31 mars 2011

Home and Away (1974) Michael Alexander

Court métrage écrit par Bill Douglas, Home and Away est le portrait de quelques adolescents écossais durant une année scolaire. Le point de vue est centré sur le petit James qui arrive dans cette pension pour la première fois. D'abord rejeté et malheureux il parviendra à se lier avec ses autres camarades, c'est alors qu'arrive un autre garçon, plus âgé, qui le relègue à l'arrière-plan.
Moments de chahut, instants où seule la solitude lui tient compagnie, observation mêlée de fascination et de stupeur, James, sur le point de prendre le bateau du retour, se met à pleurer. En dépit de l'angoisse et de la souffrance qu'il semble afficher, il sait que cette année et ce lieu ont contribué à le faire grandir. "I don't want to go home."
Plans fixes, jeu très naturel des enfants acteurs, austérité et justesse des scènes, le film est plaisant. L'enfance nue de Maurice Pialat ne cesse de se rappeler à notre mémoire.
Och, Cheerio, Hiya...Scotland. 

29 mars 2011

Nadja à Paris (1964) Eric Rohmer


"... Le générique indique que le texte est de Nadja Tesich. J'avais auparavant bavardé avec elle, puis je l'ai interviewée. Et de cette bande magnétique, j'ai tiré le scénario." (Les Nouvelles littéraires, 1965) cité dans Eric Rohmer de Joel Magny, Rivages, 1986.

Une jeune américaine sort de sa cité universitaire et nous parle du Paris qu'elle aime et connaît. Les plans tournés par Rohmer sont documentaires, ils nous montrent les librairies, les lecteurs qui s'y attardent, plongés dans  leurs lectures, le quartier latin, une "collection de visages intéressants", le Paris intellectuel mais aussi celui plus populaire de Belleville, les Buttes-Chaumont, les marchés, ces pancartes de rues qu'affectionne Rohmer, un musée d'Art Moderne... La narratrice aime la diversité des milieux qui composent Paris, les conversations qu'elle entretient avec ses habitants. "Je regarde la rue, la manière dont marchent les gens, la manière dont ils regardent", une formule que pourrait reprendre à son compte Rohmer qui prend plaisir à tenir ce discours amoureux envers Paris. 

La carrière de Suzanne (1963) Eric Rohmer


Guillaume est intéressé par Suzanne, Bertrand est séduit par Sophie. Lors d'une soirée organisée par Guillaume ce dernier s'occupera exclusivement de la deuxième alors que l'autre poireautera en regardant la première. Ce qui n'empêchera pas Guillaume de coucher avec Suzanne le soir même. ces exploits, cette muflerie fascine et rebute Bertrand qui oscillera entre détachement et domination.
Rohmer dans ce court plus développé que les précédents mais tout aussi intéressants jette ses personnages dans des situations et les regardent consciencieusement tisser les fils complexes de relations multiples. Au premier abord nous pouvons trouver ces personnages idiots et vains mais leurs fluctuations, leurs écarts nous les donnent à voir dans leur mystère, leur égarement, leur désarroi aussi. Ils font mine de ne pas avoir besoin des autres tout en étant à leur merci, spirale infinie de la séduction qui peut rapprocher deux êtres pour mieux ensuite les éloigner.

La boulangère de Monceau (1962) Eric Rohmer


Le narrateur (Barbet Schroeder) est étudiant. Il croise Sylvie et celle-ci occupe ses pensées. Comment la séduire ? Il élabore un plan lui permettant de rôder dans son quartier et ainsi multiplier les occasions de la croiser. Seulement elle disparaît.
Plans de Paris, étals de marché, terrasses de cafés, devantures de magasins, passants anonymes, plaques de rues : tout a le charme de la réalité préservée. Le dialogue est littéraire et ajoute, en ce qui me concerne, un charme supplémentaire. J'aime ce rapprochement entre une démarche presque documentaire, en tout cas une réalisation la plus simple possible, et ces dialogues travaillés, très écrits.
Tout en flânant le narrateur prend l'habitude d'acheter quelques pâtisseries chez la boulangère de Monceau. Un cérémonial s'installe, la théâtralité en est soulignée. Un fondu-enchaîné cérébral fait presque disparaître Sylvie mais si le narrateur séduit la boulangère ce n'est que pour mieux punir l'être désiré de susciter une trop longue attente. C'est, bien entendu, au moment où les choses se concrétisent avec la boulangère que Sylvie réapparaît. Elle se donne facilement et le mariage suit aussitôt. La réalité a de ces accélérations qui pourraient décevoir le séducteur arrivé au but. Le film ne nous dit pas si le narrateur est heureux d'avoir obtenu satisfaction ou déçu de l'obtenir si brusquement, ce pourrait être la suite de ce charmant court métrage.

Présentation ou Charlotte et son steak (1951-60) Eric Rohmer


Walter, interprété par un jeune inconnu nommé Jean-Luc Godard, s'obstine à obtenir un baiser de Charlotte qui le fait languir en cuisant un steak. Il s'agit de réussir à attirer l'attention de la demoiselle qui veut bien se donner mais non sans efforts. Après avoir présenté Claire à Charlotte, Claire devant figurer la menace éventuelle de l'abandon, Walter doit susciter son attention. jeu amusant puisque celui-ci est invité dans la cuisine mais ne doit pas dépasser le périmètre de l'essuie-pieds. C'est de cette base clairement définie qu'il lancera ses vaillants assauts. Que de détours pour parvenir à ses fins, tout un programme rohmérien.
Joël Magny nous donne l'explication de ces voix doublées dans son Rohmer paru chez Rivages en 1986. Le laboratoire avait perdu le négatif, ce n'est que dix ans plus tard que furent ajoutées les voix, ce sont Jean-Luc godard, Stéphane Audran et Anna Karina qui s'y collent.

28 mars 2011

Shadow of a Doubt / L'ombre d'un doute (1943) Alfred Hitchcock


Hitchcock quitte les studios et tourne cette histoire en extérieurs puisque le gouvernement américain en guerre stipule qu'aucun nouveau décor ne doit dépasser la somme de 5000 $. Hitch s'adapte facilement, ce n'est pas un problème.
Le film est connu, c'est une des grandes réussites du réalisateur mais à chaque fois que je le regarde je le redécouvre, faisant plus attention à tel aspect plutôt qu'un autre. Cette fois c'est le personnage incarné par Teresa Wright qui m'a séduit. Le passage de l'adolescence à l'âge adulte, rupture marquée par ce beau travelling arrière dans la bibliothèque. Passage qui ne se fait pas sans douleur. Il est certainement difficile de quitter cette famille attachante mais "nous devons tous partir un jour". L'oncle Charlie va servir de déclencheur, il est à lui seul le symbole d'une réalité complexe où le mal peut se nicher dans une enveloppe séduisante. Pour grandir la nièce devra briser le charme et continuer à rêver mais moins naïvement. L'oncle lui permet également d'apprécier ces moments creux où il ne se passe rien, qu'elle se contente de ce bonheur, même tranquille. Bill Krohn aborde dans un paragraphe de son Hitchcock au travail la lecture vampirique de l'oncle, avec justesse. Le thème colle parfaitement à l'intrigue, cette façon de surgir alors que Charlie l'invoque (tous deux sont allongés pareillement sur leur lit et semblent communiquer par télépathie), la manière dont il échappe à ses poursuivants avant son départ, les pièces tamisées aux rideaux baissés dans lesquelles il se réfugie, l'isolement excessif de son voyage en train... Charlie aura besoin de cet être démoniaque pour se trouver. Entre le discours apocalyptique de l'oncle ("The world's hell") et le charisme faiblard de Graham, l'héroïne doit certainement trouver le juste milieu. La fin témoigne d'une impossibilité pour elle d'en finir totalement avec son oncle et nous peinons à croire qu'elle se satisfasse de policier trop terne. Qu'importe, elle n'est plus la même. Comme la Sandy Williams de Blue Velvet, elle a découvert ce "strange world". De nombreux travellings où Charlie avance vers la caméra soulignent ce mouvement qui la conduit à l'âge adulte.
Derrière cet "american way of life" se cache quelque chose de pourri : voir les premiers plans avec les immondices, la morbidité (certes amusante) des deux voisins qui s'amusent à se tuer efficacement, la détresse que laisse apercevoir Emma au détour de quelques répliques, le discours très dur de l'oncle Charlie sur ces veuves grasses et insouciantes qui s'amusent et le regard caméra qui interpelle le spectateur avec une certaine ambiguïté. N'oublions pas que c'est la guerre, ces veuves sont-elles coupables de valser pendant que le monde est en plein chaos ? Chaplin en fera le sujet de son Monsieur Verdoux. Une haine s'installe qui sera transmise à la jeune Charlie. Dans ce nouveau monde les maisons ne seront peut-être plus si accessibles car ce qui est inquiétant c'est que l'assassin qui traverse la demeure familiale est le plus vivant, le plus charismatique des personnages. Joseph Cotten le campe admirablement. Voici venu un monde étrange où l'on tue ce que l'on aime.

27 mars 2011

French Cancan (1955) Jean Renoir


Rien de tel que ce film lorsque le temps est maussade. Renoir nous raconte la création du Moulin Rouge, des couleurs (le blu-ray est magnifique, merci Gaumont !), de la vivacité (voir la scène finale où les danseuses surgissent, jambes en avant, des quatre coins de l'écran), un décor somptueux, des acteurs qui prennent plaisir à interpréter leur rôle, un véritable ravissement.
Renoir revient tourner en France après son exil américain et sa parenthèse indienne, il reprend un projet et se l'approprie avec brio. Cette ode au spectacle est portée par un Gabin qui fait tomber les femmes pour mieux les servir au public. Autour de lui des hommes ne cesseront de désirer ces mêmes femmes. Intrigues amoureuses autour du rideau rouge qui, une fois ouvert, annihile toutes les liaisons et en crée d'autres. 
Il n'y a pas de méchanceté dans ce film, il y règne un bonheur de vivre et si, au détour d'une rencontre, des peines se manifestent elles sont alors estompées et réduites à néant. Le spectacle réunit les hommes, issus de différentes couches sociales, "le rôle social des illusionnistes" dira un personnage, pour un instant mais intensément. Il en va de même pour les personnages, ils existent tous et Gabin n'est pas le seul à tenir la rampe. L'illusion de ce monde factice est enivrante et nous y croyons sans peine, elle réconforte et dresse un sourire constant sur le visage émerveillé du spectateur qui ne rêve que d'une seule chose : y retourner !

26 mars 2011

Il deserto rosso / Le désert rouge (1964) Michelangelo Antonioni


Lorsque Giuliana traverse ce paysage désolé où seule le vert de son manteau vient apporter un réconfort visuel, c'est un peu de l'Apocalypse Industriel qui se met en place. Lorsqu'ensuite elle achète un reste de sandwich à un ouvrier, qu'elle le mange en s'isolant comme une bête apeurée, pressée de dévorer sa proie de peur qu'un autre animal ne vienne la lui retirer, c'est un peu la Préhistoire qui fait irruption, quelque chose de primitif. Fumées d'usine, boues industrielles, flammes, pluie, déchets entassés. Le trait est grossier,  le discours sur la misère industrielle et l'angoisse de l'individu est tentant, c'est le premier qui vient à l'esprit mais les choses sont beaucoup plus nuancées car très vite c'est une beauté formelle très aboutie qui prend le dessus. La réalité semble pouvoir être sublimée par l'artiste, par le regard qu'il porte sur elle, c'est exactement le sens de la petite histoire que Giuliana raconte à son fils, la fiction fait alors surgir des images d'une beauté extraordinaire mais ce récit n'est pas la réalité alors que les usines, le paysage où vivent les personnages est bien réel aussi faut-il pouvoir le maîtriser. La beauté des plans d'Antonioni, la recherche d'un angle qui permette de saisir une forme propice à une harmonie de volumes, de couleurs opèrent totalement dans ce film.
Depuis son accident de voiture Giuliana (Monica Vitti assez sublime en personnage perdu, fragile et vulnérable) ne sait plus comment vivre, son mari la délaisse, son fils joue de sa crédulité et de son dévouement. Elle rencontre Corrado (Richard Harris) et répond timidement à ses avances pour finir dans ses bras. Corrado lui dira que nous sommes tous malades, nous avons tous le besoin d'être soignés, aimés.
Premier film en couleurs d'Antonioni, couleurs qui sont utilisées avec le plus grand soin, les couleurs de l'usine se retrouvent dans l'appartement de Giuliana, comme si le réel était fabriqué par l'industrie, ce qui est le cas puisque les objets en proviennent. C'est une sorte d'enfermement, d'ailleurs les vues des fenêtres donnent sur des entrepôts, usines et ne permettent pas au regard de voir l'horizon, le brouillard épais viendra confirmer ceci. Les couleurs viennent soulager le regard tout en affirmant leur artificalité. En contrepoint l'histoire de Giuliana contée à son fils vient nous rappeler la beauté du monde et nous pointer cruellement sa disparition dans l'univers diégétique. Ces changements, ce bouleversement du paysage troublent les individus, Giuliana utilise son fils en tentant de s'évader (l'histoire est un prétexte pour trouver une issue naturelle, une aide (le bateau qui vient et repart) à ses angoisses) et Corrado rêve à l'Amérique du Sud, la Patagonie... Le dépaysement est immense, la scène qui se déroule sous les antennes spatiales pourrait être tournée sur une autre planète, les anguilles pêchées dans la région sentent le pétrole, la presse est piétinée, les livres à peine lus ; de nombreux éléments, scènes sont déprimantes, voire les jeux érotiques de ces couples à l'échangisme soft qui conduisent à la destruction de cloisons, d'un rouge antique dont il ne reste rien de la grandeur, du pouvoir. Le contenu est laid, désespéré mais la forme le dynamise et le rehausse. Antonioni joue avec les cuts, les ellipses, les faux raccords, les personnages disparaissent du champ promptement et y surgissent avec la même rapidité, évanescence des êtres, incapacité à les saisir, une scène d'amour ressemble plus à une lutte, une capitulation, le marin étranger est l'amant impossible, la rencontre impossible, comment une femme peut aimer et se donner si elle ne sait pas encore qui elle est.
Dans ce monde cauchemardesque où les êtres errent dans les limbes, l'artiste nous accompagne et, bien vivant, fait oeuvre sublime.

20 mars 2011

Saving Private Ryan / Il faut sauver le soldat Ryan (1998) Steven Spielberg


Je me rappelle de l'impact que la séquence d'ouverture avait provoqué, Spielberg avait franchi une étape dans le réalisme des scènes de combat, son et image confondus. Le revoyant aujourd'hui pour la cinquième fois ce sont les mêmes émotions et le même ravissement devant la maîtrise intacte de ce film de guerre. Les deux séquences majeures qui ouvrent et clôturent le film sont terrifiantes, il faudrait être complètement cinglé pour avoir envie de les vivre. Le débarquement du 6 juin 1944 ressemble à l'Apocalypse, l'on comprend le "Don't shoot ! Let them burn !!" qui suit, il ne s'agit pas d'angélisme ici, les machines à écrire tombent, pas de littérature. La poésie est toujours suivie de l'horreur, que ce soit la pluie qui tombe et le parallèle direct avec les obus et les balles ou encore la chanson d'Edith Piaf suivie par le bruit sourd des chars qui arrivent. Le recueillement laisse place à l'introspection mais elle fait mal et ouvre les portes de la mémoire et des sensations, mieux vaut les refermer. L'attaque finale autour du pont est également magistrale, la steadycam nous y plonge avec horreur, les balles fusent, les explosions se succèdent, corps à corps impitoyables, souffle palpable de tirs de tanks, sol qui vibre à leur approche... Une des beautés du film repose sur le parcours du jeune Upham, la perte de son innocence, il est un fil conducteur qui nous permet de ressentir la brutalité du combat, la confrontation du terrain avec les idéaux qu'un jeune homme peut porter en lui. En dehors du récit principal, la recherche de Ryan et la nécessité de le préserver (superbes séquences qui nous montrent la petite unité le chercher, le mauvais Ryan, l'exaspération des hommes face aux pertes pour accomplir cette mission, la manière dont ils tombent dessus) il y a une multitude de scènes très bien écrites qui tiennent le film dans son intensité, alternant les moments plus intimes et les scènes de combat, je pense au pilote américain qui raconte le crash de son avion, la recherche de Ryan avec les plaques des défunts, la mort de Doc. Wade, tout ce qui concerne l'allemand épargné que l'on retrouve par la suite, la recherche de la profession du Miller, la lutte acharnée de Mellish... Le film constitue une immersion dont nous ressortons soufflé, anéanti. Il faut dire que le casting est de premier ordre, Hanks en tête qui peut tout jouer et insuffler la plus grande humanité à ses personnages, Sizemore en vieux baroudeur qui collectionne la terre des lieux où il a combattu, j'aime beaucoup cet acteur avec ce tic permanent qu'il trimballe de film en film (il passe sa langue sur le bord de sa lèvre inférieure), Barry Pepper est excellent en snipper habité, Edward Burns en dur à cuire issu de Brooklyn, Vin Diesel, Matt Damon...

19 mars 2011

Ha-Buah / The Bubble (2006) Eytan Fox


S'il n'y avait pas ce genre de films, ces bulles de liberté, ce serait à désespérer de tout. L'amour ici et là, homo et hétéro, palestinien et israélien ou comment respirer à l'intérieur d'une bulle, comment les franchir sans heurts. Le contraste est saisissant entre les préoccupations d'une jeunesse fatiguée de discourir vainement autour de sujets politiques et la réalité des carcans militaires, familiaux. Eytan Fox nous livre une chronique amoureuse inscrite en un endroit bien particulier du globe. Malgré la tonalité pessimiste qui clôt le film ce sont les bouffées pop, les répliques amusantes de jeunes gens ne voulant que vivre et avoir du plaisir qui persistent. La pièce que vont voir les personnages illustrent ce besoin de sortir d'un discours et d'un milieu étouffant. Ce à quoi s'attelle la nouvelle génération dont Eytan Fox fait partie.

11 mars 2011

Comrades (1987) Bill Douglas


Voilà un film sublime qui développe un univers très particulier. Oeuvre ambitieuse qui veut traiter un fait historique tout en parvenant à répandre son amour pour le précinéma et qui y parvient.
Six paysans du Dorset furent déportés en Australie parce qu'ils s'étaient jurés de s'entraider, exploités par les nobles pour lesquels ils travaillaient, ceci dans les années 1830. Voici pour la partie historique. Tout est admirablement reconstitué, les personnages sont totalement inscrits dans des paysages baignés par une lumière grise. Ils subissent, luttent et espèrent mais leur revendications font suite à une misère plus grande encore. Leurs vêtements, leurs visages, leurs chaussures crottées se heurtent à la prestance de leurs maîtres. La scène où Murray Melvin (comptable du propriétaire) paye les hommes est symbolique, ce visage froid, aristocratique est la barrière même qu'ils ne peuvent franchir ou encore celle où ils se décident à se rendre chez le propriétaire pour lui donner leurs nouvelles exigences : les intérieurs luxueux, la sonorité de la voix du noble dans ces pièces où ils restent fondamentalement étrangers sont des petits touches qui marquent l'écart entre les classes. Le film multiplie dans cette première partie les scènes intimes de la vie quotidienne placées sous le signe de la survie. Néanmoins les moments de joie ponctuent le rythme des journées, des moments simples : une chanson, la visite au village d'un danseur, quelques jeux d'enfants, une tentative maladroite de séduction... Le film oscille constamment entre une poésie réaliste et une charge violente, politique contre une oppression, L'homme simple ne désire que le bonheur, pour lui et les siens, si ce bonheur ne peut s'épanouir il tentera de trouver une solution. Les prémisses des futurs grands syndicats ouvriers naissent dans cette souffrance, ce manque. Le film en fait la démonstration.
L'arrivée en Australie est paradoxale, au-delà de la souffrance des travaux de force, de la séparation avec la famille (beau moment avec Vanessa Redgrave qui se heurte à la fidélité d'un homme), c'est un souffle épique qui s'empare de George Loveless, l'ouvrier qui incarne la révolte, devant les grands espaces qu'une lumière vivifiante vient inonder. Le châtiment renforce et ancre le désir, la soif de liberté. Et puis George avait envie de voyager. Ce personnage étant toujours optimiste et positif.
Toute cette partie historique, politique est réussie mais ce qui l'est davantage c'est celle qui concerne l'émergence progressive du cinéma ou plus exactement de ce qui le précède.
Le lanterniste (joué par Alex Norton qui interprète treize autres personnages dans le film) est un personnage qui fait irruption dans le village pour amuser les gens avec des vignettes, des animations optiques, à partir d'elles il raconte des histoires les bruitant comme le fera le bonimenteur dans les salles. Il ne cessera de surgir à divers moments du film avec des appareils de plus en plus perfectionnés procurant émerveillement et distraction.Le film semble naître de son art, ce que nous pensions être une éclipse de soleil au début n'est que le cache d'une caméra qui joue avec la lumière et la fin du récit est située dans une salle où le lanterniste vient de terminer l'histoire de George Loveless. Ce qui explique également les panoramas qui figurent le trajet des détenus par bateau jusqu'en Australie. 
Un grand film, simple et puissant qui fourmille d'idées.

Le Blu-ray qui m'a permis de voir ce film est excellent. Le British Film Institute a eu la bonne idée de l'accompagner d'excellents suppléments, notamment un documentaire autour de Bill Douglas fort instructif où l'on constate sa passion pour tout ce qui touche le précinéma. Il a collectionné depuis de nombreuses années une somme importante d'ouvrages mais surtout des appareils en très bon état, un praxinoscope, un zoetrope... toute la collection est visible à l'Université d'Exeter, un peu au-dessus de Plymouth.

9 mars 2011

Die Puppe (1919) Ernst Lubitsch

Un décor de fable, de conte

Suite de l'exploration du coffret dvd "Lubitsch in Berlin" (Eureka ! The Masters of Cinema Series) consacré aux muets du berlinois. Nous retrouvons ici Ossi Oswalda, fraîche et pétillante, qui interprète la fille d'un fabricant de poupée (hilarant Hilarius). Le héros, Lancelot, est un jeune célibataire, seul héritier du baron qui désire ardemment le marier, seulement il n'en a aucun désir, il se réfugie chez les moines. Ces derniers, intéressés par la dot, réussissent à le convaincre de faire un faux mariage pour qu'il puisse contribuer, grâce à la somme promise par le baron, au bon fonctionnement de la communauté. Pour cela il doit se marier avec une poupée, que fabrique avec brio Hilarius. Son dernier modèle est à l'effigie de sa fille Ossi cependant l'apprenti le casse, Ossi décide de remplace la poupée pour éviter que son père ne frappe le jeune garçon. Lancelot parviendra, peu à peu, à se détendre et à succomber aux joies d'une relation naturelle.

La femme ou le trouble de la différence

Lubitsch s'amuse et invente beaucoup dans ce film assez court (un peu plus d'une heure). Il commence par apparaître à l'écran, comme Guitry aimera le faire plus tard, et dispose avec soin les différents éléments d'une maquette représentant une maison, il y installe deux figurines. Le plan suivant est celui de la première capture, la même maquette mais reproduite en plus grand, cette fois avec deux acteurs. Le dispositif souligne avec insistance le jeu, la mise en scène qui n'est pas la vie. Lubitsch se désigne comme le créateur, celui qui tire les ficelles de la marionnette. Le décor est stylisé de manière à placer une distance entre le récit et les spectateurs : il s'agit d'un jeu, d'un conte seulement nous savons bien qu'il ne suffit pas de montrer l'écart pour être totalement séparé des émotions que nous donne le récit. 
D'un côté la farce, le comique de situation, le quiproquo, de l'autre des éléments qui nous donnent à penser. La fable a un rôle didactique, Esope et La Fontaine nous l'ont appris, de plus la fable questionne, interroge.Qui sommes-nous ? Quelle est la part de notre libre-arbitre ? Sommes-nous placés sous le joug des rôles que nous devons tenir ? Pouvons-nous changer le cours des choses ? Le film n'est pas si grossier, cabotin qu'il n'en a l'air, c'est là son intérêt.
Lancelot, désignation héroïque, est assez ridicule, il subit l'emprise de sa mère, doit absolument respecter les voeux de son oncle et lorsqu'il réussit à s'échapper de cette situation, plus par peur que par volonté réfléchie c'est pour tomber dans les bras de moines qui n'en veulent qu'à son argent. C'est Ossi, électron libre qui feint d'être dirigée, qui sera celle qui fera vibrer son coeur en carton pâte. Femme qu'il ne sait comment aborder, il lui faudra être amoureux pour se détendre. J'aime beaucoup les regards ahuris de Lancelot (voir la seconde capture) dès qu'il y contact, ils me rappellent exactement mon enterrement de vie de garçon où des amis (qui aime bien châtie bien) avaient fait venir une strip-teaseuse professionnelle. Je crois avoir eu les mêmes étonnements, mêlés de crainte et d'effroi, devant ce corps mécanique, vulgaire et nu, qui bougeait devant moi. Ce doigt tendu par Lancelot pour vérifier que "la chose" est un corps est un geste que j'ai produit de la même façon. Sans sentiment le corps de l'autre reste étranger et interdit. Discours hétérosexuel pétri de convention, j'en conviens mais c'est le mien et je le retrouve intact dans ce film.
Lubitsch n'hésite pas à parsemer le film de détails poétiques et ludiques, la lune est dessinée, adresse un clin d'oeil complice au spectateur, quant au soleil il se dévoile après que des panneaux figurant des nuages se soient écartés. Les décors sont artificiels, symboliques, de nombreux dessins ornent les parois. les chevaux du cocher ne sont que des figurants sous un costume grossier. Une atmosphère de toc, digne d'une kermesse de village règne, de ces séances qui marquent un enfant, celles de ses premiers spectacles.
Humour !! qui rime souvent avec irrespect. Les archives du monastère se résument à quelques livres balancés dans un coin d'où un moine retire un dépliant publicitaire (ce sont eux qui ont l'idée du faux mariage, pour manger grassement ils sont prêts à tout) qui vante les mérites des poupées Hilarius pour célibataires, veufs et misogynes ! Lorsque Lancelot viendra prendre possession de son modèle, Hilarius lui donnera un ultime conseil, celui de la huiler deux fois par semaine (variante imagée d'une pratique communément répandue chez les jeunes couples, l'adjectif ayant son importance). Lors du mariage, avant de quitter le château le baron demandera à Lancelot s'il veut d'autres conseils, l'oncle s'inquiétant pour son neveu peu au fait des traditions, le jeune marié le rassure, il a son mode d'emploi...
Le personnage de l'apprenti qui ne cesse de récolter des baffes de la part d'Hilarius est celui que je préfère, il incarne la révolte, l'impétuosité de la jeunesse, séduit sournoisement madame, se moque de monsieur, aime mademoiselle et mettra à sac la cuisine de ses maîtres. Pouvant, lors de sa virée nocturne rimbaldienne, nuire davantage à son maître il l'épargnera reconnaissant qu'il a une famille à charge.
La fin du film s'ancre davantage dans le conte et le merveilleux, Hilarius décide de partir à la recherche de sa fille, il vole des ballons à un vendeur de rue, s'envole aussitôt. l'apprenti tire consciencieusement sur les ballons, le père atterrit devant le couple, il s'indigne mais capitule devant le contrat de mariage exhibé : la morale est sauve.

8 mars 2011

Saboteur / La Cinquième colonne (1942) Alfred Hitchcock


Voici un film assez copieux où les péripéties se succèdent à un rythme effréné dans lequel les rôles principaux sont corrects mais vraiment sans plus. 
Encore une fois les Selznick prêtent Hitchcock, nous serions tentés de dire "le libèrent", à un autre studio, cette fois-ci c'est le très cheap Universal. Hitch est ravi puisqu'il peut, grâce à un scénario qui ramène l'intrigue de The 39 Steps aux Etats-Unis, se faire plaisir en tournant un autre film où les trouvailles, astuces de mise en scène sont nombreuses.
L'histoire est celle d'un ouvrier de l'aviation, Barry Kane (joué simplement et sans charisme par Robert Cummings) qui va être faussement accuser de sabotage. Il devra prouver son innocence et succomber à l'amour en la personne de Patricia (Priscilla Lane que Truffaut trouvait vulgaire, qui ressemble à Barbara Stanwyck, cette dernière étant le premier choix du réalisateur), tout en parcourant les Etats-Unis de Los Angeles jusqu'à New York.
Pour ce récit visant à sensibiliser les américains contre la menace intérieure que pouvaient constituer les sympathisants nazis Hitch s'était adjoint les services de Dorothy Parker, femme de lettres américaine très à gauche et auteur du beau recueil de nouvelles La Vie à deux. Cette dernière apporte tout un subtexte politique qui a été édulcoré mais qui subsiste assez nettement, différents personnages pointant les différences de classe, la noblesse des petits contre les nantis. Discours qui se heurte à la volonté du scénario de faire en sorte que les ennemis soient différents, ne soient justement pas seulement des notables comme Mrs Sutton ou Charles Tobin mais encore Freeman, le paysan de Soda City ou encore le nain de la troupe itinérante. Hitchcock se plaignait de ne pas avoir assez travaillé le scénario, il faut dire que le temps pressait et que les moyens n'étaient pas pléthoriques sur le film. 
Pas un budget confortable et pourtant : 49 décors et 1200 figurants, d'après le Hitchcock au travail de Bill Krohn. Les lieux sont nombreux, les scènes climax également, entre l'usine d'aviation, le barrage Hoover, le Radio City Music Hall, le chantier naval de Brooklyn, la ville fantôme de Soda City, le ranch, la Statue de la Liberté, les personnages ne cessent d'aller d'un endroit à un autre, sans compter tous les intérieurs : la mère du défunt de l'explosion, l'oncle de Patricia, le camion du chauffeur... C'est une véritable boulimie narrative, sans les moyens et la maîtrise future de North by Northwest, qui se regarde avec plaisir. il est juste que si Hitchcock avait eu Henry Fonda ou un autre grand acteur, le spectateur aurait vécu avec plus d'intensité le drame et la tension du personnage principal, du coup nous sommes devant un festival d'illusions mais festival remarquable. Hitchcock dira : "J'avais le sentiment d'avoir surchargé Saboteur en y introduisant trop d'idées...", d'autres aimeraient en avoir ne serait-ce qu'un dixième... Idées et improvisation, Apprenant que le Normandie avait été ravagé par un incendie dans le port de New York, Hitchcock fit envoyer une petite équipe avec des indications précises, les plans tournés figurent dans le montage final avec une efficacité parfaite.

Le générique où une ombre menaçante grandit lentement sur la surface d'un hangar, la fumée qui envahit l'écran sur un plan fixe avant l'explosion, la courtoisie du bad guy qu'interprète Otto Kruger (que j'aime beaucoup), la petite minute western inédite dans l'oeuvre hitchcockienne, le camionneur populaire qui ressemble à James Cagney, le plan subjectif de Kane lorsqu'il regarde le policier alors qu'il est dans l'eau, la nature exemplaire de l'oncle aveugle (quand il dit à Kane "do the things I wish I could do" je ne peux m'empêcher de penser au parallèle établi entre Hitchcock et ses acteurs), le jeu avec les panneaux publicitaires, la réplique des automobilistes de passage dans le désert, toute la séquence du cirque avec ce microcosme reconstitué et cette résolution démocratique (ainsi que l'émotion de Patricia), le téléphone qui sonne dans la ville fantôme, le jeu avec le titre des livres chez Mrs Sutton, l'improvisation de Kane chez cette dernière, la manière dont Kane retrouve Fry (excellent Norman Lloyd) à la fin, la séquence tragi-comique au cinéma, le plan du bateau couché et le climax en haut de la Statue de la Liberté : voici toutes les raisons pour lesquelles nous pouvons voir et revoir Saboteur.

7 mars 2011

Wall Street (1987) Oliver Stone


Je n'ai pas vu la suite mais j'ai revu le premier opus avec grand plaisir. Hormis quelques détails qui montrent le temps qui passe, je pense aux ordinateurs et autres objets technologiques, le discours tient la route, servi par une belle brochette d'acteurs. Michael Douglas habite son rôle, il n'a aucune peine à rendre son personnage irrésistible, charismatique, un vrai vampire s'engouffrant par la fenêtre laissée ouverte par Charlie Sheen, jeune Bud qui en veut. Martin Sheen, Hal Holbrook et James Karen sont de ces acteurs qui donnent du relief et de la perspective. Le premier incarne parfaitement le syndicaliste honnête qui croit en ses idéaux et témoigne de l'excellent casting constitué pour ce film. Daryl Hannah est un cran au-dessous, Sean Young a un petit rôle, plus petit que celui de James Spader. N'oublions pas Terence Stamp qui traîne sa classe décontractée dans quelques scènes. La bande-son diffuse pour une grande partie du Byrne/Eno, ce qui n'est vraiment pas pour me déplaire. Un très bon Oliver Stone.

6 mars 2011

For All Mankind (1989) Al Reinert


"We choose to go to the moon...". John F. Kennedy

Le programme Apollo avait pour objectif de permettre à un astronaute américain d'aller sur la Lune. Le projet représente alors un défi scientifique extraordinaire en plus d'une course effrénée contre l'ennemi soviétique. Les missions se déroulèrent de 1961 à 1975 avec la performance atteinte de juillet 1969 suivie de cinq réussites, ce sont de nombreux astronautes qui s'impliquèrent soutenus par tout un pays, voire au-delà. Al Reinert était alors journaliste et couvrait l'événement.
Cette épopée a été copieusement filmée, chaque étape du processus, entraînement, décollage, vols, a fait l'objet de prises de vue multiples, en premier lieu parce qu'en cas de défaillance les images permettaient aux ingénieurs d'avoir à disposition des éléments d'information. Les décollages de fusées devant mettre sur orbite les modules lunaires étaient scrutés par une vingtaine de caméras, les astronautes étaient équipés de caméras 16 mm, sans compter celles installées à l'intérieur des habitacles aux endroits stratégiques. Au début du projet aucun vol américain n'avait permis de mettre sur orbite un vol habité, c'est souligner la folle performance achevée. Chaque image était confidentielle et faisait l'objet d'une attention toute particulière. Al Reinert a eu accès aux archives de la NASA. Il est entré en contact avec Don Pickard, le responsable image qui montait des petits films pour la presse et les représentants du Congrès américain qui votaient le budget et voulaient avoir un retour sur les travaux en cours. Des heures de pellicule issus de toutes les missions effectuées. Le meilleur matériel a été sélectionné, le montage final gonflé en 35 mm.
Le Blu-Ray (Eureka! / The Masters of Cinema Séries) contient un making-of (en HD) qui montre l'endroit où est entreposé la pellicule. Ce qui est incroyable c'est qu'une performance de cet ordre, marcher sur la Lune, s'accompagne d'une multitude de découvertes, d'innovations techniques. Par exemple des caméras étaient installées le long des parois des fusées et possédaient leur propre système d'éjection, cela permettait de récupérer la pellicule impressionnée, les scènes étaient très courtes et le film éjecté était équipé d'une balise, plusieurs avions avaient pour mission de récupérer rapidement le tout. Les astronautes se sont entraînés avec les caméras, filmer correctement était indispensable aussi ont-ils gâcher du film à terre et pas dans l'espace. Tout ce qui a été filmé a été dupliqué une fois, la copie originale (rassemblant le matériel filmé, développé) trône dans des mallettes en acier, conservées à un taux d'humidité adéquat, à une température très basse au coeur des bâtiments de la Nasa. Le public a eu droit à des copies de la copie... Al Reinert a eu accès à la copie originale et a pu effectuer son montage en toute liberté. La qualité des images réunies pour ce documentaire est époustouflante sans compter l'intérêt du contenu.
Le montage pointe les contributions collectives de ces hommes dans sa forme. Il s'agit d'un montage des différentes missions avec pour fil narratif la préparation, le décompte, le décollage, la traversée Terre-Lune, l'alunissage, le tour en rover lunaire, le décollage de la Lune et l'arrivée. Le retour n'occupe qu'une très petite partie du documentaire. Le Blu-Ray possède une fonction qui permet durant tout le film d'identifier par une discrète mention écrite les personnes à l'écran ainsi que les commentateurs. Signalons que le procédé sonore est le même, Reinert est parti interroger les participants et a effectué un collage qui les réunit tous, ainsi celui qui commente l'image n'est pas forcément celui qui apparaît à l'écran. 
Levers de Terre, Terre apparaissant au loin comme la Lune sur Terre (vous suivez ?), sol lunaire survolé pendant la phase orbitale, sol lunaire s'approchant progressivement lors de l'alunissage, hommes s'amusant dans l'habitacle à gravité zéro, hommes sautillant tels des kangourous sur le sol lunaire, y trébuchant, y tombant maladroitement, échantillons ramassés religieusement, autant de moments attendus mais contemplés avec le luxe de la haute résolution. Ce sont des pilotes chevronnés qui accomplissent des tâches techniques, scientifiques précises mais leurs propos témoignent de leur humanité profonde et, par conséquent, de leur capacité à s'émerveiller, à goûter ce moment précieux et inouï qu'ils réussissent admirablement à nous faire partager.
Ajoutons que Brian Eno a signé la musique atmosphérique de ce documentaire incontournable.

The Pacific / 2010


Alors même que Band of Brothers dort encore sur mes étagères, un ami me prête cette série. Produite par Hanks et Spielberg dont la passion pour le Deuxième Guerre Mondiale n'est plus à démontrer, ces dix épisodes d'environ une heure chacun nous emmène dans le Pacifique où les Marines combattent les Japonais : Guadalcanal, Iwo Jima, Okinawa sont des batailles qui ont été traitées cinématographiquement parlant mais je ne connaissais rien de Peleliu. A travers le destin de trois soldats nous découvrons ce que peut signifier une lutte acharnée dans ces contrées éloignées.
Saving Private Ryan avait marqué un tournant dans la manière dont la réalisation immergeait le spectateur dans un fracas sonore et visuel qui se voulait le plus réaliste possible. Ici le savoir-faire est de la même veine, les scènes de combat sont parmi les plus impressionnantes vues jusqu'à présent, de nombreux moments montrent la sauvagerie et la boucherie des combats. Pas de glorification si ce n'est celle du sacrifice. La prise de l'aérodrome de Peleliu est terrifiante. Nous sommes loin des productions visant à exciter le mâle de base, la terreur et la désolation règnent. Paradoxalement nous ressentons avec justesse la portée de l'engagement de ces soldats. Un autre élément me frappe, j'avais l'habitude de condamner sans réserve les bombardements de Nagasaki et Hiroshima, je continue à le faire mais avec Letters From Iwo Jima et cette série nous pouvons mieux nous rendre compte des pertes dans les deux camps et du déterminisme des soldats japonais. Savoir que ces deux bombes ont mis fin au conflit et traiter cet événement comme une ignominie n'est pas aussi simple que cela. Les réponses ne sont jamais simples.
En dehors des scènes de bataille d'autres aspects sont abordés : l'engagement et ce que cela signifie comme facteur d'intégration social, la difficulté de parler de ce qui se passe, de comment c'est "là-bas" (d'ailleurs les bleus sont bousculés systématiquement, méthode inconsciente de les préparer au pire et moyen de ricaner comme des cabotins afin d'échapper au sordide de la situation, quant aux civils ils ont droit au silence), l'entrée dans l'âge adulte ou comment réussir à fonder une famille, à trouver sa place, pendant et après les périodes de combat. La série prend le temps de montrer une époque à travers le stationnement des troupes se reposant à Melbourne, le décalage que peuvent vivre les soldats une fois revenus au contact de la vraie vie.
Les Japonais ne sont jamais moqués, ils surgissent de nulle part, se battant jusqu'aux dernières extrémités et deviennent une incarnation de la mort, du courage, de la terreur.
La série terminée laisse le spectateur lessivé devant la rage de cet épisode historique parfaitement restitué.

3 mars 2011

No Country for Old Men (2007) Joel & Ethan Coen


Les plans du film qui suivent l'évasion de Chigurh sont somptueux et me font penser aux paysages magnifiques de 2001. Une nature inviolée, indifférente à tout ce qui peut bien se passer. Quand bien même l'homme saccagerait la planète, une fois ce dernier disparu elle reprendrait sa place. L'écologie n'est pas faite pour sauvegarder la planète, elle est une manière de préserver l'être humain. Mais je m'égare...
En ces lieux sauvages arrive Llewelyn Moss, un soudeur qui chasse durant son temps libre et qui chasse rudement bien. Les personnages principaux sont d'ailleurs du type chasseur, ils savent repérer une proie, humaine ou pas, détecter les traces qu'elle laisse, la pister et au besoin l'achever. L'argent que subtilise Llewelyn sera son erreur, celle soulignée par les chanteurs mexicains, il a vu grand, plus grand que lui et n'a pas su se contenter de sa télé et de sa bière, accessoirement de son épouse. Sur sa piste, le prédateur le plus efficace qui soit, "blindé et coriace" comme le soulignera le Shérif Ed Tom Bell. Il suit l'action de loin, parfois pas assez jusqu'à en avoir des sueurs froides pourtant il en a vu, il fait parti de hommes qui savent...
C'est dire que ce qui se déroule en cette époque est différent. Plus sauvage, plus fou, plus incohérent. En dehors de cette partie de chasse c'est l'autre grand discours du film, une époque qui change, qui perd ses anciens repères avant d'en trouver d'autres, entre les deux les anciens sont perdus. Symboliquement c'est la fonction absurde du garde-frontière américain qui tente de se convaincre qu'il a encore un rôle à jouer.
Les séquences de la chasse sont impressionnantes de tension et passionnantes à suivre, voir les deux hommes (Llewelyn et Chigurh) se confronter est ce qu'il y a de plus excitant dans le récit. Mais j'aime tout autant le rythme plus tranquille de Ed Tom Bell et de l'ancien monde qu'il habite encore. 
Le film réussit à montrer avec brio la précision des gestes, des pensées de celui qui veut fuir ou celui qui veut prendre. C'est un peu ce qui est représenté dans les meilleurs moments des émissions télé diffusées la nuit comme Histoires Naturelles, mais en mieux. Les plans tournés par les Coen participent de cette efficacité, ils n'hésitent pas à laisser le plan en suspens pour que la tension soit palpable, le récit lui-même la contenant il n'est pas nécessaire d'en rajouter avec un montage frénétique. Je pense aux plans où Llewelyn est pourchassé par un chien, beauté de ces derniers qui montrent les deux descendant la rivière en attendant le moment de la rencontre. Cet autre moment où le même sent la présence de Chigurh dans le couloir, regardant avec anxiété la porte qui les sépare. le film regorge de ces moments où il ne se passe rien mais où la tension est à son sommet.
De nombreux passages soulignent que ces hommes sont les mêmes, très peu de choses les sépare. Llewelyn et Chigurh demandent le même plan au propriétaire du motel, ont le même réflexe de demander à des jeunes leurs vêtements, se soignent seuls, etc... Seule une petite erreur fera que l'un l'emportera ou pas. Une erreur ou un événement, comme l'accident de voiture, "Things happened" dira Llewylin.
Chigurh, interprété magistralement par un Javier Bardem impressionnant, est le trou noir du récit, tueur redoutable il est fascinant. Comme le dit Carson Wells, un tueur qui le connaît bien (joué par Woody Harrelson, toujours bon), il n'a pas d'humour mais a des principes. La vie de ceux qu'il rencontre ne tient parfois à rien, pile ou face c'est selon, ses répliques sont désarmantes de nonsense. C'est un tueur qui a ses propres principes, un électron libre. Tommy Lee Jones incarne parfaitement ce shérif dépassé par les événements qui prendra sa retraite parce qu'il sait que c'est le moment, il a cette sagesse, celle de renoncer à la vanité. Josh Brolin prête son visage affûté au soudeur mal/chanceux.
C'est un sommet, à la hauteur de Blood Simple, de Fargo que nous délivrent les frères Coen, aussi percutant que le canon à air comprimé de Chigurh, laissant une trace visible et définitive.

2 mars 2011

Batman Begins (2005) Christopher Nolan


Je ne goûte que très peu les films, de plus en plus nombreux, qui exploitent la veine des comics néanmoins les films que Tim Burton a consacré au héros de Gotham City sont très estimables, sans compter qu'il avait réussi à imprimer sa marque sur eux, je pense notamment à Batman Returns. En regardant le Nolan je suis resté stupéfait par le souffle épique du récit, la qualité des décors, la performance des acteurs. Le scénario est un bonheur. Retarder ainsi la confrontation finale qui aurait pu occuper paresseusement tout le métrage en prenant le temps (et le soin) de relater la génèse puis la formation du héros est un luxe qui est rare. J'ai vraiment apprécié le réalisme de cette introduction. Et puis découvrir cette distribution au fur et à mesure du film est un autre plaisir intense : Christian Bale, Michael Caine, Liam Neeson, Katie Holmes, Morgan Freeman, Gary Oldman, Rutger Hauer, Ken Watanabe !!! Tous excellents. Rajoutons Tom Wilkinson que j'adore ainsi que Rade Serbedzija qui joue le clochard à qui Bruce Wayne donne son manteau avant de partir en formation survivor qui jouait Milich dans Eyes Wide Shut, "Gentlemen, have you no sense of decency ?!".
Les scènes d'action sont lisibles ce qui constitue une priorité en ce qui me concerne, ce qui est un autre atout. Un scénario qui captive, une esthétique soignée, des acteurs de premier plan : tout est source de bonheur dans cette production époustouflante. J'arrête là les qualificatifs mélioratifs. Du coup je redonnerai une chance à la suite que j'avais trouvée "too much".