31 déc. 2011

Man Without a Star / L'homme qui n'a pas d'étoile (1955) King Vidor


Les personnes allergiques au jeu de Kirk Douglas sont priées de passer leur chemin car ici il règne en maître. Je suis un fan absolu des Vikings de Fleischer où il en fait des tonnes mais cela m'a toujours plu. Dans ce western, il réussit à se dépasser. Bon, le Fleischer a été tourné après mais je l'avais vu avant, pardonnez-moi cette bouillie temporelle. Son visage passe par toutes les expressions, y compris, je ne saurais dire pourquoi, la vulgarité la plus extrême. D'une seconde à l'autre je passais du dégoût à la sympathie.
Douglas est cet homme qui erre, qui ne veut pas d'étoile pour se repérer car il aime se diriger où bon lui semble. C'est la figure même de l'individualiste. Dans ce western tout est nuancé, plus complexe, Douglas joue les individualistes mais va s'enticher d'un jeune homme naïf (joué admirablement par William Campbell), il va lui servir de mentor. Individualiste mais materné par une prostituée, éternelle Claire Trevor. Hanté par ses démons il a besoin d'elle pour se remettre dans le droit chemin. Celui de Douglas est contrarié par les barbelés qui commencent à fleurir dans ces plaines (filmées en un très beau Technicolor). Ces derniers préfigurent un Ouest, une Amérique des grands propriétaires. Le patron du ranch est une femme d'affaires ambitieuse qui n'en veut pas mais le voisin, qui possède du bétail en moins grand nombre, ne peut lutter contre les têtes qu'elle fait venir et qui risque de ne plus laisser un brin d'herbe dans la région. Douglas, devant les méthodes violentes de la gente dame, change de camp. Autre contradiction. Il faut dire que l'atmosphère a changé, la solidarité et la courtoisie (voir les scènes de chanson où Douglas joue du banjo en faisant des vers) cèdent devant la violence et les intimidations.
En cela le héros est remarquablement bien construit, mettant de côté son drame individuel pour servir la justice, la civilisation. 
Jack Elam joue le rôle de l'assassin au couteau du début, Jay C. Flippen celui du régisseur qui ne veut pas d'ennui et Richard Boone le rôle du bad bad guy.
Tout comme le visage de Kirk Douglas le film a tout pour plaire, des scènes où règne une atmosphère de fête, de communion entre les individus, des scènes de violence brutales, féroces, des dialogues savoureux et plusieurs thèmes qui s' entrecroisent sans sombrer dans le manichéisme.

Tango Tangles / Charlot danseur (1914) Mack Sennett


La traduction française du titre est trompeuse, il ne s'agit pas ici du personnage de Charlot mais d'un client ivre qui vient finir sa soirée à un bal déguisé. Chaplin n'arbore ni sa moustache, ni son costume en fin de vie. Il tombe sous le charme de la préposée au costume qui se contente de se tenir droite comme un porte-manteau, ce qui prouve bien qu'il est ivre. D'autres personnages vont la lui disputer, les stars du studio : Ford Sterling et Roscoe 'Fatty' Arbuckle. Encore une fois c'est Chaplin qui emporte le morceau, je ne parle pas de la demoiselle mais de son jeu comique. Arbuckle fait deux, trois choses impressionnantes, comme soulever un homme tel un fétu de paille ou se ramasser violemment par terre sans anicroches ! Le plus beau est la bagarre entre Chaplin et Sterling, rien ne m'amuse tant que ces gifles données par surprise, ces coups de pied dans le derrière, il y a un côté primaire qui me fait rire. 
C'est Mack Sennett qui dirige cet opus, peut-être parce qu'il fallait le boss du studio pour tenir les vedettes et les empêcher de partir dans des improvisations personnelles.

A Film Johnnie / Charlot fait du cinéma (1914) George Nichols


Charlot s'attarde devant un Nickelodeon, ces petites salles où l'on jouait les courts fabriqués par les studios. Cela ne coûtait pas cher, un nickel suffisait pour y entrer. Quelques chaises font l'affaire à en juger par celui montré (reconstitué ou pas) à l'écran. Un préposé à l'entrée devait prendre les tickets et s'assurer de la bonne  conduite des spectateurs. Charlot se fait rapidement expulser de la salle. 
Ce qui est intéressant c'est que ce court nous permet de voir un peu l'envers du décor, un "Keystone Tour" en quelque sorte, car Charlot arrive ensuite devant les studios. Plusieurs véhicules arrivent et les vedettes du studio descendent, Lehrman (dont Chaplin s'est débarrassé puisque c'est Nichols qui réalise, notons que ce dernier ne lui donne pas non plus satisfaction), Mabel Normand, Ford Sterling mais surtout l'imposant Roscoe 'Fatty' Arbuckle. Une fois entré dans le studio Charlot gêne, le spectateur sourit devant ce corps qui n'est pas à sa place mais c'est le décor qui attire le regard, les multiples techniciens qui s'affairent pour créer l'illusion d'un salon, le dépôt des accessoires... Chaplin improvise alors avec un faux pistolet et s'en donne à coeur joie, c'est le meilleur moment du métrage.
La scène suivante nous montre un quidam marchant dans la rue et, voyant une maison prendre feu, se dirigeant vers un appareil téléphonique pour avertir le studio. Toute l'équipe part sur le lieu du sinistre pour tourner une scène et bénéficier gratuitement d'images spectaculaires. Cette scène pointe l'improvisation, la débrouille et la réactivité des professionnels de l'époque. Ce qui comptait est ce qui se voyait à l'écran. Nous retrouvons ce principe avec Hitchcock lorsqu'il filma le Normandie échoué dans le port de New York par un incendie, dans Saboteur.
Reconstitution ou témoignage d'une méthode, l'univers des studios est le sujet de ce film où Chaplin peaufine encore son personnage.

30 déc. 2011

Between Showers / Charlot et le parapluie (1914) Henry Lehrman


Los Angeles, entre deux averses, abondantes si l'on en juge l'eau qui coule derrière les personnages, l'équipe dirigée par Lehrman improvise une histoire de parapluie volé à un policier qui changera de mains à de nombreuses reprises. Ce court n'est pas aussi intéressant que les précédents, le scénario est peu développé et Chaplin n'est pas au centre du récit. Ford Sterling, le premier voleur, a un rôle important ce qui contribue fortement à amoindrir l'intérêt du spectateur. En effet Sterling surjoue et use de grimaces avec profusion. Le jeu plus fin de Chaplin renforce sa grossièreté. 
Les désaccords entre Chaplin et Lehrman conduiront Sennett à confier sa jeune vedette entre les mains d'un autre technicien, sachant que Chaplin ne désire qu'une seule chose : prendre les commandes. Le comédien n'était pas vraiment heureux et satisfait de ce qu'il réalisait au sein de Keystone, pas au début.
Dans La parade est passée... de Kevin Brownlow, Chester Conklin, acteur qui avait ses habitudes chez Keystone dit à l'auteur : "C'était un acteur comique de composition. Il devait travailler sur la lenteur. Nous, nous obtenions notre comique avec des mouvements rapides, et Charlie ne pouvait pas faire cela."
Notez les passants à l'arrière-plan qui sont surpris par le tournage, ils se sauvent avec une conscience très professionnelle ou bien assistent tranquillement à la scène...

3 Bad Men / Trois sublimes canailles (1926) John Ford


Western muet de 1926, 3 Bad Men mêle l'épopée, la grande histoire de la ruée vers l'Ouest de 1876 à la petite, celle d'une pionnière qui va être prise en charge par trois canailles recherchées un peu partout.
Un carton indique clairement que ces terres sont volées aux Sioux. De l'or a été trouvé et ces lieux qui vont faire l'objet d'un partage entre colons, tous doivent se rendre à Custer et démarrer la course à une heure précise. Le film raconte les préparatifs de cette course à travers plusieurs destins. Les Sioux sont exclus du récit, hormis le carton qui rétablit une vérité historique, quelques plans les montrent regardant les colons passer.
Un discours religieux auréole l'histoire, il s'agit de ne pas courir vers cet or impur mais de prendre conscience que la richesse se trouve dans la terre, prête à être cultivée par les colons, message délivré par un pasteur. La trajectoire des trois canailles est celle d'une rédemption, de truands ils passent au rôle de protecteur et permettent au jeune couple, O'Malley et Lee Carlton, de fonder une famille. Cette rédemption se fera au prix du sacrifice de chacun d'entre eux. Le shérif de Custer incarne l'ange du mal, sa mort est traitée cinématographiquement avec une lumière sublime qui souligne la possession de l'individu et l'importance de sa mort.
Encore une fois les extérieurs sont grandioses et les scènes intérieures sont à l'unisson. Ford multiplie les plans larges, montrant l'importance de cette ruée, les courses qu'elle entraîne, les espoirs, les aspects grotesques également (voir le véhicule totalement en retard ou encore une de ces bicyclettes anciennes avec une roue immense  tirée par la queue d'un cheval) mais développe le portrait d'un nombre important de personnages. Il manquerait une trentaine de minutes à la version DVD éditée par Fox mais le film n'a pas plu et a subi des coupes, c'est dommage car même en l'état il y a énormément de points satisfaisants, le premier étant l'humour et la tendresse qui parcourent le film.

Kid Auto Races at Venice / Charlot est content de lui (1914) Henry Lehrman



Il faut imaginer le contexte de l'époque, celui où les films se faisaient à la pelle et étaient rapidement distribuer dans les salles. Le tournage de celui-ci était peut-être prévu à l'avance, en prévision de l'événement qui se déroulait sur la plage de Venice ou bien le tournage de Mabel's Strange Predicament commencé, Lehrman et/ou Chaplin profite(nt) de la course automobile pour enfants pour réaliser KARAV.
C'est la liberté et les idées qui comptent. Au final voici le premier film présenté au public et mettant en scène Charlot, en réalité le deuxième mais MSP n'étant pas terminé c'est celui-ci, plus court, monté plus rapidement, qui fit l'objet d'une sortie anticipée.
Que voit-on ? Un personnage, Charlot, venant se pavaner devant la caméra qui doit filmer la course automobile. Effet hilarant garanti, aujourd'hui les équipes de journalistes qui filment en direct depuis la rue ont ce genre de problèmes, des anonymes voient la caméra, savent qu'elle retransmet en direct et cherchent à entrer dans le champ, même s'il faut irriter le présentateur ou l'équipe de tournage. Sans compter que le quidam, muni de son portable,  prévient toute sa famille, ses amis qu'il passe à la télé. C'est le principe de la célébrité selon Andy Warhol, tout le monde veut son quart d'heure de gloire.
Charlot ne cesse de rentrer dans le champ de la caméra, expulsé, bousculé par le réalisateur (Lehrman), il n'a de cesse de revenir et de faire le beau. La foule de spectateurs, réunie pour la course, finit par se désintéresser totalement de ce pourquoi elle était venue et assiste à un show en direct ! 
Il faut regretter la mise en abyme qui vient placer à l'intérieur du champ une fausse équipe, qui elle ne filme rien, le procédé perd en efficacité et en pouvoir comique. 
La grimace finale n'est pas utile au regard de la simplicité et de la pertinence du dispositif global.

29 déc. 2011

Mabel's Strange Predicament / Charlot à l'hôtel (1914) Mabel Normand



Ce court est sorti après Kid Auto Races At Venice mais son tournage débuta avant. Ce qui a son importance car c'est à cette occasion que Chaplin trouva le personnage le plus célèbre de l'histoire du cinéma : le vagabond. Initialement il ne devait pas figurer dans ce film mais Sennett lui demanda de s'habiller et de venir faire le pitre dans le hall de l'hôtel. L'acteur partit se changer et ne voulait plus du costume de reporter qu'il arborait dans le film précédent. Il désirait quelque chose de différent, il conserva sa canne de bambou, mit des chaussures beaucoup trop grandes pour lui, trouva un pantalon trop large mais, pour créer un contraste, se munit d'un chapeau étroit et d'une veste qui lui serrait la taille. Une moustache et le tour était joué. Le tout fonctionna si bien que Sennett le garda pour l'ensemble du récit. Il était le vagabond qui traînait et qui avait trop bu, cherchant à séduire les demoiselles et s'engouffrant dans un jeu de chambres avec Mabel Normand. Dès qu'il n'est plus à l'image le niveau baisse dangereusement, un personnage est né !
Cette fois il use moins de grimaces et joue plus avec son corps, les accessoires qui l'entourent, sa canne, le rocking chair. Sa démarche saccadée, maladroite se met en place, il trouve instantanément les tics qu'il développera avec plus de finesse plus tard néanmoins il est évident qu'il endosse le rôle avec un naturel confondant.

Making a Living / Pour gagner sa vie (1914) Henry Lehrman



Un seul court métrage de Chaplin est porté disparu à ce jour, le reste est disponible en dvd dans de bonnes conditions. Pour les Keystone Comedies cela est vrai depuis peu, avec le travail conjugué de plusieurs amoureux du cinéma.
Je ne connais de Chaplin que les longs métrages, c'est dire que je suis devant les films qui m'attendent comme un gamin impatient de monter sur sa première mobylette bien que cela ne me soit jamais arrivé. Les coffrets Keystone et Essanay/Mutual sont là et attendent que je veuille bien les ouvrir. C'est avec un léger trac que je commence mon aventure chaplinesque, avec également de la joie et de l'excitation.
Chaplin a déjà une solide formation d'acteur lorsqu'il est demandé par le cinéma. L'offre est tentante, son salaire est doublé, il rejoint l'équipe de Mack Sennett et ne pense pas rester longtemps dans l'univers cinématographique. Son souhait est de devenir célèbre et de revenir au théâtre glorieux et reconnu. Son départ pour les Etats-Unis n'avait pour but que d'échapper à une stagnation dans sa carrière d'acteur comique en Angleterre et de lui offrir un tremplin avec retour fracassant.
Le voici donc à l'image, il est au premier plan, c'est un jeune désoeuvré à la frontière de la précarité qui va escroquer l'homme qui arrive (Henry Lehrman, le réalisateur), d'abord en lui demandant de l'argent, puis en lui prenant sa fiancée, enfin en lui volant son job et le résultat de son travail. Le personnage est un roublard sans scrupule, sa moustache tombante est là pour le signifier au spectateur.
Le personnage de Charlot n'est pas encore né mais quelques signes sont déjà en place, la canne, accessoire qui ne quitte pas le personnage et cette façon de tortiller ses pieds sur place bien caractéristique. Le personnage de Charlot est tellement inscrit dans nos esprits que ce chapeau haut de forme irrite, gêne et lorsqu'il finit par tomber l'on se sent soulagé comme James Stewart se grattant enfin dans Rear Window
Comédie burlesque donc rythme, course-poursuite et bousculades en pagaille. Chaplin était surpris par le tournage qui rompait la continuité théâtrale, il découvrait la fabrication de l'objet film. Il constatera que ses meilleurs gags avaient été supprimés du montage final, rejetant la faute sur le réalisateur qui étant acteur dans le film ne voulait pas trop paraître démuni devant les effets de cet inconnu. Il est vrai que ses nombreuses grimaces ne sont pas à la hauteur de l'acteur maître de ses moyens qu'il deviendra par la suite.

27 déc. 2011

The Iron Horse / Le cheval de fer (1924) John Ford



Film muet de 148 minutes, The Iron Horse raconte l'épopée de la construction de la ligne de chemin de fer reliant les deux côtes américaines. John Ford est aux commandes et la Fox lui donne les moyens lui permettant de donner au récit le souffle nécessaire, le réalisateur disposa de six semaines de tournage en extérieurs dans le Nevada, extérieurs qui se voient à l'écran. 
C'est une Americana qui glorifie, à travers ce projet ferroviaire, l'unité nationale, l'effort et la participation des immigrants ainsi que de multiples facettes de la mythologie de l'Ouest.
Le prologue met en exergue la figure d'Abraham Lincoln, c'est sur lui que le film s'achève. McBride dans son John Ford paru chez Institut Lumière / Actes Sud en 2007 ne donne pas à Ford la paternité de l'idée, néanmoins son traitement dans le film et la suite de la filmographie fordienne donne la mesure de l'importance du personnage. La guerre de Sécession est encore à l'oeuvre lorsque le projet sera lançé et ce dernier donne une raison collective de réjouissance qui est essentielle et traitée comme telle dans le film.
La liaison amoureuse qui traverse le métrage n'est guère passionnante, l'on se moque pas mal de cette union et la fin n'est pas surprenante. C'est autre chose qui capte notre intérêt, notamment l'assemblage des différentes nationalités qui aident à la construction de la ligne : chinois, italiens, irlandais... Ford nous fait sentir les différences qui les séparent pour au final les rassembler. Vision de l'Amérique toujours assez idéalisée chez Ford, ses origines irlandaises sont vécues de manière complexe et il est rare qu'un groupe soit vu de façon manichéenne, même les indiens qui sont contre le cheval de fer, d'autres collaborent, ont droit à une tendresse, à un trait qui jure sur l'ensemble, nous pensons précisément à cette scène où un guerrier meurt, son chien vient de suite se recueillir sur le corps, nous le rendant plus humain, plus familier. Ce mélange ethnique avait lieu sur le tournage, ce brassage folklorique prenait place dans les décors, arrosé par un bootlegger ambulant, par des prostituées arrivant chaque soir de Reno. Ford réussissait à faire travailler à l'unisson tout ce petit monde avec une efficacité confondante. Il faut noter que les drames pouvaient survenir, deux morts survinrent durant le tournage dont une suite à un accident, le chauffeur d'un véhicule était ivre et renversa un homme. Lors de la construction de la voir ferrée des villes, camps assez importants équipés de tous les marchands, parasites attirés par l'argent, naissaient et disparaissent au gré de l'avancée de la voie. Une scène montre cela. C'est le départ, l'on enterre un homme, les fossoyeurs évoquent un vieil ivrogne. Il est là, parmi d'autres monticules, une veuve le pleure pendant qu'à l'arrière-plan le convoi disparaît vers un autre lieu. Ford ponctue ses films de ses moments graves où les personnages sont parmi les morts, c'est encore le jeune Davy sur la tombe de son père.
Le drame côtoie le rire, de nombreuses scènes, typiquement fordienne, nourrissent le film en ce sens. Les trois poivrots nommés les trois mousquetaires en sont les plus représentatifs, voir la séquence du dentiste drôle en diable. Ford sait manier l'élégie et le burlesque, le détail pittoresque et l'épopée. Les personnages célèbres, Lincoln, Buffalo Bill sont traités à égalité avec les petits, les anonymes. Les scènes intimes font place à d'autres plus spectaculaires, comme ces plans filmés en contre-plongées où l'opérateur et quelques techniciens dont Ford se terrent dans une fosse recouverte de planches pour filmer un troupeau au galop.
La mythologie de l'Ouest opère à plein dans le film, Bill Cody, les grands espaces, les indiens, le saloon et les bagarres, feu de camp, troupeaux menés par quelques cow-boys, le juge de paix alcoolique et idiot, la putain au grand coeur. Le film recherche le grand spectacle qui émeut et divertit le spectateur et réussit à atteindre son objectif à plusieurs reprises. McBride le juge sévèrement, quant à nous ce sont les qualités énumérées ci-dessus qui font de ce film une preuve du talent et de la maîtrise de John Ford.

22 déc. 2011

Baby Face (1933) Alfred E. Green



Lily (Barbara Stanwyck) n'en peut plus de vivre dans le speakeasie de son père. C'est la prohibition, les ouvriers sortent des usines et viennent y boire abondamment, profitant de la présence de la jeune femme au passage. Même un politique véreux vient, sous la bienveillance du père, profiter de la peau jeune et laiteuse de la belle. En quelques plans toute une atmosphère misérable est installée. Il y a une maîtrise évidente de la mise en scène, le plan où Chico, la domestique noire, lave les bouteilles en chantant un blues, seule dans une pièce en retrait fait écho à cette misère en lui ajoutant une dignité, une sérénité impressionnantes.
Seul le vieux Cragg veille sur Lily, lui prêtant des volumes de Nietzsche et lui soulignant des passages qui doivent la convaincre de prendre sa liberté, de quitter toute sentimentalité et d'utiliser les hommes pour se sortir de sa situation. Le destin lui force la main, son père meurt et elle part à New York pour changer de vie.
Dès son arrivée c'est une ascension sociale fulgurante qui va avoir lieu, la propulsant au sommet, lui procurant fortune et réussite. La caméra accompagnera cette ascension en s'élevant en parallèle le long de la façade où elle va opérer : une banque. De l'agent en faction jusqu'au président elle séduira plusieurs hommes (dont un jeune John Wayne), les laissant parfois s'entre-tuer sans qu'elle ne s'en émeuve. Cette partie est rondement menée. Stanwyck est parfait dans le rôle et use de ses charmes en usant de répliques cinglantes qui font mouche à chaque coup. Le film a été censuré et c'est une version qui est plus complète qui nous est donnée dans le coffret "Forbidden Hollywood Volume One", même si le happy ending n'est pas dans le projet initial. Période pré-code oblige, le film est osé et va assez loin dans la description du parcours de Lily. Les hommes n'étant que des mâles ne pouvant s'extraire de la possession vampirique qui les envoûte absolument.
Un plan est sublime, simple et sublime. Il se trouve au tout début du film, Lily, que le spectateur voit pour la première fois, monte l'escalier extérieur (symbole de sa trajectoire sociale), Stanwick regarde la caméra (voir capture ci-dessus) comme pour à la fois prendre le spectateur en témoin, témoin de sa condition misérable, mais aussi et surtout pour anticiper tout jugement moral qu'il pourrait avoir à la fin, un regard de défi. Green coupe très vite après ce regard caméra fugace, si bien qu'il n'est pas si évident que cela. Néanmoins il infléchit fortement le propos et oriente le point de vue que nous pourrions avoir. 

19 déc. 2011

The Matinee Idol / Bessie à Broadway (1928) Frank Capra


Muet de 1928, The Matinee Idol est une comédie sur le monde du spectacle qui ne tient pas toutes ses promesses. Une star de Broadway prend quelques jours de vacances et va malgré lui prendre part à un spectacle de troisième zone. Les amis qui l'accompagnaient trouvent le tout d'un comique imparable et décident de monter le show à Broadway seulement la star ne veut pas dévoiler son identité, il veut continuer à faire le jocrisse tout en tentant de séduire Ginger, la fille de la troupe fraîchement arrivée en ville.
Johnnie Walker est trop terne et manque de punch pour nous faire croire qu'il a du talent, en revanche Bessie Love est pas mal du tout, elle a de l'énergie et colle bien au rôle, elle méritait mieux. C'est dans le ridicule que Capra est bon, les moments comiques où la pièce désastreuse se joue, les différents portraits des spectateurs du premier show, celui de la troupe Bolivar. Une fois à Broadway le soufflet retombe et la pointe dramatique développée par le directeur Bolivar ne mène nulle part, faisant osciller le film entre la comédie pure et un drame moral sans vraiment choisir au final.

Francis Veber, "Que ça reste entre nous" (Robert Laffont, 2010)


Cela commence avec Marlène Dietrich et se termine avec Laspalès. Une Dietrich qu'il peint avec admiration d'un côté mais qu'il achève dans une absence de tact grossière et impudique. Le livre est de la sorte, des anecdotes, l'envers du décor, l'auteur embrasse d'un côté et poignarde de l'autre. Le manque d'humanité, de sensibilité est ce qui ressort de l'ouvrage. Il ne suffit pas de pointer les travers de ses collaborateurs encore faut-il les accompagner d'une réelle tendresse, que je ne ressens aucunement ici. Les formules qui tentent de la faire naître sont tellement plates que l'on ne peut se tromper. Si la tendresse fait défaut il reste l'intelligence et rien ici n'en signale la présence.
Que l'on ne se méprenne pas, il ne s'agit pas de sacraliser le cinéma et ceux qui le font derrière une toile, un trompe-l'oeil intouchable, nous savons bien ce qui se passe en ces lieux, de nombreuses oeuvres traitent le sujet néanmoins il y a l'art et la manière. Et l'auteur n'a ni l'un, ni l'autre.
De sa lecture il ne reste pas grand-chose, juste le sentiment de quelqu'un content de ses succès, qui conserve une rancoeur (voir le traitement de Godard dont il ricane puérilement et dont il tait le nom lorsqu'il parle des oeuvres "sérieuses" de Belmondo), qui désire tout : le succès et la reconnaissance critique. Un ego surdimensionné en somme, une montagne qui accouche d'une souris...

15 déc. 2011

Friday the 13th / Vendredi 13 (1980) Sean S. Cunningham


Premier d'une longue série, le film a perdu l'intérêt que je pouvais lui porter lorsque je l'avais découvert alors (période magnétoscope et vidéo club). Seuls les effets spéciaux de Tom Savini méritent le détour, le reste est plan-plan et les acteurs sont insipides, même si c'est un peu la loi du genre. Plans en caméra subjective, musique envahissante qui lorgne sur le Herrmann de Psycho, le film n'a pas l'aura, la sécheresse du Halloween de Carpenter. 
Un voyage nostalgique pour pas grand-chose.
Ah ! quand même ... j'allais oublier la tronche sympathique de Walt Gorney !

11 déc. 2011

T-Men / La brigade du suicide (1947) Anthony Mann



Polar pédagogique qui vante les mérites des équipes gouvernementales du Trésor US, T-Men commence par agacer avec cette approche documentaire et cette voix off qui surligne ce que nous voyons à l'image mais cette image est tellement bien composée, éclairée que tout est pardonné, d'autant plus que cette voix didactique finit par s'estomper et laisse toute sa place au récit qui suit le parcours de deux agents infiltrés auprès d'un gang de faux-monnayeurs, de Détroit à Los Angeles.
La copie de l'édition dvd Wild Side n'est pas extraordinaire, elle est suffisamment correcte pour nous donner envie de voir le film dans de meilleures conditions, le travail de John Alton en serait magnifié.
Dennis O'Keefe est crédible mais ce sont les gueules de truand qui retiennent mon attention, Wallace Ford et Charles McGraw.
Un film nerveux, sec et violent.

10 déc. 2011

Dial M for Murder / Le crime était presque parfait (1954) Alfred Hitchcock



Hitchcock dit à Truffaut qu'il n'a pas pas vraiment "grand chose à dire" sur ce film. Est-ce parce que durant sa conception il avait déjà en tête non seulement Rear Window, To Catch a Thief mais surtout North By Northwest ? Certainement. Le réalisateur détestait les moments creux où il cherchait désespérément un sujet pour tourner le film suivant, en revanche courir plusieurs lièvres à la fois et préparer le film prochain pendant la réalisation du précèdent était son modus operandi.
Celui-ci doit beaucoup aux circonstances, hésitation entre plusieurs projets, volonté de la Warner de tourner le film en 3D néanmoins la raison principale est que si Hitch aimait avoir des projets d'avance il ne se lançait pas non plus dans une voie mal préparée. Cette adaptation d'une pièce de Frederick Knott ayant obtenue beaucoup de succès à Londres (créée en 1952) et à Broadway lui permettait d'assurer ses arrières avec ce que le public aimait : une pièce où le meurtre et le suspens tenaient en haleine les spectateurs. tenir ses arrières et préparer le film suivant avec plus de temps, plus de soin.
Hitchcock préserve au maximum la théâtralité de la pièce ce qui ne l'empêche pas d'user de moyens cinématographiques pour l'adapter. Comme les premiers plans où Grace Kelly embrasse son mari puis son amant avec une rapidité réjouissante. La situation est plantée rapidement et le spectateur conquis.
L'histoire est passionnante et le huis-clos n'en est que plus prenant, l'on s'aperçoit à peine de ce lieu unique tellement l'intrigue suffit à nous le faire oublier.
Histoire d'une femme entre deux hommes, histoire du mari, de la femme et de l'amant. Schéma classique à partir duquel Hitch ajoute une épice particulière, le mari pense que la perfection existe, son meurtre en sera l'illustration, l'amant compose des romans, il pense que la réalité ne se laisse dompter que dans la fiction. Une réponse sera apportée dans le final.
Le film se déroule en plusieurs parties, d'abord la conception et la présentation du meurtre. Milland est parfait dans ce rôle, il joue d'une séduction naturelle, d'une minutie et d'un sang-froid qui nous rend le personnage fascinant, la sympathie que nous pouvions lui accorder, après tout c'est le mari trompé, ne peut résister à cette maîtrise affichée et démontrée à Dawson, elle est trop parfaite. Le moment où il joue à l'avance devant Dawson les différents moments du meurtre sont filmés en plongée, une plongée presque irréelle qui souligne le caractère hypothétique de sa réalisation.
La nuit du meurtre est doublement intéressante car nous suivons la tentative d'un double point de vue. Nous avons envie que Milland réalise son plan mais d'une manière où seule la réalisation d'une action nous importe, c'est pourquoi les détails (montre, homme qui téléphone...) qui retardent sa réalisation nous crispent, nous sommes alors avec Milland comme nous sommes avec Dawson lorsqu'il ne sait que faire en attendant cet appel qui ne vient pas. Et lorsque Kelly sort dans sa chemise de nuit, c'est avec elle que nous luttons, nous désirons alors son salut, qu'importe les sentiments qui nous animaient dans les scènes précédentes. Talent du cadrage et du montage minutieux du maître.
Il y a un aspect fascinant dans la travail en oeuvre, réaliser un meurtre en est un, aussi captivant qu'un autre.
C'est pourquoi, lorsque l'inspecteur anglais joué par l'excellent John Williams, entre en scène, la fascination joue encore, c'est son travail qui est le sujet de toute notre attention. Le voir à l'oeuvre, dérangé par l'écrivain américain est une trame scénaristique très efficace.
J'ai vu le film en 3D, il y a longtemps, lors d'un festival en plein air, je me souviens alors avoir été plus intéressé par l'installation des deux projecteurs que par le film lui-même. Aujourd'hui la disposition des objets au premier plan, le rôle majeur de la paire de ciseaux donnent envie de le revoir en 3D avec plus d'attention. 
Les acteurs sont brillants, Kelly semble dépérir au fur et à mesure du film, d'une robe rouge passion elle passe par des tenues de plus en plus  ternes. Sans compter la scène du procès que le réalisateur évacue de belle manière. L'actrice entre admirablement bien dans l'univers hitchcockien.
Un film qui, même en le connaissant bien, se laisse revoir avec énormément de plaisir.