26 juil. 2011

The Civil War / La Guerre de Sécession (1989) Ken Burns


Documentaire captivant qui retrace l'histoire de la Guerre de Sécession, de 1861 à 1865. Période souvent abordée dans les westerns mais que je n'avais jamais vraiment pris le temps de connaître avec plus de sérieux. Ce documentaire d'une durée de 11h20 prend le temps d'en faire la chronologie avec soin. Burns effectue un montage subtil entre photographies d'époque (un million de photographies ont été prises durant le conflit), les extérieurs tournés aujourd'hui sur les lieux de combat et les diverses interventions d'historiens spécialistes de la question. Des schémas décrivant les stratégies des différents généraux ponctuent le récit.
De l'élection d'Abraham Lincoln en 1860 jusqu'à sa mort en 1865, Burns aborde tous les aspects de cette guerre. Il mêle lettres de simples soldats, lettres de sommités politiques, de généraux, d'épouses, d'esclaves... toutes ces voix s'unissent et permettent de sentir les enjeux individuels et collectifs de ce conflit. Préservation de l'Union, Abolition de l'esclavage, volonté d'indépendance des Etats, autonomie, centralisme, l'on apprend beaucoup, l'on comprend bien plus et l'on est effaré devant la violence des batailles, l'aveuglement de certains, le courage d'autres. 
Burns a le grand mérite de rendre toute cette période claire sans prendre parti, en maintenant un respect pour les différents camps et en préservant émotion et grandeur des individus. 
Le soin apporté à l'habillage sonore est admirable, bruitages et chants traditionnels complètent avec précision l'articulation des documents et sources diverses.

25 juil. 2011

The Kiss / Le baiser (1929) Jacques Feyder


Diffusé et vu chez Brion voici le dernier film muet de Greta Garbo, le dernier également de la MGM.
Irène (GG) aime un jeune avocat, André (Conrad Nagel) mais ce dernier refuse de la déshonorer en fuyant avec elle. Charles, son mari, la suspecte d'avoir une liaison avec un autre jeune homme, Pierre. Il les surprend tous deux lors d'un baiser assez innocent. Une lutte s'engage, Charles meurt. C'est André qui prendra la défense d'Irène.
L'intrigue n'est pas vraiment passionnante et puis la version présentée à la télévision n'était vraiment pas à la hauteur de la beauté de Garbo. Tant pis, il n'y a qu'un dvd de ce film alors il ne fallait pas le manquer.
Garbo est sans cesse vêtue différemment dans le film, l'on sent le star system à l'oeuvre et cela n'est pas pour nous déplaire tellement elle irradie de beauté. Il y a un plan où elle se démaquille ou se maquille, je ne sais plus, devant sa coiffeuse, Feyder la filme en gros plan, vu dans une salle avec un écran adéquat je pense que j'aurais du me retenir de ne pas lever les bras vers elle. Elle utilise son visage assez sobrement mais avec une efficacité redoutable. C'est bien simple, je ne regardais qu'elle, tous les autres acteurs paraissant insipides. Je rêve d'une édition à la mesure de sa beauté.
J'exagère à peine.
J'ai pu, malgré l'état d'hébétude dans lequel je me trouvais, remarquer deux, trois choses qui rendent le film intéressant. L'usage parcimonieux du son synchrone (ou de son illusion) avec le bruit d'une chute, l'usage d'une sonnerie de téléphone. L'utilisation d'un flash back mental où, lors d'un interrogatoire, Garbo fait, à l'image, le récit de la soirée fatale à un inspecteur. Et puis ce travelling arrière, lors du dîner où elle revoit André, qui laisse apercevoir le mari sur la gauche, l'épiant discrètement.
Ce qui persiste c'est Garbo et l'envie de la voir dans d'autres films.

22 juil. 2011

Dead Calm / Calme blanc (1989) Phillip Noyce



Thriller sur mer. Un couple part en longue croisière sur leur bateau pour se remettre du décès de leur enfant.  Ils récupèrent un jeune homme qui va s'échiner à ruiner leur projet.
Film assez laborieux, je ne retiens que les scènes où Sam Neill tente de remettre à flot l'épave en devenir, ces moments où des choses doivent être faites et où le montage conserve les scènes où elles se font sont souvent des moments précieux au cinéma. Nicole Kidman, assez jeune, fait déjà le job avec un certain professionnalisme, captant la caméra et impressionnant la pellicule avec un certain charme. Une réserve sur Billy Zane qui, en dehors de sa plastique summer beach, ne réussit pas à dégager le trouble et la folie de son personnage.
Un film de tout début d'après-midi entre la fin du repas et la sieste.

20 juil. 2011

Akmareul boatda / J'ai rencontré le diable (2010) Jee-woon Kim


C'est ce plan qui ouvre le film, plan subjectif sur une route par temps de neige. De chaque côté du rétroviseur brillent des ailes luminescentes qui traduisent un aspect double, la grâce qu'évoque ce symbole ailé ou bien le regard diabolique du Mal, de l'être de lumière.
Une jeune femme, Ju-yeon, se fera massacrer par un tueur en série. Le fiancé de la victime est un enquêteur virtuose qui n'aura de cesse de se venger en chassant littéralement sa proie dans un ballet interactif long et cruel.
Le film joue sur de multiples registres, du gore le plus cru (la succession des scènes ultra-violentes emmène le film plus loin encore que Oldboy qui n'était pas visible par des enfants de choeur) jusqu'aux chorégraphies réglées au millimètre des films d'arts martiaux en passant par la comédie. Une scène est exemplaire de ce procédé lorsque le flic est en train de dérouiller le tueur il prévient une infirmière d'attendre un peu car il sera nécessaire de pratiquer des soins d'urgence. Les quelques minutes suivantes valideront cette prophétie. J'ai assisté à ce film en ayant plaisir à en subir les effets voulus par le metteur en scène. Je m'explique. La vengeance voulue par le flic est, par identification, souhaitée par le spectateur, la morale l'exige, seulement celle qui est rendue dépasse le cadre de cette morale. L'on navigue alors entre satisfaction du jugement rendu (la bonne punition donnée par le héros au vilain) et répulsion devant le justicier qui dépasse la cruauté du coupable. Ce signe ambigu posé dès le premier plan a pour répercussion l'ambiguïté même du statut du spectateur, la difficulté qu'il a de se placer définitivement devant ces personnages. Du coup l'on est obligé de questionner cette représentation de la violence à l'écran et de la replacer dans un discours plus intéressant que celui de sa simple illustration scénaristique. A la fin du film les pleurs du personnage renferment ce même trouble : indignation personnelle de s'être placé sur une ligne identique au tueur ou bien effroi lucide de rompre le dernier lien avec sa fiancée car se battre avec son assassin était encore être en contact avec elle ? La conscience d'être emmené constamment entre identification basique et distanciation critique fut le plus grand plaisir que j'ai eu à voir ce film.
Il y en a d'autres : la beauté plastique du film, je pense surtout à la tête coupée du début dont les cheveux emmenés doucement par le courant d'une rivière dévoile la beauté du visage, plan auquel répond celui du visage ensanglanté du tueur, immobilisé dans un installation sadique, dont s'extrait le regard déterminé qui fait abstraction de la douleur et de la peur du personnage. 
La nature souvent déjouée des plans est un autre aspect important du film, la première victime est cadrée dans un sac plastique que l'on prend, habitué du genre, à un linceul technique médico-légal et ce n'est pas du tout ce qui est à l'oeuvre. Jee-won Kim traduit le brouillage moral du film en brouillant le statut des plans.
Enfin la prestation de Min-sik Choi est bluffante, encore une fois. Elle donne envie de découvrir les autres films qu'il a tournés.

17 juil. 2011

Il cappotto / Le manteau (1952) Alberto Lattuada


Carmine de Carmine est un employé de mairie qui n'a pas vraiment de compétence, si ce n'est un talent pour la calligraphie. Il est moqué par ses chefs et, en plein hiver, peine à se réchauffer avec son manteau troué. Le film va décrire les moyens qu'il va employer pour en acquérir un neuf puis les conséquences du vol presque immédiat qui suis son acquisition.
C'est sous l'aspect de la comédie que commence le film, Renato Rascel a un talent fou pour faire rire le spectateur avec une économie de moyens, une comédie qui a un fort accent social. La nouvelle de Gogol est la véhicule idéal pour décrire la corruption, la bassesse du Maire, de son secrétaire général, des employés de la mairie, de sa cour. Les rires sont vite suivis d'une sorte d'étouffement, la misère de Carmine, la volonté qui le pousse à sortir de son milieu sont si pathétiques, si vains que le cauchemar prend vite la succession de ces rires. Une teinte tragique, kafkaïenne s'insinue dans le récit pour ensuite virer au fantastique onirique. Giulio Stival qui joue le Maire est formidable, personnage truculent a la voix de stentor, imbu de lui-même finira par se repentir, marqué visuellement par l'apparition de Carmine qui hantera les rues de sa ville. Le tailleur, joué par Giulio Cali, est un phénomène, une ombre dévorée d'ambition qui misera beaucoup avec Carmine. Les personnages de ce récit, les miséreux, sont d'autant plus ambitieux et aveugles que leur misère est grande, ils semblent dévorés par le désir de sortir de leur situation mais n'en ont pas les moyens. Il y a du rire mais c'est celui du Fanfaron de Risi, un rire tragique et désespéré. 

In the Electric Mist / Dans la brume électrique (2009) Bertrand Tavernier


L'adaptation du roman de James Lee Burke est une initiative de Bertrand Tavernier. Une fois le film tourné le montage a posé de gros problèmes car le Tavernier eut de fortes divergences avec Michael Fitzgerald, le producteur, tant et si bien que deux montages différents virent le jour, un effectué sous la supervision du producteur américain, l'autre par le réalisateur français. Le film sortit directement en dvd aux USA, avec un net succès, le montage Tavernier est celui qui est visible dans le reste du monde. Dans le commentaire audio que signe Tavernier nous sont données quelques explications quant à ces divergences, explications qui ont fait l'objet d'un livre, notamment la préférence marquée de Tavernier pour le plan séquence. En l'état, après l'avoir vu en salle, le film est passionnant, porté par des acteurs de premier plan et mis en scène efficacement.
La guerre sans nom n'est pas une oeuvre anodine dans la filmographie de Tavernier, elle marque la nécessité de s'engager socialement et pointe l'impact du passé dans le présent. Il y a de cela dans la Louisiane filmée par ses soins. Les événements du passé sont encore dans les esprits, plus ou moins réceptifs aux fantômes qu'ils laissent dans la nature, c'est le Général John Bell Hood, c'est le cadavre du jeune noir assassiné avec ses chaînes. La guerre civile américaine mais aussi le Vietnam qu'a vécu Dave Robicheaux. Hormis le premier, le reste est évoqué subrepticement, sans insistance aucune, parmi d'autres : Bagdad, l'empire romain... La ségrégation rôde encore chez certains personnages, un marquage racial et social hante le film et rend l'intrigue policière encore plus singulière. La précarité est palpable, Tavernier a filmé quelques maisons dévastées par Katrina, l'escroquerie aux fonds d'aide dont parle Rosie Gomez n'en est que plus méprisable.
L'atmosphère sonore du film restitue la beauté des lieux qui sont choisis pour le tournage et les décors sont de premier ordre. La version US, dixit Tavernier, a saboté par endroits ce travail sur le son (prise de son directe, mixages des sons naturels pris sur place...).
Le film repose beaucoup sur les épaules solides de Tommy Lee Jones dont Tavernier souligne les trouvailles et le grand professionnalisme. John Goodman est, comme toujours, excellent en mafioso vulgaire et immonde. Peter Sarsgaard est amusant en star bourrée non-stop, il forme un couple attachant avec Kelly Macdonald. Une mention spéciale à Mary Steenburgen, craquante à souhait ! Sans oublier Ned Beatty, le potentat local et Julio Cedillo vu dans Trois enterrements.

10 juil. 2011

Apocalypto (2006) Mel Gibson


Après plusieurs visons le film reste tout aussi intense, ce parcours avec Patte de Jaguar est stupéfiant et effrayant. D'une nature conquise, maîtrisée mais où l'individu reste à sa place, reconnaissant la générosité de celle-ci, nous passons au cauchemar "urbain" et "politique" où des hommes détruisent leur environnement. Il y a un fort discours écologique dans ce film, la scène finale et le retrait souhaité démontrent une harmonie, une simplicité recherchées et le désir de se méfier du progrès.
L'ensemble est d'une maîtrise technique efficace, la violence des combats est souvent pointée, avec raison, néanmoins celle qui me fascine et plus celle qui relève de tout ce que les captifs découvrent, ajoutée avec la rapidité avec laquelle ils passent de la jungle luxuriante aux hôtes prestigieux qui culminent au sommet du temple. Le choc est tout autant dans la perte de leurs proches que dans la rencontre d'un monde dont il ne soupçonnait pas l'existence. La scène finale apporte une dimension supplémentaire qui est en accord avec les scènes précédentes, le soldat et le religieux sont de nouveau réunis.
Quant aux débats historiques je ne pense pas être allé voir ce film en salles avec , à l'esprit, le désir d'en savoir plus sur la civilisation Maya. Il y a des historiens qui travaillent sur le sujet, parfois en désaccord, et ils peuvent assouvir ce désir avec plus d'efficacité que Mel Gibson. J'ai vu un film passionnant, usant de la parabole propre à toute fiction. Je suis admiratif du travail accompli.

9 juil. 2011

Eugénie (1974) Jess Franco


Mon premier Jess Franco (merci Axel).
A en juger par sa filmographie c'est l'homme qui tourne plus vite que son ombre. Réalisateur bénéficiant d'une aura particulière, je sais que de nombreux cinéphiles lui vouent un culte solide et persistant, c'est là un film assez plaisant à regarder. D'abord parce que Soledad Miranda a la fraîcheur et l'innocence d'une héroïne sadienne, ensuite par que de nombreux plans sont suffisamment soignés pour auréoler le film d'un savoir-faire plaisant, je m'attendais à quelque chose de plus foutraque. La musique de Bruno Nicolai participe du charme de l'objet. 
Petite baisse de régime lors des séquences avec l'amoureux, l'on a peine à croire au charisme de Paul mais il se peut que dans l'oeuvre originale ce personnage ne soit pas séduisant, ce qui ajouterait à la fureur d'Albert.

D.O.A. / Mort à l'arrivée (1950) Rudolph Maté



Frank Bigelow (Edmond O'Brien) se rend au commissariat pour signaler son propre meurtre par empoisonnement, il ne lui reste que quelques heures pour relater les faits et tenter de se sortir de cette situation.
C'est sur cette trame ingénieuse que Maté, qui a travaillé pour le grand Alexandre Korda, pour Dreyer, signe un polar mené tambour battant. O'Brien, excellent, est bien accompagné, le futur propriétaire de l'hôtel au crocodile de Eaten Alive, Neville Brand, joue là son premier rôle, il est déjà bien déjanté. L'on aperçoit également, pour les fans de Notorious, Ivan Triesault qui dirige ici un studio photo. 
Les moments les plus réussis du film sont ceux qui conduisent le héros dans un club de jazz où règne une effervescence toute musicale, c'est une parenthèse incongrue qui enrichit le récit, tout comme cette course panique qui prend Bigelow, traversant San Francisco tel un damné il heurte de véritables passants n'ayant aucune conscience du film qui se tourne et dont ils font partie.
Bigelow commence le récit comme un adulte qui n'aurait pas encore grandi, cherchant amusement, rencontres d'un soir, pris dans un étau fatal il découvrira, finalement, ce qui fait le sel d'une existence.
Un polar bien ficelé, usant d'extérieurs variés, qui tient le spectateur en haleine. Tentant, non ?

5 juil. 2011

Rope / La corde (1948) Alfred Hitchcock


Hitchcock est libre, il s'apprête à tourner un film tout en étant son propre producteur, il vient de fonder pour cela la Transatlantic. Il y a une sorte d'excitation dans l'air, le joug de Selznick ayant disparu tout devient possible. Plusieurs projets germent mais c'est cette pièce écrite par Patrick Hamilton d'après un fait divers qui va permettre à la société de tourner ce premier film attendu.
Hitchcock a envie de frapper un grand coup, même si a posteriori il avouera à Truffaut avoir commis une erreur. En effet le projet va à l'encontre des idées du maître en ce qui concerne le récit cinématographique, c'est à dire le plein usage du montage. Il veut tourner ce huis clos en misant sur le plan séquence maximal, celui que lui autorise la durée du magasin de la caméra. Les raccords doivent être invisibles, le spectateur aura donc l'impression de continuité totale avec ce qui se passe à l'écran.
Un plan en plongée, une rue tranquille, quelques passants puis la caméra vient panoter jusqu'à une fenêtre dont les rideaux sont tirés. Un cri surgit, étouffé, cri poussé de l'intérieur. Cut. Le spectateur se retrouve alors face à un individu qui se fait étrangler. Léger mouvement arrière qui vient découvrir les deux assassins, le tout en plongée. Derrière les murs le meurtre se terre, scène que l'on retrouvera dans Frenzy, un autre grand film. Début tonitruant, agrémenté d'un technicolor qui surgit pour la première fois dans sa filmographie. L'on sent parfaitement une volonté d'en découdre, de montrer ce dont il est capable une fois libéré d'un producteur trop envahissant.
Pas de montage ou si peu néanmoins une présence constante et affichée du réalisateur, de la maîtrise de son sujet. Longtemps je me suis retrouvé devant ce film en faisant la moue, je n'en voyais que l'esbrouffe, que l'exploit un peu puéril du coup de force. Je me disais, oui...et alors ? Puis, au fur et à mesure, des visons multiples du film je me laissais séduire par la précision du placement des acteurs, par ce coffre en amorce, placé sous notre nez, par tant d'autres choses.
Le dialogue en premier lieu. La traduction ne laisse pas passer tous les jeux de mots et allusions faites autour de la mort. Comme ce passage où Rupert commence à se douter de quelque chose et vient interroger Phillip, ce dernier lui répond "Stop playing "Crime and Punishment"", Raskolnikov est convoqué avec justesse. Ou encore lorsqu'il répond à Brandon après des reproches sur l'alcool consommé : "At least if I have a hangover it will be all mine !" Ajoutons les nombreux passages où Rupert disserte sur les manières de tuer un homme, avec cet humour macabre propre à de nombreux personnages hitchcockiens. Janet qui étranglerait bien Brandon pour ses manigances, les prédicitons de Mrs Atwater sur les mains bientôt célèbres de Phillip, le "David" qu'elle lance dès son arrivée. Dans une séquence, celle des poulets étranglés par Phillip,  le mot "strangle" et ses dérivés fonctionnent comme le "knife" de Blackmail. Stewart appuie certains mots plus que d'autres les faisant claquer à l'oreille de Phillip.
La mise en scène et l'usage précis de l'emplacement de la caméra sont deux autres éléments précieux du film. Ici la caméra est démiurgique, c'est elle qui indique la voie à suivre, les éléments narratifs sont souligner avant même qu'ils ne surgissent dans le récit (dans la diégèse pour être plus précis). Le panoramique du début anticipe le cri de l'étranglé, le couvert préparé est montré avant que la réception ne soit évoquée. c'est encore ce beau panoramique droite/gauche qui fait surgir James Stewart du cadre comme Mme Arnoux devant Frédéric. Mais plus beaux encore la manière dont Phillip voit Mrs Wilson racontait la bizarrerie des préparatifs de cette soirée à Rupert avec ce cri silencieux vers Brandon, moment sublime muet tout comme Mrs Wilson débarrassant le coffre et effectuant ces trajets où chaque pas augmente la tension dramatique de la scène. C'est pour ces moments que l'on revoit des films, sans jamais se lasser. Le parcours hypothétique du meurtre joué par la caméra en est un autre. 
Il reste que les raccords ne sont pas toujours bienheureux, quelques cuts classiques sont effectués sans que le spectateur ne puisse les remarquer particulièrement en revanche les raccords vestons sont artificiels et nuisent à l'ensemble. C'est un détail.
La maquette de New-York, le jeu avec les lumières, la performance des acteurs contribuent à faire de cet opus hitchcockien un plaisir particulier.

3 juil. 2011

Le silence de la mer (1948) Jean-Pierre Melville


Regarder un film dans la nuit, c'est avoir un rapport immédiat et intime avec lui. Rien ni personne ne peut vous déranger et vous êtes réceptif aux signes qu'il émet. Lorsque ce film est d'une telle qualité, lorsqu'en plus vous n'en saviez pas grand chose, excepté le contenu du livre, alors ce moment devient particulier, comme une chanson d'été qui vous a accompagné et que vous n'oublierez pas.
Après avoir regardé le film j'ai lu les quelques pages qui lui sont consacrées dans le livre de Rui Nogueira, Le Cinéma selon Jean-Pierre Melville (Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma) et j'ai regardé le supplément de l'édition Gaumont, je veux parler des entretiens du documentaire de Pierre-Henri Gibert. Je reste admiratif et stupéfait d'apprendre la manière dont le film a été conçu, il en devient davantage aimable et plus précieux.
Melville s'approche de Vercors et lui demande la possibilité d'adapter son roman, ce dernier refuse. Il lui propose alors, dans un élan insensé, de le réaliser quand même et de le lui soumettre pour approbation. Vercors devra trouver vingt-quatre résistants et si l'un d'entre aux n'aime pas le film alors le négatif sera brûlé. Il y a de la folie et de la grandeur dans cet homme. Cette anecdote seule pourrait suffire à ne pas oublier le film mais il y a encore plus que cela. Melville n'avait aucun droit à tourner car il n'a pas le statut professionnel qui le lui permettait, il pris la décision de le faire en dépit de cette impossibilité. Seulement cela ne lui donnait pas accès à la pellicule dont il avait besoin, aussi se procura-t-il des chutes de bobine avec lesquelles il composa le métrage, travail de titan puisque les pellicules étaient différentes et nécessitaient des bains différents pour leur développement. Pour parfaire l'ensemble Melville dut trouver l'argent en dehors de toute subvention classique ce qui l'obligea à tourner le film de manière fragmentée, vingt-sept jours de tournage étendus sur une année et demie, à chaque fois qu'il réussissait à obtenir de quoi filmer et payer l'équipe sur un jour il tournait puis il devait réunir, de nouveau, une somme équivalente. Le montage a été fait dans une chambre et tout est à l'avenant. Voilà de quoi illustrer la force et la conviction nécessaires pour créer une oeuvre.
Le plus étonnant c'est la rigueur, l'homogénéité, la tenue de l'ensemble lorsque ces détails vous sont révélés. Quoi, ce film magistral a été réalisé dans ces conditions ? Cela relève du génie. Melville avait une idée précise du résultat qu'il voulait obtenir et il l'obtint.
Le prologue est très beau et place le livre au premier plan, dans les conditions de sa production, dans son symbole. Il est sobre, simple et humble. Ensuite la voix-off du narrateur est assez malicieuse et nous invite à l'attention, à la réflexion. Elle dit : "Ainsi il était parti, il se soumettait lui aussi, comme les autres, comme tous les autres, comme tout ce malheureux peuple..." Suit un flash-back. Le spectateur peut alors considérer que ce "il" est l'oncle qui aurait par la suite cessé de résister à son envie de parler à l'officier mais un "je" plus loin dans le récit élimine cette première hypothèse. Ensuite l'on comprendra assurément que c'est du lieutenant dont il s'agissait, à qui était offerte la possibilité de résister, d'accorder ses actes et sa pensée. Le silence est alors une arme qui n'agresse pas celui qui en fait les frais et l'oncle réussit à tendre la main, à offrir une dignité à son invité. C'est très beau, tout comme le silence que respecte le lieutenant à la Kommandantur, comme celui qui se déroule avec la nièce à l'extérieur.
Le rythme du film est semblable à l'âme, évoquée par le lieutenant, de la maison, il installe une quiétude et une force tranquille en laissant les plans dans leur durée, ponctués par le tic-tac de l'horloge, par le feu de la cheminée, la fumée de la pipe, les occupations silencieuses de l'oncle et de sa nièce. C'est ce beau plan de la main de l'oncle se réchauffant au feu de la cheminée. 
L'on se surprend à aimer cet allemand, si amoureux de la vie et pourtant si aveuglé par le grand projet d'unifier les deux nations, "la France les apprendra à être grands et purs". Lui qui voit Paris dénaturé, dans un montage astucieux de Melville à partir d'archives et fondus dans les cieux. La citation d'Anatole France. Entre l'"Adieu" émouvant de la nièce et le "Heil Hitler !" emprunt d'un sourire stupide, il choisit ou plutôt il se soumet.
La photographie de Henri Decaë est sublime, en particulier les plans filmés en lumière naturelle, près des vitres, il y a là une douceur qui reflète la force simple des deux personnages admirablement interprétés par Jean-Marie Robain et Nicole Stéphane dont la beauté naturelle et les yeux clairs viennent illuminer l'écran lorsqu'elle est filmée en gros plan. Howard Vernon est parfait dans le rôle de l'officier allemand.
C'est véritablement un grand film où fond et forme se mêlent en imprimant un style que l'on retrouvera par la suite dans l'oeuvre de Melville, traversée par des figures solitaires accablées par le destin tragique qui les anime.

1 juil. 2011

The Paradine case / Le procès Paradine (1947) Alfred Hitchcock


C'est avec ce film que prend fin l'éprouvante collaboration entre Hitchcock et Selznick. Un film que le producteur sabotera pleinement en contestant les volontés du réalisateur.
C'est l'histoire d'une femme fortunée à la beauté troublante dont le mari aveugle vient d'être empoisonné. La police l'accuse, Keane, un grand avocat se charge de la défendre seulement il tombe amoureux de sa cliente.
Les données sont exposées durant la première heure puis vient le procès. Le film reste passionnant en l'état, il me plaît de voir les désirs contrariés des personnages. Tout est frustration sexuelle, le meurtre, le sadisme, le mépris en découlent. Le juge Horfield joué avec délice par Laughton, plus odieux que jamais, fait des avances à Gay (Ann Todd, froide/frigide qui s'en remet au temps et accepte les écarts de son mari pourvu qu'il lui revienne) qui l'ignore superbement ; L'avocat, Keane (Peck qui n'est pas si mauvais que cela, j'aime le timbre de sa voix et sa manière de timidement baisser les yeux) s'éprend de l'accusée et s'engouffre dans un combat perdu d'avance, cette dernière étant folle du valet qui lui ne jurait que par son maître décédé. 
Selznick mit tout en oeuvre pour pousser le film vers le glamour alors que c'est vers une cruauté, une passion plus palpable qu'Hitchcock désirer aller. Le choix de l'acteur Louis Jourdan en est une parfaite illustration, Hitchcock désirait que ce personnage, simple valet d'écurie, "sente vraiment le fumier" accentuant ainsi la nymphomanie de Mrs. Paradine, l'on ne peut pas dire qu'Alida Valli soit vue sous cet aspect. McGilligan écrit : "Et Selznick en rajouta sur l'élégance de Jourdan, lui faisant mettre des couronnes à ses dents, porter des chaussures à semelles compensées et lui créant une nouvelle coiffure. "Un très joli garçon", dit Hitchcock dans une interview en levant les yeux au ciel." Hitch désirait Robert Newton à la place, c'est dire. Ce dernier aurait donné une bestialité au personnage qui aurait creusé un gouffre si Laurence Olivier (autre choix du réalisateur) avait obtenu le rôle. De là peut naître, chez le spectateur, une frustration manifeste.
Toutes ce hésitations, décisions prises puis repoussées par le producteur conduisirent le film à un budget équivalent à Gone With the Wind. A la vison du film cela paraît totalement invraisemblable.
Néanmoins, comme je l'ai dit ci-dessus, le film reste agréable à regarder, par ces frustrations sexuelles esquissées, par ces petites conversations privées qu'ont les personnages à propos de l'affaire, par ce couple hétéroclite formé par Laughton et Ethel Barrymore (dans le premier montage de trois heures son personnage était nettement une aliénée).