31 oct. 2011

The Last Picture Show (1971) Peter Bogdanovich



Film magnifique sur l'adolescence dans un trou paumé, émotions qui peuvent être vécues ailleurs, il suffit d'avoir été jeune avec des yeux et une mémoire. Rêves, espoirs, amours foudroyantes et passagères, écart entre le rêve et la réalité. Insouciance et naïveté, gravité et interrogations et puis le vent qui traverse la rue principale de Anarene, Texas (en réalité Archer City, Texas). 
Les adultes sont là, ils sont restés. Les paumés du coin qui jouent aux cartes, aux dominos en attendant la mort et les autres qui peuvent encore se permettre le luxe d'avoir des souvenirs, à cet âge et à cet endroit ce terme prend le sens de regrets. Les individus pensent à élargir leur univers et se retrouvent tous inextricablement liés, prisonniers. Tout se délite peu à peu, les morts, les dernières projections et le vent.
C'est une belle distribution : Timothy Bottoms, Jeff Bridges, Cybill Shepherd, Randy Quaid, tous très jeunes, du désir à ne plus savoir qu'en faire, épaulés par un Ben Johnson superbe de dignité, quelques baignades particulières qui tiennent lieu de jardin secret, Ellen Burstyn (a-t-elle jamais été mauvaise ?) et Cloris Leachman qui tient là un grand rôle.
Bogdanovitch réalise un petit bijou qui tient tout seul, le noir et blanc lui donne une nostalgie et une dureté, voire même une intemporalité appropriées. 

24 oct. 2011

Usual Suspects (1995) Bryan Singer



Un film qui me plaît toujours autant. Le scénario est parfait, le plaisir de la narration en est le sujet. Nous pourrions penser que ce plaisir est le plus attendu, désiré par Verbal Kint. C'est un personnage palpitant qu'incarne Kevin Spacey. Le reste de la distribution est à la hauteur avec une mention à Del Toro qui me fait rire en gangster folle à l'accent sud-américain. Ce film est fait pour être vu plusieurs fois, d'abord pour le comprendre tout à fait, ensuite pour se glisser dans l'intrigue et apprécier le jeu des acteurs. Ce n'est pas un grand film mais un film plaisant, c'est déjà beaucoup.

15 oct. 2011

Just Pals (1920) John Ford



Poursuivons le cycle John Ford avec ce muet de 1920 qui nous fait découvrir Buck Jones. D'après la fiche imdb c'est un acteur qui a surtout tourné des westerns de série B, payé à 300 $ la semaine. Il est notamment connu pour avoir péri dans un incendie en tentant de sauver des victimes. Il joue ici un bon à rien, un paresseux que le village de Norwalk rejette. Très vite il se lie d'amitié avec le petit Bill, un jeune vagabond qui arrive par le train, un de ces "runaway boys" jetés par la dépression à travers tout le territoire. Ce sont un peu les précurseurs du célèbre couple Chaplin/Coogan. Ils vont vivre dans ce village un tas de péripéties qui finiront bien. La morale sera sauve en ce qui les concerne car pour les autres habitants de la ville ! Ces deux vagabonds incarnent toutes les vertus : courage, honnêteté, loyauté, dévouement... tandis que le médecin, le shérif, le caissier de la banque, le comité des monuments, les voleurs et les religieux sont montrés comme des idiots, des voleurs, des assoiffés de la corde (celle que l'on entoure autour d'un cou), des pingres... Tout ceci se déroule sous une caméra tirant le meilleur parti de lumières naturelles et offrant des compositions souvent bluffantes, dignes d'un Murnau. La tonalité globale du film tire vers la comédie, il n'y a pas d'aigreur ou de discours politique appuyé, simplement le portrait d'un village typique où les idiots sont châtiés et les bonnes âmes récompensées. J'ajouterai qu'il y a un regard sur l'enfance assez touchant, d'abord par le jeune héros mais aussi quelques autres de passage dans la narration, ce gamin par exemple qui fait sembler de noyer les chatons pour mieux les libérer. Les enfants semblent, à quelques exceptions près, plus raisonnables et plus rationnels que les adultes.

14 oct. 2011

Bucking Broadway / A l'assaut du boulevard (1917) John Ford



Criterion nous permet de voir ce muet dans de bonnes conditions, à défaut d'une projection en salle. Le film est disponible en supplément de Stagecoach.
Ford a tourné de nombreux muets, la plupart sont perdus. Ce sont les Archives françaises du film qui ont restauré cette copie, merci à eux. Nous y découvrons Harry Carey, avec qui Ford a tourné 24 films, c'est dire l'affection qui liait les deux hommes. le fils de l'acteur rejoindra la troupe de Ford plus tard. Carey joue le rôle du bon cowboy, loyal et droit. Il aime la fille du patron, elle l'aime aussi. Tout va bien jusqu'à l'arrivée d'un acheteur de bétail en complet veston et voiture qui la séduit et l'emmène avec lui jusqu'à New York. Il faudra aller la chercher en ville pour revenir couler des jours heureux à la campagne.
Je n'ai pas une connaissance suffisante des westerns muets pour juger de la qualité de celui-ci par rapport à la production courante mais je dois dire qu'il m'a séduit sur bien des points.
La caméra est toujours fixe, excepté un léger panoramique qui vient dévoiler aux spectateurs les bottes pleine de poussière de deux personnages aux costumes neufs identiques, cependant Ford a une manière de faire entrer et sortir les personnages de façon que nous ne sentons pas la rigidité du plan. Ils ne durent d'ailleurs jamais bien longtemps et le montage naturel permet de fluidifier le récit tant et si bien qu'il n'y a aucune lourdeur, aucun rigidité.
La composition des cadres est un des points forts de Ford, il aime montrer la beauté des paysages dans des plans où le sujet est au premier plan, l'arrière dévoilant une perspective souvent sublime, celle des grands espaces, des collines boisées, des fleuves en contrebas. Il n'est pas rare de voir arriver des personnages au loin, à l'arrière plan et de les voir venir à nous, laissant le temps au spectateur d'apprécier la vue. cela permet aussi de traiter le thème de la confrontation ville / campagne en montrant une préférence nette pour cette dernière. Ainsi une fois arrivée à New York, l'héroïne n'est filmée qu'en plans rapprochés qui la cloisonnent et l'étouffent, ces plans culminent dans la courte scène du train.
Le lyrisme n'est pas absent du film qui compte de nombreuses tonalités différentes, le moment où Cheyenne Harry montre la maison qui doit faire le bonheur du futur couple est intime, l'éclairage vient de quelques allumettes grattées et entoure les visages avec chaleur et fusion des êtres. Ces scènes contrastent avec le burlesque de la bagarre finale ou le comique de la scène d'essayage des costumes.
Des plans à la limite du grotesque comme ces cowboys dans la ville (plans filmés à Los Angeles et non à New York) voisinent avec ceux, si familiers lorsque l'on connaît bien les films de Ford, du père qui attend sur le seuil sa fille.
C'est un film important au regard des thèmes, des différences de tons présents mais aussi très agréable à regarder de par la maîtrise du récit qui s'en dégage.

12 oct. 2011

L'assassino / L'assassin (1961) Elio Petri



Le Musée national du cinéma de Turin est invité au festival Lumière 2011 et nous permet de voir le premier film d'Elio Petri dans une très belle copie. Petri était peu aimé en Italie, Alberto Barbera, le directeur du musée venu présenter le film dans un français impeccable raconte que les critiques aimaient davantage Bellocchio, Pasolini... Petri a une conscience politique très forte, c'est un militant communiste qui a été l'assistant de De Santis, ce qui lui a permis de rencontrer Marcello Mastroianni. C'est lui qui a lu le scénario et qui a pu faire en sorte que le film puisse voir le jour. Non sans peine puisque le catalogue du festival nous apprend que le film a subi près d'une centaine de modifications. Mastroianni était fier de ce film, fierté redoublée lorsqu'il vit l'affiche sur un des murs de la demeure hollywoodienne de Scorsese.
Mastroianni joue un antiquaire qui escroque ses clients, qui triche tranquillement, sans vraiment penser à mal. Il aime la vie et ses plaisirs. Seulement la police fait irruption chez lui et l'accuse du meurtre de sa maîtresse. L'enquête s'engage et les multiples stratagèmes pour qu'il vienne confesser ce crime. La fête est finie, Nello Poletti, l'antiquaire, se débat.
Le film fait penser invariablement au Procès de Kafka, la culpabilité commence une fois les portes du système judiciaire (ici policier) franchies. La police est montrée dans sa brutalité première qui fait de toute personne interrogée un coupable. L'engrenage est enclenché et Nello n'en sortira pas indemne. La société même le place dans ce statut qu'il finit par endosser parce qu'il ne lui reste que cette position à tenir et parce qu'il n'en vivra que mieux. Le coupable est mieux accepté que l'innocent.
Durant son arrestation Nello se souvient de tout ce qui a pu le mener dans cette situation, des flash backs amusants construisent une personnalité trouble. Une fois les travers de son âme dévoilés il redevient libre et se fond dans son quartier dont les habitants ont été indignes avec lui.
Mastroianni est parfait dans le rôle, il se montre fragile, apeuré, acculé mais aussi roublard, malicieux. C'est toute une attitude italienne, celle de la bourgeoisie que Petri dénonce sans pour autant épargner les petites gens qui prennent position facilement. Une bassesse morale et intellectuelle et qui tourne avec l'efficacité d'une horloge ancienne.

10 oct. 2011

A Star Is Born (1937) William A. Wellman



Vu en salle dans un très beau Technicolor aux tons doux, pastels, cette évocation de Hollywood, que Cukor refera avec plus d'acidité en 1954, est, comme l'a dit Philippe Garnier avec justesse, plus un film de Selznick qu'un film de Wellman. Selznick était un producteur qui prenait le contrôle et ne laissait pas grand chose au réalisateur. Après de multiples moutures le scénario final fut signé par Alan Campbell et Dorothy Parker, Parker connaît bien ce qui peut se passer entre un homme et une femme, lire à ce sujet le recueil de nouvelles La vie à deux (trouvable en poche).
Garnier a qualifié le film de drôle et touchant, c'est exactement cela.
Drôle parce que plusieurs acteurs y figurent en bonne place avec des répliques qui font mouche, des répliques et des gueules ! D'abord Andy Devine, le célèbre conducteur de diligence fordien, sa voix éraillée se repérerait en pleine heure de pointe dans Grand Central. Ensuite May Robson, la grand-mère qui façonne le monde à sa volonté et enfin Lionel Stander, l'attaché de presse efficace et sans pitié. Sa réplique finale est terrible, elle fait rire mais jaune. Ces acteurs rythment le film par leurs apparitions et l'entraînent dans la comédie. Frederic March et Janet Gaynor ont de beaux moments issus de la même veine, leur rencontre dans la cuisine, la scène de la caravane (qui fera l'objet d'une reprise avec variante dans The Long, Long Trailer de Minnelli), le moment où Gaynor joue à l'actrice lors de la réception est savoureux. D'ailleurs j'aime beaucoup le début et la fin sur les pages du scénario ainsi que le traitement subi par les techniciens de la jeune star sur le plateau. La machine dans toute sa splendeur.
Puis vient le drame, la déchéance et je dois dire que j'ai aimé la manière dont March arrive à faire ressentir son isolement en nuances subtiles. La fin n'est que le retrait d'un homme amoureux qui refuse de faire de l'ombre à celle qu'il aime.
Ce serait une erreur de comparer la version de Cukor à celle-ci car bien que le sujet soit le même ce n'est pas le même film. Le Wellman prend sa place, une place douce-amère dans la longue lignée de mise en abyme produite sur l'usine à rêves. Dans la liste viennent se greffer des visons différentes, des réalisateurs différents. Mon préféré étant le Mulholland Drive de Lynch.

Story of G.I. Joe / Les forçats de la gloire (1945) William A. Wellman


Ernie Pyle est un correspondant de guerre qui a gagné le prix Pulitzer en relatant la vie quotidienne des hommes au front. C'est cette vie que relate Wellman dans ce film. Loin des scènes spectaculaires, loin de la glorification d'un héros (en cela la traduction du film est un contre-sens) Wellman peint un tableau où les personnages sont mis sur un pied d'égalité. En dépit du charisme évident de Mitchum qui joue le capitaine, ce sont les hommes pris dans leur globalité qui intéressent le réalisateur. Même Burgess Meredith qui joue Pyle n'est pas mis en avant. Il erre tel un fantôme entre les différentes compagnies, va et vient et tente d'apporter du réconfort à ces hommes qui rêvent de rentrer chez eux. Pas de fanfare, de clairon pour partir au front, juste la fatigue, l'éreintement, la pluie, la boue et l'envie que ça s'arrête.
La caméra de Wellman rassemble les visages, les aligne dans des mouvements qui leur donnent une cohésion. Les morts sont hors-champ, une scène de bataille dans un village est pratiquement la même que dans Saving Private Ryan, l'impact sonore en moins. De beaux moments d'émotion ponctuent le film, des instants volés, comme le fil narratif du disque de Warnicki, la distribution du courrier, le chien Arabe, la police d'assurance, la douche.
A l'issue du film personne n'a envie de vivre cette expérience. 

Valhalla Rising (2009) Nicolas Winding Refn


Les mentions écrites qui débutent le film mettent l'accent sur l'aspect religieux du film, ce moment particulier du premier millénaire où les hommes quittent peu à peu la nature pour se tourner vers un Dieu qui les poussent à partir en croisade. La bêtise, la violence, l'espoir qui portent ces vikings établis en Ecosse est patente. Tous sont séduits, intrigués par un guerrier silencieux, borgne, qui excelle dans l'art du combat et qui les accompagne, flanqué d'un jeune garçon qui le protège et qui s'abrite derrière son corps rugueux.
Les paysages magnifiques qui impressionnent la pellicule semblent être plus grands que ces idéaux maladroitement défendus et le guerrier s'y attarde souvent. Il est fatigué, las des combats répétés. Une tristesse infinie l'habite, il sonde son âme et attend la fin.
Refn filme la nature et les éléments avec une majesté qui sied parfaitement au récit. Une spiritualité nimbe le film qui ne peut que toucher le spectateur, il y a là quelque chose de grandiose, de plus puissant que l'homme qui paraît puéril avec ses croix et son Dieu. La quête intérieure du guerrier, interprété magistralement par Mads Mikkelsen, est passionnante, ses visons mentales, son mutisme en font un être mythique qui transcende son essence terrestre, ceux qu'ils rencontrent sont captivés et effrayés à la fois. Le final est intriguant car n'est-ce pas un sacrifice volontaire de sa part, les indiens agissant pour préserver leur cosmogonie, attentifs à détruire celui qui vient de loin et qui pourrait remplacer leur propre spiritualité. Ils ne font que retarder un peu le moment où les autres viendront leur imposer leurs lois, leur religion. Ce monde, pour un instant encore, est intact, pur.