31 janv. 2010

Vincere (2009) Marco Bellocchio



Vu in extremis, bénéficiant d'une critique très élogieuse j'avais tardé à aller le voir. Chose faite.
Le film a pour sujet la relation entre Mussolini et Ida Dalser, leur union, leur enfant.
Ida le rencontre alors qu'il n'est rien, si ce n'est un petit socialiste révolutionnaire qui irrite, qui n'est pas apprécié. C'est le coup de foudre, elle se donne à lui, s'abandonne, vend tout pour lui permettre de fonder "Il Popolo d'Italia" qui deviendra le socle du parti fasciste italien. La passion qu'éprouve Ida pour cet homme est obsessionnelle, hors du commun. C'est là la seule trace de folie qui peut lui être attribuée.
Une fois que Mussolini obtient le pouvoir Ida et son enfant sont niés. La manière dont il lui fait l'amour est une possession, le jeu des corps est important, il ne lui dit d'ailleurs jamais qu'il l'aime si ce n'est en allemand. Elle est un moyen provisoire d'agrandir son territoire. Après une nuit d'amour il s'avance nu sur le balcon et imagine la foule l'acclamer. L'amour comme emprise et assouvissement d'un pouvoir.
Pour asseoir son emprise sur l'Italie, Mussolini doit négocier avec le Vatican, cette relation devient alors problématique, il a déjà femme et enfants et ce premier fils ne doit pas "exister". Suit l'enfermement d'Ida et l'éloignement de son fils. Les opposants au pouvoir fasciste avaient l'habitude de ce régime. Derrière le drame intime se dévoile la grande Histoire.
Commence alors un autre film...
La première partie voyait le monstre en train de naître, pleine de fureur et de passion. Le film est alors flamboyant, rapide (futurisme oblige). Il épouse les remous de l'Histoire, prend des formes différentes, théâtre d'ombres, surimpressions, lettrages à la Eisenstein... c'est l'époque de la Révolution russe, de la Première Guerre Mondiale, des esthétiques avant-gardistes... Il y a une sorte de vertige à vouloir happer ces mouvements que Bellocchio restitue admirablement, aidé par la musique et l'orchestration de Crivelli. Époque où les médias, l'aspect politique et émotionnel des images prennent les rênes et guident ceux qui veulent s'en servir.
La seconde partie est celle de l'écart, d'une prison, où le Duce apparaît indirectement (cinémas, radios, affiches) mais marque de sa présence la vie d'Ida et de son fils. Le pouvoir a alors des répercussions immédiates sur la vie du peuple. Hommes en imperméables qui rôdent, directives aux directeurs des instituts, abus d'autorité, falsification de documents. La bêtise crasse et la violence de cet animal que peut être l'homme aux mains libres.
Ida se dresse devant eux et devient alors une héroïne tragique, pas une pleurnicharde mais une rebelle qui perd toute sentimentalité. Qui réclame ses droits. Elle qui a aimé le tribun lorsqu'il n'était rien et qu'elle seule lui donnait tout se retrouve rejetée alors que tous l'acclament. La soumission, la normalité, voir le discours que lui tient le psychiatre, lui sont demandées, elle refuse. Choix cornélien puisque accepter c'est retrouver sa liberté et son fils mais perdre sa dignité, et ce qu'elle doit à sa colère. Refuser c'est être encore "libre", digne mais aussi perdre son fils. Ils finiront dans une fosse commune, écrasés par la violence lâche des héros de l'époque.
Deuxième partie moins baroque, plus apaisée dans son rythme. Seules la solitude, la souffrance viennent se heurter aux grilles des asiles. Les lettres envoyées par Ida n'y feront rien. Elle devient, par son obstination, une sainte, que les gens de sa région n'ont pas oubliée.
La folie est dans le respect qu'a une foule envers cet homme, clown grotesque que Chaplin a peint avec talent. Foule effrayante de dévotion, d'adoration. Homme que toutes les femmes rêvent d'avoir dans leur lit, pourquoi se plaindre demande une religieuse à Ida. Ida qui refuse le compromis et se condamne.

27 janv. 2010

The Red Badge of Courage (1951) John Huston



Guerre de Sécession. Adaptation du roman de Stephen Crane, le film de John Huston est un de ses préférés mais nous ne pouvons guère voir que cette version mutilée. Des deux heures originelles il ne reste que 69 minutes montrées à l'Institut Lumière dans une copie qui rend hommage à la photographie somptueuse de Harold Rosson. Les nuances de noir et blanc sont si belles, si précises que, parfois, nous avons l'impression de voir de la couleur. Les lumières des sous-bois sont resplendissantes et donnent à ce film de guerre une beauté qui rend le propos plus violent. Le jour où une copie fidèle aux intentions de Huston sera retrouvée sera un grand jour.
Du coup difficile de juger le film sévèrement, la voix-off est souvent redondante et inutile tant les images suffisent à exprimer leur potentiel. Le héros est un jeune bleu qui a une peur panique du conflit, notez que Huston le fait jouer par le soldat américain le plus décoré de la Seconde Guerre Mondiale, Audie Murphy. L'accent est mis sur les périodes creuses, nous voyons les soldats laver leur linge dans le fleuve. Très belle scène où Murphy fait son tour de garde la nuit et qu'un ennemi faisant la même chose en face lui demande de ne plus se positionner dans la lumière de la lune car il lui faudrait peut-être tirer dessus. Superbes gros plans des visages anxieux, inquiets au combat.
Après la peur et une fausse blessure (le titre fait référence au sang des blessés qui remplace au mieux les insignes et titres remportés après coup) c'est le courage, l'inconscience, les remords qui poussent Murphy à agir héroïquement.
Huston voulait imposer des "gueules" pour incarner les soldats, il les a trouvés dans des bars et autres lieux "touristiques", nous remarquons Andy Devine, notre conducteur de diligence préféré, Arthur Hunnicutt, second rôle légendaire (faites une recherche internet sa barbe vous sautera aux yeux), John Dierkes qui fait une belle interprétation de traumatisé, enfin Royal Dano et son regard de chien battu.
Guerre montrée comme une entité qui échappe à toute logique, offensive, contre-offensive qui surprennent. L'individu ne sait pas comment il va réagir et l'on passe de l'effroi à l'inconscience sans pour autant distinguer ce qui relève de l'acquis ou de l'inné.
Le film ne se relèvera pas des previews alors que les dirigeants de la MGM se disputent le contrôle du studio. Huston s'en moque, il est déjà en Afrique pour tourner The African Queen, mais après avoir tiré l'éléphant...

The Suspect (1944) Robert Siodmak



Un homme respecté, Charles Laughton himself, est tyrannisé par sa femme. Rosalind Ivan met tout son talent à se rendre détestable. Problèmes de couple. Les voisins ne sont pas en reste puisque monsieur frappe madame incarnée par la délicieuse Molly Lamont. Le film met en avant la fureur conjugale, futurs mariés, prenez garde !!
C'est alors que l'homme respecté rencontre une jeune demoiselle, sublime Ella Raines... Vivant les atrocités de son épouse et subissant les charmes naturels et tentants de mademoiselle il décide de tuer la première pour pouvoir succomber à la seconde. Seulement Laughton représente l'homme de qualité, il fait la leçon à son apprenti qui ne cesse de l'admirer et a une conscience des plus intègres... un inspecteur fouine dans les parages...
Film qui repose sur la qualité de jeu de ses interprètes (et leur beauté plastique pour certaines) et qui présente les assassins comme des victimes et les victimes comme des coupables. Le scénario est plaisant à suivre et l'on passe un moment agréable à le voir illustrer classiquement par Siodmak.

23 janv. 2010

Annie (1982) John Huston



Annie est un film de commande qui surprend dans la filmographie de John Huston. Qu'est-il venu faire dans cette galère ? La seule comédie musicale qu'il tournera reste un objet conçu sans amour, aux traits grossiers que quelques détails viennent sauver de l'oubli.
L'Institut Lumière de Lyon nous offre l'opportunité de combler nos lacunes sur grand écran, un luxe que nous pouvons nous permettre.
Que retenir ? Qu'il faut pas mal de tolérance pour retirer du plaisir de cette oeuvre clinquante, souvent décevante, parfois réjouissante.
Prendre tout ça comme un conte en chanté (Demy y excellait), trouver que la petite Aileen Quinn est un petit bout plein d'énergie, se ravir que sa mémoire fait remonter à la surface les films du dimanche après-midi où Shirley Temple poussait la chansonnette (sur RTL je crois), apprécier le jeu excessif de Finney, chauve à la grimace, et de Burnett, alcoolique nymphomane qui lorsqu'elle décapite une poupée fait prendre au film des accents burtoniens qui ne sont pas pour nous déplaire, puis finir par regretter que la belle, mais vraiment belle Anne Reinking ne traverse pas l'écran plus souvent, ses jambes sont encore incrustées sur ma rétine...

Bright Star (2009) Jane Campion



Une bande annonce qui sentait la guimauve m'avait un peu refroidi mais quand même !! Jane Campion...
J'ai franchi le seuil de la salle et je n'ai pas aimé les premières minutes, trop belles, trop parfaites, trop empruntées de ces images qui les précédaient, menteuses et montées pour tromper. Et dont j'étais encore pollué. Puis les acteurs, puis la mise en scène, la musique et là l'émotion me submergea comme rarement. Émotion qui coule peu à peu sans cesser, jusqu'à l'étouffement.
Il me fallait y retourner, voir les coutures, voir comment Campion réussit à faire passer le fil de tant d'émotions dans le chas de l'aiguille, à savoir deux heures d'images, construites, voulues, fabriquées, deux petites heures...
Perfection passionnelle d'une union qui sublime la réalité, qui fait d'une vie un parcours qui vaut la peine d'être arpenté. La poésie, en somme...
La poésie ou une manière de vivre à l'unisson avec la nature, filmée avec une justesse littéraire. La nature est à hauteur des personnages, captation du Romantisme, passion printanière, amour estival, séparation automnale, souffrances hivernales. Une nature païenne où chaque herbe, fleur, animal est adoré parce que vivant par le coeur de celui qui s'attarde sur lui. La chambre aux papillons comme rupture des espaces, fusion sacrilège entre les hommes et les bêtes. Loin de cette nature point de salut, bas-fonds de la ville, exils lointains.
Univers de femmes, seul Brown, émouvant de par la conscience douloureuse qu'il a de sa bêtise, de son amour contrarié, tente d'imposer une autorité masculine déplacée car loin de toute forme sensible. Il ne peut s'immiscer dans ce cercle intime qu'est la famille de Mrs Brawne (Kerry Fox, déjà magnifique dans Intimacy de Chéreau) : autour de ces êtres de lumière, Samuel et sa bienveillante discrétion, Margaret toute en candeur, chevelure de feu, Janet Frame en devenir ? Magie de ces moments précieux avant le séjour romain, moments de communion, tact et grâce que nous envions.
Le film est une expérience des sens, âmes insensibles s'abstenir.
"There's no autumn around here."

11 janv. 2010

An American in Paris (1951) Vincente Minnelli



Immense succès au box office, ce Minnelli n'a pourtant pas l'allure de The Band Wagon ou de Brigadoon, néanmoins j'aime son charme particulier. Il est vrai que cet opus résulte d'un mariage peu solide, celui du producteur Arthur Freed et des chansons de Gershwin. Les droits acquis, le film restait à faire. Il y a parfois de ces désirs qui peinent à aboutir. Alors oui, je suis d'accord avec Dominique Rabourdin (Vincente Minnelli chez Hatier / Les 5 continents, 1985, co-écrit avec Patrick Brion et Thierry de Navacelle), il n'y a pas là matière à s'extasier outre mesure et pourtant le public a suivi comme jamais.
Un parfum de simplicité émane de ce film, sans doute issu du côté bohème des personnages, et cette simplicité est vivifiante. Le réveil de Jerry Mulligan déployant toute son habilité pour occuper l'étroitesse de sa chambre de bonne est un moment délicieux . Kelly retrouve dans cet espace réduit la manière dont Astaire s'emparait du moindre objet pour en faire son partenaire du moment. Oscar Levant est formidable, plein d'humour, il apporte à son personnage grincheux un masque idéal. Une lacune du film tient à la distribution qui ne permet pas à Georges Guétary de tenir le rang, rôle ingrat du good guy, plein de bons sentiments mais sans aucune nuance.
Chouette séquence introductive pour Leslie Caron sous forme d'un portrait kaléidoscopique, Caron qui fait regretter Cyd Charisse approchée pour le rôle, mais qui réussit à incarner l'ingénue de service, un soupçon de maturité ne m'aurait pas déplu.
Les numéros s'enchaînent, j'aime beaucoup le "I Got Rhythm", complicité enfantine, naïveté et simplicité, le "Concerto in F." et ses Levant démultipliés est réjouissant, bonheur des bas-fonds, illusions des créateurs maudits, inspiration heureuse que cette petite séquence...
Le plat principal est assurément le ballet final, préparé par le bal des Quat'z'arts qui assume dignement son beau noir et blanc, prélude au festival final haut en couleurs.
La bluette entre Mulligan et Mademoiselle Bouvier n'arrive pas à m'émouvoir, je préfère les envolées amoureuses de Kelly avec la cliente de la parfumerie. Minnelli n'a pas son pareil pour truffer le film de petits détails de cette sorte. Le soin apporté aux personnages secondaires permet au récit principal de ne pas s'enliser, décors, costumes, les détails comptent et contribuent à ce que le spectateur reste avec le film. Un exemple, Lise et Jerry sont au "Café Bel Ami", ils s'installent, notez bien le vieil homme qui s'intéresse à Lise puis le regard de cette dernière pour lui faire comprendre l'indélicatesse de son attention. C'est ce genre de détails que j'apprécie plus particulièrement. Dans ce monde en toc les figurants prennent vie avec la plus belle des incongruités.
Le ballet final est somptueux, Minnelli retrouve son opérateur fétiche, John Alton, et déroule les ombres et les lumières, les couleurs chatoyantes. La photo un peu plate de Gilks pâlit devant tant de profondeur et de richesse. Le regard ne peut embrasser cette séquence en une fois, il faut la revoir pour l'aimer davantage. Déception du happy end final. La rose aurait du rester à terre, Mulligan seul. Il aurait alors fait une oeuvre pleine de désolation et de solitude.

2 janv. 2010

Mélodie en sous-sol (1963) Henri Verneuil



Un petit Audiard des familles, répliques bien senties distribuées tout au long de ce film qui présente quelques longueurs mais l'on ne boude pas son plaisir. Gabin, Delon, Biraud et Carmet dans une petite présentation de la gente féminine assez hilarante.
A l'origine le rôle de Delon était prévu pour Trintignant mais le premier, après lecture du scénario veut prendre la place du second. MGM, qui produit le film, demande que Delon le fasse gratuitement, il accepte tout en négociant les droits de quelques pays dont le Japon. Ce qui fera un beau succès financier. Gabin fait du Gabin mais c'est Gabin, alors on regarde et on admire. Delon est beau, tout simplement, a ce charisme qui n'appartient qu'à lui et témoigne d'une prestance et d'une agilité qui le rendent photogénique. J'aime le voir arpenter les toitures niçoises.
Beau final, chouette divertissement, certes un peu daté mais idéal pour une fin d'après-midi.

1 janv. 2010

Cape Fear (1991) Martin Scorsese



Quand Scorsese fait du commercial cela donne du bon cinéma. Oeuvre de commande Cape Fear m'avait fait l'impression d'un film violent dont je n'avais pas vraiment compris l'intérêt. En le revoyant aujourd'hui j'en ai apprécié la richesse.
Plaisir hitchcockien de voir ce somptueux générique. La musique de Bernard Herrmann a toujours cette beauté inquiétante et les images de Saul et Elaine Bass illustrent parfaitement le climat de ce métrage : reflets aquatiques où viennent s'imprimer un aigle fondant sur sa proie, un regard plein d'effroi, une silhouette sombre et menaçante... Du travail d'orfèvre...
Scorsese rend hommage à ses maîtres et nous fait plaisir par la même occasion. Peck, Mitchum, Balsam sont présents, cerises sur le couteau. Freddie Francis venant capter tout ce beau monde.
Histoire d'une famille en danger parce que monsieur fricote avec sa secrétaire et parce qu'il a mis de côté un dossier qui pouvait atténuer la peine de celui qu'il défendait quatorze ans plus tôt. C'est ce dernier, interprété par De Niro, qui revient se venger. Remake d'un film de Jack Lee Thompson où Mitchum était le taulard, Peck l'avocat. Ce qui est effrayant c'est cette idée de vengeance absolue qui traverse les années, elle devient une obsession et prend des proportions démesurées. Ce qui est intéressant c'est que Cody peut être l'incarnation de la mauvaise conscience de Sam, l'avocat. Lecture judéo-chrétienne qui irradie les films de Scorsese. Cody est une émanation religieuse primaire, un Travis Bickle qui ne vient pas sauver la pute innocente mais qui veut ruiner la vie factice que mène le père de cette famille respectable. Un père admirablement joué par Nick Nolte qui devra vivre l'enfer pour pouvoir être purifié de ses démons, à la manière de Ray Ferrier dans War of the Worlds ou de Bill Harford dans Eyes Wide Shut. Les pères ont du mal à imposer le respect dans le cinéma moderne, ils doivent le gagner. C'est peut-être un signe de décadence, à creuser... Ces anneaux filmés en gros plan puis en effet négatif montrent l'aspect factice de cette union, Leigh se relèvera après l'amour (métaphore sexuelle du feu d'artifice, cadré dans la fenêtre pour Sam, débordant pour Max), insatisfaite et voyant Cody avec une certaine ambiguïté.
Cody est une créature qui revient de loin pour permettre à Sam d'expier ses fautes, c'est la bête intérieure, superbe plan qui voit Cody quitter le dessous du véhicule de Sam, un témoin le voit et le regarde comme s'il était le diable fait chair.
A bien y regarder Sam est un peu con, il ne cesse d'échouer dans ses tentatives de se débarrasser de Cody. Il faut même une intervention heureuse (divine ?) pour qu'il ne tombe pas dans le meurtre (passage de la pierre à la fin). Il aurait fallu qu'un autre Cody revienne pour lui offrir une troisième chance.
La famille, équilibre fragile qu'il faut ménager...
Scorsese filme toujours avec efficacité et inventivité sans pour autant multiplier les effets gratuits, le montage est aussi rigoureux et enthousiasmant. Film de commande stimulant qui remplit le contrat avec un soupçon de sophistication.