28 août 2011

Kes (1969) Ken Loach


Film touché par la grâce. En dépit de toutes les agressions subies par le jeune héros du récit il subsiste une pureté toute relative à l'enfance, de celle qui nous anime lorsqu'une passion naît et qui nous grandit à travers elle. Et l'on espère, et l'on sait que le jeune Billy en fera quelque chose car rien, une fois goûtée et installée, ne peut remplacer ces moments vécus, plus intenses que la normale. Qui a aimé et vécu pour un tel objet sait cela. La vie en est transformée et les écueils sont franchis avec plus de facilité. 
A partir du moment où Billy s'engage dans cette recherche de l'absolu il ne sera plus jamais seul.
Le South Yorkshire où l'action se situe est filmée avec poésie, certes l'aspect glauque des mines, des alignements des maisons de brique pourraient rebuter, la triste et facile chanson de la condition ouvrière n'est pas loin néanmoins Loach réussit à préserver l'espace immaculé propre à l'enfance. Il y a toujours un lieu qui semble être là pour n'appartenir qu'à soi. La plupart des personnages sont ternes, non pas parce qu'ils sont situés socialement dans une catégorie particulière mais par opposition à Billy. Ils ne rayonnent pas, n'existent guère, excepté le professeur qui capte cet amour étrange entre l'enfant et l'oiseau tout en restant à bonne distance. Ou encore le boucher qui ressent la joie du gamin et lui donne quelques abats pour l'oiseau, l'émotion de l'enfant lui suffit.
L'on garde longtemps, une fois que nous avons découvert ce film, en tête les trajets de Billy, cette façon de couper à travers champs, jardins et clôtures et d'aller retrouver son univers, et de vivre, de tout oublier.

25 août 2011

Melancholia (2011) Lars von Trier



Le prélude de "Tristan et Isolde" composé par Wagner, utilisé de manière récurrente par von Trier met en place deux parties, c'est l'analyse qu'en fait Kobbé dans son dictionnaire "Tout l'opéra" (Laffont, collection Bouquins). Une première "empreinte de tristesse" et qui préfigure "la tragédie imminente" et une seconde qui exprime une "extase", un "abandon sans restriction de la jeune femme à la jouissance de l'amour partagé". Evidemment pas d'amour partagé dans ce film mais bien une sérénité relative, une délivrance finale.
Le prologue du film est magnifique, des scènes dont nous ne pouvons comprendre la teneur et l'unité trouveront leur place au fil du récit, implacablement.
L'histoire : Justine se marie pendant qu'une planète nommée Melancholia se rapproche dangereusement de la Terre, le film développera le mariage et les quelques jours qui le suivent.
La tristesse est contenue dans le titre, cette humeur bien connue n'est pas posée comme innée. Les personnages qui entourent Justine lui reprochent son mal-être, son incapacité à être heureuse, ils le lui disent (notamment Claire) et s'évertuent souvent à mesurer sa satisfaction, plus pour qu'ils en soient rassurés. Cette tristesse, cette mélancolie profonde qui culminera au début de la deuxième partie est le résultat de la médiocrité de ceux qui l'entourent : sa mère qui déteste ces "fucking rituals" (ce en quoi elle n'a pas tort) et qui a décidé de ne faire aucun effort social mais qui renonce également à la réconforter lorsque Justine fera appel à sa bienveillance, son père aura la même attitude fuyant lâchement ses responsabilités. L'employeur et Tim, son neveu, l'utilisent pour son potentiel professionnel, la réception n'étant qu'un contexte quelconque à leurs yeux. John, le beau-frère, peste contre son manque d'enthousiasme face à une organisation coûteuse. Quant au mari il inscrit dans ses propos sa vie future, les dizaines d'années à suivre sont déjà prévues, il peine à la comprendre.
Justine fuit ces étapes, la découpe du gâteau de mariage, la soupe à l'oignon, les danses sur des standards de Sinatra (aux titres évocateurs et symboliques : Fly Me To The Moon / Strangers In The Night), elle part pisser sur le golf, faire une sieste, prendre un bain pendant que les invités l'attendent, baise avec le neveu par désarroi, finit par envoyer tout ce cirque en l'air. La femme objet, celle désirée par autrui, celle qui est vidée et assise tel un accessoire sur un empilement de chaises, cherche souvent du regard une issue que lui procure la nature. C'est dans ces plans sublimes qu'elle semble s'apaiser (comme Ophélie entre sommeil et mort, une tranquillité plus ou moins durable), plans qui se retrouveront dans la seconde partie, sa renaissance s'effectuant au contact de la nature (voir la capture ci-dessus).
Reste Claire qui domine la seconde partie.
Attachée à sa soeur, s'accrochant à elle dans une relation haine/amour, elle est toute aussi destinée à sombrer dans la mélancolie, son enfant, son mari, ses obligations familiales l'en empêchent. les autres sont des bouées qui lui permettent de ne pas se noyer. L'apocalypse qu'elle redoute ne fera que faire éclore ce mal qui l'habite. Dans une scène sublime où elle s'abandonne à sa détresse elle incarnera toute la différence qui l'oppose à Justine, elle qui est de plus en plus apaisée devant l'inéluctabilité de l'impact. Ces deux femmes forment un ensemble harmonieux, touchant et s'unissent, vainement puisque la fin vient mettre un terme à cette union. Mais cet instant fugace d'amour, de compassion n'en demeure pas moins sublime, comme l'art en somme qui vient apporter quelque chose en plus dans nos vies.
Vies ici sans présence du religieux. Si Dieu est mort que reste-t-il si ce n'est l'affection des siens (pratiquement absente ici), l'amour d'une femme/d'un homme/d'un enfant ? Justine a accepté sa mort, elle ne cesse de répéter qu'il n'y a rien, que nous sommes seuls en dépit des paysages somptueux, de ces sentiers brumeux où percent les rayons du soleil. Le réconfort qu'elle apportera à Léo, à Claire, l'éloigne d'un nihilisme sans âme.
Heureux ceux qui aiment, heureux ceux qui ne sont pas (entièrement) seuls. Ceux qui, comme Justine, peuvent mourir en paix.
Les prestations de Dunst et de Gainsbourg sont remarquables, von Trier signe un chef-d'oeuvre.

23 août 2011

Assault on Precinct 13 / Assaut (1976) John Carpenter


Hommage au Rio Bravo de Hawks (Carpenter signe le montage sous le pseudonyme de John T. Chance, utilise le sang qui tombe comme preuve d'une présence ennemie...), le récit est d'un épure remarquable. Plusieurs intrigues sont vues en montage alterné et progressent jusqu'au point de convergence qui trouve sa chute dans le commissariat de police, là les choses évoluent différemment dans la mesure où seul le siège et ses assaillants font l'objet de l'attention du réalisateur. Epure parce qu'il n'y a pas de familiarisation excessive avec les personnages, tous ont une part importante jusqu'à leur disparition. Il semblerait que si certains survivent ce n'est que le fruit du hasard. Les assaillants forment un groupe duquel ne se détache aucun individu précis (excepté légèrement au début), leur anonymat et la manière de les filmer de loin ne les rendent que plus inquiétants, Carpenter filmera une scène similaire mais plus effrayante dans Escape From New York, lorsque les détraqués tentent de pénétrer dans le local où s'est réfugié Snake. Ici ce n'est pas l'effroi qui joue mais une sorte de mécanique implacable où l'espace se réduit et le temps s'étire. Dans la partie diurne Carpenter donne au spectateur de nombreux repères temporels qui ne sont pas si efficaces que cela, en revanche dans la partie nocture ils ne figurent plus à l'écran, c'est lors de cette partie que l'espace se restreint et que le temps s'étire. Carpenter coince son spectateur dans cette dynamique avec succès. 
Le soleil californien, les plans au couteau, les matières (béton, métal), la musique froide et electronique de Carpenter donnent au film un aspect dur qui aboutit à une position inconfortable. Si l'on ajoute le plan (devant être censuré mais qui est sorti tout de même) de la fillette à la glace qui surgit brutalement et gratuitement, l'explication non donnée du nom du bad guy, l'absence de conclusion (on ne sait ce qu'il adviendra de N. Wilson), c'est une économie, une manière de ne pas tomber dans la facilité qui rend le film aimable.
Dans une masterclass écoutée sur France Culture dernièrement Xavier Beauvois disait ne pas comprendre les effets gratuits que le responsable des effets spéciaux aimait à créer comme l'étincelle systématique d'une balle alors même que le support atteint ne le permet pas. Il y a une scène de fusillade où Carpenter n'en rajoute pas du tout, les balles fusent et il n'y a pas de destruction massive, la plupart des impacts sont visibles par les feuilles qui virevoltent dans la pièce. L'effet de danger est accentué, Beauvois aurait apprécié.

Opération béton (1955) Jean-Luc Godard


Lorsque Godard tourne ce court métrage il a déjà fréquenté le milieu. Parvenu à écrire aux Cahiers du cinéma il en partira avec la caisse ! Il trouve alors un travail par l'intermédiaire de ses parents sur le barrage de la Grande-Dixence. Son souhait est de faire un film sur la manière de produire le béton qui sert à la construction de l'ouvrage. Adrien Porchet tournera les plans, Godard écrit un commentaire littéraire qui n'épouse pas si bien que cela les images documentaires de Porchet. La musique classique en fond sonore dérange par sa monotonie. L'ensemble reste maladroit, mal agencé, sans direction particulière, reste que les efforts accomplis par le jeune Godard pour travailler sur le barrage, investir tout son argent (et celui des autres) sur le film et mener à bien son projet témoignent d'un désir de cinéma attachant.

17 août 2011

Chisum (1970) Andrew V. McLaglen


On regarde certains John Wayne comme l'on mange certains plats, ils ne sont pas exceptionnels, même parfois un peu honteux mais la satisfaction que l'on en retire est suffisante et les émotions obtenues par le passé exigent une petit rappel de temps à autre alors...
Alors John Wayne (le prononcer à la manière de Modine dans Full Metal Jacket) est un peu grassouillet, ne se fait plus filmer lorsqu'il monte à cheval mais peut quand même s'énerver voire même distribuer une bonne praline ou avoine, pour rester dans le champ lexical équestre, à qui le mérite. Et le clown à chapeau d'en face la mérite. 
Alors il lui donne et le spectateur est content.
C'est Chisum, c'est un peu mou, avec un zeste d'humour et quelques marrons. J'ai mon John Wayne pour quelques semaines...

Walkabout (1971) Nicolas Roeg


Un père emmène ses enfants dans le désert, tente en vain de les tuer et finit par se suicider. Les deux enfants, un jeune garçon et une adolescente sont livrés à eux-mêmes et tentent de survivre dans un milieu hostile. Leur rencontre avec un aborigène va transformer leur manière de vivre dans cet environnement...
Voici un film qui donne une raison supplémentaire d'aimer le cinéma anglais. Le montage et le style employés par Roeg sublime cette nature. Le walkabout du titre est un long séjour solitaire dans la nature que doivent effectuer les aborigènes lorsqu'ils franchissent l'étape les menant à l'âge adulte. C'est un walkabout forcé que subissent le frère et la soeur. Roeg utilise de nombreux plans avec des animaux faisant des errants les corps étrangers de ce milieu sublime et étrange pour eux. Etrange comme la rencontre avec cet homme qui semble danser en descendant les dunes. Il chasse, il sait comment vivre dans ce milieu et va accepter les deux zouaves sans se poser de questions. La communication passe mieux avec l'enfant comme si l'innocence qu'il porte suffisait à la permettre. Le film prend alors une autre dimension et peu à peu c'est une harmonie qui s'installe. Une sorte de famille recomposée s'établit avec des parents et leur enfant. Un lien sous-s'insinue entre le jeune homme et la fille, quelque chose qui relève d'une sexualité platonique, prête à naître sans vulgarité ni signe manifeste mais tout est là, prêt à jaillir. La séquence de la baignade, la plus belle du film, est un moment paradisiaque où l'innocence et la pureté surgissent de l'écran. Roeg a le don de sublimer son sujet. Les évolutions de la jeune baigneuse sont un des plus beaux moments cinématographiques qu'il m'ait été donné de voir. L'utilisation d'un choeur d'enfants n'est pas étranger à la beauté du film et à son aspect utopique, celui des contes, d'une réalité à qui l'on tourne le dos pour en recréer une autre qui vous sied davantage. Quelques séquences naissent spontanément ici et là, des images du monde réel justement, qui deviennent brutales et vulgaires parce que plongées dans le bain d'un monde premier, originel. La jeune fille n'arrive pas à y plonger complètement et reste hermétique aux propositions de l'aborigène. Il faut dire que sa danse d'amour est aussi belle qu'intrigante. Dans la séparation finale il y a la perte, l'impossibilité de vivre le rêve, un rêve partagé. La dernière séquence, celle du regret, est exemplaire, elle exprime l'échec, celui qui est le plus douloureux, celui qui surgit après le mauvais choix, celui du non-retour.

16 août 2011

Catene / Le mensonge d'une mère (1949) Raffaello Matarazzo


Brion a passé un Matarazzo il y a quelques temps mais je l'ai manqué. Je ne sais rien de ce réalisateur et l'édition chez Criterion d'un coffret regroupant quatre de ses films m'a donné envie de le découvrir. Je commence donc par le premier.
Dans un mélodrame il faut laisser le réalisme de côté, la multiplication des rebondissements, leur enchaînement ne peut le permettre mais si l'émotion est là cela n'aura aucune importance. L'invraisemblance, même si elle peut se discuter tant la vie offre étonnement et stupéfaction, chez Sirk par exemple, ou chez Stahl, est acceptée car le spectateur est ligoté par l'émotion qui l'étreint, que ce soit un drame familial, conjugal ou autre. Matarezzo nous offre une histoire qui débute comme un polar, un truand cache une voiture volée chez un garagiste. l'on suit cette intrigue avec intérêt trouvant que le mélange polar/mélo est prometteur. Le boss vient rechercher le véhicule et s'aperçoit que la femme du garagiste est une ancienne fiancée qu'il a quittée. Des passions encore ardentes, le truand va alors faire pression sur l'épouse pour qu'elle quitte son mari. La cellule familiale est  le dogme numéro un du film. Nous aurions aimé plus de piment, que l'épouse quitte son mari, que sais-je mais le jeu des acteurs, très pauvre, ne fait aucunement naître l'émotion. La réalisation est plate et les quelques volontés de sortir des clous, la fête de Noël, les souvenirs du couple maudit, sont trop vite (et maladroitement) expédiés. Les larmes des enfants, de l'épouse, du père, de la mère du père ne nous émeuvent guère et même nous navrent. Gageons que les réalisations futures seront d'une meilleure tenue.

14 août 2011

The Man In Grey / L'homme en gris (1943) Leslie Arliss


Patrick Brion nous donne à découvrir un drame britannique qui se déroule au XIXème, un film en costumes avec une belle distribution : James Mason, Stewart Granger, Margaret Lockwood et Phyllis Calvert.
Un homme et une femme se rencontrent lors d'une vente aux enchères et découvrent qu'ils ont des liens communs avec les propriétaires disparus dont les objets sont vendus en leur présence. Un très long flash back, l'essentiel du film, va raconter l'histoire des quelques objets banals qui se trouvent dans un petit coffret. L'histoire de ces objets l'est moins. Deux amies d'enfance vont se retrouver l'une conduira l'autre à sa perte dans une scène dont le sadisme (le final dans la chambre et la sentence donnée par Mason) jure avec le propos général. Les acteurs sont excellents et voir Mason et Lockwood jouer des individus moralement condamnables ne se refuse pas. Granger donne à son personnage la sympathie qui lui convient et Calvert réussit à ne pas nous dégoûter de la naïveté du sien. Ajoutons le petit Harry Scott qui joue Toby avec un bonheur total et voilà un film séduisant qui mêle destins individuels et conventions sociales sans lourdeur. 

Lo squartatore di New York / L'éventreur de New York (1982) Lucio Fulci


Moins débile que beaucoup de ses congénères voici un film d'horreur bien foutu. Je l'avais vu il y a très longtemps et il se revoit très bien. Fulci dispose de suffisamment de moyens pour s'amuser à bien nous faire sentir les lames trancher les chairs et autres organes en pagaille. Comme souvent dans les slashers l'érotisme se conjugue avec le sang, nous sommes servis sur les deux plans. J'avoue une préférence pour le couple Lodge, monsieur envoyant madame enregistrer ses ébats et prenant son plaisir à écouter les enregistrements qu'elle prend soin de lui rapporter. Quelques plans de New York : le Brooklyn Bridge, le Staten Island Ferry, les tours du World Trade Center et Columbia University, plus intéressants que la pseudo enquête menée par le flic fade et le génie universitaire sans charisme. Ce qui compte ce sont les irruptions violentes ou érotiques qui ponctuent le film et qui occupent toute l'attention du réalisateur. 
Le film est disponible dans un excellent Blu-ray chez Blue Underground, avec des sous-titres français pour ceux qui en ont la nécessité. Version uncut, c'est-à-dire la plus gore.

The Warriors (1979) Walter Hill


Film sympathique qui vaut surtout pour son tournage de nuit dans New York. Un gang se retrouve la proie des autres gangs de la ville à la suite d'un malentendu, ils fuient le Bronx pour se réfugier dans leur territoire : Coney Island. Les scènes sont ponctuées de vignettes BD qui font la transition, l'aspect fictif est accentué par le jeu des acteurs, on ne croit pas une seconde à la réalité du récit mais le plaisir se situe dans ces artifices : costumes, musique synthétique, scénario simpliste, effets de volet récurrents.