24 avr. 2010

Jean-Loup Bourget, Le cinéma américain 1895-1980 (P.U.F., 1983)



Trouvé au fond d'un rayon poussiéreux chez un bouquiniste marseillais j'ai pris plaisir à lire ces quelques pages qui retracent les films importants du cinéma américain, de sa naissance jusqu'à peu près le Heaven's Gate de Michael Cimino. Bourget s'y propose de relier ce cinéma à la culture du pays qui le produit. Il divise son propos en périodes qui correspondent aux décennies. Chaque chapitre débute par une introduction politique et culturelle assez brève. C'est un peu l'objet de ma déception, ensuite les oeuvres majeures y sont citées avec talent et concision. Il faut bien avouer que le spectre est très large et la dimension de l'ouvrage, un peu plus de 200 pages si l'on retire l'index, ne permet pas de brasser avec profondeur le champ d'études. Néanmoins c'est une plaisante promenade à travers une filmographie indispensable qui peut intéresser un amateur voulant creuser avec plus d'efficacité le domaine abordé.

18 avr. 2010

Bloody Kids (1979) Stephen Frears



Léo et Mike sont deux jeunes garçons de 11 ans qui n'ont qu'une chose à faire : occuper le temps qui s'étale devant eux. Petits délinquants qui végètent à Southend-on-Sea. Pour ceux qui y sont allés ce n'est pas un endroit mémorable, l'été voit les touristes occuper les plages, l'hiver c'est glauque. Léo, le meneur, monte une blague autour d'une fausse altercation, Mike le suit. Ce sera une déambulation assez longue pour lui sous la tutelle d'un voyou un peu suicidaire tandis que Léo mènera en bateau les adultes qui se préoccuperont de sa bonne bouille.
Univers urbain, zones commerciales sordides, parents absents, Frears filme cette virée pathétique en prenant le soin de ne pas juger ses personnages. Ils semblent agir par désoeuvrement, la réplique finale de Léo à l'adresse des policiers manifeste une colère qui résulte d'un manque de considération.
Chris Menges est à l'image, plutôt soignée sur l'édition dvd (Opening), la musique est d'époque, assez ardue et souvent envahissante.
Une curiosité qui vaut le coup d'oeil.

17 avr. 2010

Easy Virtue (1928) Alfred Hitchcock



Avant de commenter le cinquième film muet de Sir Alfred, un petit mot pour remercier Grimmy, un forumeur qui sévit sur Dvdclassik et qui avait eu l'idée de regarder chronologiquement l'intégrale... Projet qui n'était pas pour me déplaire. 
Où en est Hitch avant de commencer le tournage ? Il lui reste un film à tourner pour honorer son contrat avec la Gainsborough Pictures de Balcon. Projet qui semble ne pas susciter son enthousiasme même si l'acharnement social tombe sur une victime innocente, ici la ravissante Isabel Jeans. La pièce de N. Coward avait connu, selon Donald Spoto, un succès relativement important, le film ne suivra pas cette voie.
Laurita est l'épouse d'un ivrogne, l'artiste peintre qui fait son portrait s'éprend d'elle, s'ensuivra un malentendu qui la mènera tout droit au divorce, l'artiste, trop sensible, se tuera. Comme beaucoup de personnages hitchcockiens elle trouve refuge sur la côte d'azur. C'est là qu'elle rencontre la paix et John. Séduction, mariage, retour en Angleterre où sa belle-mère n'arrive pas à l'accepter. Elle finira par apprendre son passé et exigera le divorce. Laurita, à l'issue du procès, se retrouve seule face aux journalistes : "Shoot! There's nothing left to kill."
Je dois avouer qu'il faut un certain effort pour trouver de quoi être en amour avec le film. Il y a quelques longueurs et les acteurs sont moins convaincants que dans les films précédents. 
Le procès initial permet à Hitch d'effectuer des flash backs afin de comprendre le drame intime de Laurita. Ces derniers sont articulés autour d'objets ce qui rend le montage fluide et souple. C'est une jolie trouvaille. Hitchcock confie à François Truffaut sa fierté d'avoir fait passer la demande de mariage de Laurita et John par la standardiste. En lieu et place d'un champ, contrechamp, nous imaginons les dialogues échangés en regardant évoluer le visage de l'opératrice, idée très originale dont Hitchcock truffe ses films, celui-ci en est moins nourri.
Je m'amusais à regarder cette scène particulière de la promenade en voiture, le long du bord de mer. Laurita et John s'aiment et se promènent. Ils s'échangent des mots doux, le cocher, lui, s'endort. Comme le spectateur. Le fait même de le souligner de cette façon, métaphoriquement parlant, est un des traits d'humour hitchcockien. Le bonheur ne se raconte pas, il se vit mais Hitchcock réussit toujours à faire quelque chose d'intéressant scène, l'ennui pointait, voyant le cocher s'endormir je n'ai pas pu m'empêcher d'y voir un clin d'oeil.
Mrs Whittaker est une de ces mères autoritaires qui hantent sa filmographie, John étant le fils idiot qui n'arrive guère à s'en détacher. Laurita est plus moderne, lorsqu'elle est confrontée à sa belle-mère elle fume devant elle avec aplomb, ou bien elle se met en beauté lors de la réception. Elle n'est toutefois pas assez libérée pour répondre à l'affection de Sarah. Les adieux avec cette dernière sont emprunts d'une sensualité très suggestive, là encore Hitchcock est à l'oeuvre. Laurita est un personnage qui séduit sans le vouloir. Jeans est ravissante, je l'ai déjà dit, le film aurait pu être plus réussi si le choix de l'actrice avait été plus en phase avec le personnage. Peut-être que le manque de conscience de ses effets renforce l'innocence voulue par le rôle.
La peur du scandale, des commérages, l'hypocrisie sociale sont les thèmes du film. Hitchcock a changé la fin de la pièce en y ajoutant le pouvoir de nuisance des médias, il disait d'ailleurs détester ce dernier carton. Dans la pièce de Coward Laurita quittait la soirée avec discrétion et se retrouvait seule. L'ultime réplique pointe une responsabilité qui n'est pas vraiment pertinente si l'on considère l'histoire, elle résulte bien plus d'un état d'esprit petit bourgeois, ce qui apporte une chute inappropriée.
Le film ne connaîtra pas le succès et portera un coup sévère au studio qui n'en avait pas besoin. L'industrie cinématographique anglaise ne se porte pas au mieux et c'est à cette époque que des quotas seront exigés. Ce qui permettra à de nombreux professionnels étrangers de venir tourner en Angleterre. La production moyenne s'en trouvera affectée car les petits budgets seront préférés, de rapides adaptations théâtrales qui tireront la qualité vers le bas. Toutefois ces quota quickies permettront à de jeunes réalisateurs de se faire les dents, comme Michael Powell par exemple...

Mes remerciements à Alain Kerzoncuf.

16 avr. 2010

Morgane et ses nymphes (1971) Bruno Gantillon



Découvert à L'Etrange Festival de Lyon dans une projection vidéo, plus longue que celle réalisée en 35 mm. Lorsque nous apprenons que Bruno Gantillon se dirigera ensuite vers la réalisation d'épisodes pathétiques de la série Sous le soleil ou encore Louis la brocante, nous nous disons que le talent peut parcourir des chemins détournés. Ce qui n'enlève rien à la beauté envoûtante de ce film.
Françoise et Anna sont deux amies qui partent batifoler à la campagne, évidemment elles se perdent et doivent passer la nuit dans une étable. Le confort de la paille, l'intimité, le besoin de se rassurer les amènent à vivre les anciennes pratiques de Lesbos. Au matin Anna a disparu, Gurth, un nain à la voix douce, invite Françoise à le suivre sur les contrées de Morgane. Là elle devra faire le choix de la jeunesse éternelle, sous la tutelle de Morgane ou de la vieillesse.
Françoise et Anna sont charmantes, mi-bas blancs, peaux laiteuses, belles et ingénues. L'innocence, la fraîcheur, la naïveté sont des atouts que le récit met en avant pour séduire le spectateur. Le budget ne semble pas élevé mais l'intégration des paysages offre un luxe naturel qui ajoute au plaisir. Lac, forêt, château sont les éléments féeriques où évoluent les personnages. La belle Françoise a ma préférence, alors qu'Anna semblait occuper l'espace principal, elle disparaît pour lui laisser toute la place, ô ravissement.
Le rythme est lent, contemplatif et nous savourons avec confort les dialogues littéraires qui appuient le thème du film : la jeunesse, obsession qui mérite tous les sacrifices.
Morgane habite son château, belle utilisation du Château  Val dans le Cantal, avec ses nymphes. Tout y est raffiné, danses nues sous les voiles, tapis, corps sur peaux de bêtes, douceurs, lumières tamisées, baisers tendres, étreintes suaves... L'ensemble avec variations flamenco à la guitare sèche ou musique électronique signées Cisco El Rubio, pseudonyme utilisé par François de Roubaix. Beaucoup de bon goût dans cette oeuvre.
Absent de toute vulgarité, le film laisse son charme opérer, il mérite bien plus qu'une étiquette "cinéma bis" et constitue un enchantement, un rêve étrange et pénétrant... 

5 avr. 2010

Splice (2009) Vincenzo Natali



Séance avant-première à L'Etrange Festival de Lyon. Le film étant prévu pour juin 2010 aux Etats-Unis mais dans une version réduite de dix minutes. Sortie France pour juillet.
Un couple de scientifiques, Adrian Brody et Sarah Polley, travaillent sur l'ADN pour créer des formes animales susceptibles de fabriquer des médicaments plus efficaces. De l'animal à l'homme, la tentation est grande et le pas vite franchi. Le couple n'a pas d'enfant, génération "carrière d'abord" et la créature produite va vite occuper l'espace familial. Conçu dans la clandestinité, ce "bébé", d'abord kangourou sans poils pour allergiques divers, va se transformer en une séduisante jeune femme, pour peu que l'on soit fan des Smashing Pumpkins et de Billy Corgan en particulier. Séduisante mais très vite encombrante...
Produit par Guillermo del Toro, le film débute avec un très beau générique, tout en épiderme sensible, thème organique oblige. Les effets spéciaux sont soignés et efficaces. Ils sont intégrés dans le film avec un réel savoir-faire. Ne le regardez pas avec un oeil scientifique car le couple jette allègrement les principes déontologiques de base très loin au fond du labo. L'éthique n'est pas leur fort même s'ils se posent quelques questions de temps en temps. J'ai préféré, de loin, tout ce qui tourne autour de la parentalité. Le couple, une fois la bête apprivoisée, développe les mêmes comportements qu'un jeune couple pourrait avoir, au sens général. Le père est en réaction de rejet, la mère s'investit à 200 %. Puis les choses évoluent, il semblerait que Natali et ses co-scénaristes aient ingurgité l'intégrale freudienne avec plusieurs services sur le complexe d'Oedipe. Ces passages peuvent plaire ou agacer, au choix, ils m'ont amusé et parfois irrité (j'ai oublié de préciser que l'alternative n'était pas exclusive). Le mari reproche à sa femme une décision retardée : "Tu ne voulais pas d'enfant normal de peur de perdre le contrôle". La science étant un désir de contrôle, le projet de son épouse ne pouvait que naître dans ce cadre rigoureux. Les jeunes parents ou ceux en devenir se doivent de voir ce film, ils vont y retrouver une grande part de leurs craintes, résumées à la sauce hollywoodienne, certes mais en deux petites heures nous pouvons nous y amuser. Le reste est classique, un peu d'action, quelques trames narratives secondaires pas toujours bien amenées...