24 août 2010

Scarecrow / L'épouvantail (1973) Jerry Schatzberg



Récit de la naissance d'un couple portée par deux très grands acteurs.
Max (Gene Hackman) descend d'une colline, peine à franchir les fils barbelés qui le séparent de la route, se vautre sur le talus et s'apprête à faire de l'auto-stop. Francis (Al Pacino), que Max baptisera Lion, est derrière un arbre et lui demande s'il va bien. Max va l'ignorer pour finir par sympathiser, le reste du film montrera comment l'amitié va naître. Cette rencontre initiale est belle, parce qu'imprévue, improbable. Tout semble séparer les deux hommes, la taille, le tempérament mais Lion fait l'effort de se pencher sur Max et Max se laisse faire. Lion surgit dans le film comme un envoyé divin tombé là par hasard (Capra en aurait fait un ange qui pourrait sauver son âme en en sauvant une autre), comme s'il savait que Max descendrait de cette colline. Des différences mais aussi des points communs. Tous deux viennent d'achever une parenthèse contraignante, la prison pour l'un, l'armée pour l'autre. Ils sont libres et ont des rêves, de ceux qui peuvent leur permettre le salut. Max veut monter son affaire de lavage de voitures, Lion veut offrir un cadeau à son enfant, il ne sait si c'est un garçon ou une fille mais il a cinq ans et ce simple fait lui a rappelé son devoir, ses manquements. 
Les nombreuses haltes, décrites avec le temps nécessaire qui permet de connaître les personnages, le temps qui passe renforcent le duo. C'est une relation solide qui prend forme. Les réalités viennent éprouver ce lien, c'est la scène de la prison. Le plus beau moment du film a lieu dans un bar, Max sent que Lionel n'est plus là, il a changé. Dans un dernier effort pour le ramener à la vie, à lui, il lui prouve qu'il compte. Il le fait en surmontant sa rage intrinsèque, en démontrant à Lion qu'il a appris quelque chose de lui, qu'il a changé. Cette scène est d'autant plus belle qu'elle arrive trop tard, Lion regarde tout ceci sans le vivre... Les coups de la vie sont parfois plus forts que l'énergie déployée.
Schatzberg ne quitte pas ses personnages, ils dérivent dans une Amérique presque absente, tout est centré sur la relation et la quête des deux amis. Ils sont autant étrangers aux paysages qu'ils traversent qu'aux lieux fréquentés, même s'ils les animent et leur insufflent de l'énergie (des rires aux échauffourées). Ils portent en eux l'échec et un désespoir qu'ils tentent vainement d'affronter.

22 août 2010

Elstree Calling (1930) Adrian Brunel



"F. T.Ensuite, au début de 1930, je crois que vous avez été amené à diriger une ou deux séquences du premier film musical anglais Elstree Calling.
 A. H. : Rigoureusement sans intérêt." (Hitchcock / Truffaut, Gallimard, 1993)

Les pontes de British International Pictures veulent égaler le succès des musicals américains, ils mettent à contribution le studio pour monter un collage de numéros dansés dont certains en couleur, chantés et agrémentés d'un fil rouge composé de quelques scènes. C'est plutôt lourdingue, fait sans soin particulier, parfois l'opérateur recadre les personnages après le début de la scène mais les complétistes se doivent de voir ce film puisque Hitchcock, comme l'indique le générique, est invité à apporter sa pierre à l'édifice. Spoto traite le sujet en un seul paragraphe pour signaler que Hitchcock, d'après ses recherches, n'a guère été présent sur ce film que six à sept heures tout au plus. Cela se voit. Il serait responsable des intermèdes où un couple tente vainement de capter l'événement sur son téléviseur déficient, un voisin, plus chanceux, ne cessera de leur vanter les fabuleux numéros diffusés depuis les studios BIP. Manifestement son style se ressent nettement sur le sketch du mari qui vient surprendre sa femme et son amant en train de s'embrasser, il les tue puis déclare : "Oh my God, I'm in the wrong flat." C'est le seul segment qui a droit à un montage digne de ce nom et qui fait l'objet d'une réalisation plus soignée que le reste, ce qui n'est pas difficile mais saute aux yeux dès le début du passage.
En voici une brève description.
La séquence est constituée de 9 plans, montés en cut :

Plan 1. Un couple.
Plan 2. L'homme parle : "Why don't you make your mind, let's get away. What are you afraid of ? You still want to choose between your husband and me ?"
Plan 3. La réponse de la demoiselle est un baiser. Panoramique qui vient chercher la main d'un homme (un autre mari).
La main surgissant du rideau (toujours dans le même plan).
Plan 4. Le mari surgit doucement et regarde le couple, puis le gramophone sur sa gauche.
Plan 5. Il arrête le disque.
Plan 6. Panoramique droite/gauche qui garde le même cadre, le mari sort une arme et la pointe vers le couple qui reste hors-champ.
Plan 7. Plongée sur le couple puis mouvement en diagonale qui vient cadre le mari les regardant. Coups de feu.
Plan 8. Le couple.
Plan 9. Le mari se remet doucement du drame qui vient de se jouer, la fumée monte de son arme, il s'aperçoit alors de sa méprise et dit sa réplique : "Oh my God, I'm in the wrong flat.".













Mes remerciements à Alain Kerzoncuf.

Silver Lode / Quatre étranges cavaliers (1954) Allan Dwan



Carlotta nous fait découvrir Allan Dwan et c'est tant mieux... Auteur prolifique je n'avais aucun film du bonhomme. Muni du coffret édité il y a peu je me jette sur ce premier western, aussi court (1h20 environ) qu'intéressant.
Quatre cavaliers arrivent dans une ville le jour de la fête nationale. Ils veulent un homme, installé depuis deux ans et respecté de tous, enfin de presque tous. L'un de ces quatre cavaliers est marshall. La ville va d'abord prendre la défense de son protégé avant de se retourner contre lui. Il aura peu de temps pour prouver son innocence.
La distribution est solide. Dan Duryea est un bad guy comme nous les aimons, vicieux, incontrôlable et sans morale. Il s'appelle McCarthy dans le film, histoire de balancer une douceur au sénateur obsessionnel bien connu pour son sens de la mesure. John Payne est le héros, un peu lisse, parlant toujours doucement, le moment où il décide de prendre la situation en mains en adoptant un ton ferme en est d'autant plus efficace. Harrey Carey Jr. est de la partie, il parle de ses débuts au cinéma lors d'une interview truffée d'anecdotes présente dans les bonus : Walsh, Hawks, Ford... il oublie Borzage, un détail... Dolores Moran est pas mal du tout, surtout considérant que c'était l'épouse du producteur, habituellement cela conduit à la catastrophe (voir Citizen Kane). N'oublions pas Emile Meyer, reconnaissable entre tous grâce à cet accent particulier, une sorte de John Wayne très enrhumé...
Le film commence comme un anti High Noon, la volonté d'aider et de protéger Dan Ballard, l'homme que veulent les cavaliers, est étonnante. Mais par la suite le récit penche du côté de Fury de Fritz Lang, l'odeur de l'hystérie collective domine. Très beau travelling où l'on voit Dan se faufiler dans les rues dangereuses de cette bourgade paisible. Dwan travaillait vite et bien, ce qui faisait de lui un allié précieux pour réussir à faire un film dans les délais, sans dépassement de budget. Si le film rentrait dans ses frais cela signifiait qu'un autre pouvait se faire, ce que veut tout producteur sensé. Le plan où Dan ouvre la porte de la grange et où McCarty lui tire dessus ne coûte rien, son efficacité tient seulement à la volonté de le faire en choisissant avec précision l'emplacement de la caméra, le reste se fait tout seul et donne un plan mémorable. 
Bogdanovitch parle dans les bonus d'un artisan à l'ancienne, qui sait raconter le film sans avoir besoin du dialogue, d'un réalisateur qui a appris son métier avec le muet et qui ne cherche pas à tirer la couverture à lui. Comme Ford il se tait. Lorsque Bogdanovitch lui demande ce qui lui avait plu dans le scénario de Silver Lode, Dwan fait semblant de ne pas comprendre la question pour lui répondre que ce qui lui a plu c'est réussir à faire ce film avec un budget réduit, c'est tout. Le scénario initial exigeait cinq fois plus d'argent que le budget alloué. Benedict Bogeaus, le producteur, fulminait de voir Dwan retoucher le script aussi ne lui donna-t-il pas son deuxième film mais devant les difficultés rencontrées par le nouveau réalisateur il fit appel à Dwan, reconnaissant ainsi son savoir faire. Bogdanovitch lui demande ensuite s'il était satisfait du résultat. "Je suis content que le film soit rentré dans ses frais, qu'il ait atteint ses objectifs. Vous savez c'est un tout petit western." Je cite de mémoire. C'est tout à fait le genre de réponses que Ford aimait donner à ses interlocuteurs journalistes. Pour ces maîtres il suffisait qu'ils reconnaissent faire leur boulot, c'est tout.

21 août 2010

Blackmail / Chantage (1929) Alfred Hitchcock


"See and hear Blackmail" annonce l'affiche. Cela dépendra de la salle où le film sera projeté, les spectateurs de l'époque verront la version muette ou la version sonore car le studio, nous le verrons plus tard, proposera les deux.
Au moment où Hitchcock s'apprête à tourner Blackmail le sonore commence à apparaître. Il sait que le studio risque de lui demander de sonoriser le film, il décide alors d'anticiper afin que ce changement ne soit pas préjudiciable au film. Tourner un muet qui va être parlant représente un défi que le réalisateur va relever avec brio.
Parlons d'abord du sujet qui amène Hitch à renouer avec l'intrigue policière du Lodger, ce qui contribua à lui apporter le succès et la reconnaissance. Une jeune demoiselle va se laisser séduire par un artiste un peu pressé de lui démontrer combien il la désire, elle le tue. C'est son intime officiel, policier, qui sera chargé de l'enquête et qui devra, non seulement faire en sorte qu'elle ne soit pas condamnée, mais encore faire taire le maître chanteur qui, témoin de cette nuit funeste, veut soutirer de l'argent au jeune couple. L'intrigue est issue d'une pièce à succès écrite par Charles Bennett qui retravaillera avec Hitch, puis avec De Mille et Tourneur notamment. 
Hitchcock va retravailler la pièce, avec l'auteur et Benn W. Levy, et faire quelques changements notables (pour ceux qui voudraient étudier et obtenir des informations plus fournies sur les films de la période anglaise je vous conseille ardemment de vous procurer le English Hitchcock de Charles Barr, édité par Cameron & Hollis, 1999. Le livre est écrit en anglais mais vous y trouverez une étude fournie des influences anglaises des films, avec pour Blackmail une étude très intéressante qui compare les deux versions tournées. Indispensable.). Il veut en faire quelque chose de plus noir que l'original. Le nom de l'actrice est changé en Alice White (au lieu de Jarvis), connotation d'une pureté mise à l'épreuve. La pièce présentait un happy end, dédouanant l'héroïne, Hitch voulait que la fille soit arrêtée et que le jeune garçon refasse tous les gestes de la première scène (scène muette qui voit les policiers réaliser une arrestation,  effectuer l'interrogatoire, etc. puis discuter dans le vestiaire de choses banales comme de simples collègues de bureau) mais cette fois il ne retrouverait pas sa petite amie, il partirait seul. Fin trop déprimante refusée par les producteurs (lire le passage dans le Hitchbook/Truffaut). Toutefois le final qui verrait l'artiste mort d'une crise cardiaque n'est pas gardé. La fin voulue conservée par Hitch est bien plus passionnante car il y a mort d'un innocent, le maître chanteur, qui se retrouve être le coupable pour la police. La meurtrière reste impunie et le policier commet des fautes graves, cacher des preuves, taire la vérité. Rétrospectivement le coupable du début pourrait, lui aussi, être innocent, grand thème hitchcockien. La liaison cachée, qui dure depuis un moment, d'Alice avec l'artiste, en bonne morale judéo-chrétienne, lui fait vivre les pires ennuis, sans compter les affres de la conscience. C'est ce qui semble déclencher les événements. Frank, le policier, est trop rustre pour qu'elle ne voit que par lui, sa façon de lui parler, de la diriger dans le restaurant, témoignent d'une indélicatesse qui amène, peut-être, Alice à arpenter d'autres contrées (faussement) plus subtiles. L'artiste se déguise (voir le masque accroché au mur de son appartement) pour mieux abuser d'elle, histoire banale qui se répète à l'infini. Avec Hitch, le couple subit les pires dangers, sa solidité doit être mise à l'épreuve pour le plus grand bonheur des spectateurs.
Version muette / version sonore... Anny Ondra interprète Alice. Excellente actrice mais avec un accent anglais qui trahit son origine polonaise, suffisamment pour ne pas lui permettre de jouer avec crédibilité une Chelsea girl. Voir le test sonore effectué par un Hitchcock grivois, disponible dans l'édition dvd Canal. Elle bougera les lèvres devant la caméra, Joan Barry débitant les répliques dans un microphone placé à côté de la caméra. Tournage de la scène du couteau dans l'appartement familial, avec la voisine bavarde qui ne cesse de prononcer le mot "knife" alors qu'Alice est encore sous le choc. Trouvaille heureuse qui montre que Hitch ne se contente pas de faire du théâtre filmé mais intègre le son avec pertinence dans le récit. Discours moderne du traumatisme lié à l'assassinat, on ne tue pas impunément, même si, comme les deux compères de Shadow of a Doubt, on peut s'amuser à passer en revue les meilleurs moyens d'accomplir le crime parfait. Il y a une longue errance qui précède cette scène, Alice, jusqu'à sa volonté de se livrer aux autorités, vit avec ce drame et change totalement de personnalité. Elle n'est plus la même. Les klaxons, les sonnettes jouent un rôle loin de l'illustration purement sonore, ils contribuent à inquiéter, à créer une atmosphère. Le piano dans l'appartement de l'artiste arrive avec la version sonore, ajoutant une chanson à double sens dans la scène de la séduction.
L'arrivée du sonore n'empêche pas la volonté d'effectuer des séquences magistrales sans recourir au son. Hitchcock, comme les plus grands, continuera de réaliser ces séquences purement cinématographiques. La scène d'exposition, la scène du meurtre, la poursuite finale... J'aime beaucoup l'usage qui est fait du tableau où figure un bouffon, le tableau est le même mais le contexte où il est montré lui donne une signification différente, effet Koulechov ou l'art du montage.

11 août 2010

'Tamara Drewe' (2010) Stephen Frears



J'aime beaucoup aller au cinéma en étant vierge de toute information. Cela permet d'avoir le plaisir de la découverte, ce que je n'avais pas à l'époque où je lisais nombre de revues spécialisées. Je continue à en parcourir certaines mais après avoir vu le film, je délaisse ainsi volontiers les rubriques consacrées aux sorties pour lire d'abord celles qui traitent de l'histoire du cinéma.
Bien que Gemma Arteton figure sur l'affiche je ne l'avais pas vraiment remarquée, en effet je regarde très peu les affiches, encore moins les bandes annonces, aussi lorsqu'elle surgit dans le film c'est son interprétation dans The Disappearance of Alice Creed qui me vient à l'esprit. J'avais bien aimé son travail (et sa plastique) et me voilà gratifié de mon manque d'informations, plaisir qui nécessite une démarche particulière qui ne met absolument pas le cinéma en péril puisque je me rends très régulièrement dans les salles. Autre découverte, je me suis aperçu, après coup, que la bande dessinée prêtée par miss Elbe avait pour auteur Posy Simmonds, Gemma Bovary traîne sur mon bureau depuis deux mois... Voilà une impulsion propice à sa lecture étant donné le charme que m'a procuré ce film.
Charme des paysages anglais du Dorset qui semble être un élément que l'on ne peut négliger. Les intrigues qui s'y déroulent ne perturbent guère l'endroit, beauté immuable que nos regards émerveillés parcourent saison après saison.
Charme des personnages. Leurs défauts n'occultent pas leur humanité, tous existent pleinement et l'on devine des drames, des existences rêvées, des frustrations sans pour autant que nous puissions les condamner en bloc. Il y a toujours une part à sauver chez l'individu. Tamara est touchante dans sa volonté de revanche, de croquer tous les hommes, de s'y perdre. Il est difficile de s'abandonner, de se livrer à l'être aimé totalement et les chemins qui mènent à cet abandon sont bien tortueux. Mon personnage préféré est Beth, subtilité et dévouement. Elle a choisi de s'abandonner mais n'a pas la gratification d'être payée en retour, qu'importe elle l'aime, contre tout. Jack Sullivan, une blogueuse pleine de poils pointe la ressemblance entre Frears et le mari goujat, j'ajoute que Beth est interprétée par Tamsin Greig qui ressemble assez à Posy Simmons. Les deux auteurs formant, malicieusement, couple par personnages respectifs.
Acteurs parfaits et cette touche propre à Frears de montrer, derrière les belles couleurs, la liberté de ton (split-screen, regard caméra), les dialogues brillants, de montrer la cruauté implacable de la vie, la souffrance, les douleurs. Le réalisateur déclare à Ciment et Tobin dans le Positif de juillet-août 2010 : "C'est ce que disait Renoir. Le mélange de comédie et de drame, c'est quelque chose que je sens dans mes "tripes"." Voir le sublime La règle du jeu. Le solo de batterie qu'improvise Ben pour séduire Tamara déborde de vitalité, de vie et il côtoie les cris de Beth dans la scène du pré à l'abreuvoir. C'est ce mélange, riche de ses deux parties que j'aime à retrouver dans The Hit, Chéri ou Les liaisons dangereuses ou encore le très beau Prick Up Your Ears...