27 déc. 2010

Mr. and Mrs. Smith (1941) Alfred Hitchcock


A leur arrivée à Hollywood les Hitchcock fréquentèrent le couple Lombard/Gable, Carole Lombard leur prêta sa maison pour qu'ils puissent emménager avec plus de confort. C'est à la demande de l'actrice que Hitch entrepris le tournage de cette comédie, oeuvre atypique dans sa filmographie. L'humour n'est pratiquement jamais absent des récits hichcockiens mais cette fois il s'agit d'une comédie du début à la fin, à la manière d'une screwball comedy mais le rythme en moins. Le film est inégalement construit, après un début très prometteur qui voit madame vampiriser monsieur, monsieur apprend que le mariage est illégal. Joie de celui-ci car c'est le bonheur de revivre ce moment qui se présente, seulement il ne va pas assez vite pour renouveller sa proposition, fureur de madame qui va ignorer l'ex et futur mari...
La soirée où Montgomery fait revivre à Lombard les conditions de la proposition est réussie, Lombard est exquise dans son ancienne jupe devenue trop étroite, un moment intéressant où les personnages reviennent dans le restaurant qui a vu naître la demande, leur confortable position sociale se heurte au cadre très populaire, voire miséreux des lieux. Brève parenthèse sociale, peu appuyée mais dont le traitement est remarquable de par son absence humoristique, en tout cas de la faible volonté d'y intégrer absolument de l'humour, je pense surtout aux enfants ébahis autant par la nourriture exhibée en terrasse que par la présence de ces deux convives dans le quartier. Le personnage de la mère de Lombard, qui explique beaucoup l'hystérie possessive de la fille, aurait gagné à être dévelopé, il disparaîtra par la suite. Par la suite le film perd en intensité, certaines scènes sont longues, manquent de punch. Il faudra attendre le repas au restaurant avec la fausse compagne de Montgomery (née de fausses confidences chuchotées muettement à l'oreille) et ses essais hilarants pour se blesser afin de quitter la soirée. J'ajouterai la simulation par Lombard vers la fin. Tout ceci ne fait pas un film qui tient la route, Hitch s'en désintéresse ouvertement, il dit à Truffaut : "J'ai plus ou moins suivi le scénario de Norman Krasna. Comme je ne comprenais pas le genre de personnages qu'on montrait dans le film, je photographiais les scènes telles qu'elles étaient écrites."
La présence de Carol Lombard me suffit, Cary grant était pressenti pour lui donner la réplique mais Robert Montgomery ne s'en tire pas si mal. La mine chaleureuse et sympathique de Charles Halton me procure toujours une sensation agréable, tout comme Jack Carson qui traverse le film et apporte une touche vulgaire qui jure idéalement avec le reste. Pas un grand Hitchcock mais un film à voir pour les complétistes et les fans de Lombard.

24 déc. 2010

Another Year (2010) Mike Leigh



Tranches de vies, quelques personnages vus sur une année, quatre saisons.
Certains s'aiment, ont réussi à construire un nid douillet où d'autres viennent trouver refuge, réconfort. Union et solitude partagent les individus et donnent à leur trajet une couleur différente. Autour de nous les mêmes rapports sont visibles, il suffit de savoir regarder, ou de vouloir.
Le film est suffisamment riche pour que chacun puisse y trouver une lecture qui éclairera ou confirmera un sens, "the meaning of life".
J'y vois une lutte toute personnelle pour franchir son parcours dans les meilleures conditions, à partir de là plusieurs possibilités, déclinées par le réalisateur par paire. 
Le couple abouti, Tom et Gerri, et celui qui ne peut se faire, Ken et Mary. Le couple en devenir, Tom et Katie, celui qui s'est éteint, Ronnie et Linda. Le frère qui a réussi professionnellement, Tom, celui qui est resté dans son milieu, Ronnie...
Autour du couple heureux gravitent les autres individus, venant se ressourcer pour échapper à leur triste condition, butant contre la force naturelle du noyau familial, ouvert et fermé à la fois, solide et fragile. C'est Gerri qui semble totalement épanouie, à l'écoute mais qui, si l'on y prête attention, ne veut, et ne peut, recueillir toutes les détresses. Car il ne faut pas se tromper, le bonheur fragile du couple principal peut se vivre un instant, Ronnie, Mary, Ken peuvent l'approcher, le goûter mais non pas le vivre, pour cela ils doivent réussir à créer le leur. C'est pourquoi cette scène finale est sublime, je veux parler de la rencontre entre Ronnie et Mary. En dépit du laconisme du premier, il y a bien rencontre, sur le mode de l'urgence. Ronnie est seul, n'a jamais travaillé et risque de ne pas arriver à continuer son chemin bien longtemps encore, Mary est dans la même situation et tente de s'accrocher à lui, lui fait des propositions aussi nettes que désespérées. Autour de ces cigarettes fumées dans le froid quelque chose naît, infime mais palpable. Nous pouvons penser que Ronnie représente un moyen pour Mary de s'unir plus durablement à Tom et Gerri, deuxième chance puisque l'option Tom n'est plus valable. Cela peut aussi être le moyen de s'inscrire dans une relation personnelle. Le plan final où l'introspection devient totale peut être un instant de détresse intense ou une réflexion face aux choix possibles.
Ronnie, Mary, Ken ne peuvent se permettre d'être dans l'instant, ils sont hébétés, s'oublient dans l'alcool et la nourriture et cherchent une position stable. Tom et Gerri le peuvent, leur union est stable, leur fils a trouvé une âme soeur, ils peuvent apprécier le temps qui passe, le temps qu'il leur reste à vivre. Je trouve que le découpage des saisons vaut surtout pour ce couple. Une année de plus peut aussi signifier une année encore prise sur la mort, sur la fin. Le bonheur conjugal est une condition qui leur en ouvre d'autres, celui d'apprécier ce temps qui coule, ces journées passées au jardin à prendre le soleil, à regarder la pluie, un luxe que ne peuvent s'offrir ceux qui sont en recherche, en souffrance. La vieillesse, la vulnérabilité sont soulignées et ne sont pas vécues de la même façon. L'autre luxe que permet l'amour est de pouvoir modifier son environnement. La maison de Tom et Gerri et leur jardin sont représentatifs du pouvoir que leur procure leur union.
A la poursuite du bonheur...

20 déc. 2010

Foreign Correspondent / Correspondant 17 (1940) Alfred Hitchcock


Après le flamboyant Rebecca, Hitch est prêté par Selznick à Walter Wanger, Hitch est sous contrat et doit cinq films à Selznick ou cinq années où il doit être à sa disposition. Qu'importe il en sera ainsi jusqu'en 1944, travaillant d'un studio l'autre. Loin de la bienveillance appuyée de Selznick il pourra retrouver l'autonomie qu'il affectionne particulièrement. Avoir les mains libres n'est pas pour lui déplaire.
En 1940 les Etats-Unis se doivent d'être neutres mais d'aucuns aimeraient les voir entrer en guerre assez rapidement, Wanger est de ceux-là, avec Foreign Correspondant il souhaite apporter un argument à cette thèse. Cette histoire d'un reporter américain, naïf et peu politisé, envoyé en Europe pour faire un bilan de la situation est idéale car le spectateur américain moyen pourra s'identifier avec lui et ressentir l'urgence de la situation, percevoir ce dont l'ennemi est capable. C'est d'ailleurs un des premiers films anti-nazis tournés à Hollywood, genre qui aura un beau succès. 
Le film était parti avec beaucoup d'ambition, son budget est plus important que Rebecca, il suffit de voir les décors, servant parfois très peu, pour juger de l'entreprise. Ces derniers enrichissent véritablement le récit et donnent à ses nombreuses péripéties la toile de fond suffisante pour qu'elles divertissent suffisamment le spectateur. Ce n'est pas de l'argent perdu, il se voit à l'écran. Une mention spéciale pour les scènes du moulin qui ont ce côté irréel, décor soigné au milieu du plateau, crédible et factice, magie du cinéma, voir le premier plan, maquette hitchcockienne à la simplicité familière. Maquettes et transparences (Selznick se plaignait dans ses mémos de subir les secondes alors que n'importe quel technicien les ferait disparaître) sont les coutures clinquantes laissées visibles car elles amusent les enfants, elles brillent vulgairement et laissent pantois d'étonnement devant la qualité de ce qu'elles rassemblent.
Péripéties à profusion, romance, couple en devenir, humour, nous retrouvons la marque hitchcockienne, celles des belles années anglaises. Seuls les deux principaux acteurs sont à la traîne, Joel McCrea et Laraine Day n'emportent pas l'adhésion et souvent ennuient, le reste de la distribution est plus intéressante : George Sanders est excellent, plein d'esprit, c'est l'anti-McCrea, il figure l'européen qui doit être sauvé, qui le mérite, Edmund Gwenn est excellent en tueur appliqué, précautionneux qui se cache derrière sa bonhomie, c'est sa troisième apparition chez Hitchcock, après The Skin Game et  Waltzes From Vienna, quant à Albert Bassermann, ses quelques apparitions sont un émerveillement, acteur allemand il avait fui le régime nazi dès 1933 et avait appris ses répliques phonétiquement.
Pendant le tournage Wanger ne cessait de demander à Hitchcock d'incorporer dans le dialogue les derniers événements importants dans l'Europe en guerre. Sachant que l'Angleterre était sous la menace d'un bombardement imminent allemand, Ben Hecht fut appelé à la rescousse, missions qui lui étaient familières, il écrivit la dernière scène, semblable au final du Dictateur de Chaplin, appel à l'aide un peu artificiel mais de bonne guerre, si j'ose m'exprimer ainsi. Cinq jours après le tournage de cette scène les bombes allemandes heurtaient le sol britannique.
Vint alors le mot de Balcon, son ancien producteur anglais qui condamnait dans la presse les planqués d'Hollywood, les déserteurs, Hitchcock en particulier. Il est vrai que le réalisateur ne répandait pas ses opinions politiques, il semble toujours parlait de ses films en termes techniques, prenant plaisir à dévoiler tel aspect, tel scène (voir celle du crash de l'avion dans le Hitchbook de Truffaut), laconiquement devant la beauté du décor (le moulin) et d'une scène originale (le meurtrier et les parapluies) il glisse à Truffaut : "Nous étions en Hollande, donc moulins et parapluies." Il raconte ensuite la scène rêvée, le meurtre dans le champ de tulipes rouges... Humour, humour...
Le film a du succès et contribua à sensibiliser les spectateurs, l'argument avait porté.

18 déc. 2010

Rebecca (1940) Alfred Hitchcock



"...Je n'étais pas attiré par Hollywood en tant qu'endroit. Ce que je voulais, c'était entrer dans les studios et y travailler." Hitchcock à François Truffaut, en 1962.

Hitchcock voulait adapter Rebecca alors même la sortie du roman, il l'avait lu sur épreuves et désirait en acquérir les droits seulement ces derniers étaient trop élevés pour lui. Selznick lui permettait de réussir ce projet mais c'était sans compter sur la personnalité et les méthodes du producteur. Hitchcock quittait l'Angleterre avec un prestige qui lui avait permis de tourner ses projets en toute indépendance, à Hollywood il recommençait tout à zéro. Le scénario sur lequel il avait travaillé des mois durant fut rejeté par Selznick qui misait sur la fidélité absolue de l'oeuvre originale. Le succès de ce roman, les passages et les répliques aimées des lecteurs devaient se retrouver sur l'écran. Credo appliqué à Gone With the Wind sur lequel travaillait avec acharnement Selznick. Dans un mémo, Selznick en écrivait beaucoup et en inondait ses collaborateurs, daté du 12 juin 1939, les griefs portés contre le scénario de Hitchcock sont développés de manière très argumentée*. Hitch avait l'habitude de ne garder que l'essentiel et ses adaptations sont, pour la plupart, très largement détournées. Le projet commençait alors sous les plus mauvais auspices. Selznick et Hitchcock sont tous deux dévoués à leur art seulement la position du réalisateur est la plus délicate, d'abord parce qu'il vient d'arriver aux Etats-Unis et il désire y faire carrière mais surtout parce que le contrat l'oblige à tenir sa place et rien que sa place. Pour compliquer la situation le tournage commence alors que l'Allemagne envahit la Pologne et entre en guerre contre l'Angleterre. La famille du couple Hitchcock y réside et ce sont des soucis supplémentaires.
"Ce n'est pas un film d'Hitchcock" dit-il encore à Truffaut. Il est vrai que son empreinte n'y est pas totalement identifiable, j'ai d'ailleurs, durant mon adolescence, à un moment où la notion de réalisateur comptait moins et où je regardais les films à la chaîne sans chercher à y trouver de plaisirs supplémentaires autres que le simple fait de me divertir, souvent associé Rebecca à Secret Beyond the Door de Fritz Lang. J'y voyais la même intrigue, la même atmosphère, le même raffinement.
Le tournage fut l'occasion pour Hitch de prendre sa revanche, de pouvoir filmer les plans de façon à maîtriser le montage, en ne multipliant pas les prises et les changements de positions de caméra par exemple, ce que Ford maîtrisait à merveille. Dès que Selznick arrivait sur le plateau un problème technique stoppait le tournage, il était résolu une fois le producteur parti... Le film fut terminé et obtint le succès.
Une jeune femme (interprétée à merveille par Joan Fontaine) timide, dame de compagnie, sans argent, sans famille aucune, devient la femme d'un Lord (Laurence Olivier qui a la classe et la présence indispensables au rôle mais dont le débit, par moments, est si rapide que l'on comprend à peine ses répliques, Selznick s'en plaignait avec justesse). Elle investit Manderley, une superbe demeure où l'ancienne épouse disparue tragiquement continue de hanter les lieux par les multiples objets de la maison et par le souvenir qu'elle a laissé gravé dans les esprits de tous. La gouvernante de maison est plus particulièrement sous l'emprise de la défunte et commence à manifester une haine vers la nouvelle épouse.
J'aime à comparer la jeune Joan Fontaine à Hitchcock, Manderley étant Hollywood et la gouvernante Selznick. Hitch prit Fontaine sous sa protection, elle faisait l'objet d'un dédain manifeste, de par son peu d'expérience, Hitch vit là un moyen pour qu'elle habite parfaitement son rôle, il lui confia qu'il était le seul à ne pas la haïr et la soumit à sa dépendance. 
Le film est somptueux et gothique à souhait. Le décor est un personnage à lui tout seul. Les plans où la caméra chemine à travers une végétation sombre et dense jusqu'à la maquette de la demeure sont nimbés de ce mystère dont seuls les contes lus ou entendus au seuil de la nuit parviennent à rendre la teneur. Ceux où Joan Fontaine en fait la visite, la pluie sur les vitres se projetant sur les intérieurs sont tout aussi beaux. Lorsque la gouvernante (inoubliable Judith Anderson) entre en scène, nous y sommes, le danger, la haine surgissent et font de l'héroïne une proie que l'on aimerait protéger. L'amour de la première pour Rebecca, la charge érotique palpable qui la met en transe lorsqu'elle dévoile la garde-robe à la seconde sont un des grands moments du film. Le moment le plus puissant est celui où la gouvernante montre une chemise de nuit qu'elle a pris soin de confectionner pour Mme, elle place sa main sous le tissu et encore fascinée dit : "Regardez, on peut voir ma main à travers." Tandis que la personnalité de Rebecca, toujours évoquée, omniprésente, perd en prestige et gagne en perversité, celle de la nouvelle Mrs de Winter devient plus consistante, plus solide. C'est la transformation de la jeune ingénue des contes, d'une Cendrillon, en une femme qui devient maîtresse de son destin. C'est aussi la perte de l'innocence.

* Cinéma, mémos, David O. Selznick (Ramsay Poche Cinéma, 1984, pp 221-258 en ce qui concerne Rebecca)

14 déc. 2010

Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (1972) Jean Yanne


Jean Yanne s'amuse avec des potes à tirer sur la radio commerciale qui, sous prétexte de célébrer la femme, le sexe, les animaux et cette fois-ci Jésus, cherche "à vendre de la merde mais sans dire un gros mot". Feux croisés : journalisme d'opérette et religion pour gogos, deux domaines où règnent les marchands du temple. Le film étire sa nonchalance sans jamais vraiment prendre soin de se présenter dans un costume bien coupé. Les dialogues sont écrits, parfois brillamment, sur un coin de table et semblent être joués dans la foulée. La succession des sketchs donne de l'énergie cependant il manque un raffinement qui ne m'aurait pas déplu. Des acteurs connus ou un peu moins en pagaille, Bernard Blier qui succombe aux joies du tac-tac, Daniel Prévost en faux-cul polyvalent, Jacques François en éternel directeur autoritaire, Michel Serrault, Paul Préboist, Jean-Marie Proslier, autant de visages plus ou moins connus qui font un petit numéro. La force du film n'est plus aussi intense que lors de sa sortie mais les travers dénoncés sont toujours présents, il suffit d'ouvrir les yeux. Une curiosité amusante, ne serait-ce que pour les chansons chrétiennes écrites dans tous les styles qui ponctuent le film...

13 déc. 2010

The Big Combo / Association criminelle (1955) Joseph H. Lewis


Cornel Wilde, l'inspecteur Leonard Diamond, a la tronche du mec sympa, sympa et même un peu con. Pas étonnant qu'il se fasse dévorer par Richard Conte, Mr Brown, manipulateur en diable et adorateur de son nombril, un peu de haine et de personnalité font la différence. C'est là le grand couple du film, bien plus que la fade Jean Wallace qui ferait presque passe Conte pour un idiot. Les scènes où les deux ennemis se rencontrent, le flic et le boss, sont les meilleures du film. Conte a des indications précises, il ne doit pas s'adresser directement à Wilde, ce dernier ne vaut rien, a une paye de misère et vient jouer les parasites dans les parages. Première rencontre, Diamond est haineux mais Brown l'ignore et s'adresse à lui indirectement en demandant à son homme de main de transmettre. La deuxième rencontre est plus marrante, sur le plan communicationnel s'entend, Diamond est kidnappé, histoire de lui faire subir un petit rappel hiérarchique et Brown teste l'échange par appareil auditif, beuglant dans le micro jusqu'à ce que Diamond s'évanouisse devant le style développé par Mr Himself. La suivante les voit se rejoindre chez un antiquaire, Brown a brûlé quelques documents compromettants juste avant l'arrivée de Diamond. Il lui tournera le dos durant tout l'échange, soulignant la jalousie du flic qui lui n'a guère de personnalité.... Seul le final annule le dispositif dans une scène assez faible, Brown n'est pas à la hauteur et seul le phare braqué sur lui permet de rendre la scène intéressante. Diamond touchera presque la haine du doigt suite à la mort de sa danseuse mais n'en fera rien, restant sympa et un peu con à la fois. Il y a une rivalité troublante dans ce duo qui est souligné en écho chez les sbires de Brown, Fante et Mingo. Le premier est joué par Lee Van Cleef, gueule superbe, allure d'avion de chasse et le second par Earl Holliman, parfait dans le rôle de l'équipier fidèle à l'extrême. La relation homosexuelle est nettement appuyée. Ces passions masculines font le charme de ce polar. La violence du personnage de Brown n'a d'égale que ces liens sous-jacents. La relation qui unit Susan à Brown est de cet ordre, elle le déteste mais lui est dévouée, l'attirance sexuelle qu'elle éprouve pour son mâle est manifeste lors de la scène du baiser, juste après que Diamond rende visite à Rita qui lui reproche d'avoir attendu six mois pour qu'il vienne se soigner de ses peines de coeur. Une actrice plus séduisante aurait porter ce film au rang de chef d'oeuvre.

Il n'en est pas loin puisque des plaisirs supplémentaires nous sont procurés. Les présences de Brian Donlevy et de sa moustache familière mais aussi de Ted de Corsia, que j'aime beaucoup, que nous retrouvons vieilli et fan de spaghettis, contribuent à diffuser ce petit plus que l'on ne refuse pas. J'ajoute deux scènes bien mises en scène, celle de la mort de Rita qui d'une main lâchant une cigarette se termine par un néon clignotant dans la nuit et autre final, celui de McClure, privé de son appareil auditif voyant la mort surgir par les armes à feu qu'il n'entend pas, superbe moment muet... La photographie aux contrastes appuyés de John Alton est parfaite et donne envie de revoir le tout dans des conditions optimales.

5 déc. 2010

English Hitchcock, Charles Barr (Cameron & Hollis, Moffat, 1999)


Afin de préparer au mieux l'intégrale Hitchcock et parce que j'aime lire des textes intéressants après avoir visionnés des films, je cherchais un livre s'appuyant principalement sur la période anglaise de Hitchcock. Sa carrière américaine fait l'objet d'une multitude d'ouvrages, l'anglaise n'a pas le même traitement.
Alain Kerzoncuf, que je remercie une fois encore pour sa disponibilité et ses précieux conseils, a attiré mon attention sur le livre de Charles Barr. Une rapide commande sur amazon.uk et le voici dans ma boîte aux lettres. Edition très sobre et assez élégante, le volume développe sur ses 250 pages tous les films anglais en détails. Barr se propose de rétablir l'importance des influences anglaises du réalisateur. D'autres sont établies et reconnues, l'allemande, la soviétique et l'américaine, et ne se discutent pas mais ses racines anglaises ne font pas l'objet systématique d'études. En voici une. Barr souligne particulièrement l'aspect littéraire en reprenant pour chaque oeuvre un commentaire précis et nourri des changements qui sont opérés entre le support littéraire et l'adaptation cinématographique qui en résultent. L'importance du scénario, la collaboration avec le scénariste sont éclairants et témoigne de la diversité des apports autour de l'objet film.
Ce sont 24 films qui sont disponibles, ce n'est pas une partie mineure de sa carrière et le livre a le mérite de se pencher sur cet ensemble dont certains éléments sont des chef-d'oeuvres. Ainsi les rôles d'Eliot Stannard et de Charles Bennett sont mis en évidence et réintégrés dans l'aventure hitchcockienne.
Le livre est à conseiller à ceux qui désirent plonger dans l'intégrale de Sir Alfred, il n'est disponible qu'en anglais.

1 déc. 2010

Ich möchte kein Mann sein (1918) Ernst Lubitsch


Film muet allemand de 1918, cette oeuvre surprend par sa liberté de ton. Ossi Oswalda joue une jeune femme libérée avant l'heure, aimant jouer au poker avec le personnel, fumer sa cigarette tranquillement, boire de l'alcool, plaisirs qui ne plaisent guère à son oncle et à sa gouvernante qui savent, eux, les apprécier, en cachette. Car il faut tenir son rang, l'étroitesse de ce dernier ne sied guère à Ossie. Son oncle partant en voyage confie la nièce aux bons soins du Dr Kersten, qui se jure de la dresser comme il se doit. Ossi se sauve, s'habille en homme et se rend au bal où elle gagnera l'amitié de Kersten.
Ce sont 45 minutes d'air frais offertes par Lubitsch. La sexualité y est vue comme une notion qui doit être entourée de différentes soies que nous pourrions nommer liberté, naturel, distraction, jeu et autres désignations décomplexées. La rigueur de l'époque fait réagir Ossi qui ne cesse de s'agiter, d'avoir envie d'exploser, de libérer son énergie folle, très communicative et enjouée. Lorsqu'elle se rend chez le tailleur, profession que le père de Lubitsch a exercée, les garçons se bousculent pour lui prendre ses mesures, ils finissent par convenir que chacun aura une partie du corps. Objet de désir, Ossi ne laisse personne indifférent. Habillée en homme, ce sont alors les femmes qui sont intriguées par la bouille juvénile du personnage. Elles dansent avec elle/lui, se passant son corps d'un bras l'autre. La séduction, l'attirance sexuelle est un thème qui s'installe au premier plan de ce moyen métrage étonnant. Vient alors la scène la plus troublante, après avoir incarné un rival potentiel, Ossi, toujours travestie, entame une amitié avec Kersten. La nuit passe, le bal, les verres de champagne, l'amitié... Les deux compères se parlent, les visages très rapprochés puis finissent par s'embrasser à plusieurs reprises, toujours avec le même cérémonial, visages rapprochés puis baisers. Nous pourrions croire à une amitié virile mais les personnages sont des hommes, même si l'un d'entre eux ne l'est pas. Sexualité irradiante d'Ossi qui se diffuse par-delà les apparences ou abandon proustien libéré par l'alcool, les circonstances ? Toujours est-il que ce sont là deux beaux moments assez étonnants si nous considérons l'année de production. Lubitsch tisse son fil libérateur sans complexe, certes la fin remet chacun à sa place derrière les rires du dénouement cependant ses scènes sont plus puissantes que ne le laisseraient à penser leur inscription placée sous l'égide de la comédie. Le titre vient de la dernière réplique d'Ossi, qui après avoir désiré vivre comme un homme ne le veut plus. Son aventure de l'autre côté du miroir nous aura bien plu.