30 janv. 2011

Je suis un no man's land (2010) Thierry Jousse


"Il faut un minimum de distance pour goûter le plaisir pervers, kitsch, que peut donner quelque chose de ridicule..." Renaud Camus, Journal de "Travers", Fayard 2007.

Voici un film aérien, libre qui convoque beaucoup, procure du plaisir, de l'émotion tout en gardant une originalité peu commune.
Katerine, notre héros, fait son drôle dans les environs de sa région natale, là où vivent encore ses parents. Après le concert, encore paré de sa tenue spatiale, il se fait enlever par une PJ Harvey nymphomane et hystérique, période To Bring You My Love, clin d'oeil amusant aux fans dont je suis. Le drôle est défait. Séquence hilarante assurée. 
Puis la fuite à travers champs, entre burlesque (Katerine a ce corps de poupin poilu un peu gauche agrémenté d'une voix douce au phrasé particulier qui sied parfaitement au genre) et fantastique onirique. La bande-son électronique distille alors un habillage sonore étrange et idéal. Un peu Alice retirée de la ville, Katerine arrive directement chez ses parents. L'on rit de cette régression, pourtant Aurore Clément et Jackie Berroyer ne sont pas du tout dans un registre comique, c'est là où le spectateur prend une autre direction. Bien entendu l'aspect régressif peut prêter à rire : les vinyles, le coffre à jouet, l'eau froide de la baignoire/douche, tous ces éléments tireraient le film vers une petite farce parisienne condescendante, il n'en est rien. C'est un regard étonné, décalé et poétique qui se pose sur les choses et les personnages, entre Jacques Demy et ses moments en chanté mais aussi le Pialat de La gueule ouverte en beaucoup plus apaisé. L'adulte Katerine redécouvre un monde et rencontre ses parents. Une vraie rencontre assez touchante, sincère. Il ne pourra d'ailleurs quitter l'endroit qu'après avoir évoluer : le drôle défait doit devenir vivant et l'amour le lui permettra en la personne de Sylvie (exquise Julie Depardieu qui apporte sérieux et fantaisie avec brio).
De beaux moments, ils sont nombreux. Les chansons en instantanés Demy, amusantes et touchantes (Je veux juste...). Les nombreux personnages qui peuvent prendre au piège le héros, son ami frustré en particulier... Mon plan préféré est celui où le père dort, le fils prend alors le temps de s'en approcher et de le regarder, comme si c'était la première fois, avec envie, étonnement et curiosité.
Film aux registres divers qui les déroule avec une force, celle des enfants naïfs qui croient aux contes, quand bien même la réalité le leur interdirait.

28 janv. 2011

Quo Vadis (1951) Mervyn LeRoy


Je devais à peine avoir dix ans lorsque j'ai vu ce film, je n'en gardais pas un souvenir précis mais la prestation de Ustinov et l'attente des chrétiens alors qu'au loin rugissent les lions sont restés dans ma mémoire. C'était l'époque où j'aimais me réfugier dans les péplums, ces films, parfois en carton-pâte, qui faisaient rêver et qui permettait de s'échapper du réel en ayant l'illusion de dévorer un pan de l'Histoire. Je me souviens avoir été impatient d'assister à la diffusion des Gladiateurs de Delmer Daves, avec Victor Mature...
Aujourd'hui Quo Vadis est disponible dans une version magnifique, en blu-ray. 
Parlons d'abord de ce qui m'a ennuyé. Le didactisme religieux appuyé du film est lourd, notamment la fin avec les paroles de Marcus qui souhaite l'avènement du christianisme. Hervé Dumont souligne dans son indispensable L'Antiquité au cinéma que les Etats-Unis sont en pleine période maccarthyste et ces répliques sont empreintes du "puritanisme messianique américain", Moscou et son athéisme menace, il faut montrer le chemin. C'est regrettable car le reste est beau, efficace. Les plans où la caméra s'attarde sur les chrétiens dans l'arène sont de véritables tableaux, leurs chants sont émouvants, c'est uniquement, à mon sens, la conversion du héros et ses discours de propagande qui jurent. C'est un détail. Une production de ce genre qui a vocation à attirer les foules dans les salles ne peut pas être totalement à l'abri d'un discours politique qui serait voulu par les responsable du studio et par quelques politiques. L'Histoire est convoquée d'une autre façon. En regardant le film, je constatais un parallèle flagrant entre Rome et l'Allemagne hitlérienne, entre les chrétiens et les juifs. De par la manière de saluer l'empereur, la mise en scène des apparitions de Néron, la folie du personnage, ses talents artistiques ainsi que les détraqués qui l'entourent. C'est avec plaisir que j'ai appris par Dumont que John Huston était pressenti pour tourner l'adaptation du roman de Sienkiewicz mais qu'il s'était opposé à la volonté de Mayer qui désirait travailler davantage l'aspect religieux alors que Huston voulait renforcer le parallèle entre Néron et Hitler. Parallèle qui subsiste néanmoins et que je goûte bien volontiers. Dumont nous apprend également, pour parfaire le parallèle fasciste que la maquette de la nouvelle Rome conçue pour Néron n'est autre que celle d'Italo Gismondi faite pour Mussolini à l'occasion de la Mostra Augustea della Romanita de 1937!
Le reste est un enchantement.
Les décors sont somptueux, LeRoy a tourné à Cineccittà et les moyens financiers dégagés se voient à l'écran : figurants en pagaille, espaces immenses offrant des cadres impressionnants. Rien ne paraît douteux, un soin méticuleux est apporté aux costumes, objets, accessoires... Parfois le kitsch s'invite mais  c'est pour ajouter une couche de plaisir.
La prestation de Peter Ustinov est grandiose, il se vautre dans son rôle avec délectation. Les moments où il compose sont hilarants ("la puissance omnivore"), il n'est pas totalement diabolique, ce sont surtout ses conseillers qui le mènent aux actes insensés. Il est davantage un idiot capricieux, candide et névrosé. Ce passage où, lors d'une petite orgie, il regarde l'assemblée à travers un miroir d'émeraude est celui que je préfère : "Same faces, sames noses. All green." Ustinov cabotine à la manière d'un Laughton, pressenti pour le rôle lors d'un projet avorté quelques années auparavant. Il ne fait pas regretter ce dernier et réussit à apporter au rôle une fragilité qui devient effrayante puisqu'accompagnée des pleins pouvoirs. La séquence de Rome incendiée est un grand moment qui lui permet de délirer à la hauteur du personnage dans lequel il s'est enfermé. Face à ses délires, l'humour de Pétrone est un subtil réconfortant, ses traits ironiques fusent tout au long du film, amusants ils nous emmènent jusqu'à cette belle scène d'adieu où la lettre sert d'apothéose.
Robert Taylor est parfaitement crédible et assure son statut de mâle viril avec décontraction tandis que Deborah Kerr incarne une beauté diaphane assez séduisante. Le tout est un spectacle hollywoodien avec toutes les connotations positives que l'expression enferme.

27 janv. 2011

Man on Fire (2004) Tony Scott


Encore un revenge movie. Est-ce la saison ? Celui-ci se déroule à Mexico sur fond d'enlèvements.
Scénario cousu de fil blanc mais lorsque ce film s'insère dans le lecteur le spectateur n'a aucun doute sur le type de récit qu'il va suivre. Il veut simplement s'assurer de passer un bon moment. 
Denzel Washington est un tueur sur le déclin, comme il se doit. Il attend la rédemption en éclusant du Jack Daniel's jusqu'à sa rencontre avec la petite Dakota Fanning. Cette bouille lui fait reprendre la bible et arrêter l'alcool. Evidemment la petite se fera enlever et Washington va serrer les mâchoires, prendre son flingue et dégommer les farceurs mal rasés.
La mention "Dur, poignant et violent comme l'enfer" signée Tarantino et figurant sur le dvd est excessive, comme souvent chez Tarantino. Mais le film est réussi, toutes les scènes où la belle fait connaissance et apprivoise la bête sont attachantes, particulièrement tout ce qui tourne autour de l'entraînement de natation. La relation entre Washington et Walken procure beaucoup de plaisir, il est agréable de voir Walken et son visage vieillissant, cet acteur est charismatique et sa présence apporte définitivement un bonus quelque soit le film qu'il traverse. Je préfère nettement la première partie qui précède le moment où la rage va exploser : " A man can be an artist at anything, food or whatever if you're good enough at it. Creasy's art is death, and he's about to paint his masterpiece..."
L'action se déroule à Mexico, le tournage dans ces rues baignées de lumière constitue un charme supplémentaire.
Bémol pour quelques scènes un peu trop stylisées, Scott est bon quand il ne pousse pas les effets avec excès. Les séquences "fin du monde" avec Lisa Gerrard ont tendance à alourdir le récit, elles sont devenues si banales que même la première scène du premier film où sa voix est utilisée paraîtra surfaite.

17 janv. 2011

Harry Brown (2009) Daniel Barber


Premier film de Daniel Barber qui s'offre les services de Michael Caine, l'acteur britannique constitue le principal intérêt qui vaille le déplacement. Le suivant est la peinture d'une banlieue urbaine glauque, sordide et délaissée aux bandes de "jeunes" qui squattent le périmètre en faisant leur petit business et en effrayant les voisins. Moitié John Rambo, moitié Charles Bronson, notre Caine va avoir les nerfs et va partir, à train de sénateur, nettoyer au karcher la place. Le récit prend le temps de nous montrer combien notre héros est fatigué avant qu'il ne passe à l'action. Si l'on met de côté les clichés du revenge movie, nous retiendrons les deux points ci-dessus auxquels nous rajouterons l'antre des drogués du coin qui offre une parenthèse zombies verdâtres qui nous fait de suite penser que nous sommes heureux d'avoir une vie saine. Il faut définitivement préférer les joies de la douche matinale à celle d'une peau terne aérée à coups de seringues mal entretenues. Plaisir de retrouver David Bradley, vu dans le très bon Another Year (sorry je n'ai vu aucun Harry Potter pour le moment mais je me rattraperai lorsque le dernier sera sorti).

13 janv. 2011

Ne le dis à personne (2006) Guillaume Canet


Film bien ficelé qui sait tirer profit de son excellente distribution, un bémol en ce qui me concerne pour Marie-Josée Croze qui est en-dessous en revanche Gilles Lellouche mérite les applaudissements. Canet utilise admirablement les extérieurs et arrive à impulser de l'efficacité, de l'émotion. Je regrette seulement le long flash-back explicatif final, assez lourd, on reste très loin du récit de Fonda dans Drums Along the Mohawk. Je ne vais pas faire mon chiant, le film permet de passer un agréable moment, la bande-son est soignée, M a composé un joli thème, la lumière est soignée (beaux plans au crépuscule notamment)...
Je n'ai pas vu ses autres films, souhaitons qu'ils soient du même niveau.

Pension Jonas (1941) Pierre Caron


Présenté par Raymond Chirat, spécialiste du cinéma français, un cycle qui aborde le cinéma français sous l'Occupation vient de débuter. Il faut un peu de curiosité pour aller se hasarder dans la petite salle de la Villa Lumière et une certaine volonté de découvrir des films rares. Je m'y déplace parce qu'en dehors des grands films connus de cette époque il faut savoir que c'est plus de deux cents films qui furent tournés. Le nom de Pierre Caron ne me disant strictement rien ce déplacement était nécessaire. Le film était présenté dans une copie 16 mm.
Raymond Chirat a comblé quelques lacunes. Les notes qui suivent sont tirées de son introduction.
Caron est jugé médiocre par ses collègues et par la critique. C'est d'ailleurs le seul qualificatif qui lui est attribué par Pierre Billard dans son Age classique du cinéma français paru chez Flammarion. Il faut noter que Louis Delluc avait aimé son L'Homme qui vendit son âme au diable. Celui-ci datait de 1921. Caron disparaît par la suite, il refait surface avec le parlant, cet homme, si l'on en croit le récit fait par Chirat, semble avoir plusieurs vies. Les films qu'il tourne n'ont rien de particulièrement aimable, un peu drôles, peu d'intérêt, des adaptations assez académiques de romans aujourd'hui oubliés. Cependant des acteurs réputés hantaient ses films. A partir de 1937 il tourne des vaudevilles, La fessée, L'accroche-coeurs (Jacqueline Delubac se plaignait de la vulgarité verbale de Caron sur le plateau) et Cinderella, film déjanté selon Chirat.
La guerre arrive.
La Continentale, société allemande, produisait des films avec des acteurs français et des réalisateurs français. Le docteur Dietrich s'occupait de diriger cette société, être glacial et froid il aimait donnait des réceptions. On ne sait comment Caron en vint à rejoindre ses troupes mais il tourna un film qui obtint un échec immédiat. Une autre société de production naît : Orange. Artificiellement hollandaise puisque gérée par des capitaux allemands, Caron y tourne son Pension Jonas.
Film assez débile, Pierre Larquey est un clochard qui a pris ses quartiers dans le ventre d'une baleine exposée au Musée d'Histoire Naturelle. Suit une intrigue amoureuse et les tribulations d'un professeur loufoque autour de son oeuf millénaire. Tout ceci sous le regard bienveillant de l'hippopotame Sosthène (qui se perdra dans Paris créant une panique à la hauteur de celles provoquées par les kaijus japonais) et les acrobaties du singe Julot. Rien n'est placé sous le signe de la vraisemblance, tout est fantaisie, superficialité et je m'en-foutisme. Cela donne parfois de l'ennui, parfois de l'agacement (voir Jacques Pills faire semblant de jouer du piano relève tout autant du rire, de l'ahurissement et de l'irritation : il remue les bras mécaniquement, déplaçant ses mains de la même manière, sans aucune nuance), et parfois du rire, surtout lors du discours final du professeur Tipule, interprété par Alfred Pasquali. Suivent des plans sur des animaux (le zoo du Musée fournissant ceux-là) qui font penser aux stock shots d'Edward Wood. En somme nous avons affaire un nanar de l'époque, totalement décontextualisé qui a du surprendre les spectateurs qui s'étaient hasardés à le voir.
Le film sort à Paris, au bout de deux jours le dialoguiste et le scénariste veulent retirer leur nom de l'affiche. Des rumeurs disaient que le film, retiré de l'affiche, l'avait été pour cause d'imbécillité. Le mot venait de Jeanson qui en abusait avec plaisir. Dietrich raye Caron de ses listes. Cet homme a de la ressource, il monte une affaire au marché noir, vend un train entier de rails défectueux aux allemands. Il fera de la prison de 1942 à 1944. A la libération, ne nouvelle chasse commence, Caron est menacé de cinq ans de prison et de cinq ans d'interdiction de séjour pour ses activités à la Continentale. Jean Nohain, qui avait travaillé avec lui, plaide en sa faveur lui évite la prison mais pas l'éloignement. Caron fera un film en Espagne, puis un autre au Brésil qualifié de music-hall sexy. Il meurt au Venezuela en 1971.
Il semblerait qu'il soit réhabilité, en tout cas son nom réapparaît, dans le livre de Paul Vecchiali en deux volumes : L'Encinéclopédie aux Editions de l'Oeil et Jacques Lourcelles a joué Les femmes collantes dans sa salle parisienne.

12 janv. 2011

Somewhere (2010) Sofia Coppola


"It's hard for a star..." _ Belly, Star

Vous avez aimé Sofia Coppola, moi aussi. Sa dernière variation sur les âmes solitaires, perdues et incomprises n'a pas la grâce des Lost in Translation et autres Virgin Suicides. Johnny Marco est une star qui s'emmerde dans son bel hôtel. Bon. Il fait de la voiture, en rond, en ligne droite, il tombe en panne. Ok pour les métaphores. Il baise toutes les filles disponibles, Pussy Galore !! Il bosse un peu, ah ouais, les shows lourdingues à la télé italienne, les conférences de presse, etc. Mais il s'emmerde quand même. Il mange deux, trois trucs, regarde la vue de son balcon, boit des bières. Sa fille vient le réveiller un peu mais il est tellement con qu'il la laisse partir en colo... Le mec est un crétin genre j'ai la cool attitude, une barbe de trois jours, le regard perdu mais au fond je souffre. Bande-son de rigueur, Tellier est entendu, Phoenix ouvre et clôt mais c'est sans intérêt. Cette fois ça ne prend pas, aucune poésie ou si peu. Le final est si convenu qu'il en devient grotesque, grotesque également le morceau du générique de fin balancé à pleine puissance sur le spectateur qui se demande s'il a vu quelque chose. Le volume c'est bon quand le film est bon. Allez, j'irai voir le prochain en espérant mieux...