27 déc. 2012

Ed Wood (1994) Tim Burton


De grands films ont été produits sur l'univers du cinéma, le fait que des hommes puissent travailler ensemble et produire une oeuvre qui a sa propre autonomie, faite d'artifices et cependant produisant de l'émotion, reste étrange, magique.
Tim Burton, en choisissant d'illustrer quelques moments de la vie d'Ed Wood, tâcheron renommé de l'industrie filmique, rend hommage à ce principe, cette fascination pour la création, aussi grotesque soit-elle. Il en montre la poésie, les freaks réunis pour l'occasion procurent une affection supplémentaire pour Burton, mais aussi le revers. 
Poésie et puissance du désir créatif. Il faut beaucoup d'énergie pour produire, réaliser un film et Ed Wood irradie d'optimisme, trop à en juger par ses critères qualitatifs, il avance comme un train dans la nuit, ne s'arrêtant devant aucune difficulté, ramenant la réalité à un seul impératif : son oeuvre. La foi développée par Wood rend ses créations émouvantes.
Burton n'évacue pas ce que cela peut coûter, les renoncements, les drogues, Hollywood est une ville qui avale ses proies et les recrache lorsqu'elles ne lui sont plus utiles (voir Mulholland Drive pour ne citer qu'un exemple). La ville est coupée en deux, ceux qui sont devant les projecteurs, en pleine lumière et les autres, pris dans l'ombre, tentant d'en sortir.
Maquettes, villes en carton, monstres en plastiques, rayons lumineux foudroyants, theremin angoissant : objets sacrés des films de genre, Burton réussit les exhiber pour ce qu'ils sont, reliques en toc d'un Fake Empire, sans pour autant les dénigrer, bien au contraire. 
La faune gravitant autour d'Hollywood, ces acteurs de dernière zone, ces stars oubliées qui vivnet dans des banlieues éloignées avec leurs photos d'époque, gloires oubliées, ils sont là, incarnés admirablement par Martin Landau (exceptionnel en Bela Lugosi), Bill Murray, Jeffrey Jones, George Steele et Johnny Depp. Les amoureux du cinéma ont conscience de cet aspect mortifère mais lorsque des fans viennent écouter les délaissés et rapportent leurs propos, les utilisent encore une fois, je pense à Brownlow, à Ventura, Garnier, Boujut, à Daney alors grâces leur soient rendues.
Burton fait revivre tout cela, l'univers des studios, des backlots, des hangars, ce qui donne encore plus envie de plonger dans le cinéma.
Attention, c'est addictif. "Beware ! Beware !"

25 déc. 2012

Vertigo / Sueurs froides (1958) Alfred Hitchcock


Tenter de préserver dans le présent les traces d'un amour passé est un défi proustien qui irrigue le film de part en part. 
La femme aimée s'appelle Madeleine (Kim Novak) et le pauvre Scottie (James Stewart) n'a vraiment pas de chance. C'est un vieux garçon qui badine mollement avec sa vieille amie Midge (Barbara Bel Geddes), elle est amoureuse de lui mais d'une manière bien trop maternelle ("Mother's here" lui chuchotera-t-elle pendant sa convalescence. Un revenant, une connaissance de la fac, lui demande de suivre son épouse qui serait sous le charme maléfique d'une défunte, Carlota Valdès. Il va tomber amoureux de cette femme qui disparaîtra trop vite. Il avait retrouvé une vigueur, une passion nouvelle. Amoureux d'une défunte il n'aura de cesse, ayant trouvée une femme ressemblant à Madeleine, de la modeler pour retrouver cette passion qui nécessite la réincarnation. Amour placé sous la couleur verte, amour nécrophile.
Le scénario est sublime, glisser sous une intrigue policière, des thèmes aussi déviants, a de quoi susciter l'admiration.
C'est du charme, de l'envoûtement dont il est question et lorsque les spirales de Saul Bass commencent leurs danses maléfiques, accompagnées par le venin tenace de la musique de Bernard Herrmann, nul doute que le film s'inscrira durablement en vous. Le poison s'insinue lentement lors des scènes de filature, la beauté de San Francisco permet aux molécules de s'enfouir plus profond dans le corps. Le monde est divisé en deux, ceux qui vivent intensément ce film et ceux qui s'y ennuient. Compassion polie pour les seconds.
Stewart a un de ces derniers grands rôles, son physique ne lui permettra plus de jouer les jeunes premiers, il pourrait être le père de Kim Novak, ce qui rend cette relation plus interdite. Novak est parfaite car elle a cette sophistication extrême, sublimée par les costumes d'Edith Head of course, mais aussi cette vulgarité, cette animalité qui sont idéales pour la deuxième partie du film. 
Saluons l'époque bénie où nous vivons, dès que le manque se fait sentir il suffit de glisser le film (superbe Blu Ray par ailleurs) dans son lecteur pour retrouver le passé avec la même émotion. Proust aurait adoré !

24 déc. 2012

Sideways (2004) Alexander Payne


L'amitié est une construction qui ne suit aucune règle logique.
Prenez Miles (Paul Giamatti), prof de lettres au collège, névrosé, aucune relation sexuelle depuis son divorce, depuis deux ans, amateur éclairé de vin, ayant écrit difficilement un livre qu'il tente de publier sans succès. Ensuite son meilleur ami, Jack (Thomas Haden Church), beau gosse, acteur, séducteur, étalon frénétique, adorateur du corps féminin, quel que soit ce corps...
Jack se marie dans une semaine, il part en virée pendant huit jours avec Miles, direction la route des vins de Californie.
Miles s'attend à parfaire sa culture vinicole, Jack veut accrocher quelques toisons à son tableau de chasse.
Alexander Payne nous montre ce que la quarantaine peut avoir de pathétique dans cet entre-deux où le mâle se trouve à un carrefour. Mais pas seulement, l'amour, au détour d'une scène de séduction construite à coups de métaphores vinicoles, peut surgir sur le perron d'une modeste demeure. Et l'humour car le film est drôle, d'une drôlerie mêlée de tendresse. 
Les personnages sont d'une crédibilité vivifiante, la justesse des situations est remarquable. 
L'amitié est de ces liens qui permettent beaucoup, même de pardonner le pire. Le film en donne une illustration touchante.

23 déc. 2012

Le dernier trappeur (2003) Nicolas Vanier


Frustration presque immédiate à la vue de ce projet, entre documentaire et fiction. Tout ce qui m'intéresse disparaît, n'existe que par bribes. Pourtant Norman Winther, le trappeur, a beaucoup à nous montrer. Je crois qu'à trop vouloir embrasser les différents moments des saisons, Vanier perd en précision. Ainsi lorsque Winther abat un animal important, ce qui me paraît intéressant est délaissé. Comment l'animal est dépecé, comment construit-il l'abri où il va stocker la viande et ainsi de suite...? Rien ne nous est montré. Les multiples rebondissements, incidents dont Vanier balise son récit sont joués, évidemment, et l'authenticité qui s'en dégage est tronquée. Il est déjà difficile de réussir un bon documentaire alors vouloir créer un hybride est un défi plus grand à relever. Poser sa caméra, simplement, suivre son sujet, le laisser respirer... Ce qui n'arrive pas ici, dommage car les paysages sont grandioses et le désir de rester en contact avec la nature transparaît, rompant difficilement la glace du scénario poussif.

The Deer Hunter / Voyage au bout de l'enfer (1978) Michael Cimino


Cimino, durant la première moitié du film, prend le temps de camper ses personnages, modestes ouvriers américains, enfants d'immigrés russes, travaillant dans l'industrie à Clairton, Pennsylvanie.
Il filme le groupe, celui précieux des amis et plus largement celui d'une communauté. Suivent les lieux et les événements qui contribuent à fonder ce groupe, le structurer : l'usine, le bar, l'église, la nature environnante. Travail, religion, mariage, loisirs, la vie de quelques hommes...
Ces premières scènes montrent un monde imparfait. C'est le père alcoolique qui a la main lourde de Linda (Meryl Streep), Steven (John Savage) qui se marie avec une jeune femme qui est enceinte d'un autre, Michael (De Niro) qui aime Linda mais qui est promise à Nick (Christopher Walken), son meilleur ami... Un monde imparfait mais où l'innocence et la poursuite du bonheur restent des points de fuite qui animent ces hommes. Si ce n'était ce béret vert qui fait irruption au milieu de la fête, annonciateur des désastres à venir, rien de ce monde ne serait condamnable. les personnages le disent, ils aiment ce coin perdu.
Le groupe qui s'est construit autour de Michael est également imparfait, constitué de cons, moins Michael et Nick qui savent qu'ils ont autre chose, cependant il perdure. Cette dernière partie de chasse pose une rupture, Michael pressent le drame, la manière dont il refuse de prêter ses chaussures à Stan (John Cazale) qui oublie toujours quelque chose et s'appuie sur ses partenaires, marque un changement, plus instinctif que réfléchi.
Au milieu de ces derniers jours, le départ imminent pour le Vietnam.
C'est en un cut brutal que le récit passe directement au conflit. Le groupe est en mauvaise posture. Michael n'aura de cesse de le maintenir compact. La stratégie pour se sortir de ces geôliers, fans du jeu de roulette russe, la façon d'essayer d'attraper Steven et de le hisser sur l'hélico, la manière dont il l'accompagnera jusqu'à le confier aux troupes montrent la dureté de la guerre, le désarroi des américains, paumés dans un conflit qu'ils ne maîtrisent pas mais aussi la volonté farouche de ce personnage, dont le titre évoque une figure presque mythologique, pour préserver une unité fondamentale.
Revenu seul à Clairton, il ne peut se réaliser, poursuivre une vie qui n'a pas de sens sans ses deux camarades. La quête pour les retrouver est sublime, quand bien même un homme ne peut affronter, seul, le souffle brutal d'une guerre.
La dernière scène est de celles qui font couler les larmes. C'est, à travers une autre chimère, l'hymne américain, un autre idéal, la démonstration qu'en dépit de la réalité la plus sombre, l'on ne peut qu'espérer et continuer à vivre ici-bas, ensemble.
Un film capital.

13 déc. 2012

The Last Run / Les complices de la dernière chance (1971) Richard Fleischer


A bord de sa BMW 503 décapotable, Harry Garmes (George C. Scott) va effectuer un dernier contrat : prendre en charge Paul Rickard, (Tony Musante) un détenu qui se fait la malle. Garmes est rangé des affaires depuis neuf ans, le temps de digérer la mort de son fils et la disparition de sa femme dans la nature. Il est âgé mais a encore beaucoup à (se) prouver. Rickard a l'arrogance et l'impatience de la jeunesse. Claudie, sa compagne du moment, jouée par Trish Van Devere, rejoint le duo, ce qui n'était pas prévu. Ce qui n'était pas prévu non plus, ce sont les tueurs qui attendent le trio pour descendre Rickard.
George C. Scott est formidable dans ce rôle de héros fatigué qui jette sa dernière énergie dans une épopée mécanique aussi vaine que suicidaire. Les règles ont changé et l'honnêteté, la confiance tendent à être des valeurs en perte de vitesse. Fleischer impose au récit un rythme lent qui colle à son personnage principal, long et sinueux comme les routes qui le mènent du Portugal à l'Espagne. Comme sa voiture de collection, Garmes va jusqu'au bout du chemin, avec l'élégance qui sied à la rareté, au style.
Dommage que la copie diffusée sur TCM ne permette guère de goûter à sa juste valeur la photographie de Sven Nykvist.

12 déc. 2012

The Wrong Man / Le faux coupable (1956) Alfred Hitchcock


Si l'on considère la filmographie d'Alfred Hitchcock, The Wrong Man est d'une sobriété exceptionnelle. Le réalisateur tenait à fournir un récit qui colle à la réalité. L'argument est inspiré de faits réels, ce sur quoi insiste le réalisateur au début du film avec une introduction solennelle.
Le thème du faux coupable est classique chez Hitch, et passer un moment en cellule est une affaire personnelle, voir le trauma qu'il aime raconter.
C'est Henry Fonda qui incarne Manny, un contrebassiste dont la ressemblance fait dire à plusieurs témoins que c'est bien l'homme qui a commis les braquages du quartier. Son épouse, jouée par Vera Miles, égérie temporaire hitchcockienne, sombre de plus en plus dans la dépression.
Quelques plans trompent la ligne réaliste du film : le mouvement circulaire panique lorsque Manny se retrouve en cellule pour la première fois ou encore le fondu enchaîné final. 
L'aspect cauchemardesque de la mésaventure de Manny provient du fait que son interpellation et l'enquête qui suit se font dans une sérénité redoutable. L'enchaînement mécanique des faits est diabolique et rien ne semble pouvoir arrêter le processus. La prière récitée par Manny fait surgir le coupable des ténèbres, le pied de la commerçante frappe le sol comme un rite religieux et le tour est joué. Face au destin, jouets de la volonté divine, nous sommes peu de choses.

Midnight Express (1978) Alan Parker


C'est un film que l'on voit beaucoup étant adolescent, la musique, appréciée autrefois, aujourd'hui gêne. En revanche la qualité de l'interprétation est toujours effective. Brad Davis, n'ayant pas vu le film depuis une vingtaine d'années, est étonnamment jeune, je vieillis, il livre une prestation mémorable. Accompagné d'un John Hurt sidérant, j'ai apprécié la profondeur de leur jeu, la manière dont ils se livrent. Les seconds rôles sont bien servis et le soin apporté au décor permet de s'immerger dans le récit. La dimension cauchemardesque du film est intacte, seul le synthé de Giorgio Moroder, qui a ses fans, me chatouille l'ouïe négativement.
Au final c'est un plaisir surprenant, je m'attendais à pire.

11 déc. 2012

Beach Red / Le sable était rouge (1967) Cornel Wilde


En montrant le débarquement de quelques Marines sur une île japonaise lors de la Deuxième Guerre Mondiale, leur difficile progression dans la jungle, Cornel Wilde, avec les moyens de l'époque, brise l'image de la carte postale pour laisser la place à l'effroi, la peur et la destruction. Le début du film est presque didactique tant le réalisateur veut nous placer dans un rapport réaliste et progressif, palier par palier nous assistons à la mise en place de l'événement. Spielberg a certainement vu ce film pour Saving Private Ryan, de nombreuses scènes en témoignent.
Puis des images mentales surgissent, chaque soldat pense aux siens, à l'épouse restée au pays, à la peur obsessionnelle de se faire trouer le ventre à la baïonnette. Images fixes qui forment parfois une trame narrative semblable à un roman photo ou bien des petites scènes pastel qui tranchent avec le quotidien sordide des soldats. Des voix-off nous donnent accès à leurs pensées. Pas d'héroïsme, simplement des hommes qui tentent de survivre. En proie à leur conscience, emplie d'images intimes.
Le film de Wilde est ambitieux, filmer la guerre à hauteur d'homme est déjà estimable mais il entreprend de placer les japonais et les américains sur le même plan. De part et d'autre, des portraits sont peints, et lorsque les personnages ainsi présentés se livreront bataille, la dénonciation de l'absurdité de la guerre n'en sera que plus flagrante. 
Sans aller jusqu'à la force de la nature filmée par Terrence Malick, Wilde décrit les paysages explorés plus précisément qu'un réalisateur moyen. Chez Wilde la nature existe, elle est souvent présente au premier plan, non par pour constituer un cadre qui aurait de la profondeur, mais pour souligner sa beauté sans que les personnages ne s'en rendent compte. C'est une autre anomalie que la guerre procure.

9 déc. 2012

The Man Who Knew Too Much / L'homme qui en savait trop (1956) Alfred Hitchcock


En cette année 1955, tout va bien pour Alfred Hitchcock. Les Cahiers du Cinéma s'enthousiasment pour son oeuvre, CBS diffuse la série Alfred Hitchcock Presents (un billet pour chaque épisode réalisé par Hitchcock sera publié après les longs métrages) qui inscrira définitivement la personne même du réalisateur dans la légende, enfin, après avoir longtemps hésité, Hitchcock adopte la nationalité américaine.
Faire un remake de The Man Who Knew Too Much était un projet qui lui tenait à coeur depuis longtemps, depuis son arrivée aux Etats Unis. Chose faite désormais. Le scénario a connu de multiples changements, Bill Krohn relate parfaitement la genèse du film dans son Hitchcock au travail.
Je n'avais pas gardé un bon souvenir de ce film. Je crois savoir pourquoi, cela venait de Doris Day que je n'avais vue que dans des comédies, genre que je ne goûtais guère adolescent. Je la trouvais moins charismatique que les héroïnes hitchcockiennes habituelles mais je n'avais pas compris la raison de sa présence. Doris Day incarne parfaitement l'image de la mère ; une actrice trop sensuelle n'aurait pas vraiment inscrit le personnage aussi efficacement dans l'esprit du spectateur. Si nous laissons de côté ce premier point, j'ai, cette fois, totalement apprécié le jeu de l'actrice. Elle n'a pas un rôle facile, exprimer l'angoisse à l'écran n'a rien d'évident, je pense notamment à la scène où Stewart lui apprend l'enlèvement du fils et celle du Royal Albert Hall. La chanson m'horripile toujours et seule la beauté de la réalisation hitchcockienne parvient à me la faire oublier.
Encore une fois des aventures extraordinaires arrivent à des personnages ordinaires. Le couple McKenna, des américains en voyage, recueillent les confessions d'un espion. Les conspirateurs adverses enlèvent le fils du couple afin qu'ils ne dévoilent pas le secret confié. La première partie se passe à Marrakech, le dénouement aura lieu à Londres.
L'accent est mis sur la solitude de ces deux personnages, ils ne sont pas dans leur pays et ils vont devoir, au Maroc et à Londres, batailler pour retrouver leur enfant. Cette solitude est magnifiquement représentée lorsque McKenna doit révéler à sa femme l'enlèvement de leur enfant. L'on entend l'appel à la prière en fond sonore, cela accentue davantage l'étrangeté de la scène, McKenna médecin, ayant fait avaler des tranquillisants  son épouse. En écho, une scène se déroulant à Londres est toute aussi réussie. McKenna est à l'aéroport avec les policiers, un appel le met en communication avec son fils, au moment où il tente de faire lui faire dire où il se trouve, les espions raccrochent. C'est à cet instant que Hitchcock mixe au premier plan le bruit des réacteurs d'un avion. La solitude, l'angoisse sont par deux fois soulignées par un effet sonore.
Les longues séquences muettes sont la marque de fabrique des grands réalisateurs et TMWKTM en contient deux superbes. la longue séquence de Ambrose Chappell, comique chez le taxidermiste, pleine de suspense à l'église. La musique de Bernard Herrmann ajoute énormément à l'efficacité de la réalisation. Enfin le final au Royal Albert Hall qui est une séquence à apprendre par coeur pour les apprentis réalisateurs, c'est en effet le sommet du film où Hitchcock combine trois parties en parallèle : la manière dont le tueur (Reggie Nalder a un visage qui ne s'oublie pas) met en place son plan, la façon dont Jo McKenna le voit préparer son coup, prise entre le désir de protéger son fils en ne faisant rien et la volonté d'empêcher le drame et enfin, le mari qui, de son côté, tente de repérer le tueur. Ajoutons à cela le musicien aux cymbales qui nous a été présenté et vous avez une montée en puissance du suspense, un montage, un jeu des regards proprement stupéfiant. 
Hitchcock fait vivre aux spectateurs, créatures ordinaires, des aventures extraordinaires !

8 déc. 2012

The Horsemen / Les cavaliers (1971) John Frankenheimer


Sur un scénario de Dalton Trumbo, Claude Renoir à l'image, Delerue à la musique, Frankenheimer produit et réalise un superbe film d'aventures. 
L'histoire se déroule en Afghanistan, au moment où le progrès pointe son nez, avions, automobiles. Détails dont les hommes qui sont décrits dans le récit n'ont que faire. Le film débute avec Tursen (Jack Palance), chef de clan usé qui prépare un bouzkashi qui va se tenir à Kaboul. Il demande à son fils Uraz (Omar Sharif) de tenir le rang du clan en remportant la victoire.
La séquence de ce bouzkashi est un moment impressionnant du film. Une vingtaine de cavaliers, appelés chapandaz, se rassemblent sur la ligne d'un cercle. Au centre de ce cercle un veau mort. Il s'agit d'empoigner le veau et de l'amener au-delà d'un drapeau, d'en faire le tour puis de le déposer dans le cercle initial. Chaque homme est muni d'un fouet dont il se sert à sa guise, pour stimuler son cheval ou éliminer l'adversaire. Sport brutal où il faut autant de courage que de folie, la séquence du bouzkashi est un peu éprouvante tant la fougue et la hargne vont de pair. Ces hommes vénèrent leur monture, c'est elle qui fait la différence et Uraz chevauche la meilleure. Pourtant il se blesse et se brise une jambe. Honteux, il va chercher à regagner ses terres par le chemin le plus périlleux, tout en faisant en sorte de tout faire pour que son serviteur le tue.
L'honneur et la fierté des hommes est le centre du film, une virilité qui paraît incongrue mais qui fait toute l'essence de ces individus aimant parier sur des combats d'animaux : chameaux, béliers... La force est une qualité première : ces combats d'animaux qui ponctuent le film sont filmés sans trucage, je ne sais s'il serait permis aujourd'hui de tourner pour un grand studio ce genre de scènes. De l'animal à l'homme la même règle opère. Les paysages sont à l'unisson, beaux et rudes, il faut une ténacité énorme pour les affronter : une séquence assez longue décrit le trajet retour d'Uraz.
Les liens entre le fils et le père, la manière dont le premier tente d'être à la hauteur du second est ce qui anime Uraz. Relation faite d'un amour âpre, parfaitement rendue par deux très bons acteurs.
The Horsemen est offre un dépaysement intéressant, tout en témoignant d'enjeux universels.

7 déc. 2012

Ignace (1937) Pierre Colombier


Adaptation d'une opérette, Ignace est une comédie qui contient plusieurs chansons dont celle qui donne son titre au film. Il ne faut rien attendre de transcendant de l'intrigue, l'on suit les pitreries d'Ignace Boitaclou, joué par Fernandel, qui vient de rejoindre l'armée et se retrouve ordonnance d'un Colonel. La suite est un vaudeville qui repose en majeure partie sur la personnalité de l'acteur. Cela nous suffit. Il faut également apprécier les présences de Saturnin Fabre et de Fernand Charpin. Le cinéma d'entre-deux guerres avait cette particularité : offrir aux spectateurs des tronches, des excentriques...
Louons surtout les décors soignés de Jacques Colombier, c'est un supplément qui apporte beaucoup pour l'intérêt du film.
Ignace sera interdit en 1939 par le Commissariat général à l'information. Il figure sur une liste de 51 films jugés "déprimants, morbides, immoraux et fâcheux pour la jeunesse". Nous supposons que l'image grotesque donnée de l'armée n'aura pas plus, en temps de guerre, aux censeurs qui devaient plancher sur le sujet.

5 déc. 2012

I Walk the Line / Le pays de la violence (1970) John Frankenheimer

(Photographie : Dennis Stock)

Une petite ville dans le Tennessee, un sheriff, Tawes (Gregory Peck), qui s'ennuie à mourir... Des vies qui pourraient s'éteindre sans que personne ne s'en émeuve. Et puis un agent fédéral arrive pour mettre un peu d'ordre chez les fabricants d'alcool clandestin du coin. C'est alors que Tawes remarque la fille d'un moonshiner un peu rustique, Alma. C'est le coup de foudre. Il faut dire que c'est Tuedsay Weld qui prête sa silhouette et son joli visage au personnage. De quoi chavirer, de quoi vouloir quitter sa femme et vouloir partir en Californie.
Tawes perd la tête et petit à petit ce coin perdu va connaître une tension qui pourra faire l'objet d'une multitudes de conversations dans les siècles à venir.
Frankenheimer filme les gens de peu, ceux qui survivent et ne gênent personne, ceux qui pensent être des princes du royaume (l'adjoint demeuré)... Il nous fait mesurer cet écart entre les apparences et ce que ressentent véritablement les personnages : Tawes qui incarne un conformisme solide mais qui va devenir aliéné de cette passion folle, Peck est excellent et étonne par l'intensité des émotions qu'il contient, Alma paraît prête à tout quitter, pourtant elle est férocement accrochée à sa petite tribu, l'épouse de Tawes (Estelle Parsons) est presque émouvante, cruche sincère qui tente désespérément de s'accrocher à l'idée du couple éternel. Le plus sauvage de tous, Carl McCain (Ralph Meeker), semble, au final, le plus raisonnable d'entre tous.
Dans cet espace désolé où les vieillards attendent la mort sur un banc, les passions jouées ne peuvent se réaliser.


3 déc. 2012

The Missouri Breaks (1976) Arthur Penn


Le vieux Braxton devise sur la beauté du pays avec un jeune cowboy qui confesse s'en rendre compte. Quelques poignées de secondes plus tard, ce dernier est pendu.
Il ne suffit pas de grand chose pour changer une vie, Braxton aurait pu accorder un procès au voleur, le voleur aurait pu ne pas se faire prendre...
Tom Logan (Jack Nicholson) est à la tête d'une bande de voleurs, composée de bons seconds rôles dont harry Dean Stanton. Après un braquage de train maladroit, risible, ils achètent un petit ranch pour commencer à s'installer. Ce western n'est pas le western typique, pas de héros ici, pas de légende. Même l'imposteur qui veut endosser les vols de chevaux provoque les rires, la réalité ne colle pas avec la légende, nous sommes dans l'après, dans ce qui reste et ce qui doit se construire tant bien que mal. Ainsi Jane Braxton, la fille chérie du riche propriétaire, interprétée par Kathleen Lloyd, courtise Logan. Et Logan se laisse faire, à sa façon. Loin du héros charismatique westernien, il se prend d'affection pour le jardinage, potager, verger, irrigation. Nous pourrions presque penser qu'une vie pourrait s'accomplir dans cette belle lumière du Montana.
Mais Logan et sa bande se sont vengés, ils éliminent l'homme de confiance de Braxton qui fait venir un tueur.
Le chasseur de primes est Lee Clayton, un régulateur, qui tue ses proies de loin. C'est Marlon Brando qui s'amuse à le jouer. S'amuse car c'est un véritable délire d'accents, de gémissements, de répliques spirituelles qui déstabilisent ses interlocuteurs. L'homme à qui il ne faut pas parler. Brando est un tueur moderne, sadique, capricieux, impertinent, un de ceux que l'on rencontrera dans des filmographies plus lointaines. Performance exceptionnelle de l'acteur qui a improvisé la plus grand part de son jeu, lisant ses répliques sur des cartons derrière la caméra...
On se met à douter de la rédemption possible de Logan, surtout quand Clayton se met à éliminer tout ce qui bouge autour de lui.
Entre des traditions archaïques, je te tue, tu te venges, je recommence..., des considérations primaires, se dessinent un autre possible, une forme d'apaisement et de communion avec la nature et que nous retrouvons dans les deux personnages principaux qui, pourtant, cherchent à se tuer. Cet autre possible est fortement influencé par ce beau personnage féminin, femme libre et indépendante, qui sait ce qu'elle désire, ce qu'elle veut fuir.
Un solide sujet écrit par Thomas McGuane. Un western à la frontière, une balise.

A Foreign Affair / La scandaleuse de Berlin (1948) Billy Wilder


Des plans de Berlin en ruines, tournés d'avion, ouvrent le film. Wilder les a pris en 1945 alors qu'il devait veiller à ce que le cinéma allemand renaisse de ses cendres sans nazis.
En regardant Berlin par le hublot un personnage la compare à "un vieux morceau de Roquefort rongé par une meute de rats". La comparaison paraît choquante mais elle est sans équivoque, la ville est détruite et ses habitants ne pensent qu'à se nourrir. C'est la manière de Wilder de parler d'une ville qu'il a connue, avec sa pudeur. Nous sommes en 1948 quand le film sort sur les écrans et la manière dont il débute peut également choquer, Wilder s'amuse et, dans les ruines de Berlin, nous sert une screwball comedy tonitruante. L'appétit de vivre, de danser et chanter est plus fort et qui peut mieux le montrer que Marlène Dietrich ?
Elle incarne une chanteuse allemande, ancienne sympathisante nazie, qui est la protégée de son amant, un capitaine de l'armée américaine. Débarque un membre du congrès américain venu prendre la température du moral des troupes, c'est Phoebe Frost (Jean Arthur) qui tombera également amoureuse du capitaine Pringle (John Lund). 
Les deux actrices ne s'aimaient guère, Arthur pensait que Wilder la délaissait, elle ne pouvait rien contre la complicité qui régnait entre le réalisateur et Dietrich. A l'écran, Dietrich est étonnante de charme, de malice, Arthur s'en sort bien, face à ce monstre photogénique elle parvient à faire exister son personnage et nous émeut par sa candeur, son innocence.
Après ce début enjoué surgit un moment grave qui tranche sérieusement avec la tonalité d'ensemble du film. C'est lorsqu'apparaît un ancien chef de la Gestapo, amoureux du personnage de Dietrich. Wilder, subtilement, désigne cet aspect historique encore frais dans les mémoires comme une présence du passé vouée à disparaître. Il filme l'apparition de Birgel comme un fantôme, d'ailleurs au moment même où surgit sa silhouette ténébreuse, les paroles de la chanson chantée par Dietrich sont "...phantom of the past..." Cela est bref, le temps d'une fusillade et l'on passe à autre chose, à l'amour, foreign or not, it's still the same, just a love affair...

2 déc. 2012

The Pursuit of Happiness (1971) Robert Mulligan


Inédit en France, on ne sait pourquoi, c'est un très beau Mulligan qui nous est proposé par TCM. 
Sur fond d'activisme étudiant, le récit se concentre sur William Popper (Michael Sarrazin), jeune homme qui tente de voler de ses propres ailes. Sa famille est riche mais il ne la fréquente guère. 
En prenant sa voiture un soir de pluie, il tue accidentellement une vieille dame, il doit alors demander l'aide de son oncle avocat, William tombera de désillusions en désillusions.
William Popper représente une jeunesse, de celle qui ne cherche pas forcément à épouser une cause. Le récit nous le présente à la fin de sa période activiste, il est revenu de tout ce fatras politique et n'est encore en sa présence que parce qu'il aime Jane (Barbara Hershey), une militante forcenée. Sa rencontre avec la Justice ne va pas arranger les choses. Ses propos sont déformés et orientés de manière absurde et le carcan familial veut qu'il se plie à des codes qui lui permettraient de se tirer d'affaire. Mais il rejette tout en bloc et s'enfuit.
Le monde des adultes ne laisse que peu d'espoir. Entre un père qui semble l'aimer mais qui n'arrive pas à s'affirmer, un oncle réactionnaire, une grand-mère loufoque, obnubilée par la grandeur et le prestige de la famille, William veut quitter son pays, s'enfuir. 
Mulligan ne signe pas un brûlot militant, il signale avec sensibilité des problèmes profonds de société tout en montrant qu'une cellule sociale plus réduite comme la famille est atteinte de la même maladie. La communion, l'écoute, la vérité prennent des coups et ferment la porte à la jeunesse. 
Ce que pointe la superbe chanson de Randy Newman.

L'affaire du courrier de Lyon (1937) Claude Autant-Lara, Maurice Lehmann


Maurice Lehmann est d'abord un homme de théâtre. Il dirige plusieurs théâtres parisiens avant de monter des opérettes à grand spectacle dans les années 40, "désireux d'être aussi producteur de films, il engage Autant-Lara qui en dirige trois pour lui, sans les signer*".
Le film évoque la condamnation d'un innocent pris pour un des meurtriers de l'affaire dite du courrier de Lyon. En 1796, des bandits assassinent deux postillons, conducteurs d'une malle faisant la liaison Paris-Lyon, ils dérobent une forte somme d'argent.
Le film suit le déroulement du méfait et la manière dont un homme, Lesurques, se trouve pris, à cause de la ressemblance qu'il a avec l'un des truands, dans l'engrenage judiciaire. Final avec procès, guillotine, c'est dans un esprit réaliste que la mise en scène est construite.
L'adaptation est faite par Jean Aurenche et les dialogues écrits par Prévert. Ces derniers pointent avec une certaine rage la folie et l'injustice des bonnes consciences lorsqu'elles tiennent un coupable."Les honnêtes gens déchaînés" qui, une fois leur justice rendue, peuvent aller dormir avec leur "sale petite conscience tranquille". Est montrée également la cruauté et la vulgarité des juges qui se parent de la tunique de la République, il y a un plaisir évident à tenir un coupable bourgeois et à le condamner. Le président Gohier dit à l'épouse du condamné, désespérée, lui demandant de décaler l'exécution : "Des hommes sont promis à la mort, il est cruel de les faire attendre. C'est une question d'humanité."
La justice est orientée et incline les faits, les témoignages vers son interprétation. Elle est partiale. Et le peuple, célébré en ces temps napoléoniens, n'a pas les qualités chantées habituellement.

La qualité de l'interprétation est admirable. Dita Parlo a des accents de Romy Schneider, cette profonde sensibilité qui passe à travers son jeu, Jacques Copeau, Charles Dullin, Sylvia Bataille, Jacques Varenne et d'autres... C'est un régal.
Signalons une scène osée où Hélène Robert joue une prostituée, nous la voyons vêtue d'une robe très fine qui laisse délicieusement voir sa poitrine offerte au regard du spectateur. Une scène ultérieure au tribunal la montrera dans la même robe mais éclairée différemment, interdisant cette fois la répétition de ce même plaisir. 

* Claude Autant-Lara, Freddy Buache (L'Âge d'Homme, 1982)

1 déc. 2012

The White Shadow (1924) Graham Cutts


Un projectionniste décède, il collectionnait depuis une trentaine d'années les films muets. Sa collection fut envoyée au New Zealand Film Archive. On retrouva alors, entre autres, le Upstream de John Ford et ce film, enfin la première moitié car sur les six bobines du long métrage seules trois subsistent.

C'est une aubaine car le matériel était porté disparu. Ce sont là les premiers pas sérieux de Hitchcock dans l'industrie cinématographique, avant qu'il ne devienne réalisateur, adoubé par Michael Balcon.
Il commença à travailler sur Woman to Woman en 1923, réalisé par Graham Cutts. La société Bacon-Saville-Freedman engagea Hitch comme assistant réalisateur de Cutts mais aussi en tant que co-scénariste et directeur artistique. Le film fut un succès, il avait pour vedette une actrice blonde américaine : Betty Compson, la première blonde hitchcockienne.
Pour les besoins de Woman to Woman, Hitch avait fait des repérages à Paris, avec Graham Cutts. Patrick McGilligan rapporte dans son ouvrage* que Paris "était déjà une sorte de second foyer pour lui, qui adorait les expositions (musées d'art comme musées du vice), les restaurants, la vie de la rue et les night-clubs des mauvais quartiers."
Hichcock visita d'abord une église et ensuite le Moulin Rouge. Le vice et la vertu.
Dans TWS, l'argument reprend les thèmes du double, de la déchéance.
Betty Compson jouent deux rôles, celui de deux soeurs jumelles, l'une rebelle qui reniera sa famille préférant danser, chanter et jouer aux cartes dans un cabaret parisien, loin la demeure anglaise familiale et l'autre soeur, plus sage, plus tranquille. L'amant de la première sera séduit par la seconde en croyant être dans les bras de la première. C'est la manière pour la soeur prude de continuer à faire vivre celle qui est partie au loin. Ce besoin d'aimer au-delà de l'absence est un des moteurs de Vertigo, tourné bien plus tard.
On ne sait ce qui effraya les spectateurs de l'époque, est-ce l'impertinence de ces transferts amoureux, l'atmosphère de déchéance qui irrigue le film ? Le père de cette famille bourgeoise est alcoolique et finira par devenir clochard en essayant de retrouver sa fille rebelle à Paris, la mère meurt de chagrin et une des deux soeurs se lie avec celui qui devenait devenir son beau-frère. Ce mélodrame est assez piquant et les scènes tournées dans le cabaret témoignent d'une fascination pour la luxure, le vice.
Tout Hichcock est déjà là.
Le film fut un échec et mit fin à la société Balcon-Saville-Freedman. Balcon fonde alors Gainsborough Pictures et après quelques temps permettra à Hitchcock de devenir réalisateur.

The White Shadow est visible en streaming sur le site de la National Film Preservation Foundation.


* Alfred Hitchcock, une vie d'ombres et de lumière, Institut Lumière / Actes Sud, 2011

26 nov. 2012

Double Indemnity / Assurance sur la mort (1944) Billy Wilder



"Phyllis : Mr. Neff, why don't you drop by tomorrow evening about eight-thirty. He'll be in then. 
 Walter Neff : Who? 
 Phyllis : My husband. You were anxious to talk to him weren't you? 
 Walter Neff : Yeah, I was, but I'm sort of getting over the idea, if you know what I mean. 
 Phyllis : There's a speed limit in this state, Mr. Neff. Forty-five miles an hour. 
 Walter Neff : How fast was I going, officer? 
 Phyllis : I'd say around ninety. 
 Walter Neff : Suppose you get down off your motorcycle and give me a ticket. 
 Phyllis : Suppose I let you off with a warning this time. 
 Walter Neff : Suppose it doesn't take. 
 Phyllis : Suppose I have to whack you over the knuckles.
 "



Ou ce qui se passe lorsqu'un pigeon s'éprend d'une garce, lorsque Walter Neff (Fred MacMurray) se prend dans les filets de Phyllis Dietrichson (Barbara Stanwyck qui a eu raison de céder devant l'insistance de Wilder pour qu'elle prenne le rôle).
Le film est connu et se revoit toujours avec autant de plaisir. Il diffuse sa malice, son venin et nous en redemandons. 
James Cain avait déniché son sujet dans les minutes de procès new-yorkais. Un dénommé Snyder trouve la mort, aidé par sa femme et l'amant de celle-ci. Triangle classique. Wilder voulait Cain pour le scénario mais il n'était pas disponible, alors il se rabat sur Chandler, excusez du peu. Détestation cordiale entre les deux hommes mais accouchement d'un scénario béton qui fait peur au studio : les meurtriers ne sont plus les loubards habituels de la mafia ou d'une quelconque organisation criminelle mais des individus comme vous et moi. Un mec normal qui veut l'argent et la femme et qui n'obtiendra pas ni l'un, ni l'autre.
Là-dessus se greffe une histoire d'amitié entre le courtier en assurances qui tombe amoureux d'une cliente et son mentor, Barton Keyes (Edward G. Robinson, magistral) qui voudrait le voir évoluer dans la boîte. Celui-ci flaire les fraudeurs, les histoires louches, un vrai limier qui fouille dans les coins. Sa tirade sur les statistiques du suicide est sublime, Robinson n'apparaît pas au premier plan dans le récit mais ses interventions sont remarquées, il en éclipse MacMurray, un peu moins Stanwyck.
Wilder signe une superbe variation sur le désir amoureux, Neff est envoûté par Phyllis, incarnation optimale de la femme fatale. C'est un archétype du film noir qui se déroule, tout en contrastes, ombres à couper au couteau, volutes de fumée et trahisons implacables. La fin devait souligner le drame de l'espoir déçu, Keyes assistant à la mort par empoisonnement, mort légale, de Neff. Wilder estima que l'amour porté par Keyes, la relation filiale entre les deux hommes, transparaissait mieux dans ces dernières paroles échangées et cette cigarette allumée, ce en quoi il avait raison car la scène est très belle. Stanwyck et Robinson font des merveilles mais la sobriété de MacMurray colle parfaitement au personnage. Allez, on y retourne ?



24 nov. 2012

The Trouble with Harry / Mais qui a tué Harry ? (1955) Alfred Hitchcock


Cet Hitchcock automnal n'est pas celui qui a retenu l'attention de l'adolescent que j'étais. Qu'importe, les films vous accompagnent et attendent patiemment que vous soyez prêts à les accueillir comme il se doit. Cela arrive parfois, vous revoyez certains films et, d'un seul coup, ils se révèlent, tout était là mais vous n'aviez rien vu ou si peu. 
Les trois derniers Hitchcock sont parés de la beauté de Grace Kelly et ménagent un suspense qui disparaît avec To Catch a Thief mais The Trouble with Harry avait de quoi surprendre, les acteurs sont choisis avec précision (appréciez les différents accents qui se marient merveilleusement bien et qui font de différentes origines un espace unique et rêvé) mais pas de stars à l'horizon et une tonalité particulière !
Dès le début, le spectateur sait à quoi s'attendre, ce gamin et son pistolet laser qui se promène dans une paysage d'automne, des coups de feu, cela pourrait être un bon début hitchcockien avec un meurtre effroyable, un faux coupable... Arrive alors le Capitaine Albert Wiles (Edmund Gwenn qui nous fait vieillir, que de temps passé depuis The Skin Game) qui, après avoir tergiversé, décide de s'occuper du corps étendu devant lui, le voici à le tirer par les pieds lorsqu'arrive Miss Ivy Gravely (Mildred Natwick) et que lui dit-elle ? :
- What seems to be the trouble, cap'tain ?
A partir de ce moment il faut se laisser guider par les dialogues savoureux de cette comédie macabre, profiter du paysage (de Stowe dans le Vermont ou de celui reconstitué en studio à Hollywood), de cette ambiance hors du temps, de ce scénario jouissif d'intelligence.

Loin du suspense, bien que nous en trouvions d'une autre manière, il faut apprécier la déclinaison de thèmes hitchcockiens.
Les couples qui se forment, celui coquet et tendre formé par le Capitaine Wiles et Miss Gravely dont aucun homme n'a encore franchi le seuil... Hitchcock continue à orner ses films de quelques coutures grivoises. Le couple formé par Sam Marlowe (élégant John Forsythe, future star du petit écran) et Jennifer Rogers (la débutante Shirley MacLaine, déjà l'émotion et la féminité à fleur de peau).
Les discussions nombreuses qui portent sur le cadavre, les moyens de tuer un homme sans se faire prendre sont l'idéal pour tenir une conversation, tout comme les moyens de se débarrasser d'un corps. Ce sont des scènes ravissantes qui naissent sous nos yeux, comme celle où Wiles prend le café chez Miss Gravely.
L'allusion au faux coupable, soulignée lors du déterrement, le troisième, de Harry, beau clin d'oeil.

Ce village intemporel, qui paraît ne pas être relié à l'univers extérieur est celui où l'on peut, dans la seule boutique du village, prendre le temps de choisir une tasse pour un rendez-vous galant, ce choix se fait à plusieurs, il est concerté et résulte du fruit d'une longue réflexion. C'est aussi un univers où l'on peut admettre que l'amour donne des ailes, du coeur à l'ouvrage, l'amour embellit la vie. Cela s'exprime une pelle en main, et l'on frappe avec entrain le sol fraîchement retourné, le cadavre en-dessous. 
Il faudrait étudier les oeuvres américaines, comme l'a fait Charles Barr dans son English Hitchcock, pour vérifier ce qui vient du récit de Jack Trevor et ce qui est écrit par Hitchcock car même dans un registre très différent, la patte du maître, son univers sont présents.
C'est ce qu'on appelle un auteur.

The Floorwalker / Charlot chef de rayon (1916) Charlie Chaplin


C'est en pensant aux mésaventures vécues chez Essanay que Chaplin négocia le contrat suivant qui le liait à un studio. Devenu libre, les offres affluent et c'est la Mutual qui engage Chaplin. En 1916, c'est une star internationale. Doté d'un montant spectaculaire pour l'époque, Chaplin commence à tourner dans son nouveau studio : le Lone Star.
C'est en voyant un homme glisser et se dépêtrer avec un escalator que l'idée de ce film lui est venue.
L'action se déroule dans un magasin, au rez-de-chaussée les marchandises, à l'étage les bureaux. Le chef de rayon est interprété par Lloyd Bacon, le futur grand réalisateur. C'est un escroc qui va profiter de sa ressemblance avec Charlot pour fuir et laisser retomber la faute sur le vagabond, heureux de trouver un nouveau job.
Il n'y a pratiquement pas de temps mort dans ce court. Une première partie montre les manigances du chef de rayon, pose les personnages. Nous voyons cet escalier mécanique à l'arrière-plan et notre seule attente est de voir surgir Charlot pour qu'il s'y aventure, nous savons de quelle manière il aborde un escalier classique alors celui-ci est porteur de tous les rires à venir, attente qui sera comblée.
Une partie plus étrange, proche de la poésie du mime, est celle où le chef de rayon et Charlot découvrent qu'ils se ressemblent. Avant même qu'ils échangent leur fonction, l'un profitant du costume de clochard pour fuir, l'autre du costume commercial pour exercer un job, il y a cet instant étrange où ils se regardent et croient se voir dans un miroir. Leurs gestes, accomplis pour vérifier qu'il s'agit bien d'un miroir et non d'une réalité fantastique, sont si bien combinés que le doute persiste un bon moment.
Le changement d'identité provoque les péripéties promises par Charybde et Scylla.
Lorsque le film se termine c'est avec stupeur que l'on constate sa fin. Le rythme et la multitudes des gags font oublier au spectateur le temps qui passe.

21 nov. 2012

Gumshoe (1971) Stephen Frears


Eddie Ginley (Albert Finney) aime la scène, il a envie de frissons, d'émotions et le jeu les lui procure. Entre deux prestations, entre de l'animation et du stand-up, il s'improvise détective. Son débit verbal est étonnant, les citations lui sortent de la bouche comme les perles d'une certaine cadette. Il tourbillonne d'un personnage l'autre, d'un rôle l'autre et le sourire nous vient à le voir s'agiter de la sorte. Albert Finney s'inscrit dans ce rôle avec aisance et jubilation. Suite à une bévue, enfin presque, voici notre héros au centre d'une véritable enquête avec des hommes de main à ses trousses, femme fatale et tout le reste...
Frears s'amuse avec le genre, le second degré est de rigueur, revendiqué à chaque instant et les personnages jouent à être des personnages, des figures du polar où l'imper, le flingue ont des pouvoirs instantanés. Le rythme est enlevé, le ton décalé. Un plaisir, assurément.

18 nov. 2012

To Catch a Thief / La main au collet (1955) Alfred Hitchcock


C'est la vitrine d'une agence de voyages qui ouvre le film. Les personnages hitchcockiens sont parfois attirés par l'extérieur, le frisson de l'étranger. Hitchcock est dans une phase ascendante, il gagne beaucoup d'argent et Paramount lui offre l'opportunité de voyager. Le couple choisira le sujet en fonction de ses désirs touristiques et la côte d'Azur est l'endroit rêvé pour poser ses caméras.
Cary Grant revient au cinéma après une absence prolongée, il pensait que sa présence n'y était plus indispensable. Comment ne pas accepter ce tournage ? Les lieux, filmés en Vistavision, sont attractifs, c'est peu dire et Grace Kelly est de la partie.
L'intrigue est sans importance, le sort de John Robie (Grant), ancien voleur devenu résistant durant la guerre et retiré des affaires, ne nous intéresse guère, ses préoccupations ne génèrent pas d'identification de la part du spectateur. La beauté des décors l'emporte, la beauté de Kelly ajoute à la distraction et quand bien même les qualités du dialoguiste sont mises en avant, il y a de nombreux moments du film où le dialogue ne prend pas.
La tonalité légère et comique du film le sauve, le cri qui ouvre le film, le bateau "Maquis Mouse" qui emporte Robie loin des policiers, le feu d'artifice vu de la chambre, la prestation de Jessie Royce Landis sont des ponctuations qui maintiennent notre attention.
Le film, en somme, reste agréable à suivre sans davantage mériter d'autres louanges.

McGilligan, dans son Hitchcock paru chez Institut Lumière / Actes Sud (2011), cite Bazin qui pointait "l'ignorance anglo-saxonne des us et coutumes français" à propos de la quiche lorraine qui n'est pas une  spécialité du sud de la France.  C'est oublier que lors de la scène du repas, le plat n'est pas présenté comme une spécialité de la région et omettre que la référence à la Lorraine inscrit le personnage de John Robie, parmi d'autres éléments, comme un Résistant, la croix de Lorraine étant le symbole de la France libre.

16 nov. 2012

The Man Who Skied Down Everest / Le skieur de l'Everest (1975) Bruce Nyznik, Lawrence Schiller


Il ne faut pas avoir la tête sur les épaules pour vouloir aller skier sur l'Everest mais bien la tête dans les nuages. Yuichiro Miura n'est pas un amateur, il bat le record du monde de vitesse à ski en 1964 et descend, toujours à ski, le mont Fuji un peu plus tard. La prochaine étape : l'Everest !!
Le documentaire présente le long périple jusqu'au sommet, de la vallée qui part de Katmandou et qui s'étend sur 300 km jusqu'au pied de l'Everest. Ce sont 800 hommes qui portent 27 tonnes de matériel. Les images tournées en 35 mm sont somptueuses et rendent l'hommage qu'il se doit à la beauté de la nature qu'elles captent. Vallées, torrents, végétation de plus en plus rare, c'est un véritable régal pour les yeux, d'autant que la copie HD diffusée à la télévision (Ushuaïa TV HD) est grandiose.
Plus que l'exploit en lui-même, c'est l'Everest qui est la star du documentaire. Au fur et à mesure de leur approche, des multiples stations aux différents camps de base, le projet souhaité par le skieur japonais relève de la folie.
Dès le premier camp de base, il faut trouver un itinéraire sûr à travers une cascade de glace où des blocs immenses, instables, forment des falaises, des précipices, des parois glacées verticales où nombre d'alpinistes meurent, six sherpas de l'équipe y trouveront la mort, suite à un effondrement. Le paysage est grandiose, les nuances bleutées, le silence, le bleu du ciel qui se pose doucement sur ces reliefs blancs... Le soleil fait étinceler l'ensemble, l'homme paraît bien petit, bien ridicule et lorsque les regards se lèvent vers le sommet, c'est pour apercevoir cette crête de neige qui file sous le vent, cette chevelure redoutable.
Yuichiro Miura ne veut pas skier n'importe où mais juste au-dessus du bergschrunde, une vaste crevasse qui marque la séparation de la montagne et du glacier. Il veut s'élancer sur une pente qui peut aller jusqu'à 45°, ralenti par un parachute, pente glacée sur laquelle il est dangereux de poser ses skis. Pourtant il s'élance, glisse, prend de la vitesse, ne contrôle plus sa trajectoire, tombe et racle le sol glacé pendant plusieurs centaines de mètres pour s'arrêter tout près de la crevasse. 
Il y a quelque chose de dérisoire, d'absurde, de fou, de grandiose dans ce projet.
Le commentaire du narrateur reprend des extraits du journal de Miura, écrit durant le périple. Ce qui reste magique, c'est le cadre incroyable qui sert de décor à cet exploit insensé.

15 nov. 2012

Rear Window / Fenêtre sur cour (1954) Alfred Hitchcock


Une fois n'est pas coutume, c'est une photographie personnelle qui illustrera ce billet. 
La rencontre avec Hitchcock s'inscrit dans une longue durée, ses films sont faits avec une passion et un sens du détail qui relèvent du génie, le spectateur, admiratif, ne peut que s'engouffrer dans cet univers qu'il n'aura de cesse de traverser. Hitchcock est de ceux qui accompagnent une vie. Le ton solennel est peut-être excessif mais il faut bien se rendre à l'évidence. 
Rear Window est une merveille à bien des égards. Je ne vais pas rappeler l'argument mais je pointerai la richesse des dialogues, la beauté du décor, la qualité de l'interprétation et les couches multiples du récit qui font que l'on peut s'attacher à l'une ou à l'autre selon son humeur.
C'est le thriller qui, longtemps, a fait l'objet de mon attention, l'avancée de l'enquête, les stratagèmes pour démasquer Lars Thorwald, le bout incandescent de sa cigarette dans la pénombre. Hitchcock sait créer du suspense, captiver son public tout en l'amusant : les répliques de Stella (Thelma Ritter et son air de celle à qui l'on n'apprend pas la vie), la manière dont Jeff, Lisa et Doyle réchauffent tranquillement leur cognac en remuant en cadence leur verre tout en évoquant les divers détails du meurtre...
La reconstitution d'un cour d'immeuble de Manhattan, la vie qui passe, les multiples récits inscrits dans les appartements, les sons au loin, le bar en face de la ruelle, les différents personnages font presque partie de votre vie, quelques visionnages vous les rendent familiers.
Le montage, imaginer Stewart obéir aux conseils pour simuler diverses attitudes, rejouant sans cesse l'effet Koulechov, voir le travail de l'acteur, la pulsion scopique qui l'anime, son voyeurisme qui est celui de tout spectateur compulsif, goûter le plaisir de voir mieux qui s'accentue au fil du récit. 
Mais surtout voir naître, sur l'écran, l'amour. Voir une femme, Lisa Carol Fremont, incarnée par Grace Kelly qui n'a jamais été aussi belle, subjuguer son amoureux, se transformer un instant en aventurière.
La scène de la bague, pointée, révélation de la culpabilité de Thorwald mais aussi, en filigrane, mise en évidence des passions profondes et de leur visée, la scène de la bague m'émeut toujours avec la même candeur. C'est pourquoi l'illustration ci-dessus, symbole de ce qui représente le plus l'amour sous une forme passionnelle et malicieuse, me paraît la meilleure façon possible de rendre à Hitchcock un hommage, de vivre plus intensément un moment précieux.

13 nov. 2012

The Indian Runner (1991) Sean Penn


C'est "Highway Patrolman", le morceau de Bruce Springsteen, qui donne à Penn l'idée d'écrire un scénario. Lisez les paroles, tout est là ou presque. David Morse joue Joe Roberts, le policier et Viggo Mortensen incarne le frère hanté, Frank. Rien à faire, malgré les efforts du premier, le second va brûler ce qui peut le ramener à une vie normale, tranquille.
La distribution étale son plein quota de testostérone : Charles Bronson, Denis Hopper et même Harry Crews qui vient pousser la chansonnette en père meurtri revanchard ainsi que Benicio Del Toro en vendeur de shit. Du côté des dames, Valeria Golino est assez classe mais Patricia Arquette est confondante de sensibilité.

Il y a une révolte profonde chez Frank. Il ne peut accepter de se plier à une norme aliénante alors même qu'autour de lui le monde court à sa perte. Le film souligne ces aspects, c'est l'authenticité des villages indiens dont parle le père durant la jeunesse des deux frères, ces villages sont remplacés par une ferme, celle que Joe n'a pas réussi à garder. La ferme représente encore un lien avec la terre et le métier de policier est un renoncement, ce que lui fait remarquer le père au cours d'un échange assez bref. D'ailleurs lorsque Frank revient, plein de vie, de rage, de fureur, il transmet un peu de cette énergie vitale à Joe qui se remet à jardiner et tombe sur la tête d'une flèche indienne, renouant ainsi avec le passé.
Frank ne peut se plier à la vie que lui chante Joe : une femme, une maison, un enfant, un jardin...
Le magnétisme de Mortensen sublime son personnage et la fadeur de David Morse ne fait pas le poids seulement le premier perd tout, doit tout abandonner, le second choisit la famille.
Les paysages du Nebraska apportent une valeur épique à ce récit tragique, sans issue.
Si l'on excepte une tendance manifeste à tourner de nombreuses scènes façon "clip", Sean Penn réussit à hisser son film à des hauteurs très estimables, la performance de Mortensen en étant l'élément principal.

Universal Horror (1998) Kevin Brownlow


Universal fait bien les choses, le studio nous délivre huit classiques dans un écrin mortuaire singulier mais discret et ajoute dans les suppléments de Frankenstein le documentaire de Kevin Brownlow réalisé en 1998.
Brownlow aime aller à la source et laisser la parole aux acteurs du sujet en question aussi peut-on voir intervenir quelques stars de l'époque : Fay Wray qui passait nombre d'heures dans la main de King Kong, Lupita Tovar qui joue dans la version espagnole de Dracula, tournée la nuit sur le même plateau que le Tod Browning, Kurt Siodmak qui a travaillé sur Les hommes le dimanche avec Ulmer et qui s'est retrouvé avec lui à plancher sur les films d'horreur du studio, Rose Hobart, actrice dans Dr. Jekyll and Mr. Hyde de Mamoulian ou encore Gloria Stuart, présente dans The Invisible Man.
Le regretté Ray Bradbury y raconte ses premières frayeurs lorsqu'il vit ces films petit, James Karen fait de même.
Le studio de Carl Laemmle avait trouvé un filon en or et l'exploitation de ces films d'horreur apporta beaucoup d'argent alors même que la Dépression faisait rage.
Brownlow prend soin de parler du genre avant qu'il explose et fait quelques incursions chez les autres studios. L'origine littéraire est développée, beaucoup de documentaires passent à la trappe ce genre d'informations et l'arrière-plan historique n'est pas en reste.
Sans révolutionner le genre, nous n'allons pas exagérer notre amour pour Brownlow, son travail fournit deux choses essentielles, en premier lieu des informations et encore des informations, en deuxième lieu il donne envie de nous replonger dans ces films qui, vus dans l'enfance, marquent un spectateur, revus ensuite c'est leur beauté qui étonne.

Attention car le menu du dvd et sa jaquette ne nous informent guère plus de la présence de ce documentaire que par un Universal Horror peu loquace, aucune mention de Brownlow n'est faite. De plus le documentaire démarre par un générique qui fait de même, Bronwlow apparaît en final, aussi est-il possible de zapper assez vite, croyant avoir affaire à une featurette banale, ce serait commettre une erreur.

11 nov. 2012

Triple Trouble / Les avatars de Charlot (1918) Charlie Chaplin


Petit saut chronologique pour nous retrouver en 1918, date de sortie de ce Triple Trouble. Cela fait déjà trois années que Chaplin a quitté la Essanay, et pas dans une entente cordiale. Dès 1915, Chaplin devient une star, des produits dérivés sont fabriqués partout, preuve de sa renommée internationale. Essanay veut faire un coup et sort cet étrange objet composé de divers chutes de deux courts métrages réalisés par Chaplin : Work et Police, ainsi que d'un long métrage qui ne vit jamais le jour, Life
Essanay demande à Léo White de tourner de nouvelles séquences et d'intégrer celles issues des titres ci-dessus. Ce dernier ne s'en tire pas si mal.
L'intérêt de ce court est de découvrir des scènes non exploitées jusqu'alors. Celle qui retient notre attention est issue de Police, elle se passe dans l'asile de nuit et présente plusieurs personnages qui viennent s'incruster dans le dortoir, un voleur, un bandit... Une longue séquence nous montre ces individus qui tentent de dormir, dérangés par le voleur qui fait les poches de l'assemblée et par une bagarre impressionnante, brève mais extrêmement bien chorégraphiée.
Chaplin laissera faire Essanay, un procès antérieur lui avait donné tort et il ne désirait pas renouveler l'expérience. Il veillera désormais à obtenir le contrôle intégral de son travail dans ses futurs contrats.

10 nov. 2012

Summertime / Vacances à Venise (1955) David Lean


Un train, encore un, ils sont omniprésents dans l'oeuvre de David Lean, arrive à Venise. A son bord, Jane (Katharine Hepburn), secrétaire américaine, vieille fille un peu excentrique, qui a économisé pour s'offrir ce voyage. Venise va lui apparaître dans toute sa beauté mais la solitude lui pèse, il faut dire que la ville sert d'écrin à l'amour et autour d'elle les signes en sont nombreux. Elle rencontre alors Renato dont elle tombera amoureuse. Elle s'offrira à lui, après de multiples détours, pour le quitter sur le quai dans une scène déchirante.
Le film a été diffusé par TCM en HD et je ne l'ai jamais vu avec une beauté aussi stupéfiante. La photographie du film est splendide et Venise est la star du film. Lean voulait qu'il en soit ainsi. L'héroïne du film doit être frappée par ce qu'elle découvre et Hepburn rend parfaitement cette transe, cette allégresse qui traversent son personnage. Les images défilent, les travellings et l'on est conquis. Toute cette beauté n'est rien si elle n'est partagée, nous aurions pu craindre que Rossano Brazzi ne soit pas à la hauteur, qu'il n'incarne pas tout à fait le charme italien cependant sa douceur parvient à nous conquérir également. L'exubérance américaine face à ce tempérament méridional franc, direct mais doux posent le socle de cette union improbable. Lean a su combiner l'aspect forcément touristique du film avec l'intrigue.
Une édition HD sera la bienvenue.

Madeleine (1950) David Lean


Les amants passionnés n'est pas un film qui remporta un grand succès commercial mais il permit à Lean  de rencontrer Ann Todd. Devenue sa femme, Lean veut lui trouver un sujet, c'est Todd qui lui propose l'histoire de Madeleine Smith, rôle qu'elle avait déjà joué au théâtre. Célèbre durant les années 1850, on l'accusait d'avoir empoisonné son amant. 
Madeleine fait partie d'une famille aisée et estimée, son père veut la marier à un homme de son rang mais c'est un pauvre français, Emile l'Angelier (Ivan Desny, pas mal du tout dans le rôle, avec un air à la Orson Welles) qui fait battre son coeur. Ce dernier est amoureux de la jeune femme et de tout les symboles de réussite qu'elle représente. Lorsque Madeleine, devant la violence d'Emile, choisira de rompre et de se fiancer avec celui choisi par son père, Emile se fera plus pressant et exercera un chantage. Lorsqu'Emile meurt, on découvre que Madeleine possédait de l'arsenic, poison qui causa le décès. Un procès s'ouvre mais aucune preuve ne condamne Madeleine. Elle ne sera pas non plus innocentée comme la loi écossaise le permet, le verdict pointe seulement l'absence de preuves. Au spectateur, sur la base des faits présentés, de se fonder une opinion.
L'époque victorienne est admirablement reconstituée mais ce qui ressort du film est un aspect glacial.  Les meilleures scènes sont celles où elle est confrontée à son amant, et le mérite en revient davantage à Desny. Ann Todd, même avec la meilleure volonté du monde, développe une prestation qui ne parvient pas à faire ressentir les émotions de son personnage. Si l'on considère que cette froideur sert l'ambiguïté de Madeleine alors c'est réussi. 
A l'inverse d'autres films de Lean, le spectateur ne participe pas émotionnellement à l'histoire. Lean n'aimait pas du tout ce film, ce n'est pas un projet qu'il a conçu et porté. Le film n'aura pas non plus le succès escompté. 

9 nov. 2012

Argo (2012) Ben Affleck


Film inspiré de faits réels, presque un genre à lui tout seul, Argo raconte l'exfiltration de six américains qui travaillaient à l'ambassade américaine de Téhéran, en pleine révolution iranienne. Ces six américains trouvent refuge au domicile de l'ambassadeur canadien alors que 52 américains, restés à l'ambassade, sont pris en otage. Un spécialiste de la CIA, Mendez (Ben Affleck) imagine un tournage à venir pour évacuer le groupe, les faisant passer pour des membres de l'équipe de tournage. Pour que l'opération soit crédible, il fait appel à un maquilleur qui travaille dans le cinéma, John Chambers (John Goodman) et à un producteur sur le déclin mais en pleine verve, Lester Siegel (Alan Arkin).

La mission est traitée du point de vue de la CIA, microcosme spécifique qui a ses propres règles. C'est un endroit où les "héros" sont anonymes, un univers clandestin. Et la meilleure idée du film est de montrer la manière dont cet univers va devoir composer avec d'autres, que ce soit celui cinématographique et fantasque d'Hollywood, qui plus est non pas le grand Hollywood mais celui des films de seconde zone, ou que ce soit la république islamique iranienne, où les erreurs se payent cash.
Et dès le début du film, qui s'inscrit dans un registre particulier, le grand film politique (George Clooney fait partie de la production) le style en est décalé, l'histoire de l'Iran est racontée rapidement avec usage de bandes dessinées, images d'archives. Ce ton qui prend en compte une culture pop, bis tout en traitant un sujet sérieux est une des réussites du film. Les scènes où Arkin intervient sont désopilantes (Argofuckyourself !) et réhausse l'aspect solennel du récit qui, dès qu'il quittera ce double langage (traitement sérieux du sujet avec mélange plus fantasque du point de vue hollywoodien), tombe dans un ronronnement classique un peu plombé par le jeu "underplay" de Ben Affleck. La fin du film  qui, en donnant des informations par mentions écrites sur ce que sont devenus les acteurs réels de ce drame, place ces mentions sur des figurines de super-héros, reprend ce point de vue double, avec justesse.

Au début du film, une référence est faite à Network, Lumet savait transcender son sujet et y ajouter une profondeur, ce qui amener le spectateur à vivre ses films avec la raison mais aussi les sentiments. C'est ce que nous regrettons dans Argo, avoir voulu jouer sur les deux tableaux. Ce volet "sérieux" au milieu du film aurait gagné à continuer à intégrer l'aspect hollywoodien qui fait l'originalité du projet. 
Petit regret car l'ensemble reste agréable à regarder, la scène de siège de l'ambassade est traitée avec brio, comme le final à suspense, même si cela reste convenu.

8 nov. 2012

Following / Le suiveur (1998) Christopher Nolan


Premier film de Christopher Nolan et déjà le goût de la narration éclatée, la volonté de garder son spectateur attentif et actif. Il est surprenant de voir ce film, assez court, réalisé avec une telle maîtrise et surtout un plaisir du récit. 
Nolan a écrit cette histoire d'un écrivain, Bill, qui n'a pas encore publié, démuni, espèce d'adolescent attardé, désoeuvré. A côté de la machine à écrire, sur le mur, nous pouvons observer une photo de Nicholson dans The Shining, qui est aussi l'histoire d'un écrivain raté. C'est le premier lien avec le film de Kubrick. Cet écrivain se confie à quelqu'un, au début de son histoire, le spectateur ignore de qui il s'agit. Il raconte qu'il s'est mis, ne sachant que faire de son temps, à suivre les gens dans la rue. Un peu comme Sophie Calle. Il s'est donné des règles mais les a transgressées. 
C'est un polar que l'on suit, il y a le mentor, Cobb, la femme fatale, un night-club, des appartements cambriolés...
Nolan déconstruit son récit et nous le donne en vrac, enfin, dans le désordre, à nous de recoller les morceaux. Et c'est passionnant.
Le film se construit à coups de révélations qui nous font changer notre analyse de l'histoire jusqu'à la fin ouverte, comme dans le Kubrick cité ci-dessus.
L'on hésite entre la folie de l'écrivain qui engendre un récit post-traumatique qui l'amène devant l'inspecteur ou entre l'écrivain véritablement manipulé, se livrant à l'inspecteur. La dernière scène, celle de Cobb dans la foule, se fondant parmi les passants jusqu'à disparaître ne change rien à l'affaire, elle peut être engendrée par le cerveau malade de l'écrivain ou n'être qu'un signe de la puissance de Cobb, libre alors que Bill va rester en prison.
Peu importe que nous restions dans l'incertitude puisque le plaisir se glisse justement dans l'écart incertain de ces deux versions. 
Avec un noir et blanc, une pellicule 16 mm et des acteurs qui venaient à l'occasion tourner quelques scènes, Nolan nous surprend agréablement. 
Le signe de Batman qui se trouve sur la porte de l'appartement de Bill désigne la dualité du personnage et vient, par anticipation, créer le premier lien cinématographique entre Nolan et le justicier de Gotham City.

A Burlesque on Carmen / Charlot joue Carmen (1916) Charlie Chaplin


A l'époque Mérimée fait des adeptes à Hollywood car Cecil B. De Mille avait tourné sa version, ainsi que Raoul Walsh. Chaplin donna la sienne.
Le film est étrangement bancal, si l'on considère la production précédente, il se trouve qu'une fois le contrat rompu avec Chaplin, le studio rallongea le film et le sortit dans une version que détesta le réalisateur. Il intenta même un procès qu'il perdit.
Ici et là, nous retrouvons l'énergie de Chaplin mais il ne fait pas autant d'effet que d'habitude. Une scène importante est à signaler, la dernière, le héros tue Carmen avec sa dague puis se l'enfonce dans la poitrine. Cette scène est étonnante car tout le métrage est burlesque, d'un burlesque presque anachronique, daté et cette scène est jouée sur un mode dramatique, bien plus maîtrisé que le reste. Voir Chaplin mourir à l'écran de cette façon devait surprendre les spectateurs, quand bien même il interprétait un personnage différent du vagabond. 
Cela ne dura que l'espace d'un instant, après quelques secondes c'est le retour de la comédie. Cette chute finale ne réussit pas complètement à oublier la pauvreté de l'ensemble.

Police / Charlot cambrioleur (1916) Charlie Chaplin


Ce court constitue le meilleur de la période Essanay. Il débute par un carton : "Once again in the cruel, cruel world", Charlot sortant de prison, ce monde cruel est bien le monde extérieur, les scènes qui suivront se chargeront de le démontrer en commençant par un prêtre conseillant à Charlot de rentrer dans le droit chemin, ce faisant il lui subtilise le peu d'argent qu'il lui reste. Sans le sou, il tente de manger mais l'épicier ne lui fait pas crédit. A l'asile de nuit dans lequel il tente de rentrer, ce sera la même chose, sans argent il n'existe pas. Il tombe alors sur une ancienne connaissance de cellule qui l'entraîne dans un cambriolage hasardeux. Edna Purviance qui joue la fille chez qui les deux voleurs pénètrent reconnaîtra le bon fond de Charlot en ne le désignant pas à la police. Elle tente ensuite de le remettre dans le droit chemin, ces paroles déclenchant de suite un réflexe amusant : Charlot vérifie que rien ne lui manque dans les poches de sa veste !
Une multitude de gags jalonnent le récit, presque sans temps mort, une vrai réussite.

4 nov. 2012

Sur mes lèvres (2001) Jacques Audiard


Nous pouvons remercier Tonino Benacquista et Jacques Audiard pour avoir écrit un aussi bon scénario. Cette histoire d'amour entre un ex-taulard en conditionnelle, Paul (magnifique Vincent Cassel), qui ne croit plus en rien, ni en personne et une secrétaire presque sourde (sublime et touchante Emmanuelle Devos) qui va rencontrer l'amour et s'y accrocher comme une damnée, a de quoi nous retourner. La mise en scène et la réalisation subtiles d'Audiard sert admirablement ce volet de l'histoire. Audiard restitue pleinement l'univers sonore de Carla (E. Devos), un travail important est effectué sur le son, mais n'oublie pas que la vision est essentielle puisque le personnage doit compenser son infirmité, et ce deuxième élément est bien présent dans le film. Un effet de cache vient nous placer également dans cet entre-deux visuel pour mieux nous faire sentir ce besoin de focaliser en dépit des manques.
Histoire d'amour mais aussi, en arrière-plan, toute la violence machiste d'un univers professionnel, Carla est secrétaire, fournit beaucoup de travail mais ne reçoit que mépris de ses commerciaux qui ne la voient pas. En bons connaisseurs de l'univers du polar, les auteurs n'oublient pas que l'intrigue doit prendre en compte l'univers social et politique dans lequel évoluent les personnages. La difficulté de se réinsérer est un cliché mais il est traité avec l'idée que deux outcasts peuvent aller plus loin ensemble. La solitude, le mépris, le refoulement sont des thèmes qu'illustrent également les personnages de la femme de Marchand ou même Annie, la copine de Carla, qui est utilisée par les hommes et ne semble pas être véritablement heureuse. Masson, le contrôleur judiciaire (Olivier Perrier qui donne une prestation de haut niveau), suit le cheminement inverse, l'amour l'a quitté, comme une courbe assymétrique qui, en un point donné, rencontre celle de Paul.
Considérant cet univers où les individus restent fondamentalement seuls, nous comprenons mieux la rage de Carla pour accéder au rêve, pour y croire. Au milieu d'une scène qui rappelle Rear Window, qui est également l'histoire de la naissance d'un amour, un moment intense, celui où Carla lit sur les lèvres de Paul mais d'une manière qui trahit, ô combien, les sentiments qu'elle a pour lui.
Sur mes lèvres est un film ambitieux qui tient toutes ses promesses.

Ces messieurs de la Santé (1934) Pierre Colombier


Description enjouée d'une société française des années 30 qui ne pensent qu'à faire fructifier son capital par tous les moyens, Ces messieurs de la Santé mise beaucoup sur la prestation remarquable, pour peu que l'on puisse trouver du plaisir au cabotinage, de Raimu qui incarne un homme d'affaires, riche d'idées, d'escroqueries, de trouvailles pour gagner de l'argent. Déjà incarcéré en tant que banquier véreux, il s'enfuit de la prison de la Santé, s'infiltre dans un petit commerce qui vend des corsets en tant qu'homme à tout faire pour ensuite en gravir les échelons, se rendant indispensable à tous, jusqu'à en devenir le patron. Son capital consolidé, il ouvre une nouvelle banque car il voit plus grand.
Autour de Raimu, c'est une brochette d'acteurs qui réjouissent l'oeil et l'oreille : la jeune Edwige Feuillère cabotine aussi sous l'oeil du maître, Pauline Carton fait son numéro de vieille pincée, avare et cupide, Lucien Baroux est excellent en vieux garçon idiot, très à cheval sur les bonnes manières... Ces acteurs évoluent dans des décors soignés et inventifs crées par Jacques Colombier, le tout filmés par Curt Courant. C'est de la belle ouvrage.
Tafard, c'est le nom du personnage joué par Raimu, est un pur spéculateur, il avoue ne retirer du plaisir qu'en dépossédant les plus avares, l'accumulation du gain est secondaire. La confiance qu'il inspire n'a d'égale que la cupidité de ceux qui l'entourent. C'est le principe même des Madoff, évidemment Madoff et ses répliques sont condamnables mais les crédules qui salivent à l'idée de gagner de l'argent rapidement et sans effort le sont aussi, ce qu'illustre parfaitement le film. L'époque n'a guère changé, y compris les relents racistes qui pointent dans le film : l'argent est manipulé par un juif et par un grec. 
Colombier nous met cette atmosphère sous le nez, diffusée à travers une ronde rythmée et enivrante au milieu de laquelle Raimu se joue dces pauvres âmes cupides comme un génie de ses marionnettes.