31 oct. 2010

Hitchcock, pièces à convictions par Laurent Bouzereau (Editions de la Martinière, 2010)



Bel objet qui vaut par sa riche, et souvent inédite, iconographie sans compter la reproduction de documents divers et variés comme des lettres, albums de photos, certificats de mariage et de naissance... Les photographies sont reproduites avec une qualité agréable, les documents joints de manière originale (des pochettes fermées avec un rabat qui rappelle le profil du réalisateur contiennent ces documents qui peuvent être extraits et manipulés à loisir) sont imprimés avec une imitation fidèle des sources d'origine. Tout cinéphile et amateur de bonus (souvent pathétiques) dvds connaît Bouzereau pour les suppléments qui accompagnent les films de grands réalisateurs tels que Spielberg, Hitchcock, De Palma, Scorsese ... En ce qui concerne les chapitres thématiques, nous ne pouvons guère sauter au plafond, ce sont des textes généraux qui, autour d'une notion, traversent l'oeuvre du réalisateur. Les thèmes sont les suivants : Faux coupables et antihéros / Les héroïnes hitchcockiennes / Psychopathes et forcenés / La "Hitchcock Touch".
40 euros environ, un prix raisonnable si l'on considère l'originalité de la présentation, la beauté des photographies choisies. Essentiellement pour les fans.

Secret Agent / Quatre de l'espionnage (1936) Alfred Hitchcock



Film assez étrange que ce Secret Agent, film imparfait, hybride, inhabituel si nous considérons l'unité et la tenue des films qui précèdent. Fort du succès des 39 marches la même équipe rempile dans la veine "espionnage", c'est donc reparti pour les trajets internationaux, ici la Suisse et la Turquie, le couple artificiellement constitué qui finira par succomber aux charmes si inéluctables de l'amour et and so forth, and so forth comme dirait le bon vieux Doc Riedenschneider... Mais c'est moins bien, en dépit de nombreux moments appréciables, la beauté du film précédent rend la tâche plus difficile. 
L'intrigue est du pur espionnage, sorti des nouvelles de Somerset Maugham dont quelques ouvrages prennent la poussière dans ma bibliothèque, ouvrages pas encore parcourus (le temps d'une autre vie...). Cela commence gaiement, beau début enjoué, comique et follement léger. C'est d'abord un mort qu'on honore qui, très vite, se révèle un stratagème visant à donner une nouvelle identité à un agent qui ne le découvre qu'une fois arrivé d'un voyage. On lui attribue un assassin aux humeurs changeantes, genre incontrôlable dénommé par goût de grotesque le Général. On expédie les deux zouaves en Suisse où, arrivé à l'hôtel, le héros découvre qu'une femme lui est allouée avec le faux passeport, femme déjà courtisée à l'excès par un américain n'ayant peur de rien. Tout cela rapidement, à peine le temps de s'installer dans son fauteuil. Naturellement les répliques sont à l'avenant et le goût de la comédie virevoltante aidant nous apprécions cette mise en oeuvre. Les personnages semblent se satisfaire du scénario avec amusement et décontraction, il règne dans cette première partie un second degré qui m'aurait plu s'il avait subsisté jusqu'au terme du récit. Le problème vient que cette légèreté le quitte et que  le drame, le sérieux arrivent sans que les acteurs puissent endosser la nouvelle tonalité avec le même brio.
Je dis les acteurs, je pourrais écrire John Gielgud. Autant la première partie lui permet de tirer tout le potentiel de son flegme britannique autant la deuxième lui échappe, il n'est pas possible de lui donner le moindre crédit. C'est Madeleine Carroll qui brille sur les deux tableaux, parée de crème ou la mine grave, elle reste excellente et c'est à travers elle que passent les émotions, reléguant Gielgud loin des yeux du spectateur. Il faut dire que les pitreries de Peter Lorre, tueur mexicain à la jalousie pathologique, Francisco Galvan de Montemayor en devenir, n'arrangent pas son affaire. Lorre, à l'époque accro à la morphine, dégage de la tendresse, de l'irritation, de la stupéfaction en quelques secondes et capte tous les regards. Il fallait plus d'étoffe pour incarner cet espion, surtout avec des seconds rôles de qualité : Robert Young est très classe en bad guy, il a tellement capitalisé de sympathie que sa mort peine et déçoit, plus loin c'est le couple Florence Kahn, vieille dame allemande et son époux anglais, le dévoué Percy Marmont qui nous offrent de beaux moments. J'aime assez la séquence de la mort du faux coupable et de ce qui tourne autour du chien. Vraiment c'est bien le choix malheureux du personnage principal qui ne permet pas au film de maintenir une qualité dont il faisait preuve au début et qu'il manifeste parfois ensuite. Ne remplace pas Robert Donat qui veut...

27 oct. 2010

The 39 Steps (1935) Alfred Hitchcock



Souvenir lointain de ce film qui m'avait paru ennuyeux, je le revois aujourd'hui en savourant sa beauté, sa construction, l'aisance avec laquelle l'humour et l'action se mêlent à l'émotion, la décontraction et l'efficacité.
Richard Hannay (Robert Donat) se rend au spectacle, il compte certainement tromper sa solitude. Le spectacle commence puis une rixe éclate dans la salle, agitation, coup de feu. Une femme lui demande assistance et lui raconte une histoire invraisemblable d'espionnage. Au petit matin il la retrouve morte. Il devra résoudre le problème tout en échappant aux policiers qui le recherchent pour meurtre et aux espions qui veulent l'éliminer. 
Charles Bennett et Hitch ont adapté, très librement, le livre de Buchan. Charles Barr met l'accent sur cette collaboration en rendant à Bennett une part importante du sujet. Hitchcock est un génie mais pas un génie solitaire. Bennett est l'homme qui traverse l'écran en compagnie du réalisateur dans le film, reconnaissance explicite du talent du personnage. Barr pointe notamment la structure élaborée du scénario à partir duquel Hitch va donner sa pleine mesure. Il souligne la circularité du récit avec Mr Memory, les figures du couple qui jalonnent le film et qui aboutissent à la formation du dernier, etc., etc....
L'histoire est un prétexte pour divertir les classes ouvrières avec talent. Hitch aboutit à une sorte de synthèse de ses essais antérieurs, il touche à sa formule magique : l'homme ordinaire pris dans une intrigue extraordinaire. La concentration de rebondissements, ce qu'il désigne dans le Hitchbook comme la "rapidité des transitions", est telle qu'un esprit rationnel ne peut y souscrire mais au cinéma il ne s'agit pas, pour Hitch, d'épouser la réalité... Le film est le superbe brouillon préparatoire d'un autre chef d'oeuvre : North by Northwest.
Pour préparer cette bafouille je regarde toujours le film stylo en main, afin de ne pas oublier les détails qui m'ont surpris, j'ai souvent du arrêter le cours du film (ce qui m'est permis avec le dvd) pour noter les nombreux passages qui me ravissaient. J'ai vu la plupart des Hitchcock auparavant, je les revois pour nourrir ce blog et mes pulsions scopiques et je les reverrai par plaisir, laissant le stylo loin de moi.
Le début du film est un clin d'oeil au spectateur, les lettres en néon "Music Hall" qu'un panoramique éclaire une par une est le signal qui permet au spectateur de se mettre en position "spectacle", Hannay gagne sa place, celle qu'occupe déjà chacun de ceux qui sont dans la salle. Le rideau s'ouvre, le film commence... Mais les spectateurs perturbent la bonne marche des opérations, les répliques qui fusent et qui troublent le maître de cérémonie sont celles qui me font sourire à chaque fois, issues d'un humour populaire qui ne respecte rien, ni personne sans pour autant faire mal, c'est le bon mot qui compte et le tempo idéal qui lui donne toute sa substance. Hitch sait parfaitement distiller ces dernières et l'on compte beaucoup de ces petites gens dans ses films. Ce sont les spectateurs de la salle, le laitier de son immeuble, le représentant en lingerie féminine et son comparse ou encore un des policiers de la scène finale du London Palladium qui dévore la salle du regard, émerveillé de se retrouver là. Chabrol parlait de ce talent de rendre tout crédible, à côté de l'invraisemblance de récit, des rebondissements multiples qui l'éloignent de toute réalité, le personnage évolue parmi des personnages bien réels. Voyez ainsi les policiers traquant Hannay dans le train, dans le wagon restaurant un garçon avance, tenant un plateau garni de tasses de thé, il réussira à les éviter avec talent, témoignant ainsi d'une maestria toute professionnelle. Le personnage est crédible en diable et donne du piquant à l'action. Ce garçon ne dit rien, apparaît à l'écran durant quelques secondes mais il donne de l'épaisseur au film... ce sont les détails qui comptent.
Quelques trouvailles épatantes. Le cri de la femme de ménage (souvent cité dans les ouvrages) qui découvre le corps monté avec le sifflement de la locomotive. Effet choc garanti. La séquence paranoïa lorsque Hannay est dans le train, face aux deux rigolos. Lorsque le héros s'aperçoit qu'il figure dans les journaux l'un des deux hommes le regarde, ce regard est surprenant, il est monté de telle façon que nous ne pouvons pas évacuer de notre esprit qu'il  a reconnu Hannay. Le montage fait naître une tension qui accentue l'identification au personnage principal. Toute cette séquence du train est d'ailleurs remarquable.  Moins cité ce passage visuel étonnant : Hannay est à l'arrière du véhicule conduit par les hommes du Professeur (un de ces hommes respectés qui se révèlent être d'une froideur et d'une détermination redoutables, ah...! ce doigt à la phalange manquante...) avec Pamela (sublime Madeleine Carroll dont les bas aux menottes ont certainement troublés nombre de spectateurs, j'en imagine bien quelques-uns revenant voir le film pour cette scène) la caméra fait alors un travelling arrière et fait le tour du véhicule pour venir s'arrêter au bord de la route, ce dernier s'éloignant alors dans la campagne écossaise éclairant le paysage de ses feux. Trucage simple, raccord fait au montage mais visuellement c'est réussi et surprenant. Campagne qui fait l'objet d'un soin attentif, lors de l'évasion de Hannay nous avons droit à de beaux plans en contre-jour, puis paroi montagneuses, torrent, décor de sérial, cheap mais émouvant d'attention avec option maquette d'avion en plus.
Une des plus belles séquences est celle du fermier, puritain et cupide, qui héberge le héros. Lors de la scène du repas, Truffaut en parle avec justesse, c'est un grand moment du muet qui nous est offert, tout passant par le jeu des regards et le point de vue adopté par la caméra. Déception d'entendre les premières répliques qui viennent briser le silence. Hitchcock voulait filmer les différentes parties des aventures de son personnage comme des petites histoires, celle-ci est particulièrement réussie. En une réplique, lorsque Hannay demande si Margaret est la fille du fermier, que celui-ci lui répond que c'est sa femme, c'est un mélodrame qui commence. Quand Hannay s'enfuit, muni du pardessus biblique, qu'il donne un baiser à la bonne âme, qu'elle tourne lentement le visage, prête à l'oublier et à rejoindre son quotidien, c'est le mélodrame qui se poursuit. Tout cela est dense, profond mais réalisé avec une aisance légère et admirable. Je laisse de côté les autres petites histoires, celle du professeur et de sa femme, couple parfait qui n'empiète pas sur les affaires du conjoint (voir la réaction de Mrs Jordan, Hélène Hay déjà vue dans The Skin Game, lorsqu'elle aperçoit le pistolet dans les mains de son époux) ou encore la séquence de l'auberge où madame fait attention à monsieur...
Casting impeccable, film parfait, Les 39 marches procure du bonheur à la seconde...

24 oct. 2010

Rolling Thunder / Légitime violence (1977) John Flynn



Le major Charles Rane (William Devane) et le sergent Vohden (Tommy Lee Jones) reviennent dans leur Texas d'origine après avoir été prisonniers de guerre au Vietnam. Fête d'accueil, fanfare, cadeaux... Le major reçoit une belle Cadillac rouge et une petite somme d'argent. Une bande de loubards décident de s'en emparer... Les deux militaires vont se venger...
Le catalogue du festival Lumière 2010 indique l'origine du titre américain : "Rolling Thunder est le nom d'une opération de bombardement aérien intensif sur le Nord Vietnam, lancée par les américains du 2 mars 1965 au 1er novembre 1968. Ce fut un échec stratégique notable."
Echec de ces hommes qui partent sauver le monde pour en revenir meurtris. Le major perd son épouse qui n'avait pas eu de nouvelles de lui durant ses sept années de captivité. Il continue à faire des cauchemars, à revoir/revivre les séances de torture qui l'ont déshumanisé. Son sergent est de la même étoffe, pas de celle dont sont faits les héros, celle que revêt un mort-vivant, qui ne palpite plus que pour l'adrénaline, l'action, le combat.
Le film est à mi-chemin de Death Wish et du Rambo de Ted Kotcheff: entre le revenge movie et le discours politique qui montre le vétéran comme un outcast. Il présente cependant un style particulier, les scènes sont longues, étirées et épousent parfaitement le jeu froid et mutique de William Devane, soldat mort-vivant qui traîne son mal-être dans des extérieurs pathétiques, une Amérique qu'il ne reconnaît pas.
Le carnage final est tourné dans un vrai bordel, avec les "salariées" du coin. Le catalogue annonce que le film est un des dix préférés de Tarantino mais cette liste change toutes les semaines et dix ne suffisent pas. Toutefois il a nommé sa défunte compagnie de production "Rolling Thunder Pictures", compagnie dissoute deux ans après son lancement, peut-être un vrai hommage au film...
Philippe Garnier présentait la séance, voici en substance l'introduction qu'il a développée. Le script initial est écrit par Paul Schrader, ce devait être son premier film pour Roger Corman (A.I.P.) mais le producteur quitte le studio avec le scénario dans ses cartons. Il est jugé infilmable car trop nihiliste, l'hécatombe finale était plus violente, Rane était plus raciste, d'une manière vraiment appuyée... Flynn apporte des modifications et retouche l'histoire, nous sommes en 1976, Schrader travaille sur Blue Collar et Scorsese va sortir, d'après un scénar' de Schrader, Taxi Driver. Ce qui va nuire au film, l'accueil est réservé, on le taxe de "Taxi Driver sur la frontière", le film se déroulant à San Antonio. Lors de la preview c'est la catastrophe, Fox qui avait récupéré le film se désengage et c'est finalement A.I.P. qui retrouve le film et le sort. Schrader s'exprime alors : "J'ai écrit un film sur le fascisme ils en ont fait un film fasciste." Ce que le film n'est pas, c'est une sorte de complainte funèbre qui présente cliniquement deux individus sans émotions, vidés de toute substance humaine, des machines de guerre qui réagissent à un environnement agressif comme ils l'ont appris. Un déferlement de violence qui ne mène à rien, just a rolling thunder...

17 oct. 2010

Cisco Pike (1972) Bill L. Norton


Film inédit en France, présenté par le précieux Philippe Garnier dans le cadre du festival Lumière 2010, section "raretés US des années 70' ".
L'action se déroule à Los Angeles, Cisco Pike, interprété par Kris Kristofferson, est un chanteur ayant eu du succès et qui s'est plongé dans la drogue. Plus connu pour ses talents de dealer, il peine à renouer avec la scène rock. C'est au moment où il veut tout faire pour redevenir un musicien qu'un policier, Leo Holland (Gene Hackman) le force à revendre de l'herbe en quantités importantes. Il a quelques jours pour écouler la marchandise. Le boulot lui déplaît mais il lui permettrait de voir venir, c'est la tentation du dernier coup, dernier coup qui, en fait, se doit d'être l'avant dernier, le pénultième, voir l'ami Deleuze.
Norton vient du monde de la musique et connaît bien son affaire, pour Garnier, c'est "un des meilleurs films sur le rock". Le rock et ce qui l'entoure. Lorsque Cisco Part en vadrouille pour écouler son matos c'est une ribambelle de portraits du milieu alternatif qui surgit. C'est surtout un Los Angeles qui ne figure pas dans les films officiels des studios américains. Norton filme dans la rue et cela se voit. Petites rues, appartements sordides, studio d'enregistrement enfumé, bars, plages de quartiers... les lieux sont variés et offrent une ville différente, réelle et puissante. Lors de la scène finale qui voit la police intervenir, la nuit permet de focaliser l'attention sur les protagonistes du récit, sur l'intrigue, c'est, d'ailleurs, le moment le moins intéressant. En revanche  lorsque l'aube vient inonder de sa lumière les personnages, en dépit de la tension qui vient de se manifester, c'est la ville qui réapparaît, puissante et immuable, insensible au drame qui s'est produit. C'est certainement le moment que je préfère. Cisco Pike est d'abord un portrait de Los Angeles, tout comme Deray l'a filmée avec Un homme est mort.
Kristofferson est émouvant de fraîcheur, de "cool attitude". Il promène sa silhouette imposante avec décontraction et sérénité. C'est son premier grand rôle, son premier vrai rôle et il assure, tranquillement. Il n'est pas connu, à l'époque, il signera peu de temps après son premier album (merci NotBillyTheKid). Norton tourne son premier film... Moment magique des années 70' où, devant le miracle économique de Easy Rider, les dirigeants des studios faisaient confiance au moindre chevelu qui voulait filmer une histoire. Il se trouve, ici, que ces chevelus font du bon boulot. Et qui les accompagne ? En dehors de Kristofferson dont j'ai déjà évoqué le charisme (plus les chansons de la bande-son), en dehors de Gene Hackman qui est énorme (son personnage fait de la tachycardie, pour la faire passer il se met à courir sur place, si vous pensez à la faculté de se mettre en colère en une fraction de seconde, c'est un psychopathe en puissance qui est joué au millimètre) nous avons Harry Dean Stanton en dépressif de service qui chiale sa peine de ne plus pouvoir bander à cause des substances illicites qu'il avale à longueur de journée, comptons encore Antonio Fargas qui a un petit rôle mais qui ne passe pas inaperçu et Viva, l'égérie de Warhol, enceinte jusqu'aux yeux et voulant encore faire des galipettes à qui veut bien s'exécuter. Le Flower Power a du plomb dans l'aile et le rêve américain commence à suinter fort...
Amusant télescopage, le début de Five Easy Pieces voit Nicholson rentrer du boulot et retrouver Karen Black en petite tenue, ici c'est Kristofferson qui rentre d'une vaine tentative de bazarder sa guitare pour la rejoindre, en pleine séance de Yoga il lui balance : "Comment va l'univers ?".
Un chouette film...

14 oct. 2010

Five Easy Pieces (1970) Bob Rafelson



Des hommes au travail, des plans très courts, la journée se passe, se termine. La routine...
Robert Dupea (Jack Nicholson, fraîchement sorti de Easy Rider) est paumé dans cette cambrousse où les Pumpjack rassemblent quelques hommes venus vivre avec leurs blondes pour y fonder une famille. 
Dupea est dans les limbes, il fuit la sienne depuis quelques années, son milieu cultivé bourgeois, il se cherche... Issu d'une famille de musicien, lui-même excellent pianiste, il semble chercher des émotions réelles dans un milieu ouvrier qu'il finit par détester. Il devient immonde devant l'amour absolu que lui porte Rayette (Karen Black plus cruche et touchante que jamais), méprise son pote de boulot qui ne voit dans sa future paternité que l'accomplissement de l'être, se déteste lui-même parce qu'il n'arrive pas à vivre simplement. Des échappées se produisent, c'est le morceau de piano joué dans les embouteillages, c'est le moment où il quitte son boulot pour errer dans les rues de la ville (Rafelson en fait un montage rapide comme pour frustrer le spectateur en lui supprimant la possibilité de prendre plaisir à ce vagabondage attendu, cette bouffée de liberté) ou encore la manière dont il se paye la serveuse qui ne veut pas s'affranchir du menu. Conformisme et isolement. Robert Dupea est un personnage qui peut être le plus chaleureux mais aussi le plus ignoble, il est en lutte.
Puis il voit sa soeur, pianiste également, très sensible, qui joue comme Gould, en chantonnant, habitée par la musique mais censurée par le producteur. Autre âme qui cherche à s'exprimer, qui veut sortir du rang. C'est tout le cinéma américain des années 70 qui s'exprime à travers ces personnages, celui qui va suivre. Le mythe américain de la famille, de la consommation en prend un coup. Car Robert rejoint sa famille, la demeure qui ressemble un peu à un asile d'aliénés où se côtoient la joie, les rires, l'amour et la bêtise, le mutisme... La passion qu'il vit avec Catherine pourrait lui procurer l'intensité dont il veut se nourrir mais Catherine préférera la tranquillité, la facilité. Abandonnant tout, Robert tente de se convaincre que tout va bien...
Premier grand rôle de Nicholson qui n'a aucune peine à incarner le fils qui se libère, dans la douleur, du carcan familial. Rafelson filme avec efficacité et tact son parcours dans des extérieurs où se perd son personnage. Robert Dupea, au-delà de la violence qu'il exerce auprès de ceux qui lui sont proches, est un personnage attachant parce qu'exigeant.