25 nov. 2010

Hunted / Rapt (1952) Charles Crichton


Démarrage en fanfare pour ce film anglais des années 50. Le petit Robbie s'enfuit de chez lui, ayant mis le feu par inadvertance, après avoir failli se faire renverser dans la rue il atterrit dans un immeuble désaffecté où un meurtre vient juste de se produire. Lloyd, l'assassin, encore présent, s'enfuit avec l'enfant. C'est une longue chasse qui commence.
Edité par PVB, le dvd se trouve facilement sur le net pour quelques euros, il serait dommage de ne pas en profiter. La distribution est de premier ordre, Dirk Bogarde fait preuve d'un registre assez étendu et le petit Jon Whiteley est remarquable, il sera le petit John Mohune de Moonfleet quelques années plus tard.
Bogarde campe un personnage qui, par jalousie, est devenu un meurtrier, fiévreux, violent, il finira par s'apaiser au contact de l'enfant. C'est une belle leçon d'humanité qui passe à travers le scénario sans jamais sombrer dans le pathos facile. Les deux compères sont pourchassés par la police, leur itinéraire est un prétexte à nous montrer une Angleterre très différente. Des quartiers londoniens au port écossais de Portpatrick, en passant par les paysages miniers de Stoke-on-Trent et la campagne anglaise, Crichton offre une superbe photo autour de ses fugitifs. Leur isolement dans des paysages divers n'en devenant que plus dramatique. Le port, les marais, la ville, la basse montagne, chaque paysage est remarquablement intégré au récit.
Crichton prend le soin d'intégrer une dimension sociale à son histoire. Il filme en quelques plans courts, ou en arrière-plan, une Angleterre laborieuse, celle des petites gens. C'est le passant qui offre sa dernière cigarette, les mines devant lesquelles Lloyd s'échappe, des ouvriers se rendant au travail à l'aube, la propriétaire avenante de la chambre louée, les harenguiers et toute la séquence du port. C'est aussi l'enfance maltraitée, le sort réservé aux plus faibles (notons que l'homme assassiné est mort plus du mépris qu'il affichait envers Lloyd que du rôle qu'il jouait envers sa petite amie).
A côté de cet aspect social et documentaire il y a toute une séquence, celle du retour à l'appartement (Lloyd veut y récupérer de l'argent avant de s'enfuir), digne des bons films noirs, cadrages très stylisés, usage des ombres, de la profondeur de champ. Crichton fait montre d'un talent multiple, d'un professionnalisme assuré. Une belle découverte avec le charme des accents anglais en prime.

19 nov. 2010

Matrimonio all'italiana / Mariage à l'italienne (1964) Vittorio De Sica


Domenico vit avec sa mère, passe de conquêtes en conquêtes et s'éprend davantage de la belle Filumena. Jeune prostituée, elle tombe amoureuse d'un homme aux abords exquis qui l'emmène loin des rivages étroits de sa pauvre condition. Domenico prend son temps mais insensiblement Filumena tisse sa toile, réussit à se faire "offrir" un appartement, à intégrer la demeure familiale ... en tant que bonne à tout faire. La vengeance se prépare lorsqu'elle aperçoit Domenico embrasser une autre femme...
Se déroulant sur plusieurs décennies le film laisse en arrière-plan les changements politiques d'une Italie qui ne se définit que sous l'angle du couple et de son devenir. Jouant sur une théâtralité gaiement assumée le film développe ses rebondissements, laissant libre cours à deux acteurs talentueux qui forme un duo des plus subtils, le rôle féminin dévoilant des facettes plus nuancées. Sophia Loren et Marcello Mastroianni surjouent, s'en donnent à coeur joie. C'est un plaisir de voir les clichés du microcosme italien passés en revue par De Sica, hurlements, étreintes passionnelles, proximité de la vie en intérieur avec personnel de maisons et belle-mère, complots, revanches, retrouvailles... Une énergie débordante sourd du film et entraîne le spectateur dans un festival d'attitudes farcesques. J'adore voir Mastroianni se vautrer dans son personnage : rustre, égocentrique, naïf mais touchant. Loren fait peur, elle est la femme qui attire et contrôle tout l'univers, sa détermination pour créer un couple fait sourire, lorsqu'elle crée une famille c'est l'émotion qui l'emporte.

15 nov. 2010

Castle Keep / Un château en enfer (1969) Sidney Pollack



Ce sont des hommes épuisés qui arrivent aux alentours d'un château en Belgique. Soldats américains sur une Jeep qui ne roule plus très bien, c'est la Deuxième Guerre Mondiale, les allemands s'apprêtent à lancer leur attaque surprise dans les Ardennes belges, c'est l'hiver 1944. La guerre semble lasser les soldats par-dessus tout, ils ne se désignent que par leur métier dans le civil. Un plan nous montre le major dont on ne voit guère le visage tant la vitre de la Jeep est opaque. Ils vont alors rencontrer les nobles qui possèdent le château. Ce sera alors l'occasion de vivre une féerie particulière, une parenthèse qui permet à tous de se détendre, de se passionner pour des femmes, des tableaux, du pain ou une voiture. C'est une pulsion créatrice, de celles qui précèdent la mort, les plus intenses. Ajouté à cela une quête désespérée pour maintenir à l'abri du conflit un univers intemporel. Ambiance déconcertante car le film adopte des tonalités diverses, de la comédie au psychédélique en passant par le fantastico-érotique. Lassés par la guerre les personnages plongent dans l'illusion de pouvoir y échapper, elle se rappellera violemment à eux, dans des scènes spectaculaires.
Pollack a pris soin de donner à son récit une forme baroque, n'hésitant pas à faire des ellipses audacieuses, à faire déborder les voix de leur scène d'origine sur la séquence suivante, à inonder de lumières certains plans...  La musique de Michel Legrand oscille entre séquences très contemporaines et padabada... entre climats inquiétants et magie de voix aériennes.
Séquences fortes des prostituées accueillant les chars allemands avec des bouteilles qu'elles s'empressent d'enflammer pour les jeter contre eux, celle encore du tank qui pulvérise une église, la guerre vient mettre fin à une ultime tentative de recréer l'univers intime de chaque personnage dans un cadre préservé qui paraît totalement anachronique.
C'est un film de guerre ambitieux, très particulier que Pollack signe avec brio. 

Jamaica Inn / L'auberge de la Jamaïque (1939) Alfred Hitchcock


Hitchcock prépare activement la concrétisation de son contrat américain, il glisse à quelques oreilles qu'il aimerait effectuer ses débuts avec l'adaptation d'un roman lu sur épreuves et dont les droits d'adaptation sont trop élevés pour sa seule personne, il s'agit de Rebecca, roman de Daphné de Maurier. Selznick pense à un Titanic, ce qui n'enchante pas vraiment Hitch. Le duo Laughton/Pommer enfonce le clou, Hitch a signé avec eux pour un film, ce sera son dernier film anglais. Tout est prêt, il s'agit de son dernier roman, sujet qui déplaît absolument à Hitchcock, il charge alors son assistante Joan Harrison et Sidney Gilliat de revoir le scénario. Une rapide escapade aux Etats-Unis lui permet de conclure un contrat, pour un seul film, avec Selznick. Retour en Angleterre, le tournage commence.
L'histoire est celle d'une jeune femme qui découvre que sa tante habite avec des contrebandiers sans scrupules qui détournent des bateaux afin de les piller, tout en prenant soin de ne laisser aucun survivant. Le tout est manigancé par le notable du coin, homme de loi assez timbré. Un des voyous se révélera être un officier de loi infiltré, ce qui permettra l'esquisse d'une idylle, bonus offert au spectateur.
Le film est étonnamment mal fichu. Hitchcock dira que ce fut là un très mauvais souvenir, Charles Laughton l'ayant particulièrement irrité : "ce n'est pas un professionnel". Ce dernier lui demandait de ne le filmer qu'en gros plan car il n'avait pas encore trouvé la manière dont son personnage devait se déplacer. Les recherches de l'acteur n'étaient pas du goût du réalisateur, lui qui aimait que le tournage se déroule rapidement. Pourtant la composition grotesque, boursouflée de Laughton est encore ce qui reste de plus intéressant. Son maquillage monstrueux, ses sourcils réhaussés, ses cris (Chadwick !! Sam !!) lancés à ses domestiques à travers sa demeure haute de plafond m'amusent et m'horrifient à la fois. Voir ce film enfant doit certainement constituer une expérience assez traumatisante. Face à cet ogre, qui adore le Brandy (on en boit beaucoup dans les films d'Hitchcock), les beaux tissus et qui donneraient au diable n'importe qui pour pouvoir continuer à vivre "comme un Prince", les autres personnages ont peine à exister. Maureen O'Hara est magnifique mais n'est pas encore assez sûre d'elle pour affronter le personnage, elle se vengera avec d'autres mâles comme dans The Quiet Man de John Ford (un des plus beaux films au monde), Robert Newton n'est pas convaincant en good guy, il sera un parfait Bill Sikes dans le Oliver Twist de David Lean. Leslie Banks et Emlyn Williams tirent leur épingle du jeu mais il est vrai que jouer les méchants est plus facile.
J'aime beaucoup le décor, de l'enseigne grinçante en bois qui remue au vent jusqu'aux vêtements, de la taverne, des paysages nocturnes avec fonds peints, tout cela me rappelle le Moonfleet de Fritz Lang, il y a là la même beauté artificielle, de celle qui est acceptée, accueillie pour entrer dans l'univers étrange de la fiction.

Des petites choses supplémentaires que je retiens... Le jeune contrebandier qui n'a pas le droit de participer aux pillages, ni le droit d'assister aux pendaisons mais qui aura la même sanction que ses partenaires arrêtés : la mort. Il y a d'ailleurs, lorsque celui-ci prend conscience du comi-tragique de cette situation, un travelling qui montre les visages graves de ses compères, le mouvement se termine sur Harry, le plus vindicatif d'entre eux, il crache alors sur le visage d'un soldat. Un des seuls mouvements qui laisse à penser qu'Hitchcock a pris du plaisir lors du tournage. Le plan final est également digne d'intérêt, celui où Chadwick entend, peut-être pour la dernière fois, son maître, qui vient juste de mourir, l'appeler. La libération est patente... Charles Barr pense que ce plan évoque avec subtilité la délivrance parallèle du réalisateur.
Le tournage est terminé. Le film sera, malgré un accueil critique négatif, une réussite au niveau des entrées.
Un peu plus tard, les Hitchcock reprendront le Queen Mary, quittant l'Europe au seuil de la guerre. Hitch pourra continuer à faire ce pour quoi il semble être né : des films.

14 nov. 2010

The Lady Vanishes / Une femme disparaît (1938) Alfred Hitchcock



C'est Jean-Luc Godard qui, je crois, parle du cinéma comme un merveilleux train électrique, selon lui seuls Griffith et Orson Welles avaient réussi à le faire démarrer. D'autres l'entretiennent et le font rouler, c'est le cas d'Hitchcock qui en fait le lieu principal de son dernier film. L'essentiel du récit se joue dans un train, entre quelques compartiments... Pour ce faire il reconstitua un wagon entier sur le plateau d'à peine trente mètres situé à Islington, le reste est affaire de maquettes et de transparences. Défi technique qui intrigua Truffaut, il avoue avoir voulu regarder le film de nombreuses fois sous l'angle de la technique sans y être jamais parvenu tant l'intrigue et les personnages le ramenaient à la trame narrative.
Il faut dire que le scénario est parfait. Ce qui est étonnant c'est qu'Hitchcock n'en soit pas à l'origine, le film a la touche, la patine de ses meilleures réussites cependant c'est un projet qui ne lui était pas destiné. Tout à son prochain départ pour les Etats-Unis, Hitchcock n'avait pas vraiment d'idée pour le suivant. Il devait, par contrat un film à Gainsborough Pictures et c'est le producteur Edward Black qui lui fournit le sujet, écrit à la perfection par Gilliat et Launder. Ce sera le plus grand succès anglais du réalisateur.
Des touristes attendent un train coincé par une avalanche dans une auberge surpeuplée. Une fois le train pris une dame âgée disparaîtra suscitant les interrogations de l'héroïne qui était avec elle. Suivent alors de nombreux rebondissements avec en arrière-plan une intrigue d'espionnage entre nations étrangères. N'oublions pas que nous sommes en 1938 et qu'il y a du conflit dans l'air. Le mouchoir blanc arboré par l'avocat qui ne servira à rien, à la manière des Accords de Munich, illustrera, avec un peu d'anticipation, le comportement primitif des nations ethno-centristes et expansionnistes. Le cosmopolitisme bon enfant, le désordre de l'auberge est une sorte de microcosme qui récolteraient les crachats des surhommes nationalistes présents dans toute l'Europe à l'époque de la réalisation du film. Il y a un sous-texte politique qui n'en fait pas seulement une simple fantaisie.
Le plan d'ouverture est réalisé en maquette, un fondu nous emmène ensuite dans cette auberge cosmopolite qui nous permet de faire connaissance avec les personnages. Ce sont les secondaires qui ont la primeur, les principaux n'interviennent que bien plus tard. Cela a le mérite de goûter avec plus de plaisir leurs interventions lorsque le couple principal évoluera parmi eux. Encore une fois le soin apporté aux personnages secondaires est admirable. Le couple de vieux garçons campés par Basil Radford et Naunton Wayne est tellement sympathique qu'il réapparaîtra dans plusieurs films, notamment Night Train to Munich de Carol Reed. Ces deux compères veulent absolument rentrer à temps pour voir le test match de cricket qui voit l'Australie affronter l'Angleterre. Comme l'avocat qui trompe sa femme et qui ne veut absolument pas se faire remarquer, ils en viendront jusqu'au mensonge pour que ce train puisse poursuivre sa route. Leurs répliques, les plus drôles si nous mettons de côté celles de Redgrave, font mouche à chaque fois, leur flegme tout britannique est un modèle du genre, voir la scène où Radford se fait tirer dessus par un soldat ennemi. En plein coeur de la bataille, l'un d'entre eux fera cette conclusion laconique : "Plus question de voir le match !". 
Dame May Whitty, qui interprète Miss Froy, l'espionne, a cette générosité, cette bonté qui ne peut laisser transparaître sa véritable identité. Elle sera également une mère de substitution pour Iris, le personnage principal, mais aussi le moyen pour cette dernière de s'émanciper du discours paternel. Il ne faut pas perdre de vue qu'elle est destinée à un homme qu'elle n'aime pas. Le titre indique tout aussi bien la disparition de Miss Froy mais aussi celle d'Iris lorsque Charles le cherche sur le quai. Une identité se révèle (qui est vraiment Miss Froy) et une autre change (Iris n'est plus la même à la fin du récit). Cette double réalisation (retrouver la disparue et devenir une femme véritable) se joue sous les yeux surinformés du spectateur. Nous en savons plus qu'eux et l'intrigue d'espionnage se mêle à l'intrigue sentimentale. Le moment phare est constitué par l'arrêt du train, sans cesse niée dans ses propos, reléguée à une place fantaisiste, elle fournit l'effort de dépasser les règles de bienséances transmises depuis bien longtemps et arrache presque malgré elle ce geste fondateur, après lequel, devant l'effort accompli, elle s'évanouit. Moment sublime auquel j'ajoute l'échange de regards entre elle et Redgrave lorsqu'il part faire marcher la locomotive, c'est pour le second, la naissance du couple.
A côté de l'intrigue politique, de l'intrigue sentimentale, la comédie. Nous avons vus qu'elle reposait fortement sur les personnages mais aussi sur les situations. C'est à Laurel et Hardy que nous pensons lors des scènes de chambre, deux hommes dans un lit trop étroit pour eux, une bonne surgissant par surprise, qui vient, en récupérant quelques affaires, semer le trouble dans l'intimité des deux célibataires... C'est surtout la scène de lutte entre le couple principal et le magicien italien, scène grandiose, burlesque et grotesque où des animaux, veau, pigeons et lapins, deviennent les spectateurs de la lutte difficile des trois personnages. J'ai pensé, avec les coups de bâton, aux meilleurs moments de mon Chaplin préféré The Circus.  Réussite absolue du changement de ton après la séquence paranoïaque des interrogations d'Iris.
Nous avons même le droit, pour les plus pervers, à un plan fétichiste, que ne renierait pas un Bunuel, qui montre une nonne avec des talons aiguilles, n'est-ce pas formidable ?
Face aux brillants personnages secondaires, le couple Margaret Lockwood / Michael Redgrave fonctionne comme une mécanique bien huilée. Redgrave sait à merveille dégager toute l'intelligence de son personnage, intelligence et décontraction naturelle. J'aime beaucoup la tape sur les fesses qu'il lui donne à un moment du film. C'est lui qui empêche Iris de dormir, à tous les sens du terme. C'est là un des plus beaux couples hitchcockiens réunis à l'écran.

13 nov. 2010

Young and Innocent (1937) Alfred Hitchcock


Le titre du film illustre à merveille la tonalité du propos. L'impression qui s'en dégage relève de la quiétude, de moments paisibles. En dépit des rebondissements, des scènes d'action je retiens surtout celles où les héros sont entre eux, se découvrant petit à petit pour au final tomber dans les bras l'un de l'autre. Il se peut qu'Hitchcock veuille avec cet opus s'écarter de la cruauté affichée, et reprochée, de Sabotage. Pas de mort d'enfant ici mais un univers proche du conte de fées, en tout cas c'est comme cela que j'ai aimé revoir Young and Innocent. Innocence et jeunesse sont les deux mamelles du film.
Bennett au scénario, autre collaborateur précieux après Stannard de la période anglaise, c'est un roman qui est, une nouvelle fois, adapté. Plus d'espions cette fois-ci mais le thème de l'homme innocent qui doit, avant que ne la police l'attrape, trouver le coupable (et une compagne par la même occasion, n'est pas personnage héroïque qui veut). Une fois le scénario terminé Bennett rejoindra les rivages enchantés des sirènes hollywoodiennes laissant Hitchcock en Angleterre encore pour quelques films, deux exactement.
C'est une dispute qui entame le film, quelques plans rapprochés de nuit, cut, plans larges lumineux, madame est morte sur la plage, une ceinture lui ayant serré un peu trop le cou baignant à côté de son corps. Robert se promène sur la falaise et la voit, il descend, part chercher de l'aide ; deux jeunes femmes l'aperçoivent et le prennent pour l'assassin, le film est lancé. Montage de deux plans qui font sourire le spectateur averti, les demoiselles crient lors de la découverte du corps, suit un cut avec le plan du cri perçant de mouettes, plan surgit tout droit de The Birds, qui sera réalisé bien plus tard.
Commissariat, le réel peut se lire de multiples façons, la réalité n'existe pas, c'est juste un point de vue (Dick) et pour les policiers Robert est coupable, il est scénariste (allusion au média qu'affectionne Hitch) et bénéficiaire du testament de la défunte. Il s'évanouit, âme faible et sensible parmi les hommes, c'est à ce moment qu'intervient Erica.Trivialement elle passe voir son père qui est le commissaire, son passé de scout l'amène à aider le jeune homme évanoui. Scénaristiquement parlant c'est l'apparition de la bonne fée qui viendra en aide au jeune héros, qui, en se réveillant, se trouve si bien sur elle qu'il réajuste sa tête comme le dormeur avec son oreiller. C'est cette "magie" qui ne cessera de se répéter, parfois à l'inverse d'ailleurs comme lorsqu'Erica pleure sur son lit (son père veut démissionner suite à la révélation de l'aide apportée par sa fille au fugitif) et que Robert apparaît par la fenêtre. Il y a, dans le livre de Charles Barr English Hitchcock, une belle analyse où il démontre le récit symétriquement inversé du scénario, je vous la recopie ( à lire dans le sens inverse des aiguilles d'une montre) :

1. Nuit du meurtre, violent conflit.                            16. Harmonie, paix.
2. Plage. Identification erronée du coupable.            15. Grand Hotel. Identification correcte du coupable.
3. Désespoir de Robert, apparition d'Erica.               14. Désespoir d'Erica, apparition de Robert.
4. Tribunal. Robert seul, opprimé par la Loi.            13. Erica seule, opprimée par la Loi.
5. Episode du moulin, Robert sauvé par Erica.         12. Episode de la mine, Erica sauvée par Robert.
               7-10. Moulin, Tom's Hat, chez la tante, route de Glichester : partenaires.


A travers cette démonstration, la thématique du couple est soulignée, son union et sa construction.

L'aspect peu réaliste du film, sa tonalité légère, son humour serein et tranquille en font un des plus beaux de l'ensemble hitchcockien. 
Les personnages : l'avocat qui s'occupe de Robert, désigné d'office, myope comme pas un, le poussant à exprimer sa culpabilité évidente, bavard, tête en l'air mais qui ne perd pas de vue le payement de ses honoraires, un personnage touchant mais dangereux ! La suite, les deux policiers, un sergent et son adjoint, partis à la poursuite de Robert, personnages burlesques qui semblent perdus dans le décor et que nous retrouvons avec plaisir et surprise lors de leur deuxième apparition (eux aussi ont ce pouvoir). Le couple le plus fabuleux est l'oncle et la tante d'Erica qui fêtent l'anniversaire de leur fille Felicity. Passage disparu lors de la distribution du film aux Etats-Unis pour cause de ralentissement du récit, cette scène est capitale car elle souligne l'aspect ludique et fondamental de l'identité. Les invités doivent jouer à colin maillard, jeu où un "chasseur" cherche à attraper les "chassés mais aussi où l'on doit deviner l'identité de la proie capturée. Symbole de tout le film. Passage sublime parce que la tante (qui, je pense, est la soeur du commissaire) voit de suite que quelque chose ne tourne pas rond en Robert, elle mène l'enquête sous nos yeux en prenant soin de questionner l'une, Erica, et l'autre, Robert, et de croiser, à la manière d'un inspecteur, les informations retirées. Moment délicieux sachant que pour la fête les invités arborent des chapeaux ridicules (celui du grand Basil Radford fait l'objet de la capture d'écran choisie). De nombreux détails sont révélateurs de cette ambiance féérique, enfantine, qui nimbe le film : au début de la scène nous voyons un magicien qui amuse les enfants (un réalisateur qui divertit les spectateurs), Robert donne un faux nom à la tante, Beachcroft Manningtree, il donnera ensuite celui de Beachtree Manningcroft. Beachcroft est la rue où Hitch a passé son enfance. La famille d'Erica, avec ses nombreux frères, est de celles qui font penser à Shadow of a Doubt, pleine de vie, d'intelligence, havre de paix retiré du monde où règne une unité, en dépit de la mère manquante, dont on recherche parfois l'incarnation dans la vie réelle. Le personnage du clochard est une nouveauté car rencontré par le couple, semblant d'abord être un opposant il devient un allié des plus sûrs et des plus indispensables, il me fait penser aux personnages de Billy Wilder, pittoresque et plein d'humanité pas toujours accessible. J'adore le moment où il revêt un costume loué pour le Grand Hotel, il a du mal à y être à son aise, lorsqu'il se mettra à danser, recherchant l'homme au tic, il me fera penser aux chiens et chats à qui l'on met des chaussettes.
Les décors sont à l'avenant, des extérieurs aussi osés que The Farmer's Wife, la plage, la campagne anglaise sont admirablement traités. Les lieux sont variés et possèdent une réelle identité : le charme et la magie presque hammerienne du moulin, le dortoir des sans-logis et leur patron méfiant, le relais pour les routiers, la gare et ses maquettes indispensables (maquette et scènes filmées en transparence sont d'autres éléments qui contribuent à l'aspect enfantin du film), la mine et ses dangers, l'hôtel et la salle de bal qui ne jure aucunement dans cette perspective féerique...
Couple de jeunes adultes, bien servis par les interprétations de Nova Pilbeam (enfant dans TMWKTM ) et Derrick de Marney qui pourront devenir ceux rencontrés dans le film, soit le couple qui passe devant le juge au début du récit (l'homme bat sa femme, écope de six mois où il doit laisser en paix cette dernière qui demande si la peine ne peut être prolongée, de quoi rester tranquille jusqu'à Noël, ce à quoi le juge répondra par un tonitruant "No !"), le couple du début qui s'écharpe à coup de ceinture d'imperméable, soit l'oncle et la tante où l'oncle semble dominé totalement par l'énergie de sa femme, etc., etc. ... L'amour est une donnée rare qui n'est pas vécue par tous, Hich semble aimer filmer sa naissance, d'abord par le visage inquiet et muet d'Erica lorsque sa famille évoque le sort du fugitif qui est comparé à un rat mais surtout à la gare, scène où Erica prend conscience de l'inéluctabilité de ses sentiments pour Robert, très beau passage qui témoigne de la sincérité et de l'émotion des grands sentiments.
Les objets sont évidemment de la partie : ceinture, boîte d'allumettes conduiront les héros jusqu'au meurtrier dont la présence est dévoilée aux spectateurs en un plan merveilleux de grue que nous ne pouvons oublier. A la fin, le coupable est littéralement démasqué et le couple formé. Le reste est une autre histoire...

Terminons par une brève évocation du séjour effectué par les Hitchcock à New-York entre le tournage et le montage du film. Bennett aux Etats-Unis, le studio connaissant des difficultés, Hitch commence sérieusement à penser à un transfert. Son agent, comme le relate Spoto, communique aux journalistes l'arrivée d'Hitchcock, débarquant du Queen Mary, le tournage s'est terminé début mai 1937, Hitch arrive sur le sol américain le 22 août. Selznick, l'homme aux mémos, est intéressé et fait courir le bruit que des tractations sont en cours et bien avancées. Pendant ce temps où les patrons des majors tentent de connaître son prix Hitch donne des interviews, mange des steaks et de la crème glacée, il sait que son heure viendra, il patiente. Avant de prendre la route du retour afin de travailler au montage de Young and Innocent, il fait la visite d'un commissariat où il prend soin de se tenir au courant des dernières méthodes d'investigation, d'arrestation et des techniques d'interrogatoire. Chacun son dada.

11 nov. 2010

Sabotage / Agent secret (1936) Alfred Hitchcock


Des agents infiltrés au sein de la communauté londonienne, une histoire d'amour qui va naître du conflit, nous connaissons l'histoire, elle se répète depuis plusieurs films, Bennett accompagnant Hitchcock à travers ses préoccupations cinématographiques. Sabotage n'est pas une réussite parfaite, il présente quelques défauts qui, néanmoins, n'altère pas son charme. Hitchcock sachant, à chaque fois, captiver son spectateur d'une façon ou d'une autre.
Deux grands moments : l'itinéraire du jeune Stevie qui parcourt un Londres où il y a foule pour déposer un paquet qui, comme le sait le spectateur, est une bombe. De nombreuses critiques se lisent sur ce mauvais choix, cet enfant tué alors que le film en a fait un beau portrait. Je trouve que ce n'est pas une mauvaise idée, elle souligne justement le peu de scrupules que peuvent avoir les organisateurs de ces attentats et présente une réalité qui n'est pas atténuée par la morale ou l'attendrissement de rigueur dans l'univers de la fiction. Et puis, métaphoriquement c'est bien le symbole d'une jeunesse souvent utilisée pour accomplir les drames qu'une propagande politique lui impose. Notez bien l'usage qui est fait de son périple, il se fraye un chemin à travers l'innocence et la malice du milieu populaire londonien. Les dialogues de Ian Hay font mouche, cet esprit crible le film d'une affection marquée pour ces bonnes gens, qui rient du premier accident provoqué par l'agent Verloc (très belle séquence d'introduction où l'on découvre de suite qui est coupable par le biais de quelques grains de sable). Hitchcock apporte d'ailleurs quelques modifications au roman de Conrad qui fait l'objet de cette adaptation. Ainsi la couverture de l'agent secret n'est plus une boutique où l'on peut s'approvisionner en romans pornographiques mais une salle de cinéma que jouxte une épicerie, telle que le père du jeune Alfred possédait. Reconstituée en studio la rue animée est un petit bonheur, bonheur que nous retrouverons dans  le magnifique Frenzy, un de mes Hitchcock préférés.
Le deuxième moment important est le meurtre de Verloc par sa femme, Sylvia Sidney (l'ancêtre de Marion Cotillard, même regard aux yeux ronds, même sensibilité à fleur de peau...). Petite merveille de montage et de mise en scène.
Le personnage de Verloc, interprété par Oskar Homolka, est le plus réussi. C'est un être ambigu qui semble coincé par son engagement, il veut à la fois ne pas faire de victimes et n'a pourtant que trop peu d'hésitations à faire déposer une bombe qui en fera. L'idée de l'attentat lui fait avoir une hallucination au zoo, lorsqu'il regarde la vitre d'un aquarium et que celle-ci devient un quartier qui se met à fondre sous le choc de la bombe. Culpabilité aussi lorsqu'il avance vers sa femme, sans vraiment lui attraper le bras. L'envie de cette dernière de faire usage du couteau, sans qu'elle le veuille, anime celle du mari de mourir par elle. Etrange danse macabre qui en fait l'intérêt. Homolka réussit à jouer de sa tendresse, de sa bonhomie mais aussi de son regard qui peut provoquer l'effroi et la détermination. John Loder, qui joue le détective, peine à donner de l'épaisseur à son personnage. Robert Donat malade, c'est un choix par défaut qui s'impose à Hitchcock qui dira à Truffaut ne pas avoir vraiment aimé ce film. Considérant l'ensemble de la filmographie il est vrai qu'il paraît mineur mais d'autres réalisateurs se seraient bien contentés de ces défauts.

7 nov. 2010

Der Händler der vier Jahreszeiten / Le marchand des quatre saisons (1971) R. W. Fassbinder


Portrait d'un homme qui n'existe pas ou qui n'est pas arrivé à s'accomplir. Le film s'ouvre abruptement sur le retour de Hans (Hans Hirschmüller, excellent). Il revient de la Légion Etrangère et n'est pas reçu avec amour par sa mère. Cette dernière lui reproche d'avoir influencé le fils d'une voisine, qui, lui, est décédé. "Ce sont toujours les meilleurs qui partent" lui dit-elle. Hans est une sorte de mort-vivant qui surgit dans une époque, l'Allemagne d'après-guerre, celle d'Adenauer, qui voit surgir un certain progrès, les biens de consommation s'insèrent dans la société et l'argent devient le moyen de se les procurer. Un personnage qui a répondu à l'annonce laissée par Hans lui avoue qu'il a besoin d'argent pour garder ses meubles achetés à crédit.
Mort-vivant parce qu'il a désiré mourir, voir la scène où il se fait torturer à la guerre, dernier flash-back du film qui en comporte plusieurs et qui donne son sens au mal-être qui le ronge. Il reprochera à Harry, son ami de régiment, de ne pas l'avoir laissé mourir là-bas. Car qu'est-ce qui l'attend auprès des siens ?
Un devenir petit-bourgeois où sa femme (magnifique Irm Hermann) s'accomplit ? Des soirées de beuveries avec des amis muets ? Une mère qui a toujours eu honte de lui et qui lui fait sans cesse ressentir la bassesse de sa position de marchands de légumes ? Ou encore revoir l'amour de sa vie (incarnée par Ingrid Caven) qu'il n'a pu épouser faute d'une position honorable ?
Ce sont les multiples carcans d'une vie moderne qui empêchent Hans d'être heureux, une vie refusée. Fassbinder, en épousant son point de vue, commence d'abord par en faire un coupable puis, peu à peu, nous démontre qu'il a des raisons de ne pas avoir envie de vivre. Seule Anna, sa soeur, qu'interprète Hanna Schygulla, semble être sincère mais elle le délaissera pour des travaux à terminer, refusant d'écouter sa détresse.
C'est un mélodrame qui déroule avec assurance les différentes étapes du chemin de croix du personnage principal. L'arrière-plan chrétien n'étant présent que par des croix au mur, des tableaux, cette foi est tenue hypocritement par Kurt, le beau-frère, qui n'est pas catholique mais qui dirige un journal chrétien. L'aspect religieux est un élément supplémentaire venant s'ajouter aux nombreux autres qui  illustre une vacuité absolue. La fin est un terme et un recommencement où s'inscriront de nouvelles illusions.

6 nov. 2010

The House of the Devil (2009) Ti West



Souvenirs, souvenirs...
Films d'horreur en pagaille, début des années 80, dénichés dans les vidéo-clubs.
En voici un réalisé en 2009, sorti directement en dvd (et même en VHS pour apporter une touche nostalgique) et que je me suis procuré avec le magazine Mad Movies
Tourné en 16 mm pour retrouver ce grain typique des productions fauchées, le film est une sorte d'hommage au genre. La simplicité, l'absence de tics visuels grandiloquents sont de rigueur, excepté pour le tournant du film qui se situe pratiquement vers la fin. Pour l'apprécier il faut absolument aimer la lenteur au cinéma car l'héroïne est une jeune demoiselle qui va faire du baby sitting pour payer la location d'une future  demeure qu'elle ne pourra jamais garder. Elle est un peu tête en l'air et ne se méfie pas des signes qui pourraient lui sauver la vie. Normal, il faut bien qu'elle tombe dans le piège. J'ai dit "lenteur" car une fois arrivée dans cette demeure, une fois seule, nous avons droit à la visite de la maison au ralenti (j'avoue aimer cela), avec des travellings du même ordre. Les amateurs de bruit et de fureur ne supporteront pas cela longtemps et auront zappé ou retiré la galette du lecteur avec fracas. Le couple Ulman, propriétaire de la maison, est un vrai bonheur de casting. La revue en mains, j'apprends que Mary Woronov est une icône des années 70, pas connue en ce qui me concerne mais son charme est redoutable. Lorsqu'elle apparaît dans son manteau de fourrure elle concentre tous les regards et nous regrettons de ne pas l'avoir vue plus longtemps. Quant à Tom Noonan, c'est une merveille de le voir apparaître (quand je vous dis qu'il ne faut pas regarder la distribution des films avant de les voir, pas systématiquement en tout cas, par exemple pour celui-ci je n'ai pas lu du tout la jaquette du dvd, je prends le film et hop, dans le lecteur. C'est l'assurance d'avoir, éventuellement, des surprises) et ouvrir la porte à la jeune demoiselle. Noonan est le tueur de The Pledge mais c'est surtout le psychopathe de Manhunter, grande adaptation de Red Dragon de Thomas Harris, réalisé par Michael Mann. Il a cette voix douce qui donnerait confiance à n'importe qui. Idéal pour un tueur.
Scène choc du cimetière, je vous la conseille ("Are you the baby sitter ?"), final exécuté avec brio, rapidité et fin très tasty...
Une belle plongée dans le film d'horreur aimé de nos amours adolescentes.

1 nov. 2010

The Driver (1978) Walter Hill



Paris est petit pour...les amateurs de dvds, plus spécialement les imports Z1. Je fouillais dans le rayon, assez pauvre, des imports dvds de la Fnac Champs Elysées, un autre client faisait la même chose. Muni de mes quelques boîtiers en plastique je suis allé à la station suivante, le Virgin des Champs qui, lui, présente une palette un peu plus large. Je retombe sur le même individu, il me tourne autour et me demande si je parle anglais et voilà la conversation qui commence, j'avais des dvds plein les mains, il me conseille celui-ci, sur lequel je ne me serais pas arrêté. Alors merci à l'inconnu cinéphile (mais qui ne regarde jamais les films en vost - il ne cherche dans les imports que les pistes françaises, bizarre...) des Champs Elysées.
Alors, ce Walter Hill ? Cinéaste que je ne connais que par sa contribution au Getaway de Peckinpah. D'ailleurs il avait écrit ce Driver pour McQueen, j'aurais bien aimé voir ça avec lui au volant. Je connaissais aussi Les rues de feu de nom, il a plutôt une bonne réputation et Extrême Préjudice m'attend bien sagement dans la dvdéthèque. Bref l'image d'un réalisateur musclé. En voyant celui-ci je ne boude pas mon plaisir, c'est de la très bonne série B, au style épuré dans un Los Angeles filmé avec classe, beaucoup de chouettes plans nocturnes et des endroits bien crades, parkings déserts, toits d'immeubles, hangars, entrepôts...
Ryan O'Neal est le driver, le spectateur ne connaît pas son nom, ni ceux des autres personnages, épure oblige. Il fait le chauffeur pour des truands qui ont besoin de ses services. Il a du talent et ne se fait jamais prendre, c'est pourquoi Bruce Dern, qui joue le policier, rêve de l'attraper. Gendarmes et voleurs en somme. Il y a la belle qui rôde autour du beau blond, c'est Isabelle Adjani avec une moue boudeuse et un accent charmant. Les répliques sont rares (pas plus de 350 mots pour O'Neal selon imdb), prononcées parfois avec une voix atonale et toujours après un silence, je dois avouer que le rire n'était pas loin car il y a quelques moments où cela sonne moins bien. Mais dans l'ensemble ce choix est en cohérence avec l'orientation esthétique générale du film, assez moderne, proche de Melville, celui du Samouraï et du Cercle rouge
Les poursuites de voitures sont au rendez-vous mais si je veux être honnête elles n'atteignent pas l'intensité de French Connection, crissements de pneus et moteurs en surrégime, voitures qui traversent un peu mollement, là n'est pas la réussite du film. Je préfère cette scène hilarante où les truands mettent en doute le professionnalisme du  driver. Ils arrivent dans le film avec une Mercedes orange que le driver s'empresse de démolir consciencieusement, bout par bout. 
Cadrages soignés, musique efficace qui sait s'effacer pour donner plus d'intensité aux scènes, le film est réalisé avec soin. D'après imdb, il existerait une version de deux heures jouée une seule fois dans un cinéma d'Hollywood en présence de Hill, le dvd ne présente qu'une version d'une heure et demie qui ne paraît pas trop en souffrir.

Divorzio all'italiana / Divorce à l'italienne (1961) Pietro Germi


Vous avez bientôt 40 ans, votre femme ne vous procure plus aucun désir puisqu'elle vous est dévouée et, il faut bien le dire, vous ennuie. Vous l'aviez choisie à cause de ses hanches rondes, vous étiez jeune. Vous pouvez encore, c'est un sentiment tout personnel et subjectif, séduire. Il se trouve que vous êtes amoureux de la petite cousine, celle qui vit à côté de vous. Comment quitter sa femme alors que le divorce vous l'interdit ? La tuer ? Ce sont là  les images mentales qui vous obsèdent. Un fait divers vient vous donner une idée, il faut la trouver avec un amant pour ensuite avoir un motif bien compréhensible et excusable de l'assassiner. Quelques années de prison suffiront à résoudre le problème : vous retrouver avec la belle et jeune Angela...
Comédie italienne par excellence, Mastroianni y est formidable dans le rôle du baron bellâtre qui veut encore séduire. Il donne à son personnage le détachement nécessaire pour qu'il ne soit plus en phase avec la réalité, réalité qu'il croit cependant maîtriser, diriger. Le film est construit à partir de son point de vue, voix-off très présente, et c'est un régal de le voir élaborer des stratagèmes très complexes pour arriver à ses fins.
Merveilleux portrait d'un village sicilien touché doucement par la modernité, la volonté de s'émanciper du cadre familial et religieux mais dont la communauté reste attachée aux traditions. La scène des toilettes où le fils doit laisser la place au père qui s'impatiente témoigne d'un déterminisme tenace. La projection très suivie de La dolce vita est un clin d'oeil appuyé vers la superficialité du désir. Un des spectateurs, sous le regard accusateur de sa promise, tente d'atténuer verbalement ce que sa concentration contredisait, il regardait alors l'écran où Anita Ekberg dansait chevelure dorée au vent : "C'est un mammifère de luxe mais sans âme..." 
Germi raconte son histoire avec une maîtrise évidente, rapidité, richesse des détails (Mastroianni voulant séduire la jeune cousine fait attention à la quantité de sucre qu'il met dans son café, lorsqu'il est en pleine excitation à cause du meurtre qu'il échafaude il revient à sa dose habituelle sans pour autant que le réalisateur s'attarde sur ce fait), noir et blanc très dense qui sied à merveille aux extérieurs inondés de soleil... 
Il y a beaucoup d'intelligence et de rires dans ce joyau du cinéma, un classique.