rencontre est plus marrante, sur le plan communicationnel s'entend, Diamond est kidnappé, histoire de lui faire subir un petit rappel hiérarchique et Brown teste l'échange par appareil auditif, beuglant dans le micro jusqu'à ce que Diamond s'évanouisse devant le style développé par Mr Himself. La suivante les voit se rejoindre chez un antiquaire, Brown a brûlé quelques documents compromettants juste avant l'arrivée de Diamond. Il lui tournera le dos durant tout l'échange, soulignant la jalousie du flic qui lui n'a guère de personnalité.... Seul le final annule le dispositif dans une scène assez faible, Brown n'est pas à la hauteur et seul le phare braqué sur lui permet de rendre la scène intéressante. Diamond touchera presque la haine du doigt suite à la mort de sa danseuse mais n'en fera rien, restant sympa et un peu con à la fois. Il y a une rivalité troublante dans ce duo qui est souligné en écho chez les sbires de Brown, Fante et Mingo. Le premier est joué par Lee Van Cleef, gueule superbe, allure d'avion de chasse et le second par Earl Holliman, parfait dans le rôle de l'équipier fidèle à l'extrême. La relation homosexuelle est nettement appuyée. Ces passions masculines font le charme de ce polar. La violence du personnage de Brown n'a d'égale que ces liens sous-jacents. La relation qui unit Susan à Brown est de cet ordre, elle le déteste mais lui est dévouée, l'attirance sexuelle qu'elle éprouve pour son mâle est manifeste lors de la scène du baiser, juste après que Diamond rende visite à Rita qui lui reproche d'avoir attendu six mois pour qu'il vienne se soigner de ses peines de coeur. Une actrice plus séduisante aurait porter ce film au rang de chef d'oeuvre.

Il n'en est pas loin puisque des plaisirs supplémentaires nous sont procurés. Les présences de Brian Donlevy et de sa moustache familière mais aussi de Ted de Corsia, que j'aime beaucoup, que nous retrouvons vieilli et fan de spaghettis, contribuent à diffuser ce petit plus que l'on ne refuse pas. J'ajoute deux scènes bien mises en scène, celle de la mort de Rita qui d'une main lâchant une cigarette se termine par un néon clignotant dans la nuit et autre final, celui de McClure, privé de son appareil auditif voyant la mort surgir par les armes à feu qu'il n'entend pas, superbe moment muet... La photographie aux contrastes appuyés de John Alton est parfaite et donne envie de revoir le tout dans des conditions optimales.

5 déc. 2010

English Hitchcock, Charles Barr (Cameron & Hollis, Moffat, 1999)


Afin de préparer au mieux l'intégrale Hitchcock et parce que j'aime lire des textes intéressants après avoir visionnés des films, je cherchais un livre s'appuyant principalement sur la période anglaise de Hitchcock. Sa carrière américaine fait l'objet d'une multitude d'ouvrages, l'anglaise n'a pas le même traitement.
Alain Kerzoncuf, que je remercie une fois encore pour sa disponibilité et ses précieux conseils, a attiré mon attention sur le livre de Charles Barr. Une rapide commande sur amazon.uk et le voici dans ma boîte aux lettres. Edition très sobre et assez élégante, le volume développe sur ses 250 pages tous les films anglais en détails. Barr se propose de rétablir l'importance des influences anglaises du réalisateur. D'autres sont établies et reconnues, l'allemande, la soviétique et l'américaine, et ne se discutent pas mais ses racines anglaises ne font pas l'objet systématique d'études. En voici une. Barr souligne particulièrement l'aspect littéraire en reprenant pour chaque oeuvre un commentaire précis et nourri des changements qui sont opérés entre le support littéraire et l'adaptation cinématographique qui en résultent. L'importance du scénario, la collaboration avec le scénariste sont éclairants et témoigne de la diversité des apports autour de l'objet film.
Ce sont 24 films qui sont disponibles, ce n'est pas une partie mineure de sa carrière et le livre a le mérite de se pencher sur cet ensemble dont certains éléments sont des chef-d'oeuvres. Ainsi les rôles d'Eliot Stannard et de Charles Bennett sont mis en évidence et réintégrés dans l'aventure hitchcockienne.
Le livre est à conseiller à ceux qui désirent plonger dans l'intégrale de Sir Alfred, il n'est disponible qu'en anglais.

1 déc. 2010

Ich möchte kein Mann sein (1918) Ernst Lubitsch


Film muet allemand de 1918, cette oeuvre surprend par sa liberté de ton. Ossi Oswalda joue une jeune femme libérée avant l'heure, aimant jouer au poker avec le personnel, fumer sa cigarette tranquillement, boire de l'alcool, plaisirs qui ne plaisent guère à son oncle et à sa gouvernante qui savent, eux, les apprécier, en cachette. Car il faut tenir son rang, l'étroitesse de ce dernier ne sied guère à Ossie. Son oncle partant en voyage confie la nièce aux bons soins du Dr Kersten, qui se jure de la dresser comme il se doit. Ossi se sauve, s'habille en homme et se rend au bal où elle gagnera l'amitié de Kersten.
Ce sont 45 minutes d'air frais offertes par Lubitsch. La sexualité y est vue comme une notion qui doit être entourée de différentes soies que nous pourrions nommer liberté, naturel, distraction, jeu et autres désignations décomplexées. La rigueur de l'époque fait réagir Ossi qui ne cesse de s'agiter, d'avoir envie d'exploser, de libérer son énergie folle, très communicative et enjouée. Lorsqu'elle se rend chez le tailleur, profession que le père de Lubitsch a exercée, les garçons se bousculent pour lui prendre ses mesures, ils finissent par convenir que chacun aura une partie du corps. Objet de désir, Ossi ne laisse personne indifférent. Habillée en homme, ce sont alors les femmes qui sont intriguées par la bouille juvénile du personnage. Elles dansent avec elle/lui, se passant son corps d'un bras l'autre. La séduction, l'attirance sexuelle est un thème qui s'installe au premier plan de ce moyen métrage étonnant. Vient alors la scène la plus troublante, après avoir incarné un rival potentiel, Ossi, toujours travestie, entame une amitié avec Kersten. La nuit passe, le bal, les verres de champagne, l'amitié... Les deux compères se parlent, les visages très rapprochés puis finissent par s'embrasser à plusieurs reprises, toujours avec le même cérémonial, visages rapprochés puis baisers. Nous pourrions croire à une amitié virile mais les personnages sont des hommes, même si l'un d'entre eux ne l'est pas. Sexualité irradiante d'Ossi qui se diffuse par-delà les apparences ou abandon proustien libéré par l'alcool, les circonstances ? Toujours est-il que ce sont là deux beaux moments assez étonnants si nous considérons l'année de production. Lubitsch tisse son fil libérateur sans complexe, certes la fin remet chacun à sa place derrière les rires du dénouement cependant ses scènes sont plus puissantes que ne le laisseraient à penser leur inscription placée sous l'égide de la comédie. Le titre vient de la dernière réplique d'Ossi, qui après avoir désiré vivre comme un homme ne le veut plus. Son aventure de l'autre côté du miroir nous aura bien plu.

25 nov. 2010

Hunted / Rapt (1952) Charles Crichton


Démarrage en fanfare pour ce film anglais des années 50. Le petit Robbie s'enfuit de chez lui, ayant mis le feu par inadvertance, après avoir failli se faire renverser dans la rue il atterrit dans un immeuble désaffecté où un meurtre vient juste de se produire. Lloyd, l'assassin, encore présent, s'enfuit avec l'enfant. C'est une longue chasse qui commence.
Edité par PVB, le dvd se trouve facilement sur le net pour quelques euros, il serait dommage de ne pas en profiter. La distribution est de premier ordre, Dirk Bogarde fait preuve d'un registre assez étendu et le petit Jon Whiteley est remarquable, il sera le petit John Mohune de Moonfleet quelques années plus tard.
Bogarde campe un personnage qui, par jalousie, est devenu un meurtrier, fiévreux, violent, il finira par s'apaiser au contact de l'enfant. C'est une belle leçon d'humanité qui passe à travers le scénario sans jamais sombrer dans le pathos facile. Les deux compères sont pourchassés par la police, leur itinéraire est un prétexte à nous montrer une Angleterre très différente. Des quartiers londoniens au port écossais de Portpatrick, en passant par les paysages miniers de Stoke-on-Trent et la campagne anglaise, Crichton offre une superbe photo autour de ses fugitifs. Leur isolement dans des paysages divers n'en devenant que plus dramatique. Le port, les marais, la ville, la basse montagne, chaque paysage est remarquablement intégré au récit.
Crichton prend le soin d'intégrer une dimension sociale à son histoire. Il filme en quelques plans courts, ou en arrière-plan, une Angleterre laborieuse, celle des petites gens. C'est le passant qui offre sa dernière cigarette, les mines devant lesquelles Lloyd s'échappe, des ouvriers se rendant au travail à l'aube, la propriétaire avenante de la chambre louée, les harenguiers et toute la séquence du port. C'est aussi l'enfance maltraitée, le sort réservé aux plus faibles (notons que l'homme assassiné est mort plus du mépris qu'il affichait envers Lloyd que du rôle qu'il jouait envers sa petite amie).
A côté de cet aspect social et documentaire il y a toute une séquence, celle du retour à l'appartement (Lloyd veut y récupérer de l'argent avant de s'enfuir), digne des bons films noirs, cadrages très stylisés, usage des ombres, de la profondeur de champ. Crichton fait montre d'un talent multiple, d'un professionnalisme assuré. Une belle découverte avec le charme des accents anglais en prime.

19 nov. 2010

Matrimonio all'italiana / Mariage à l'italienne (1964) Vittorio De Sica


Domenico vit avec sa mère, passe de conquêtes en conquêtes et s'éprend davantage de la belle Filumena. Jeune prostituée, elle tombe amoureuse d'un homme aux abords exquis qui l'emmène loin des rivages étroits de sa pauvre condition. Domenico prend son temps mais insensiblement Filumena tisse sa toile, réussit à se faire "offrir" un appartement, à intégrer la demeure familiale ... en tant que bonne à tout faire. La vengeance se prépare lorsqu'elle aperçoit Domenico embrasser une autre femme...
Se déroulant sur plusieurs décennies le film laisse en arrière-plan les changements politiques d'une Italie qui ne se définit que sous l'angle du couple et de son devenir. Jouant sur une théâtralité gaiement assumée le film développe ses rebondissements, laissant libre cours à deux acteurs talentueux qui forme un duo des plus subtils, le rôle féminin dévoilant des facettes plus nuancées. Sophia Loren et Marcello Mastroianni surjouent, s'en donnent à coeur joie. C'est un plaisir de voir les clichés du microcosme italien passés en revue par De Sica, hurlements, étreintes passionnelles, proximité de la vie en intérieur avec personnel de maisons et belle-mère, complots, revanches, retrouvailles... Une énergie débordante sourd du film et entraîne le spectateur dans un festival d'attitudes farcesques. J'adore voir Mastroianni se vautrer dans son personnage : rustre, égocentrique, naïf mais touchant. Loren fait peur, elle est la femme qui attire et contrôle tout l'univers, sa détermination pour créer un couple fait sourire, lorsqu'elle crée une famille c'est l'émotion qui l'emporte.

16 nov. 2010

Le président (1961) Henri Verneuil



Véhicule en or pour Gabin, adaptation de Simenon, dialogues percutants de Michel Audiard, ce film a des atouts qui suffisent à lui conserver son intérêt et son charme. Le milieu de la politique est montré par les deux bouts, ceux qui ont la vocation de servir et ceux qui se servent. Si cela ne vous rappelle rien c'est que vous êtes aveugle ou un peu con, la surdité est un privilège de l'âge, certains le sont de naissance. La réalisation ne présente aucune aspérité particulière, elle est de celle qui sont entièrement au service de leur sujet, un peu trop. Gabin incarne un grande de la politique, intègre, juste et franc du verbe, entre Clémenceau et De Gaulle. Naissance de l'Europe en toile de fond, une Europe au service de ses citoyens ou des deux cents familles (par nation) qui la composent. Les répliques cinglantes d'Audiard font pour beaucoup, allez cliquer sur internet, vous en aurez la liste et cela pourra faire votre bonheur, pour ma part je les ai goûtées avec délectation en ayant à l'esprit la dernière composition du gouvernement. Notez bien que ce gouvernement aurait pu être un autre, il y a de ces zèbres qui n'ont aucune réserve quant à la couleur de leur parti. Un bon Verneuil, ou un bon Audiard, ou un bon Gabin...

15 nov. 2010

Castle Keep / Un château en enfer (1969) Sidney Pollack



Ce sont des hommes épuisés qui arrivent aux alentours d'un château en Belgique. Soldats américains sur une Jeep qui ne roule plus très bien, c'est la Deuxième Guerre Mondiale, les allemands s'apprêtent à lancer leur attaque surprise dans les Ardennes belges, c'est l'hiver 1944. La guerre semble lasser les soldats par-dessus tout, ils ne se désignent que par leur métier dans le civil. Un plan nous montre le major dont on ne voit guère le visage tant la vitre de la Jeep est opaque. Ils vont alors rencontrer les nobles qui possèdent le château. Ce sera alors l'occasion de vivre une féerie particulière, une parenthèse qui permet à tous de se détendre, de se passionner pour des femmes, des tableaux, du pain ou une voiture. C'est une pulsion créatrice, de celles qui précèdent la mort, les plus intenses. Ajouté à cela une quête désespérée pour maintenir à l'abri du conflit un univers intemporel. Ambiance déconcertante car le film adopte des tonalités diverses, de la comédie au psychédélique en passant par le fantastico-érotique. Lassés par la guerre les personnages plongent dans l'illusion de pouvoir y échapper, elle se rappellera violemment à eux, dans des scènes spectaculaires.
Pollack a pris soin de donner à son récit une forme baroque, n'hésitant pas à faire des ellipses audacieuses, à faire déborder les voix de leur scène d'origine sur la séquence suivante, à inonder de lumières certains plans...  La musique de Michel Legrand oscille entre séquences très contemporaines et padabada... entre climats inquiétants et magie de voix aériennes.
Séquences fortes des prostituées accueillant les chars allemands avec des bouteilles qu'elles s'empressent d'enflammer pour les jeter contre eux, celle encore du tank qui pulvérise une église, la guerre vient mettre fin à une ultime tentative de recréer l'univers intime de chaque personnage dans un cadre préservé qui paraît totalement anachronique.
C'est un film de guerre ambitieux, très particulier que Pollack signe avec brio. 

Jamaica Inn / L'auberge de la Jamaïque (1939) Alfred Hitchcock


Hitchcock prépare activement la concrétisation de son contrat américain, il glisse à quelques oreilles qu'il aimerait effectuer ses débuts avec l'adaptation d'un roman lu sur épreuves et dont les droits d'adaptation sont trop élevés pour sa seule personne, il s'agit de Rebecca, roman de Daphné de Maurier. Selznick pense à un Titanic, ce qui n'enchante pas vraiment Hitch. Le duo Laughton/Pommer enfonce le clou, Hitch a signé avec eux pour un film, ce sera son dernier film anglais. Tout est prêt, il s'agit de son dernier roman, sujet qui déplaît absolument à Hitchcock, il charge alors son assistante Joan Harrison et Sidney Gilliat de revoir le scénario. Une rapide escapade aux Etats-Unis lui permet de conclure un contrat, pour un seul film, avec Selznick. Retour en Angleterre, le tournage commence.
L'histoire est celle d'une jeune femme qui découvre que sa tante habite avec des contrebandiers sans scrupules qui détournent des bateaux afin de les piller, tout en prenant soin de ne laisser aucun survivant. Le tout est manigancé par le notable du coin, homme de loi assez timbré. Un des voyous se révélera être un officier de loi infiltré, ce qui permettra l'esquisse d'une idylle, bonus offert au spectateur.
Le film est étonnamment mal fichu. Hitchcock dira que ce fut là un très mauvais souvenir, Charles Laughton l'ayant particulièrement irrité : "ce n'est pas un professionnel". Ce dernier lui demandait de ne le filmer qu'en gros plan car il n'avait pas encore trouvé la manière dont son personnage devait se déplacer. Les recherches de l'acteur n'étaient pas du goût du réalisateur, lui qui aimait que le tournage se déroule rapidement. Pourtant la composition grotesque, boursouflée de Laughton est encore ce qui reste de plus intéressant. Son maquillage monstrueux, ses sourcils réhaussés, ses cris (Chadwick !! Sam !!) lancés à ses domestiques à travers sa demeure haute de plafond m'amusent et m'horrifient à la fois. Voir ce film enfant doit certainement constituer une expérience assez traumatisante. Face à cet ogre, qui adore le Brandy (on en boit beaucoup dans les films d'Hitchcock), les beaux tissus et qui donneraient au diable n'importe qui pour pouvoir continuer à vivre "comme un Prince", les autres personnages ont peine à exister. Maureen O'Hara est magnifique mais n'est pas encore assez sûre d'elle pour affronter le personnage, elle se vengera avec d'autres mâles comme dans The Quiet Man de John Ford (un des plus beaux films au monde), Robert Newton n'est pas convaincant en good guy, il sera un parfait Bill Sikes dans le Oliver Twist de David Lean. Leslie Banks et Emlyn Williams tirent leur épingle du jeu mais il est vrai que jouer les méchants est plus facile.
J'aime beaucoup le décor, de l'enseigne grinçante en bois qui remue au vent jusqu'aux vêtements, de la taverne, des paysages nocturnes avec fonds peints, tout cela me rappelle le Moonfleet de Fritz Lang, il y a là la même beauté artificielle, de celle qui est acceptée, accueillie pour entrer dans l'univers étrange de la fiction.

Des petites choses supplémentaires que je retiens... Le jeune contrebandier qui n'a pas le droit de participer aux pillages, ni le droit d'assister aux pendaisons mais qui aura la même sanction que ses partenaires arrêtés : la mort. Il y a d'ailleurs, lorsque celui-ci prend conscience du comi-tragique de cette situation, un travelling qui montre les visages graves de ses compères, le mouvement se termine sur Harry, le plus vindicatif d'entre eux, il crache alors sur le visage d'un soldat. Un des seuls mouvements qui laisse à penser qu'Hitchcock a pris du plaisir lors du tournage. Le plan final est également digne d'intérêt, celui où Chadwick entend, peut-être pour la dernière fois, son maître, qui vient juste de mourir, l'appeler. La libération est patente... Charles Barr pense que ce plan évoque avec subtilité la délivrance parallèle du réalisateur.
Le tournage est terminé. Le film sera, malgré un accueil critique négatif, une réussite au niveau des entrées.
Un peu plus tard, les Hitchcock reprendront le Queen Mary, quittant l'Europe au seuil de la guerre. Hitch pourra continuer à faire ce pour quoi il semble être né : des films.

14 nov. 2010

The Lady Vanishes / Une femme disparaît (1938) Alfred Hitchcock



C'est Jean-Luc Godard qui, je crois, parle du cinéma comme un merveilleux train électrique, selon lui seuls Griffith et Orson Welles avaient réussi à le faire démarrer. D'autres l'entretiennent et le font rouler, c'est le cas d'Hitchcock qui en fait le lieu principal de son dernier film. L'essentiel du récit se joue dans un train, entre quelques compartiments... Pour ce faire il reconstitua un wagon entier sur le plateau d'à peine trente mètres situé à Islington, le reste est affaire de maquettes et de transparences. Défi technique qui intrigua Truffaut, il avoue avoir voulu regarder le film de nombreuses fois sous l'angle de la technique sans y être jamais parvenu tant l'intrigue et les personnages le ramenaient à la trame narrative.
Il faut dire que le scénario est parfait. Ce qui est étonnant c'est qu'Hitchcock n'en soit pas à l'origine, le film a la touche, la patine de ses meilleures réussites cependant c'est un projet qui ne lui était pas destiné. Tout à son prochain départ pour les Etats-Unis, Hitchcock n'avait pas vraiment d'idée pour le suivant. Il devait, par contrat un film à Gainsborough Pictures et c'est le producteur Edward Black qui lui fournit le sujet, écrit à la perfection par Gilliat et Launder. Ce sera le plus grand succès anglais du réalisateur.
Des touristes attendent un train coincé par une avalanche dans une auberge surpeuplée. Une fois le train pris une dame âgée disparaîtra suscitant les interrogations de l'héroïne qui était avec elle. Suivent alors de nombreux rebondissements avec en arrière-plan une intrigue d'espionnage entre nations étrangères. N'oublions pas que nous sommes en 1938 et qu'il y a du conflit dans l'air. Le mouchoir blanc arboré par l'avocat qui ne servira à rien, à la manière des Accords de Munich, illustrera, avec un peu d'anticipation, le comportement primitif des nations ethno-centristes et expansionnistes. Le cosmopolitisme bon enfant, le désordre de l'auberge est une sorte de microcosme qui récolteraient les crachats des surhommes nationalistes présents dans toute l'Europe à l'époque de la réalisation du film. Il y a un sous-texte politique qui n'en fait pas seulement une simple fantaisie.
Le plan d'ouverture est réalisé en maquette, un fondu nous emmène ensuite dans cette auberge cosmopolite qui nous permet de faire connaissance avec les personnages. Ce sont les secondaires qui ont la primeur, les principaux n'interviennent que bien plus tard. Cela a le mérite de goûter avec plus de plaisir leurs interventions lorsque le couple principal évoluera parmi eux. Encore une fois le soin apporté aux personnages secondaires est admirable. Le couple de vieux garçons campés par Basil Radford et Naunton Wayne est tellement sympathique qu'il réapparaîtra dans plusieurs films, notamment Night Train to Munich de Carol Reed. Ces deux compères veulent absolument rentrer à temps pour voir le test match de cricket qui voit l'Australie affronter l'Angleterre. Comme l'avocat qui trompe sa femme et qui ne veut absolument pas se faire remarquer, ils en viendront jusqu'au mensonge pour que ce train puisse poursuivre sa route. Leurs répliques, les plus drôles si nous mettons de côté celles de Redgrave, font mouche à chaque fois, leur flegme tout britannique est un modèle du genre, voir la scène où Radford se fait tirer dessus par un soldat ennemi. En plein coeur de la bataille, l'un d'entre eux fera cette conclusion laconique : "Plus question de voir le match !". 
Dame May Whitty, qui interprète Miss Froy, l'espionne, a cette générosité, cette bonté qui ne peut laisser transparaître sa véritable identité. Elle sera également une mère de substitution pour Iris, le personnage principal, mais aussi le moyen pour cette dernière de s'émanciper du discours paternel. Il ne faut pas perdre de vue qu'elle est destinée à un homme qu'elle n'aime pas. Le titre indique tout aussi bien la disparition de Miss Froy mais aussi celle d'Iris lorsque Charles le cherche sur le quai. Une identité se révèle (qui est vraiment Miss Froy) et une autre change (Iris n'est plus la même à la fin du récit). Cette double réalisation (retrouver la disparue et devenir une femme véritable) se joue sous les yeux surinformés du spectateur. Nous en savons plus qu'eux et l'intrigue d'espionnage se mêle à l'intrigue sentimentale. Le moment phare est constitué par l'arrêt du train, sans cesse niée dans ses propos, reléguée à une place fantaisiste, elle fournit l'effort de dépasser les règles de bienséances transmises depuis bien longtemps et arrache presque malgré elle ce geste fondateur, après lequel, devant l'effort accompli, elle s'évanouit. Moment sublime auquel j'ajoute l'échange de regards entre elle et Redgrave lorsqu'il part faire marcher la locomotive, c'est pour le second, la naissance du couple.
A côté de l'intrigue politique, de l'intrigue sentimentale, la comédie. Nous avons vus qu'elle reposait fortement sur les personnages mais aussi sur les situations. C'est à Laurel et Hardy que nous pensons lors des scènes de chambre, deux hommes dans un lit trop étroit pour eux, une bonne surgissant par surprise, qui vient, en récupérant quelques affaires, semer le trouble dans l'intimité des deux célibataires... C'est surtout la scène de lutte entre le couple principal et le magicien italien, scène grandiose, burlesque et grotesque où des animaux, veau, pigeons et lapins, deviennent les spectateurs de la lutte difficile des trois personnages. J'ai pensé, avec les coups de bâton, aux meilleurs moments de mon Chaplin préféré The Circus.  Réussite absolue du changement de ton après la séquence paranoïaque des interrogations d'Iris.
Nous avons même le droit, pour les plus pervers, à un plan fétichiste, que ne renierait pas un Bunuel, qui montre une nonne avec des talons aiguilles, n'est-ce pas formidable ?
Face aux brillants personnages secondaires, le couple Margaret Lockwood / Michael Redgrave fonctionne comme une mécanique bien huilée. Redgrave sait à merveille dégager toute l'intelligence de son personnage, intelligence et décontraction naturelle. J'aime beaucoup la tape sur les fesses qu'il lui donne à un moment du film. C'est lui qui empêche Iris de dormir, à tous les sens du terme. C'est là un des plus beaux couples hitchcockiens réunis à l'écran.

13 nov. 2010

Young and Innocent (1937) Alfred Hitchcock


Le titre du film illustre à merveille la tonalité du propos. L'impression qui s'en dégage relève de la quiétude, de moments paisibles. En dépit des rebondissements, des scènes d'action je retiens surtout celles où les héros sont entre eux, se découvrant petit à petit pour au final tomber dans les bras l'un de l'autre. Il se peut qu'Hitchcock veuille avec cet opus s'écarter de la cruauté affichée, et reprochée, de Sabotage. Pas de mort d'enfant ici mais un univers proche du conte de fées, en tout cas c'est comme cela que j'ai aimé revoir Young and Innocent. Innocence et jeunesse sont les deux mamelles du film.
Bennett au scénario, autre collaborateur précieux après Stannard de la période anglaise, c'est un roman qui est, une nouvelle fois, adapté. Plus d'espions cette fois-ci mais le thème de l'homme innocent qui doit, avant que ne la police l'attrape, trouver le coupable (et une compagne par la même occasion, n'est pas personnage héroïque qui veut). Une fois le scénario terminé Bennett rejoindra les rivages enchantés des sirènes hollywoodiennes laissant Hitchcock en Angleterre encore pour quelques films, deux exactement.
C'est une dispute qui entame le film, quelques plans rapprochés de nuit, cut, plans larges lumineux, madame est morte sur la plage, une ceinture lui ayant serré un peu trop le cou baignant à côté de son corps. Robert se promène sur la falaise et la voit, il descend, part chercher de l'aide ; deux jeunes femmes l'aperçoivent et le prennent pour l'assassin, le film est lancé. Montage de deux plans qui font sourire le spectateur averti, les demoiselles crient lors de la découverte du corps, suit un cut avec le plan du cri perçant de mouettes, plan surgit tout droit de The Birds, qui sera réalisé bien plus tard.
Commissariat, le réel peut se lire de multiples façons, la réalité n'existe pas, c'est juste un point de vue (Dick) et pour les policiers Robert est coupable, il est scénariste (allusion au média qu'affectionne Hitch) et bénéficiaire du testament de la défunte. Il s'évanouit, âme faible et sensible parmi les hommes, c'est à ce moment qu'intervient Erica.Trivialement elle passe voir son père qui est le commissaire, son passé de scout l'amène à aider le jeune homme évanoui. Scénaristiquement parlant c'est l'apparition de la bonne fée qui viendra en aide au jeune héros, qui, en se réveillant, se trouve si bien sur elle qu'il réajuste sa tête comme le dormeur avec son oreiller. C'est cette "magie" qui ne cessera de se répéter, parfois à l'inverse d'ailleurs comme lorsqu'Erica pleure sur son lit (son père veut démissionner suite à la révélation de l'aide apportée par sa fille au fugitif) et que Robert apparaît par la fenêtre. Il y a, dans le livre de Charles Barr English Hitchcock, une belle analyse où il démontre le récit symétriquement inversé du scénario, je vous la recopie ( à lire dans le sens inverse des aiguilles d'une montre) :

1. Nuit du meurtre, violent conflit.                            16. Harmonie, paix.
2. Plage. Identification erronée du coupable.            15. Grand Hotel. Identification correcte du coupable.
3. Désespoir de Robert, apparition d'Erica.               14. Désespoir d'Erica, apparition de Robert.
4. Tribunal. Robert seul, opprimé par la Loi.            13. Erica seule, opprimée par la Loi.
5. Episode du moulin, Robert sauvé par Erica.         12. Episode de la mine, Erica sauvée par Robert.
               7-10. Moulin, Tom's Hat, chez la tante, route de Glichester : partenaires.


A travers cette démonstration, la thématique du couple est soulignée, son union et sa construction.

L'aspect peu réaliste du film, sa tonalité légère, son humour serein et tranquille en font un des plus beaux de l'ensemble hitchcockien. 
Les personnages : l'avocat qui s'occupe de Robert, désigné d'office, myope comme pas un, le poussant à exprimer sa culpabilité évidente, bavard, tête en l'air mais qui ne perd pas de vue le payement de ses honoraires, un personnage touchant mais dangereux ! La suite, les deux policiers, un sergent et son adjoint, partis à la poursuite de Robert, personnages burlesques qui semblent perdus dans le décor et que nous retrouvons avec plaisir et surprise lors de leur deuxième apparition (eux aussi ont ce pouvoir). Le couple le plus fabuleux est l'oncle et la tante d'Erica qui fêtent l'anniversaire de leur fille Felicity. Passage disparu lors de la distribution du film aux Etats-Unis pour cause de ralentissement du récit, cette scène est capitale car elle souligne l'aspect ludique et fondamental de l'identité. Les invités doivent jouer à colin maillard, jeu où un "chasseur" cherche à attraper les "chassés mais aussi où l'on doit deviner l'identité de la proie capturée. Symbole de tout le film. Passage sublime parce que la tante (qui, je pense, est la soeur du commissaire) voit de suite que quelque chose ne tourne pas rond en Robert, elle mène l'enquête sous nos yeux en prenant soin de questionner l'une, Erica, et l'autre, Robert, et de croiser, à la manière d'un inspecteur, les informations retirées. Moment délicieux sachant que pour la fête les invités arborent des chapeaux ridicules (celui du grand Basil Radford fait l'objet de la capture d'écran choisie). De nombreux détails sont révélateurs de cette ambiance féérique, enfantine, qui nimbe le film : au début de la scène nous voyons un magicien qui amuse les enfants (un réalisateur qui divertit les spectateurs), Robert donne un faux nom à la tante, Beachcroft Manningtree, il donnera ensuite celui de Beachtree Manningcroft. Beachcroft est la rue où Hitch a passé son enfance. La famille d'Erica, avec ses nombreux frères, est de celles qui font penser à Shadow of a Doubt, pleine de vie, d'intelligence, havre de paix retiré du monde où règne une unité, en dépit de la mère manquante, dont on recherche parfois l'incarnation dans la vie réelle. Le personnage du clochard est une nouveauté car rencontré par le couple, semblant d'abord être un opposant il devient un allié des plus sûrs et des plus indispensables, il me fait penser aux personnages de Billy Wilder, pittoresque et plein d'humanité pas toujours accessible. J'adore le moment où il revêt un costume loué pour le Grand Hotel, il a du mal à y être à son aise, lorsqu'il se mettra à danser, recherchant l'homme au tic, il me fera penser aux chiens et chats à qui l'on met des chaussettes.
Les décors sont à l'avenant, des extérieurs aussi osés que The Farmer's Wife, la plage, la campagne anglaise sont admirablement traités. Les lieux sont variés et possèdent une réelle identité : le charme et la magie presque hammerienne du moulin, le dortoir des sans-logis et leur patron méfiant, le relais pour les routiers, la gare et ses maquettes indispensables (maquette et scènes filmées en transparence sont d'autres éléments qui contribuent à l'aspect enfantin du film), la mine et ses dangers, l'hôtel et la salle de bal qui ne jure aucunement dans cette perspective féerique...
Couple de jeunes adultes, bien servis par les interprétations de Nova Pilbeam (enfant dans TMWKTM ) et Derrick de Marney qui pourront devenir ceux rencontrés dans le film, soit le couple qui passe devant le juge au début du récit (l'homme bat sa femme, écope de six mois où il doit laisser en paix cette dernière qui demande si la peine ne peut être prolongée, de quoi rester tranquille jusqu'à Noël, ce à quoi le juge répondra par un tonitruant "No !"), le couple du début qui s'écharpe à coup de ceinture d'imperméable, soit l'oncle et la tante où l'oncle semble dominé totalement par l'énergie de sa femme, etc., etc. ... L'amour est une donnée rare qui n'est pas vécue par tous, Hich semble aimer filmer sa naissance, d'abord par le visage inquiet et muet d'Erica lorsque sa famille évoque le sort du fugitif qui est comparé à un rat mais surtout à la gare, scène où Erica prend conscience de l'inéluctabilité de ses sentiments pour Robert, très beau passage qui témoigne de la sincérité et de l'émotion des grands sentiments.
Les objets sont évidemment de la partie : ceinture, boîte d'allumettes conduiront les héros jusqu'au meurtrier dont la présence est dévoilée aux spectateurs en un plan merveilleux de grue que nous ne pouvons oublier. A la fin, le coupable est littéralement démasqué et le couple formé. Le reste est une autre histoire...

Terminons par une brève évocation du séjour effectué par les Hitchcock à New-York entre le tournage et le montage du film. Bennett aux Etats-Unis, le studio connaissant des difficultés, Hitch commence sérieusement à penser à un transfert. Son agent, comme le relate Spoto, communique aux journalistes l'arrivée d'Hitchcock, débarquant du Queen Mary, le tournage s'est terminé début mai 1937, Hitch arrive sur le sol américain le 22 août. Selznick, l'homme aux mémos, est intéressé et fait courir le bruit que des tractations sont en cours et bien avancées. Pendant ce temps où les patrons des majors tentent de connaître son prix Hitch donne des interviews, mange des steaks et de la crème glacée, il sait que son heure viendra, il patiente. Avant de prendre la route du retour afin de travailler au montage de Young and Innocent, il fait la visite d'un commissariat où il prend soin de se tenir au courant des dernières méthodes d'investigation, d'arrestation et des techniques d'interrogatoire. Chacun son dada.

11 nov. 2010

Sabotage / Agent secret (1936) Alfred Hitchcock


Des agents infiltrés au sein de la communauté londonienne, une histoire d'amour qui va naître du conflit, nous connaissons l'histoire, elle se répète depuis plusieurs films, Bennett accompagnant Hitchcock à travers ses préoccupations cinématographiques. Sabotage n'est pas une réussite parfaite, il présente quelques défauts qui, néanmoins, n'altère pas son charme. Hitchcock sachant, à chaque fois, captiver son spectateur d'une façon ou d'une autre.
Deux grands moments : l'itinéraire du jeune Stevie qui parcourt un Londres où il y a foule pour déposer un paquet qui, comme le sait le spectateur, est une bombe. De nombreuses critiques se lisent sur ce mauvais choix, cet enfant tué alors que le film en a fait un beau portrait. Je trouve que ce n'est pas une mauvaise idée, elle souligne justement le peu de scrupules que peuvent avoir les organisateurs de ces attentats et présente une réalité qui n'est pas atténuée par la morale ou l'attendrissement de rigueur dans l'univers de la fiction. Et puis, métaphoriquement c'est bien le symbole d'une jeunesse souvent utilisée pour accomplir les drames qu'une propagande politique lui impose. Notez bien l'usage qui est fait de son périple, il se fraye un chemin à travers l'innocence et la malice du milieu populaire londonien. Les dialogues de Ian Hay font mouche, cet esprit crible le film d'une affection marquée pour ces bonnes gens, qui rient du premier accident provoqué par l'agent Verloc (très belle séquence d'introduction où l'on découvre de suite qui est coupable par le biais de quelques grains de sable). Hitchcock apporte d'ailleurs quelques modifications au roman de Conrad qui fait l'objet de cette adaptation. Ainsi la couverture de l'agent secret n'est plus une boutique où l'on peut s'approvisionner en romans pornographiques mais une salle de cinéma que jouxte une épicerie, telle que le père du jeune Alfred possédait. Reconstituée en studio la rue animée est un petit bonheur, bonheur que nous retrouverons dans  le magnifique Frenzy, un de mes Hitchcock préférés.
Le deuxième moment important est le meurtre de Verloc par sa femme, Sylvia Sidney (l'ancêtre de Marion Cotillard, même regard aux yeux ronds, même sensibilité à fleur de peau...). Petite merveille de montage et de mise en scène.
Le personnage de Verloc, interprété par Oskar Homolka, est le plus réussi. C'est un être ambigu qui semble coincé par son engagement, il veut à la fois ne pas faire de victimes et n'a pourtant que trop peu d'hésitations à faire déposer une bombe qui en fera. L'idée de l'attentat lui fait avoir une hallucination au zoo, lorsqu'il regarde la vitre d'un aquarium et que celle-ci devient un quartier qui se met à fondre sous le choc de la bombe. Culpabilité aussi lorsqu'il avance vers sa femme, sans vraiment lui attraper le bras. L'envie de cette dernière de faire usage du couteau, sans qu'elle le veuille, anime celle du mari de mourir par elle. Etrange danse macabre qui en fait l'intérêt. Homolka réussit à jouer de sa tendresse, de sa bonhomie mais aussi de son regard qui peut provoquer l'effroi et la détermination. John Loder, qui joue le détective, peine à donner de l'épaisseur à son personnage. Robert Donat malade, c'est un choix par défaut qui s'impose à Hitchcock qui dira à Truffaut ne pas avoir vraiment aimé ce film. Considérant l'ensemble de la filmographie il est vrai qu'il paraît mineur mais d'autres réalisateurs se seraient bien contentés de ces défauts.

7 nov. 2010

Der Händler der vier Jahreszeiten / Le marchand des quatre saisons (1971) R. W. Fassbinder


Portrait d'un homme qui n'existe pas ou qui n'est pas arrivé à s'accomplir. Le film s'ouvre abruptement sur le retour de Hans (Hans Hirschmüller, excellent). Il revient de la Légion Etrangère et n'est pas reçu avec amour par sa mère. Cette dernière lui reproche d'avoir influencé le fils d'une voisine, qui, lui, est décédé. "Ce sont toujours les meilleurs qui partent" lui dit-elle. Hans est une sorte de mort-vivant qui surgit dans une époque, l'Allemagne d'après-guerre, celle d'Adenauer, qui voit surgir un certain progrès, les biens de consommation s'insèrent dans la société et l'argent devient le moyen de se les procurer. Un personnage qui a répondu à l'annonce laissée par Hans lui avoue qu'il a besoin d'argent pour garder ses meubles achetés à crédit.
Mort-vivant parce qu'il a désiré mourir, voir la scène où il se fait torturer à la guerre, dernier flash-back du film qui en comporte plusieurs et qui donne son sens au mal-être qui le ronge. Il reprochera à Harry, son ami de régiment, de ne pas l'avoir laissé mourir là-bas. Car qu'est-ce qui l'attend auprès des siens ?
Un devenir petit-bourgeois où sa femme (magnifique Irm Hermann) s'accomplit ? Des soirées de beuveries avec des amis muets ? Une mère qui a toujours eu honte de lui et qui lui fait sans cesse ressentir la bassesse de sa position de marchands de légumes ? Ou encore revoir l'amour de sa vie (incarnée par Ingrid Caven) qu'il n'a pu épouser faute d'une position honorable ?
Ce sont les multiples carcans d'une vie moderne qui empêchent Hans d'être heureux, une vie refusée. Fassbinder, en épousant son point de vue, commence d'abord par en faire un coupable puis, peu à peu, nous démontre qu'il a des raisons de ne pas avoir envie de vivre. Seule Anna, sa soeur, qu'interprète Hanna Schygulla, semble être sincère mais elle le délaissera pour des travaux à terminer, refusant d'écouter sa détresse.
C'est un mélodrame qui déroule avec assurance les différentes étapes du chemin de croix du personnage principal. L'arrière-plan chrétien n'étant présent que par des croix au mur, des tableaux, cette foi est tenue hypocritement par Kurt, le beau-frère, qui n'est pas catholique mais qui dirige un journal chrétien. L'aspect religieux est un élément supplémentaire venant s'ajouter aux nombreux autres qui  illustre une vacuité absolue. La fin est un terme et un recommencement où s'inscriront de nouvelles illusions.

6 nov. 2010

The House of the Devil (2009) Ti West



Souvenirs, souvenirs...
Films d'horreur en pagaille, début des années 80, dénichés dans les vidéo-clubs.
En voici un réalisé en 2009, sorti directement en dvd (et même en VHS pour apporter une touche nostalgique) et que je me suis procuré avec le magazine Mad Movies
Tourné en 16 mm pour retrouver ce grain typique des productions fauchées, le film est une sorte d'hommage au genre. La simplicité, l'absence de tics visuels grandiloquents sont de rigueur, excepté pour le tournant du film qui se situe pratiquement vers la fin. Pour l'apprécier il faut absolument aimer la lenteur au cinéma car l'héroïne est une jeune demoiselle qui va faire du baby sitting pour payer la location d'une future  demeure qu'elle ne pourra jamais garder. Elle est un peu tête en l'air et ne se méfie pas des signes qui pourraient lui sauver la vie. Normal, il faut bien qu'elle tombe dans le piège. J'ai dit "lenteur" car une fois arrivée dans cette demeure, une fois seule, nous avons droit à la visite de la maison au ralenti (j'avoue aimer cela), avec des travellings du même ordre. Les amateurs de bruit et de fureur ne supporteront pas cela longtemps et auront zappé ou retiré la galette du lecteur avec fracas. Le couple Ulman, propriétaire de la maison, est un vrai bonheur de casting. La revue en mains, j'apprends que Mary Woronov est une icône des années 70, pas connue en ce qui me concerne mais son charme est redoutable. Lorsqu'elle apparaît dans son manteau de fourrure elle concentre tous les regards et nous regrettons de ne pas l'avoir vue plus longtemps. Quant à Tom Noonan, c'est une merveille de le voir apparaître (quand je vous dis qu'il ne faut pas regarder la distribution des films avant de les voir, pas systématiquement en tout cas, par exemple pour celui-ci je n'ai pas lu du tout la jaquette du dvd, je prends le film et hop, dans le lecteur. C'est l'assurance d'avoir, éventuellement, des surprises) et ouvrir la porte à la jeune demoiselle. Noonan est le tueur de The Pledge mais c'est surtout le psychopathe de Manhunter, grande adaptation de Red Dragon de Thomas Harris, réalisé par Michael Mann. Il a cette voix douce qui donnerait confiance à n'importe qui. Idéal pour un tueur.
Scène choc du cimetière, je vous la conseille ("Are you the baby sitter ?"), final exécuté avec brio, rapidité et fin très tasty...
Une belle plongée dans le film d'horreur aimé de nos amours adolescentes.

1 nov. 2010

The Driver (1978) Walter Hill



Paris est petit pour...les amateurs de dvds, plus spécialement les imports Z1. Je fouillais dans le rayon, assez pauvre, des imports dvds de la Fnac Champs Elysées, un autre client faisait la même chose. Muni de mes quelques boîtiers en plastique je suis allé à la station suivante, le Virgin des Champs qui, lui, présente une palette un peu plus large. Je retombe sur le même individu, il me tourne autour et me demande si je parle anglais et voilà la conversation qui commence, j'avais des dvds plein les mains, il me conseille celui-ci, sur lequel je ne me serais pas arrêté. Alors merci à l'inconnu cinéphile (mais qui ne regarde jamais les films en vost - il ne cherche dans les imports que les pistes françaises, bizarre...) des Champs Elysées.
Alors, ce Walter Hill ? Cinéaste que je ne connais que par sa contribution au Getaway de Peckinpah. D'ailleurs il avait écrit ce Driver pour McQueen, j'aurais bien aimé voir ça avec lui au volant. Je connaissais aussi Les rues de feu de nom, il a plutôt une bonne réputation et Extrême Préjudice m'attend bien sagement dans la dvdéthèque. Bref l'image d'un réalisateur musclé. En voyant celui-ci je ne boude pas mon plaisir, c'est de la très bonne série B, au style épuré dans un Los Angeles filmé avec classe, beaucoup de chouettes plans nocturnes et des endroits bien crades, parkings déserts, toits d'immeubles, hangars, entrepôts...
Ryan O'Neal est le driver, le spectateur ne connaît pas son nom, ni ceux des autres personnages, épure oblige. Il fait le chauffeur pour des truands qui ont besoin de ses services. Il a du talent et ne se fait jamais prendre, c'est pourquoi Bruce Dern, qui joue le policier, rêve de l'attraper. Gendarmes et voleurs en somme. Il y a la belle qui rôde autour du beau blond, c'est Isabelle Adjani avec une moue boudeuse et un accent charmant. Les répliques sont rares (pas plus de 350 mots pour O'Neal selon imdb), prononcées parfois avec une voix atonale et toujours après un silence, je dois avouer que le rire n'était pas loin car il y a quelques moments où cela sonne moins bien. Mais dans l'ensemble ce choix est en cohérence avec l'orientation esthétique générale du film, assez moderne, proche de Melville, celui du Samouraï et du Cercle rouge
Les poursuites de voitures sont au rendez-vous mais si je veux être honnête elles n'atteignent pas l'intensité de French Connection, crissements de pneus et moteurs en surrégime, voitures qui traversent un peu mollement, là n'est pas la réussite du film. Je préfère cette scène hilarante où les truands mettent en doute le professionnalisme du  driver. Ils arrivent dans le film avec une Mercedes orange que le driver s'empresse de démolir consciencieusement, bout par bout. 
Cadrages soignés, musique efficace qui sait s'effacer pour donner plus d'intensité aux scènes, le film est réalisé avec soin. D'après imdb, il existerait une version de deux heures jouée une seule fois dans un cinéma d'Hollywood en présence de Hill, le dvd ne présente qu'une version d'une heure et demie qui ne paraît pas trop en souffrir.

Divorzio all'italiana / Divorce à l'italienne (1961) Pietro Germi


Vous avez bientôt 40 ans, votre femme ne vous procure plus aucun désir puisqu'elle vous est dévouée et, il faut bien le dire, vous ennuie. Vous l'aviez choisie à cause de ses hanches rondes, vous étiez jeune. Vous pouvez encore, c'est un sentiment tout personnel et subjectif, séduire. Il se trouve que vous êtes amoureux de la petite cousine, celle qui vit à côté de vous. Comment quitter sa femme alors que le divorce vous l'interdit ? La tuer ? Ce sont là  les images mentales qui vous obsèdent. Un fait divers vient vous donner une idée, il faut la trouver avec un amant pour ensuite avoir un motif bien compréhensible et excusable de l'assassiner. Quelques années de prison suffiront à résoudre le problème : vous retrouver avec la belle et jeune Angela...
Comédie italienne par excellence, Mastroianni y est formidable dans le rôle du baron bellâtre qui veut encore séduire. Il donne à son personnage le détachement nécessaire pour qu'il ne soit plus en phase avec la réalité, réalité qu'il croit cependant maîtriser, diriger. Le film est construit à partir de son point de vue, voix-off très présente, et c'est un régal de le voir élaborer des stratagèmes très complexes pour arriver à ses fins.
Merveilleux portrait d'un village sicilien touché doucement par la modernité, la volonté de s'émanciper du cadre familial et religieux mais dont la communauté reste attachée aux traditions. La scène des toilettes où le fils doit laisser la place au père qui s'impatiente témoigne d'un déterminisme tenace. La projection très suivie de La dolce vita est un clin d'oeil appuyé vers la superficialité du désir. Un des spectateurs, sous le regard accusateur de sa promise, tente d'atténuer verbalement ce que sa concentration contredisait, il regardait alors l'écran où Anita Ekberg dansait chevelure dorée au vent : "C'est un mammifère de luxe mais sans âme..." 
Germi raconte son histoire avec une maîtrise évidente, rapidité, richesse des détails (Mastroianni voulant séduire la jeune cousine fait attention à la quantité de sucre qu'il met dans son café, lorsqu'il est en pleine excitation à cause du meurtre qu'il échafaude il revient à sa dose habituelle sans pour autant que le réalisateur s'attarde sur ce fait), noir et blanc très dense qui sied à merveille aux extérieurs inondés de soleil... 
Il y a beaucoup d'intelligence et de rires dans ce joyau du cinéma, un classique.

31 oct. 2010

Hitchcock, pièces à convictions par Laurent Bouzereau (Editions de la Martinière, 2010)



Bel objet qui vaut par sa riche, et souvent inédite, iconographie sans compter la reproduction de documents divers et variés comme des lettres, albums de photos, certificats de mariage et de naissance... Les photographies sont reproduites avec une qualité agréable, les documents joints de manière originale (des pochettes fermées avec un rabat qui rappelle le profil du réalisateur contiennent ces documents qui peuvent être extraits et manipulés à loisir) sont imprimés avec une imitation fidèle des sources d'origine. Tout cinéphile et amateur de bonus (souvent pathétiques) dvds connaît Bouzereau pour les suppléments qui accompagnent les films de grands réalisateurs tels que Spielberg, Hitchcock, De Palma, Scorsese ... En ce qui concerne les chapitres thématiques, nous ne pouvons guère sauter au plafond, ce sont des textes généraux qui, autour d'une notion, traversent l'oeuvre du réalisateur. Les thèmes sont les suivants : Faux coupables et antihéros / Les héroïnes hitchcockiennes / Psychopathes et forcenés / La "Hitchcock Touch".
40 euros environ, un prix raisonnable si l'on considère l'originalité de la présentation, la beauté des photographies choisies. Essentiellement pour les fans.

Secret Agent / Quatre de l'espionnage (1936) Alfred Hitchcock



Film assez étrange que ce Secret Agent, film imparfait, hybride, inhabituel si nous considérons l'unité et la tenue des films qui précèdent. Fort du succès des 39 marches la même équipe rempile dans la veine "espionnage", c'est donc reparti pour les trajets internationaux, ici la Suisse et la Turquie, le couple artificiellement constitué qui finira par succomber aux charmes si inéluctables de l'amour et and so forth, and so forth comme dirait le bon vieux Doc Riedenschneider... Mais c'est moins bien, en dépit de nombreux moments appréciables, la beauté du film précédent rend la tâche plus difficile. 
L'intrigue est du pur espionnage, sorti des nouvelles de Somerset Maugham dont quelques ouvrages prennent la poussière dans ma bibliothèque, ouvrages pas encore parcourus (le temps d'une autre vie...). Cela commence gaiement, beau début enjoué, comique et follement léger. C'est d'abord un mort qu'on honore qui, très vite, se révèle un stratagème visant à donner une nouvelle identité à un agent qui ne le découvre qu'une fois arrivé d'un voyage. On lui attribue un assassin aux humeurs changeantes, genre incontrôlable dénommé par goût de grotesque le Général. On expédie les deux zouaves en Suisse où, arrivé à l'hôtel, le héros découvre qu'une femme lui est allouée avec le faux passeport, femme déjà courtisée à l'excès par un américain n'ayant peur de rien. Tout cela rapidement, à peine le temps de s'installer dans son fauteuil. Naturellement les répliques sont à l'avenant et le goût de la comédie virevoltante aidant nous apprécions cette mise en oeuvre. Les personnages semblent se satisfaire du scénario avec amusement et décontraction, il règne dans cette première partie un second degré qui m'aurait plu s'il avait subsisté jusqu'au terme du récit. Le problème vient que cette légèreté le quitte et que  le drame, le sérieux arrivent sans que les acteurs puissent endosser la nouvelle tonalité avec le même brio.
Je dis les acteurs, je pourrais écrire John Gielgud. Autant la première partie lui permet de tirer tout le potentiel de son flegme britannique autant la deuxième lui échappe, il n'est pas possible de lui donner le moindre crédit. C'est Madeleine Carroll qui brille sur les deux tableaux, parée de crème ou la mine grave, elle reste excellente et c'est à travers elle que passent les émotions, reléguant Gielgud loin des yeux du spectateur. Il faut dire que les pitreries de Peter Lorre, tueur mexicain à la jalousie pathologique, Francisco Galvan de Montemayor en devenir, n'arrangent pas son affaire. Lorre, à l'époque accro à la morphine, dégage de la tendresse, de l'irritation, de la stupéfaction en quelques secondes et capte tous les regards. Il fallait plus d'étoffe pour incarner cet espion, surtout avec des seconds rôles de qualité : Robert Young est très classe en bad guy, il a tellement capitalisé de sympathie que sa mort peine et déçoit, plus loin c'est le couple Florence Kahn, vieille dame allemande et son époux anglais, le dévoué Percy Marmont qui nous offrent de beaux moments. J'aime assez la séquence de la mort du faux coupable et de ce qui tourne autour du chien. Vraiment c'est bien le choix malheureux du personnage principal qui ne permet pas au film de maintenir une qualité dont il faisait preuve au début et qu'il manifeste parfois ensuite. Ne remplace pas Robert Donat qui veut...

27 oct. 2010

The 39 Steps (1935) Alfred Hitchcock



Souvenir lointain de ce film qui m'avait paru ennuyeux, je le revois aujourd'hui en savourant sa beauté, sa construction, l'aisance avec laquelle l'humour et l'action se mêlent à l'émotion, la décontraction et l'efficacité.
Richard Hannay (Robert Donat) se rend au spectacle, il compte certainement tromper sa solitude. Le spectacle commence puis une rixe éclate dans la salle, agitation, coup de feu. Une femme lui demande assistance et lui raconte une histoire invraisemblable d'espionnage. Au petit matin il la retrouve morte. Il devra résoudre le problème tout en échappant aux policiers qui le recherchent pour meurtre et aux espions qui veulent l'éliminer. 
Charles Bennett et Hitch ont adapté, très librement, le livre de Buchan. Charles Barr met l'accent sur cette collaboration en rendant à Bennett une part importante du sujet. Hitchcock est un génie mais pas un génie solitaire. Bennett est l'homme qui traverse l'écran en compagnie du réalisateur dans le film, reconnaissance explicite du talent du personnage. Barr pointe notamment la structure élaborée du scénario à partir duquel Hitch va donner sa pleine mesure. Il souligne la circularité du récit avec Mr Memory, les figures du couple qui jalonnent le film et qui aboutissent à la formation du dernier, etc., etc....
L'histoire est un prétexte pour divertir les classes ouvrières avec talent. Hitch aboutit à une sorte de synthèse de ses essais antérieurs, il touche à sa formule magique : l'homme ordinaire pris dans une intrigue extraordinaire. La concentration de rebondissements, ce qu'il désigne dans le Hitchbook comme la "rapidité des transitions", est telle qu'un esprit rationnel ne peut y souscrire mais au cinéma il ne s'agit pas, pour Hitch, d'épouser la réalité... Le film est le superbe brouillon préparatoire d'un autre chef d'oeuvre : North by Northwest.
Pour préparer cette bafouille je regarde toujours le film stylo en main, afin de ne pas oublier les détails qui m'ont surpris, j'ai souvent du arrêter le cours du film (ce qui m'est permis avec le dvd) pour noter les nombreux passages qui me ravissaient. J'ai vu la plupart des Hitchcock auparavant, je les revois pour nourrir ce blog et mes pulsions scopiques et je les reverrai par plaisir, laissant le stylo loin de moi.
Le début du film est un clin d'oeil au spectateur, les lettres en néon "Music Hall" qu'un panoramique éclaire une par une est le signal qui permet au spectateur de se mettre en position "spectacle", Hannay gagne sa place, celle qu'occupe déjà chacun de ceux qui sont dans la salle. Le rideau s'ouvre, le film commence... Mais les spectateurs perturbent la bonne marche des opérations, les répliques qui fusent et qui troublent le maître de cérémonie sont celles qui me font sourire à chaque fois, issues d'un humour populaire qui ne respecte rien, ni personne sans pour autant faire mal, c'est le bon mot qui compte et le tempo idéal qui lui donne toute sa substance. Hitch sait parfaitement distiller ces dernières et l'on compte beaucoup de ces petites gens dans ses films. Ce sont les spectateurs de la salle, le laitier de son immeuble, le représentant en lingerie féminine et son comparse ou encore un des policiers de la scène finale du London Palladium qui dévore la salle du regard, émerveillé de se retrouver là. Chabrol parlait de ce talent de rendre tout crédible, à côté de l'invraisemblance de récit, des rebondissements multiples qui l'éloignent de toute réalité, le personnage évolue parmi des personnages bien réels. Voyez ainsi les policiers traquant Hannay dans le train, dans le wagon restaurant un garçon avance, tenant un plateau garni de tasses de thé, il réussira à les éviter avec talent, témoignant ainsi d'une maestria toute professionnelle. Le personnage est crédible en diable et donne du piquant à l'action. Ce garçon ne dit rien, apparaît à l'écran durant quelques secondes mais il donne de l'épaisseur au film... ce sont les détails qui comptent.
Quelques trouvailles épatantes. Le cri de la femme de ménage (souvent cité dans les ouvrages) qui découvre le corps monté avec le sifflement de la locomotive. Effet choc garanti. La séquence paranoïa lorsque Hannay est dans le train, face aux deux rigolos. Lorsque le héros s'aperçoit qu'il figure dans les journaux l'un des deux hommes le regarde, ce regard est surprenant, il est monté de telle façon que nous ne pouvons pas évacuer de notre esprit qu'il  a reconnu Hannay. Le montage fait naître une tension qui accentue l'identification au personnage principal. Toute cette séquence du train est d'ailleurs remarquable.  Moins cité ce passage visuel étonnant : Hannay est à l'arrière du véhicule conduit par les hommes du Professeur (un de ces hommes respectés qui se révèlent être d'une froideur et d'une détermination redoutables, ah...! ce doigt à la phalange manquante...) avec Pamela (sublime Madeleine Carroll dont les bas aux menottes ont certainement troublés nombre de spectateurs, j'en imagine bien quelques-uns revenant voir le film pour cette scène) la caméra fait alors un travelling arrière et fait le tour du véhicule pour venir s'arrêter au bord de la route, ce dernier s'éloignant alors dans la campagne écossaise éclairant le paysage de ses feux. Trucage simple, raccord fait au montage mais visuellement c'est réussi et surprenant. Campagne qui fait l'objet d'un soin attentif, lors de l'évasion de Hannay nous avons droit à de beaux plans en contre-jour, puis paroi montagneuses, torrent, décor de sérial, cheap mais émouvant d'attention avec option maquette d'avion en plus.
Une des plus belles séquences est celle du fermier, puritain et cupide, qui héberge le héros. Lors de la scène du repas, Truffaut en parle avec justesse, c'est un grand moment du muet qui nous est offert, tout passant par le jeu des regards et le point de vue adopté par la caméra. Déception d'entendre les premières répliques qui viennent briser le silence. Hitchcock voulait filmer les différentes parties des aventures de son personnage comme des petites histoires, celle-ci est particulièrement réussie. En une réplique, lorsque Hannay demande si Margaret est la fille du fermier, que celui-ci lui répond que c'est sa femme, c'est un mélodrame qui commence. Quand Hannay s'enfuit, muni du pardessus biblique, qu'il donne un baiser à la bonne âme, qu'elle tourne lentement le visage, prête à l'oublier et à rejoindre son quotidien, c'est le mélodrame qui se poursuit. Tout cela est dense, profond mais réalisé avec une aisance légère et admirable. Je laisse de côté les autres petites histoires, celle du professeur et de sa femme, couple parfait qui n'empiète pas sur les affaires du conjoint (voir la réaction de Mrs Jordan, Hélène Hay déjà vue dans The Skin Game, lorsqu'elle aperçoit le pistolet dans les mains de son époux) ou encore la séquence de l'auberge où madame fait attention à monsieur...
Casting impeccable, film parfait, Les 39 marches procure du bonheur à la seconde...

24 oct. 2010

Rolling Thunder / Légitime violence (1977) John Flynn



Le major Charles Rane (William Devane) et le sergent Vohden (Tommy Lee Jones) reviennent dans leur Texas d'origine après avoir été prisonniers de guerre au Vietnam. Fête d'accueil, fanfare, cadeaux... Le major reçoit une belle Cadillac rouge et une petite somme d'argent. Une bande de loubards décident de s'en emparer... Les deux militaires vont se venger...
Le catalogue du festival Lumière 2010 indique l'origine du titre américain : "Rolling Thunder est le nom d'une opération de bombardement aérien intensif sur le Nord Vietnam, lancée par les américains du 2 mars 1965 au 1er novembre 1968. Ce fut un échec stratégique notable."
Echec de ces hommes qui partent sauver le monde pour en revenir meurtris. Le major perd son épouse qui n'avait pas eu de nouvelles de lui durant ses sept années de captivité. Il continue à faire des cauchemars, à revoir/revivre les séances de torture qui l'ont déshumanisé. Son sergent est de la même étoffe, pas de celle dont sont faits les héros, celle que revêt un mort-vivant, qui ne palpite plus que pour l'adrénaline, l'action, le combat.
Le film est à mi-chemin de Death Wish et du Rambo de Ted Kotcheff: entre le revenge movie et le discours politique qui montre le vétéran comme un outcast. Il présente cependant un style particulier, les scènes sont longues, étirées et épousent parfaitement le jeu froid et mutique de William Devane, soldat mort-vivant qui traîne son mal-être dans des extérieurs pathétiques, une Amérique qu'il ne reconnaît pas.
Le carnage final est tourné dans un vrai bordel, avec les "salariées" du coin. Le catalogue annonce que le film est un des dix préférés de Tarantino mais cette liste change toutes les semaines et dix ne suffisent pas. Toutefois il a nommé sa défunte compagnie de production "Rolling Thunder Pictures", compagnie dissoute deux ans après son lancement, peut-être un vrai hommage au film...
Philippe Garnier présentait la séance, voici en substance l'introduction qu'il a développée. Le script initial est écrit par Paul Schrader, ce devait être son premier film pour Roger Corman (A.I.P.) mais le producteur quitte le studio avec le scénario dans ses cartons. Il est jugé infilmable car trop nihiliste, l'hécatombe finale était plus violente, Rane était plus raciste, d'une manière vraiment appuyée... Flynn apporte des modifications et retouche l'histoire, nous sommes en 1976, Schrader travaille sur Blue Collar et Scorsese va sortir, d'après un scénar' de Schrader, Taxi Driver. Ce qui va nuire au film, l'accueil est réservé, on le taxe de "Taxi Driver sur la frontière", le film se déroulant à San Antonio. Lors de la preview c'est la catastrophe, Fox qui avait récupéré le film se désengage et c'est finalement A.I.P. qui retrouve le film et le sort. Schrader s'exprime alors : "J'ai écrit un film sur le fascisme ils en ont fait un film fasciste." Ce que le film n'est pas, c'est une sorte de complainte funèbre qui présente cliniquement deux individus sans émotions, vidés de toute substance humaine, des machines de guerre qui réagissent à un environnement agressif comme ils l'ont appris. Un déferlement de violence qui ne mène à rien, just a rolling thunder...

17 oct. 2010

Cisco Pike (1972) Bill L. Norton


Film inédit en France, présenté par le précieux Philippe Garnier dans le cadre du festival Lumière 2010, section "raretés US des années 70' ".
L'action se déroule à Los Angeles, Cisco Pike, interprété par Kris Kristofferson, est un chanteur ayant eu du succès et qui s'est plongé dans la drogue. Plus connu pour ses talents de dealer, il peine à renouer avec la scène rock. C'est au moment où il veut tout faire pour redevenir un musicien qu'un policier, Leo Holland (Gene Hackman) le force à revendre de l'herbe en quantités importantes. Il a quelques jours pour écouler la marchandise. Le boulot lui déplaît mais il lui permettrait de voir venir, c'est la tentation du dernier coup, dernier coup qui, en fait, se doit d'être l'avant dernier, le pénultième, voir l'ami Deleuze.
Norton vient du monde de la musique et connaît bien son affaire, pour Garnier, c'est "un des meilleurs films sur le rock". Le rock et ce qui l'entoure. Lorsque Cisco Part en vadrouille pour écouler son matos c'est une ribambelle de portraits du milieu alternatif qui surgit. C'est surtout un Los Angeles qui ne figure pas dans les films officiels des studios américains. Norton filme dans la rue et cela se voit. Petites rues, appartements sordides, studio d'enregistrement enfumé, bars, plages de quartiers... les lieux sont variés et offrent une ville différente, réelle et puissante. Lors de la scène finale qui voit la police intervenir, la nuit permet de focaliser l'attention sur les protagonistes du récit, sur l'intrigue, c'est, d'ailleurs, le moment le moins intéressant. En revanche  lorsque l'aube vient inonder de sa lumière les personnages, en dépit de la tension qui vient de se manifester, c'est la ville qui réapparaît, puissante et immuable, insensible au drame qui s'est produit. C'est certainement le moment que je préfère. Cisco Pike est d'abord un portrait de Los Angeles, tout comme Deray l'a filmée avec Un homme est mort.
Kristofferson est émouvant de fraîcheur, de "cool attitude". Il promène sa silhouette imposante avec décontraction et sérénité. C'est son premier grand rôle, son premier vrai rôle et il assure, tranquillement. Il n'est pas connu, à l'époque, il signera peu de temps après son premier album (merci NotBillyTheKid). Norton tourne son premier film... Moment magique des années 70' où, devant le miracle économique de Easy Rider, les dirigeants des studios faisaient confiance au moindre chevelu qui voulait filmer une histoire. Il se trouve, ici, que ces chevelus font du bon boulot. Et qui les accompagne ? En dehors de Kristofferson dont j'ai déjà évoqué le charisme (plus les chansons de la bande-son), en dehors de Gene Hackman qui est énorme (son personnage fait de la tachycardie, pour la faire passer il se met à courir sur place, si vous pensez à la faculté de se mettre en colère en une fraction de seconde, c'est un psychopathe en puissance qui est joué au millimètre) nous avons Harry Dean Stanton en dépressif de service qui chiale sa peine de ne plus pouvoir bander à cause des substances illicites qu'il avale à longueur de journée, comptons encore Antonio Fargas qui a un petit rôle mais qui ne passe pas inaperçu et Viva, l'égérie de Warhol, enceinte jusqu'aux yeux et voulant encore faire des galipettes à qui veut bien s'exécuter. Le Flower Power a du plomb dans l'aile et le rêve américain commence à suinter fort...
Amusant télescopage, le début de Five Easy Pieces voit Nicholson rentrer du boulot et retrouver Karen Black en petite tenue, ici c'est Kristofferson qui rentre d'une vaine tentative de bazarder sa guitare pour la rejoindre, en pleine séance de Yoga il lui balance : "Comment va l'univers ?".
Un chouette film...