25 mai 2011

Electra Glide in Blue (1973) James William Guercio


Guercio se voit proposer de tourner un film en toute liberté, il vient du monde de la scène musicale mais en connaît un rayon sur les films : il en a vu beaucoup, vu la qualité de son travail il faut croire que cela suffit.
Le sujet est simple, c'est l'histoire d'un flic à moto qui se fait buter par un abruti (derrière le fourgon qui abrite l'assassin on peut lire sur des autocollants "America, love it or leave it", cela me fait penser à d'autres abrutis).
On oppose souvent ce film à Easy Rider, c'est une erreur, il est vrai qu'au début les deux flics s'entraînent au tir sur l'affiche du film mais John Wintergreen n'a rien contre les hippies, il le prouve à de nombreuses reprises, il désire simplement appliquer la loi d'ailleurs il est en désaccord avec Zipper puis il reprochera à Harve d'avoir poursuivi ces jeunes sans raison. Le fétichisme du personnage n'est pas éloigné de celui qui se dégage des personnages principaux envers leur Chopper. Mais plus encore la nature profonde du personnage est la même que les deux compères du film de Hooper. Lui aussi a un idéal, lui aussi tente de plier le monde vers sa réalité, le final ne souligne que plus encore ce rapprochement. Nous pouvons même dire que John les dépasse un peu plus en maturité, il a pris conscience de la vanité de ses rêves et il en revient désenchanté mais apaisé, voir l'indulgence accordée au chauffeur du van. La fin n'est qu'une pirouette absurde qui donne au film sa modernité. John Wintergreen (passionnant Robert Blake) est un héros qui est naïf au début du récit mais qui acquiert une noblesse par la suite, il se refuse aux concessions, au cynisme. La chanson du générique de fin appelle cette quête, en espérant qu'il ne soit pas trop tard. Car la quête du rêve américain mène les personnages à leur perte, Jolene et sa carrière foireuse, Zipper et sa moto, Harve et l'amour de sa vie, Willie et l'amitié, c'est l'hécatombe. Guercio fait remarquer dans l'introduction que ce film fait appel à un besoin, rétablir un espoir ou mieux encore garder, au milieu de la tempête (Vietnam, flics corrompus, Watergate) une ligne de conduite. Inscrire ce film dans ces paysages fordiens c'est donner à John le décor idéal de sa quête. La différence est qu'ici ce héros est un flic, c'est la modernité du film. Comme Pasolini parlant de ces cons d'étudiants en 68 qui se battaient avec les policiers, des gars venant du peuple, se trompant de cible, agissant avec des clichés en tête, Guercio dépasse le pauvre clivage flic/hippie pour prendre de la hauteur. John croit en un monde meilleur, après avoir franchi le miroir, il l'est devenu, c'est peut-être là la limite, c'est déjà contribuer à améliorer le monde, ceux qu'ils rencontrent à la fin n'ont pas réussi à le voir différemment.

24 mai 2011

To Live and Die in L.A. / Police fédérale, Los Angeles (1985) William Friedkin


Vous pourriez fuir en voyant le générique flashy du film, vous feriez une grave erreur. Le titre est constitué de lettres énormes vert fluo ornées d'un palmier sanglant, au premier abord d'un goût douteux il n'en souligne pas moins une réalité cauchemardesque derrière le rêve que pourrait faire naître l'évocation de la ville des anges. Le titre surgit à l'image avec, en arrière-plan, un cimetière de voitures.
Le film déjoue les attentes du spectateur en alignant les scènes que le genre appelle mais en les subvertissant légèrement. La mort de Jimmy Hart, le flic qui opère avec Richard Chance, arrive assez tôt dans le film, ce dernier se retrouve avec un nouveau, ce qui est un cliché du buddy-movie, mais la fin n'a rien d'habituel. Je vous laisse le découvrir.
Chance est admirablement interprété par William Petersen, plein de fougue c'est un flic qui carbure à l'adrénaline, il veut à tout prix coincer Eric Masters, un artiste qui brûle ses oeuvres et vit confortablement en imprimant à la chaîne de faux billets. Son partenaire y a laissé sa peau. 
L'autre intérêt du film, après l'écriture scénaristique, est son énergie. Le film brûle d'intensité, les personnages sont portés par l'urgence, Chance prend des raccourcis illégitimes pour envoyer Masters derrière les barreaux, cette poursuite l'aveugle et culmine dans l'interpellation de Thomas Ling et de la course poursuite qui suit : une des plus frénétiques à ce jour, séquence culte que je ne cesse de voir avec un plaisir sans bornes, "Who the fuck are these guys ?". Le montage de cette séquence est un modèle du genre. The French Connection nous avait donné un plaisir identique.
Chance, dans sa quête, entraîne son nouvel équipier, flic parce que grand-père flic et papa flic, un homme qui ne se pose pas trop de questions en somme, pour le personnage l'histoire est une descente aux enfers ( John Pankow, idéal en homme tranquille) pied au plancher où il rejoindra Masters qui est incarné par un Dafoe excellentissime. Son visage épouse parfaitement les traits singuliers de l'âme tortueuse du personnage pour qui le feu a une vertu purificatrice. C'est un autre atout que de dessiner un bad guy avec autant de nuances et de charisme, Debra Feuer qui joue sa compagne y prend une bonne part.
Le reste de la distribution est soigné, John Turturro, Dean Stockwell, Steve James et Darlanne Fluegel.
Friedkin filme un Los Angeles éloigné au possible du glamour, les lieux choisis sont glauques, périphériques (mention spéciale pour le snack aux fauteuils de récup'), miteux mais réels. Il règne dans ce film un parfum enivrant, celui d'une extase profonde, d'une vie intense, de ces moments qui peuvent précéder la mort où tout semble plus vrai, plus beau, un Los Angeles où les aubes ne sont pas encore navrantes mais sont sur le point de le devenir.

22 mai 2011

Drive, He Said (1970) Jack Nicholson


Premier film réalisé par Jack Nicholson, période BBS, après le carton Easy Rider. Scénario de Nicholson, Larner (l'auteur du roman original), Robert Towne et Terrence Malick.
Tourné à Eugene, Oregon à cause du terrain de basket ball. Le but était d'en avoir un à l'ancienne, bien préservé. Hector y règne en maître et s'apprête à passer pro. Influencé/éveillé par les propos contestataires de son ami Gabriel il commence à se rebeller contre le coach interprété par Bruce Dern qui hante le coffret Criterion BBS. Il est entre une option d'intégration facile, par son talent et une liberté qui le séduit mais dont il ne sait que faire. Richard (joué par Towne himself), qui vit avec Olive (Karen Black, deuxième fantôme du coffret, Dern et Black font mon bonheur, Nicholson c'est l'émotion au-dessus) le lui fait comprendre. Olive qui couche de temps en temps avec Hector mais qui finit par le refouler. Ce personnage féminin est très réussi, d'abord vu comme un jouet avec lequel s'amuse les hommes, "prêtée" par Richard à Hector qui lui fait l'amour de temps en temps, pratiquement violée par Gabriel (ange qui se perd dans ses idéaux jusqu'à en devenir fou) elle tentera de devenir indépendant "I'm me". Le vietnam, la libération de la femme, le changement désiré dans l'urgence, les thèmes majeurs des années 70 irriguent le film sans le noyer dans un discours caricatural, les personnages sont attachants parce qu'ambivalents. C'est uen belle découverte, soignée dans sa réalisation, son montage. Le film contient de très belles scènes, comme la libération des animaux du laboratoire scientifique universitaire, les tests d'aptitude pour la circonscription, les matchs de basket sont bien filmés également.
Petite remarque à propos de Orange Mécanique, on y voit une scène de viol similaire où la victime s'empare d'un objet pour tenter de frapper son agresseur. Certes ce dernier est utilisé plus subtilement dans le Kubrick mais la ressemblance est frappante, le Nicholson est sorti six mois avant le Kubrick.
Le thème du film est signé Moondog (salut Lise !).

Inglorious Basterds (2009) Quentin Tarantino


Je n'avais pris que peu de plaisir lorsque j'avais vu ce film à sa sortie, ne voyant que redites, gimmicks de mise en scène, trouvant la partie Laurent/Ido très fade... allez savoir pourquoi, la même chose m'est arrivée avec The New World de Terrence Malick : je vois le film, je le trouve médiocre.
Mais tout change à la deuxième vision alors que je passe d'un écran parfait à un écran plasma, certes 42 pouces mais les conditions sont plus limitées.
(mode Malick on)
Pourquoi n'avoir pas vu la beauté du film ?
Pourquoi la grâce n'est-elle pas tombée sur moi ?
N'étais-je pas prêt ? Suis-je un imbécile qui change d'avis à chaque fois ?
(mode Malick off)
Soyons sérieux. Le film ne m'a pas coûté cher et j'étais prêt à le revendre, je l'ai revu avec un souci d'objectivité et là : "Bingo !!", avec tout l'enthousiasme de Christoph Waltz.
Les scènes se succèdent avec un bonheur total, je goûte, cette fois, les dialogues avec délectation, je trouve les acteurs excellents, de la virtuosité de Waltz à l'accent du Tennessee profond de Brad Pitt. Je ne suis plus gêné par l'uchronie du film, son aspect potache où je vois désormais un amour du cinéma (la scène où Laurent apparaît à l'écran est étonnante d'émotion alors que je la trouvais ridicule) et un désir de voir le fantasme devenu plus visible. En somme je me suis régalé.
Mission réussie.

20 mai 2011

Island in the Sky / Aventures dans le grand nord (1953) William A. Wellman


Un avion de transport est forcé d'atterrir dans une région hostile, le Labrador au Canada où règnent des températures glaciales. L'équipage mené par Dooley (John Wayne) va tenter de survivre en attendant de l'aide.
Voici un film viril, solide, simple et profond, dans le bon sens du terme où de solides gaillards, avec expérience et ressource, sont confrontés à une situation périlleuse imposée par la loi de la nature. En voyant ce film j'ai de suite pensé à un récit que je relis souvent : Construire un feu de Jack London. L'homme est face à la nature et il ne peut tricher, des gestes doivent être faits qui peuvent sauver, une erreur et c'est la mort. Il y a de cela dans ce film, des gaillards mais qui ont leur moment de faiblesse, qui peuvent craquer, d'ailleurs j'ai rarement vu John Wayne témoigner autant d'émotions, l'acteur travaille les faiblesses et les doutes de son personnage comme jamais. L'héroïsme n'est pas vécu comme une donnée prépondérante, seuls les faits procurent cette étoffe à ceux qui la gagnent durement. Wellman ne sombre pas dans la grandiloquence, dans une nature magnifique un homme peut mourir dans une tempête de neige à quelques mètres du camp, scène magnifique qui voit un homme vivre ses derniers instants habités par quelques scènes intimes inscrites dans ses pensées.
Grandeur de l'homme dans sa volonté farouche de survivre mais aussi solidarité tenace d'individus qui connaissent parfaitement les risques du métier. Wellman insuffle à son récit des scènes de comédie très efficaces, c'est par exemple le réveil de MacMullen, pilote colossal qui a du mal à quitter son lit, tenter de le réveiller est un danger qui mérite tout le savoir-faire de celui à qui incombe cette tâche, René. Andy Devine, que les cinéphiles connaissent bien, conduisait la diligence de Stagecoach, il pilote, ici, un avion en faisant un minimum de gestes, s'aidant d'une pince et gardant ses mains sous son manteau. Ses répliques sont un régal de concision.
Le dvd restitue un noir et blanc très pur et les scènes aériennes sont crédibles. 

16 mai 2011

Eden Lake (2008) James Watkins


Un couple part en week-end romantique au bord d'un lac isolé en pleine forêt. Quelques ados traînent leur ennui et se prennent "d'affection" pour les nouveaux venus.
Survival movie qui dénonce les ravages d'une jeunesse laissée à l'abandon se réalisant dans la violence sous l'impulsion du plus sauvage d'entre eux. Réalisme dérangeant, réalisation soignée, le film oscille entre Craven, Boorman et Haneke, en dépit des scènes imposées il laisse place à des pistes de réflexion. Premier film plutôt réussi et bonne interprétation générale. A éviter avant d'aller partir camper en pleine nature.

15 mai 2011

Easy Rider (1969) Dennis Hopper


Voici une lacune comblée, un film qui ne m'a jamais vraiment attiré, je ne sais pourquoi mais puisqu'il figurait dans le coffret America Lost and Found : The BBS Story ce fut l'occasion de le voir dans de bonnes conditions.
Road movie culte, tellement culte qu'il me paraissait suspect, réflexe idiot, le temps passe vite et la seule urgence est de voir les classiques avant qu'il ne soit trop tard.
Epopée qui fait souffler un vent de liberté, une volonté de vivre sa vie avec ses idéaux, son credo. Après un deal de drogue Wyatt et Billy (Peter Fonda et Dennis Hopper) partent de L.A. en chopper. C'est l'occasion de traverser les Etats Unis, de faire de multiples rencontres mais aussi de déranger le conservatisme ambiant.
Bande-son plaquée sur des virées où le paysage changeant défile, communauté hippie, Nicholson en avocat rebelle (superbe prestation, nik nik nik), bouseux consanguins façon Deliverance, le film séduit par sa nonchalance, sa quiétude et sa manière de ne pas tomber dans une naïveté contemplative, voir le mauvais trip à l'acide (Karen Black inside, dans tous les bons films) et la désillusion, l'impossibilité de vivre pleinement son rêve. Comme le raconte Nicholson, nous ne sommes pas seuls !!

10 mai 2011

The bed sitting room / L'ultime garçonnière (1969) Richard Lester


Le futur, trois ans après une guerre ultra courte : deux minutes et vingt-huit secondes, signature du traité de paix inclus. Nous sommes à Londres, trois ans après le conflit et il ne reste pratiquement plus rien, quelques traces de la ville subsiste encore, le dôme de la cathédrale St. Paul, deux, trois arbres de Regent's Park ou Hyde Park. Le film est une succession de scènes qui épousent les tribulations des vingt derniers londoniens, scènes sous le signe d'un humour fait de farce, d'humour noir, de l'absurde en concentré. Humour particulier qui penche vers Beckett ou Cioran, de ceux qui font rire sans illusions, les rires devant le vide quand il ne reste plus que cela pour témoigner d'une humanité résiduelle. Les icônes passent à la moulinette, sur les vingt derniers une mini-société apocalyptique tente de survivre, une famille, la police, le médecin, le journaliste de la BBC, même la reine, une pauvre femme qui est mieux placée pour hériter du titre.
Un personnage s'indigne : "I demand an explanation !", vaine supplique.
Le film est intéressant, le décor est soigné, sorte de no man's land sur lequel s'ouvre quelques orifices qui conduisent à un bunker habité par un troglodyte dérangé ou à une bouche de métro (Circle Line, of course). Il faut se laisser aller et savourer le nonsense des dialogues, l'inventivité des situations, une chouette découverte !

8 mai 2011

The Treasure of the Sierra Madre (1948) John Huston


Bogart interprète un américain, Dobbs, échoué au Mexique et réduit à mendier ses repas, un riche compatriote joué par John Huston lui conseillera de vivre sa vie comme un grand après lui avoir donné de l'argent plusieurs fois dans la même journée. La vie est sans pitié pour les perdants, Dobbs se fera arnaquer par McCormick qui le fera travailler sans le payer. Cependant ce travail lui permet plusieurs choses : revoir Curtin, un autre américain paumé joué par Tim Holt, se payer au prix d'une bagarre avec l'escroc retrouvé dans la rue et mener un projet dont l'origine est Howard, un vieil homme qui racontait des anecdotes sur son passé de chercheur d'or. Il manque un peu d'argent pour s'équiper et vivre l'aventure, un billet de loterie gagnant viendra combler ce manque. Les trois hommes partent en direction de la montagne...
Huston fait évoluer ses personnages en milieu hostile, la montagne, les bandits, les escrocs, la misère, sans compter l'or qui peut rendre fou. Il règne une force implacable qui peut terrasser les faibles. Or, pour peu que l'individu soit doué de raison, le bonheur ou une de ses formes est présent.
Howard représente l'expérience, il est heureux et a l'assurance calme et tranquille de ceux qui savent. Il ne pousse pas ses deux compères à partir à l'aventure mais s'ils le désirent il faut qu'elle se déroule dans de bonnes conditions. Il faut le voir au début du film reprendre comme si de rien n'était la conversation alors que Dobbs est encore tout agité par l'attaque qui vient de se dérouler. Dobbs est celui qui s'enflamme, qui échafaude de suite des rêves, des trames sur l'avenir, qui est le plus faible mentalement, cette faiblesse le rendra fou, une fois constitué un pécule qu'il craint de perdre. Bogart l'interprète magistralement, Walter Huston, le père du réalisateur est parfait dans le rôle de l'ancien et Tim Holt est le juste milieu, l'héritier de Howard.
Le pendant de cette ambiance infernale repose sur Howard, serein et tranquille, sur les Indiens également, d'ailleurs Howard les rejoindra, y trouvant un paradis qui lui suffit. La noblesse de ces hommes est magnifiquement filmée en plans fixes qui viennent les représenter dans une succession de tableaux, c'est la scène du "miracle".
Le destin a un rôle prépondérant dans le film. Ce sont les rencontres successives, le billet de loterie... Un détail peut tout changer, Cody en est un bon exemple, réussissant à accrocher le bon wagon en repérant des chercheurs d'or qui réussissent, il se fait pratiquement tuer par eux mais in extremis il réussit à se rendre indispensable, il pourrait alors faire profiter sa famille de cette opportunité. La suite est glauque à souhait même si Curtin le remplacera.
Le cadrage, les échelles de plans, tout contribue à insuffler de la beauté et de la force dans le récit. Il y a une maîtrise du dialogue, de l'interprétation qui me comblent à chaque fois que je vois ce film. Mise en scène qui culmine dans la séquence où les bandits tombent sur un Bogart épuisé, la manière dont les truands se déplacent autour de lui, touchent différents objets puis finissent par le cerner est remarquable, une superbe chorégraphie mortuaire.

7 mai 2011

Italianamerican (1974) Martin Scorsese


Scorsese interroge ses parents dans leur appartement. Mean Streets avait peint en arrière-plan le décor dans lequel avait grandi Scorsese, il continue à tisser cette toile documentaire en préservant le discours de ses parents. Document familial de luxe puisque ses parents morts aujourd'hui continuent à vivre en ce lieu, sa mère avait l'habitude de passer dans ses films, la scène du repas dans Goodfellas étant celle que je préfère. Document familial mais aussi, plus largement, historique, l'histoire des émigrants italiens, comment ils quittèrent l'Italie, les ancêtres de Scorsese ont souvent des jeunesses difficiles et solitaires, comment ils rejoignirent l'Amérique et comment ils y vécurent. La cuisine, la sauce, la fabrication du vin, la vie à plusieurs dans des appartements étroits... La vivacité de sa mère, la relation chaleureuse et complice entre ses parents sont précieux. Il est amusant de l'entendre se faire raconter les problèmes qui surgirent entre les Italiens arrivant dans le quartier et les Irlandais, déjà installés sachant que c'est une question qui l'inspirera pour Gangs of New-York.

Mean Streets (1973) Martin Scorsese


Réalisé dans la foulée du premier Godfather, le film se déroule pendant la fête de San Gennaro dans le quartier new-yorkais de Little Italy. Nous sommes dans un univers de petits truands, Charlie (Keitel) est hanté par le remords, il sait que sa vie est placée sous le signe du pêché. Il tente de rester digne, fait attention aux autres, plus particulièrement à Johnny (De Niro), jeune voyou qui doit de l'argent un peu partout. 
Mean Streets est un film copieux.
La peinture du quartier dans lequel a grandi Scorsese est un des charmes du film. Les intérieurs furent tournés à Los Angeles mais le reste l'a été sur place. Immeubles, trottoirs, devantures de magasins, pont de Brooklyn, les lieux et les passants sont la toile de fond de cette chronique, toile authentique qui aujourd'hui a disparu. En dehors du coût réduit qu'un tournage en extérieurs apporte c'est aussi l'aspect documentaire qui est renforcé, Scorsese veut témoigner d'une ambiance, d'un climat et cela transparaît. La bande-son jouant constamment des styles musicaux différents, la promiscuité de cet univers, l'énergie qui traverse ces rues sont des éléments descriptifs qui donnent au film une patine réaliste.
Le personnage interprété par Keitel est séduisant par sa complexité. Il semble sans cesse en conversation avec Dieu, comme s'il avait un contact privilégié, signe certain d'une foi solide seulement ses actes ne jouent pas en sa faveur. Le cauchemar introductif du film, la manière dont il se lève pour se regarder dans le miroir, ce sentiment de ne pas se sortir de cette situation donnent le ton. Sauver Johnny, c'est racheter ses fautes. La culpabilité le torture, il aime à se brûler les doigts, à les approcher de la flamme, tentative de purification et en même temps châtiment corporel. Charlie appartient à son milieu, il voudrait s'en échapper, comme Teresa le lui suggère mais il s'accroche à des chimères, tel le restaurant que lui laisserait son oncle mafioso. Finalement son affection pour Johnny lui donnera une vraie autonomie mais saura-t-il réussir ailleurs que dans ce quartier, l'on peut en douter. 
Les autres personnages, Teresa, Johnny se moquent de Charlie. Teresa l'aime et l'attend, Johnny ne suit pas ses conseils. De Niro est formidable dans ce rôle, il est une boule d'énergie qui sème le désordre autour de lui, obligeant les autres à se positionner, refusant les règles, semant le trouble dans ce microcosme. Il focalise l'attention et irradie l'écran par son charisme. La caméra à l'épaule de Kent Wakeford transmet cette énergie, cette tension tout au long du film, excepté quelques moments, je pense particulièrement à cette séquence amoureuse entre Charlie et Teresa qui lorgne férocement sur le Godard des années 60, entre A bout de souffle et Une femme mariée
Le bar de Tony est le repaire préféré des petites frappes du quartier, nimbé d'une lumière rouge, il est le lieu où la mort peut surgir (séquence des Carradine), où l'amour se fait dans les coins, où les hommes vivent avec les animaux (la panthère en cage). Une vision de l'enfer où tout serait mélangé et broyé.
Un beau plan montre Charlie en amorce regardant Johnny, étendu sur une tombe. Prémonition de la catastrophe finale mais aussi solitude d'un homme qui n'arrive pas à maîtriser sa vie, qui n'arrive pas à décider. Presque spectateur, emmené par l'énergie de ceux qu'il fréquente, il se débat vainement et tente de garder espoir, jusqu'au bout.
Un film personnel, plus près du drame intimiste que du gangster movie.

6 mai 2011

La bonne année (1973) Claude Lelouch


J'avais entendu ou lu que Kubrick aimait beaucoup ce film, le voici dans mon lecteur.
Début sensationnel, une caméra à l'épaule ne cesse de nous plonger dans le récit virtuose d'un homme qui sort de prison.
Cela commence avec des images de Un homme et une femme, comme je n'avais pas vu ce film je me demandais si mon édition dvd n'était pas défectueuse, pas du tout, les images proviennent d'une projection offerte par le directeur de la prison pour la bonne année. Surgit alors une tentative d'évasion, autre tromperie puisque celle-ci sort de l'imagination d'un personnage un moment avant la projection. Simon (Lino Ventura) est convoqué par le directeur, le voilà gracié !! Autre rebondissement. Il rentre chez lui mais un homme y rentre peu de temps après, il se cache et comprend que son intime était en bonne compagnie. Il s'éclipse et passe la soirée dans une boîte de nuit, un train se fait entendre, raccord son sur un compartiment, le film devient en couleurs, flash-back : nous apprendrons alors comment Simon a rencontré cette femme tout en montant un hold-up à Nice...
Tout ce début est réalisé avec une souplesse, une fluidité assez étonnante, Kubrick aimait beaucoup les mouvements des films de Max Ophuls, ce début en a la virtuosité. Le reste du métrage l'est moins mais on entre dans ce film avec le bonheur d'être entraîné dans une ronde dynamique et surprenante.
Lino Ventura est excellent, comme d'habitude, il est face à la merveilleuse Françoise Fabian, femme moderne, indépendante, choisissant de mener sa vie comme elle l'entend. Elle est cultivée, lui pas, de beaux échanges naîtront de cette confrontation. Simon a un partenaire : Charlot joué par Charles Gérard, acteur attachant qui développe l'aspect buddy movie du scénario.
Un film avec beaucoup d'idées, beaucoup d'entrain !

1 mai 2011

The King of Marvin Gardens (1972) Bob Rafelson


"As illusions begin to drift and fade like white snow..."

"I never went anywhere, never saw anybody." Ces quelques mots prononcés par Dave (Jack Nicholson, impressionnant) le résument assez bien. D'ailleurs il invente des histoires qu'il raconte dans une émission de radio, tard dans la nuit. Il vit seul avec son grand-père, à Philadelphie. Son frère Jason (Bruce Dern)  lui passe un coup de fil, il rapplique aussitôt à Atlantic City. Ces deux-là n'ont pas grand-chose en commun, Dave est l'intellectuel, Jason l'extraverti, le chien fou. Jason a un plan, encore un, celui d'ouvrir à Hawaii un casino où son frère tiendrait le volet spectacle. Il faut des filles, elles sont avec lui : Sally (Ellen Burstyn émouvante dans ce rôle de femme à l'automne de sa vie) et Jessica (Julia Anne Robinson, fraîche et transparente). 
Atlantic City en plein hiver. Des hôtels vides où passent quelques vieillards aux déambulateurs, des touristes du troisième âge arpentant la promenade, une plage déserte, le froid et les rêves. Une utopie qui permet à Jason d'entraîner quelques individus à sa suite cependant sans vraiment les convaincre. Les deux frères et leurs accompagnatrices font penser à des enfants qui auraient accès à un parc d'attractions hors-saison et s'y amuseraient seuls tout en imaginant la foule autour d'eux. Rafelson joue beaucoup de cette illusion, il laisse la fiction se déroulait puis dévoile le dispositif, le début du film est semblable à la scène dans la salle de concerts, l'illusion ne dure qu'un temps. Installer un casino et des villas sur une île est ambitieux, l'on se dit qu'ils pourraient rêver plus petit, tenir un petit cabaret comme Cosmo Vitelli dans The Killing of a Chinese Bookie. Tellement utopique que les caïds du coin (Scatman Crothers himself !! J'adore cet acteur) ne lui règlent pas son compte, Jason a de la chance, celle des fous qui sont protégés.
L'issue fatale du film vient du désespoir des personnages, de l'intérieur, de leur solitude et de leur besoin de se sentir aimé (pathétique scène du bûcher sur la plage qui voit une femme accepter de ne plus être en compétition, de ne plus tricher sur son âge non parce qu'elle serait une féministe forcenée mais parce qu'elle vient de comprendre qu'elle n'est plus aimée alors elle rajoute à son désespoir et rageuse sombre dans la folie).
De retour au studio Dave n'est plus dans la fiction, il se sert de ce qu'il a vécu et en donne un récit plus émouvant que les précédents, nous pourrions nous poser la question, faut-il vivre plus intensément, avec ses rêves ou bien sans illusions ? Le film de vacances projeté sur la porte montre Dave et Jason construire un château de sable. Construisant leur univers factice ils sont ensemble, c'est parce que Sally en est exclue qu'il prend fin, qui sait si Dave n'aurait pas suivi son frère, encore une fois, trompant sa solitude avec des fantômes...
Signalons une superbe photographie de Laszlo Kovacs et invitons à découvrir ce film subtil, émouvant et tragique.