24 mars 2010

Downhill / La pente (1927) Alfred Hitchcock



Hitchcock s'apprête à quitter Gainsborough Pictures, son contrat l'oblige à tourner encore deux films. L'époque veut que les sujets soient issus directement de pièces venant du théâtre, l'inconvénient est l'inadéquation d'un objet conçu pour un univers différent, l'avantage est l'obligation de le penser en termes cinématographiques, le subvertir en somme.
Hitchcock n'aime pas ce film et n'en dit pratiquement rien à Truffaut, seul le début est évoqué comme étant une réussite. Ce qui est étonnant vu la qualité du film. Universal l'offre en supplément de l'édition dvd du Chant du Danube dans une copie correcte si nous considérons l'ancienneté du matériel.
Le propos est celui d'un jeune homme de très bonne famille qui se laisse avoir par une femme aux moeurs douteuses. Il est innocent mais un pacte d'amitié l'empêche de dénoncer le coupable, c'est alors une descente aux enfers qui commence. Exclu de son collège il partira à travers le monde, comme d'autres héros hitchcockiens, pour y affronter les périls de la nature humaine. La pente que désigne le titre est la mauvaise, soulignée métaphoriquement par les escaliers et ascenseur qui mèneront le personnage vers les profondeurs de la déchéance.
L'on sourit d'abord en voyant les premières scènes, c'est l'univers potache des études, Hitchcock lui-même n'était pas en reste pour ce qui était de faire des coups en douce, c'est cette ambiance, naïve et puérile, qui est assez bien restituée et qu'aime beaucoup Truffaut. Puis vient la femme. L'exil la suit de près.
Ivor Novello joue Roddy, auteur de la pièce originale il dresse un portrait féroce du théâtre dans lequel le héros se retrouve loin de sa famille. Cupidité et hypocrisie règnent, Hitchcock pose quelques miroirs et un guignol dans la loge de la vedette. C'est une séquence de vaudeville, le triangle amoureux est en place, l'argent de l'héritage dilapidé, le jeune homme devient le dindon de la farce. Ian Hunter y impose sa solide carrure et répand admirablement sa décontraction perfide.
La séquence suivante, Hitchcock aime transporter ses personnages dans des lieux très différents où ils sont testés comme des rats dans un laboratoire, nous amène à Paris. Cette fois Roddy est un gigolo qui fait danser des veuves désoeuvrées. Ce passage est baigné dans une ambiance fin de bal, de ceux où l'on se met à converser avec des créatures intéressantes qui se révèlent être des âmes perdues s'accrochant dangereusement à vous une fois l'aube venue. Il règne dans ce passage une désolation macabre qui me plaît beaucoup. La différence de tonalité apporte un grand intérêt au film, Roddy passant d'une chambre de l'enfer à une autre mais toujours différente.
Marseille est la station suivante de son calvaire. Traitement expressionniste, c'est, il me semble, le plus beau passage du film. Moribond il garde un mot avec lui, ses dernières pensées, adressé à son ami, lui disant qu'à la lecture de ce billet il sera mort mais digne. Ultime saillie juvénile qui écrase le pathos en le remplaçant par un rire féroce. Roddy est isolé sur son lit, nous pensons à Rimbaud ramené mourant à Marseille. Ses délires sont l'occasion pour Hitchcock d'expérimenter à tout va avec une jubilation qu'il nous fait partager. Des lumières et décors expressionnistes allemands, des surimpressions à la Murnau diluées dans un montage dosé à l'image près,  des images de mouvements purs proche du cinéma cinétique de Dulac, c'est un tapis virtuose offert au délire du héros. Apparition, hallucination de l'image du père, en flou/net et ralenti, Hitchcock nous comble. 
Le héros, ramené à Londres par des marins espérant une récompense, déambule tel un zombie dans les rues londoniennes et arrive jusqu'à chez lui. Le domestique le reçoit, ses parents sont sortis, il regarde son intérieur familier avec l'impression de vivre un rêve éveillé, se love dans un fauteuil, tend les bras vers la cheminée, il est à bout de forces et nous rêvons que ses parents le trouvent sans vie, le visage apaisé et tranquille. Evidemment c'est un happy end qui est filmé, tant pis. Downhill est une belle découverte, riche du talent fou d'un réalisateur qui a encore tant à faire...

19 mars 2010

The Hunter (1980) Buzz Kulik



Film à regarder en fin de semaine. Au moment précis où l'on se met à hésiter entre le sommeil et l'exil. Parcourir sa dvdthèque, saisir une galette et quitter les lieux avant de vouloir en prendre une autre. Arriver jusqu'au canapé et s'allonger, garder juste assez d'énergie pour avoir les paupières ouvertes de temps à autre. Steve McQueen, Elli Wallach et Ben Johnson doivent vous aider à rester éveillé mais ils sont aussi fatigués que vous. Le scénariste a pondu une histoire copieuse, un vrai pudding, de ceux que l'on trouve dans les zones commerciales suburbaines anglaises, loin du centre-ville, le truc vert et rose avec des morceaux noirs qui dépassent, ceux que Parr aime mettre en boîte, jugez plutôt : McQueen doit assurer ses missions de chasseur de primes moderne, veiller à ce que sa femme ne le quitte pas avant d'accoucher tout en essayant d'oublier un psychopathe tête à claques collé à ses basques. Au moment du tournage McQueen suggère de prendre le contre-pied de son image de beau gosse speedé aux leviers de vitesse, ainsi il ratera systématiquement ses créneaux, ruinera quelques carrosseries et filera vitesse grand blé au volant d'une moissonneuse batteuse... Amateurs d'exploits mécaniques s'abstenir !!
Mettons une scène de course poursuite dans le métro pour essayer de rendre hommage à French Connection mais n'oublions pas les gymnastes, McQueen devra esquisser quelques figures presque habiles, cheval d'arçon style.
Si après cela vos yeux sont encore ouverts ce ne sera pas grâce à la réalisation plate de Kulik, non... C'est le plaisir tordu de voir Wallach s'ennuyer, McQueen assumer son dernier film, sans oublier le score de Michel Legrand.

4 mars 2010

Un homme est mort (1972) Jacques Deray



Jean-Claude Carrière et Jacques Deray sont à Los Angeles pour tenter de fourguer un scénario aux dieux vivants du cinéma mais ces derniers les ignorent. Ils décident alors d'écrire un sujet sur place afin de retenter le coup. Ce sera The Outside Man, écrit avec l'aide de Ian McLellan Hunter.
Film noir assez particulier, un peu bancal, conçu rapidement il offre une palette assez large de tonalités allant de dialogues qui pourraient sortir tout droit d'un nanar obscur jusqu'à des ambiances presque expérimentales. ce qui, au final, en fait un objet digne d'intérêt.
Les répliques qui tuent : celle de Trintignant giflant un gamin violemment "Tu as entendu ta mère, va au lit!!!" ou encore l'auto stoppeur illuminé "Quels sont tes rapports avec Jésus ?" Le rire fuse car ces répliques jurent avec l'ensemble, même si elles soulignent la distance qu'à le personnage avec son environnement.
Trintignant interprète un tueur en terre étrangère qui se fait prendre en chasse par un Roy Scheider, efficace en diable. Trintignant, comme d'habitude, est parfait, jeu à l'économie, voix posée, gestes précis. Il est un prétexte. Il permet au spectateur de découvrir Los Angeles, qui apparaît plus intéressante que dans bien des films. La diversité des décors, Hunter a contribué fortement aux repérages, l'attachement que Deray porte aux appareils, aux objets du quotidien urbain servent au mieux le film. C'est sa plus grande qualité après l'interprétation. Le tout est souvent servi au spectateur sans accompagnement musical. Seul un thème tonitruant de Michel Legrand, pas mal du tout d'ailleurs, surgit de temps à autre mais c'est pour mieux apprécier le calme des rues où déambule Trintignant.
Ann-Margret est sympathique, poitrine tendue et offerte au soleil californien mais nous ne pouvons qu'avouer notre ennui en sa compagnie, trop mièvre, trop fade. Reportons notre attention sur la créature charmante jouée par Angie Dickinson. Ses rares apparitions sont d'autant plus courtes qu'elles ne peuvent être goûtées qu'avec parcimonie et attention.
Michel Constantin participe également à notre plaisir ainsi que quelques figurants d'un instant comme Ted de Corsia qui apparaissait à l'écran pour la dernière fois.
Ajoutez à cela un cortège de belles américaines, je parle de celles qui ont quatre roues et un très beau final sur Trintignant en essoufflement final et vous avez un joli objet, aux contours pas toujours ciselés mais qui attire sûrement l'attention.
J'ai vu le film en dvd dans une version française. Je pense qu'il existe une version où les dialogues sont américains et où l'accent de Trintignant doit ajouter à la beauté du film. J'aimerais beaucoup la voir... (édition Opening, recadrée de surcroît).