24 oct. 2010

Rolling Thunder / Légitime violence (1977) John Flynn



Le major Charles Rane (William Devane) et le sergent Vohden (Tommy Lee Jones) reviennent dans leur Texas d'origine après avoir été prisonniers de guerre au Vietnam. Fête d'accueil, fanfare, cadeaux... Le major reçoit une belle Cadillac rouge et une petite somme d'argent. Une bande de loubards décident de s'en emparer... Les deux militaires vont se venger...
Le catalogue du festival Lumière 2010 indique l'origine du titre américain : "Rolling Thunder est le nom d'une opération de bombardement aérien intensif sur le Nord Vietnam, lancée par les américains du 2 mars 1965 au 1er novembre 1968. Ce fut un échec stratégique notable."
Echec de ces hommes qui partent sauver le monde pour en revenir meurtris. Le major perd son épouse qui n'avait pas eu de nouvelles de lui durant ses sept années de captivité. Il continue à faire des cauchemars, à revoir/revivre les séances de torture qui l'ont déshumanisé. Son sergent est de la même étoffe, pas de celle dont sont faits les héros, celle que revêt un mort-vivant, qui ne palpite plus que pour l'adrénaline, l'action, le combat.
Le film est à mi-chemin de Death Wish et du Rambo de Ted Kotcheff: entre le revenge movie et le discours politique qui montre le vétéran comme un outcast. Il présente cependant un style particulier, les scènes sont longues, étirées et épousent parfaitement le jeu froid et mutique de William Devane, soldat mort-vivant qui traîne son mal-être dans des extérieurs pathétiques, une Amérique qu'il ne reconnaît pas.
Le carnage final est tourné dans un vrai bordel, avec les "salariées" du coin. Le catalogue annonce que le film est un des dix préférés de Tarantino mais cette liste change toutes les semaines et dix ne suffisent pas. Toutefois il a nommé sa défunte compagnie de production "Rolling Thunder Pictures", compagnie dissoute deux ans après son lancement, peut-être un vrai hommage au film...
Philippe Garnier présentait la séance, voici en substance l'introduction qu'il a développée. Le script initial est écrit par Paul Schrader, ce devait être son premier film pour Roger Corman (A.I.P.) mais le producteur quitte le studio avec le scénario dans ses cartons. Il est jugé infilmable car trop nihiliste, l'hécatombe finale était plus violente, Rane était plus raciste, d'une manière vraiment appuyée... Flynn apporte des modifications et retouche l'histoire, nous sommes en 1976, Schrader travaille sur Blue Collar et Scorsese va sortir, d'après un scénar' de Schrader, Taxi Driver. Ce qui va nuire au film, l'accueil est réservé, on le taxe de "Taxi Driver sur la frontière", le film se déroulant à San Antonio. Lors de la preview c'est la catastrophe, Fox qui avait récupéré le film se désengage et c'est finalement A.I.P. qui retrouve le film et le sort. Schrader s'exprime alors : "J'ai écrit un film sur le fascisme ils en ont fait un film fasciste." Ce que le film n'est pas, c'est une sorte de complainte funèbre qui présente cliniquement deux individus sans émotions, vidés de toute substance humaine, des machines de guerre qui réagissent à un environnement agressif comme ils l'ont appris. Un déferlement de violence qui ne mène à rien, just a rolling thunder...

17 oct. 2010

Cisco Pike (1972) Bill L. Norton


Film inédit en France, présenté par le précieux Philippe Garnier dans le cadre du festival Lumière 2010, section "raretés US des années 70' ".
L'action se déroule à Los Angeles, Cisco Pike, interprété par Kris Kristofferson, est un chanteur ayant eu du succès et qui s'est plongé dans la drogue. Plus connu pour ses talents de dealer, il peine à renouer avec la scène rock. C'est au moment où il veut tout faire pour redevenir un musicien qu'un policier, Leo Holland (Gene Hackman) le force à revendre de l'herbe en quantités importantes. Il a quelques jours pour écouler la marchandise. Le boulot lui déplaît mais il lui permettrait de voir venir, c'est la tentation du dernier coup, dernier coup qui, en fait, se doit d'être l'avant dernier, le pénultième, voir l'ami Deleuze.
Norton vient du monde de la musique et connaît bien son affaire, pour Garnier, c'est "un des meilleurs films sur le rock". Le rock et ce qui l'entoure. Lorsque Cisco Part en vadrouille pour écouler son matos c'est une ribambelle de portraits du milieu alternatif qui surgit. C'est surtout un Los Angeles qui ne figure pas dans les films officiels des studios américains. Norton filme dans la rue et cela se voit. Petites rues, appartements sordides, studio d'enregistrement enfumé, bars, plages de quartiers... les lieux sont variés et offrent une ville différente, réelle et puissante. Lors de la scène finale qui voit la police intervenir, la nuit permet de focaliser l'attention sur les protagonistes du récit, sur l'intrigue, c'est, d'ailleurs, le moment le moins intéressant. En revanche  lorsque l'aube vient inonder de sa lumière les personnages, en dépit de la tension qui vient de se manifester, c'est la ville qui réapparaît, puissante et immuable, insensible au drame qui s'est produit. C'est certainement le moment que je préfère. Cisco Pike est d'abord un portrait de Los Angeles, tout comme Deray l'a filmée avec Un homme est mort.
Kristofferson est émouvant de fraîcheur, de "cool attitude". Il promène sa silhouette imposante avec décontraction et sérénité. C'est son premier grand rôle, son premier vrai rôle et il assure, tranquillement. Il n'est pas connu, à l'époque, il signera peu de temps après son premier album (merci NotBillyTheKid). Norton tourne son premier film... Moment magique des années 70' où, devant le miracle économique de Easy Rider, les dirigeants des studios faisaient confiance au moindre chevelu qui voulait filmer une histoire. Il se trouve, ici, que ces chevelus font du bon boulot. Et qui les accompagne ? En dehors de Kristofferson dont j'ai déjà évoqué le charisme (plus les chansons de la bande-son), en dehors de Gene Hackman qui est énorme (son personnage fait de la tachycardie, pour la faire passer il se met à courir sur place, si vous pensez à la faculté de se mettre en colère en une fraction de seconde, c'est un psychopathe en puissance qui est joué au millimètre) nous avons Harry Dean Stanton en dépressif de service qui chiale sa peine de ne plus pouvoir bander à cause des substances illicites qu'il avale à longueur de journée, comptons encore Antonio Fargas qui a un petit rôle mais qui ne passe pas inaperçu et Viva, l'égérie de Warhol, enceinte jusqu'aux yeux et voulant encore faire des galipettes à qui veut bien s'exécuter. Le Flower Power a du plomb dans l'aile et le rêve américain commence à suinter fort...
Amusant télescopage, le début de Five Easy Pieces voit Nicholson rentrer du boulot et retrouver Karen Black en petite tenue, ici c'est Kristofferson qui rentre d'une vaine tentative de bazarder sa guitare pour la rejoindre, en pleine séance de Yoga il lui balance : "Comment va l'univers ?".
Un chouette film...

14 oct. 2010

Five Easy Pieces (1970) Bob Rafelson



Des hommes au travail, des plans très courts, la journée se passe, se termine. La routine...
Robert Dupea (Jack Nicholson, fraîchement sorti de Easy Rider) est paumé dans cette cambrousse où les Pumpjack rassemblent quelques hommes venus vivre avec leurs blondes pour y fonder une famille. 
Dupea est dans les limbes, il fuit la sienne depuis quelques années, son milieu cultivé bourgeois, il se cherche... Issu d'une famille de musicien, lui-même excellent pianiste, il semble chercher des émotions réelles dans un milieu ouvrier qu'il finit par détester. Il devient immonde devant l'amour absolu que lui porte Rayette (Karen Black plus cruche et touchante que jamais), méprise son pote de boulot qui ne voit dans sa future paternité que l'accomplissement de l'être, se déteste lui-même parce qu'il n'arrive pas à vivre simplement. Des échappées se produisent, c'est le morceau de piano joué dans les embouteillages, c'est le moment où il quitte son boulot pour errer dans les rues de la ville (Rafelson en fait un montage rapide comme pour frustrer le spectateur en lui supprimant la possibilité de prendre plaisir à ce vagabondage attendu, cette bouffée de liberté) ou encore la manière dont il se paye la serveuse qui ne veut pas s'affranchir du menu. Conformisme et isolement. Robert Dupea est un personnage qui peut être le plus chaleureux mais aussi le plus ignoble, il est en lutte.
Puis il voit sa soeur, pianiste également, très sensible, qui joue comme Gould, en chantonnant, habitée par la musique mais censurée par le producteur. Autre âme qui cherche à s'exprimer, qui veut sortir du rang. C'est tout le cinéma américain des années 70 qui s'exprime à travers ces personnages, celui qui va suivre. Le mythe américain de la famille, de la consommation en prend un coup. Car Robert rejoint sa famille, la demeure qui ressemble un peu à un asile d'aliénés où se côtoient la joie, les rires, l'amour et la bêtise, le mutisme... La passion qu'il vit avec Catherine pourrait lui procurer l'intensité dont il veut se nourrir mais Catherine préférera la tranquillité, la facilité. Abandonnant tout, Robert tente de se convaincre que tout va bien...
Premier grand rôle de Nicholson qui n'a aucune peine à incarner le fils qui se libère, dans la douleur, du carcan familial. Rafelson filme avec efficacité et tact son parcours dans des extérieurs où se perd son personnage. Robert Dupea, au-delà de la violence qu'il exerce auprès de ceux qui lui sont proches, est un personnage attachant parce qu'exigeant.