23 déc. 2012

Le dernier trappeur (2003) Nicolas Vanier


Frustration presque immédiate à la vue de ce projet, entre documentaire et fiction. Tout ce qui m'intéresse disparaît, n'existe que par bribes. Pourtant Norman Winther, le trappeur, a beaucoup à nous montrer. Je crois qu'à trop vouloir embrasser les différents moments des saisons, Vanier perd en précision. Ainsi lorsque Winther abat un animal important, ce qui me paraît intéressant est délaissé. Comment l'animal est dépecé, comment construit-il l'abri où il va stocker la viande et ainsi de suite...? Rien ne nous est montré. Les multiples rebondissements, incidents dont Vanier balise son récit sont joués, évidemment, et l'authenticité qui s'en dégage est tronquée. Il est déjà difficile de réussir un bon documentaire alors vouloir créer un hybride est un défi plus grand à relever. Poser sa caméra, simplement, suivre son sujet, le laisser respirer... Ce qui n'arrive pas ici, dommage car les paysages sont grandioses et le désir de rester en contact avec la nature transparaît, rompant difficilement la glace du scénario poussif.

The Deer Hunter / Voyage au bout de l'enfer (1978) Michael Cimino


Cimino, durant la première moitié du film, prend le temps de camper ses personnages, modestes ouvriers américains, enfants d'immigrés russes, travaillant dans l'industrie à Clairton, Pennsylvanie.
Il filme le groupe, celui précieux des amis et plus largement celui d'une communauté. Suivent les lieux et les événements qui contribuent à fonder ce groupe, le structurer : l'usine, le bar, l'église, la nature environnante. Travail, religion, mariage, loisirs, la vie de quelques hommes...
Ces premières scènes montrent un monde imparfait. C'est le père alcoolique qui a la main lourde de Linda (Meryl Streep), Steven (John Savage) qui se marie avec une jeune femme qui est enceinte d'un autre, Michael (De Niro) qui aime Linda mais qui est promise à Nick (Christopher Walken), son meilleur ami... Un monde imparfait mais où l'innocence et la poursuite du bonheur restent des points de fuite qui animent ces hommes. Si ce n'était ce béret vert qui fait irruption au milieu de la fête, annonciateur des désastres à venir, rien de ce monde ne serait condamnable. les personnages le disent, ils aiment ce coin perdu.
Le groupe qui s'est construit autour de Michael est également imparfait, constitué de cons, moins Michael et Nick qui savent qu'ils ont autre chose, cependant il perdure. Cette dernière partie de chasse pose une rupture, Michael pressent le drame, la manière dont il refuse de prêter ses chaussures à Stan (John Cazale) qui oublie toujours quelque chose et s'appuie sur ses partenaires, marque un changement, plus instinctif que réfléchi.
Au milieu de ces derniers jours, le départ imminent pour le Vietnam.
C'est en un cut brutal que le récit passe directement au conflit. Le groupe est en mauvaise posture. Michael n'aura de cesse de le maintenir compact. La stratégie pour se sortir de ces geôliers, fans du jeu de roulette russe, la façon d'essayer d'attraper Steven et de le hisser sur l'hélico, la manière dont il l'accompagnera jusqu'à le confier aux troupes montrent la dureté de la guerre, le désarroi des américains, paumés dans un conflit qu'ils ne maîtrisent pas mais aussi la volonté farouche de ce personnage, dont le titre évoque une figure presque mythologique, pour préserver une unité fondamentale.
Revenu seul à Clairton, il ne peut se réaliser, poursuivre une vie qui n'a pas de sens sans ses deux camarades. La quête pour les retrouver est sublime, quand bien même un homme ne peut affronter, seul, le souffle brutal d'une guerre.
La dernière scène est de celles qui font couler les larmes. C'est, à travers une autre chimère, l'hymne américain, un autre idéal, la démonstration qu'en dépit de la réalité la plus sombre, l'on ne peut qu'espérer et continuer à vivre ici-bas, ensemble.
Un film capital.

13 déc. 2012

The Last Run / Les complices de la dernière chance (1971) Richard Fleischer


A bord de sa BMW 503 décapotable, Harry Garmes (George C. Scott) va effectuer un dernier contrat : prendre en charge Paul Rickard, (Tony Musante) un détenu qui se fait la malle. Garmes est rangé des affaires depuis neuf ans, le temps de digérer la mort de son fils et la disparition de sa femme dans la nature. Il est âgé mais a encore beaucoup à (se) prouver. Rickard a l'arrogance et l'impatience de la jeunesse. Claudie, sa compagne du moment, jouée par Trish Van Devere, rejoint le duo, ce qui n'était pas prévu. Ce qui n'était pas prévu non plus, ce sont les tueurs qui attendent le trio pour descendre Rickard.
George C. Scott est formidable dans ce rôle de héros fatigué qui jette sa dernière énergie dans une épopée mécanique aussi vaine que suicidaire. Les règles ont changé et l'honnêteté, la confiance tendent à être des valeurs en perte de vitesse. Fleischer impose au récit un rythme lent qui colle à son personnage principal, long et sinueux comme les routes qui le mènent du Portugal à l'Espagne. Comme sa voiture de collection, Garmes va jusqu'au bout du chemin, avec l'élégance qui sied à la rareté, au style.
Dommage que la copie diffusée sur TCM ne permette guère de goûter à sa juste valeur la photographie de Sven Nykvist.

12 déc. 2012

Midnight Express (1978) Alan Parker


C'est un film que l'on voit beaucoup étant adolescent, la musique, appréciée autrefois, aujourd'hui gêne. En revanche la qualité de l'interprétation est toujours effective. Brad Davis, n'ayant pas vu le film depuis une vingtaine d'années, est étonnamment jeune, je vieillis, il livre une prestation mémorable. Accompagné d'un John Hurt sidérant, j'ai apprécié la profondeur de leur jeu, la manière dont ils se livrent. Les seconds rôles sont bien servis et le soin apporté au décor permet de s'immerger dans le récit. La dimension cauchemardesque du film est intacte, seul le synthé de Giorgio Moroder, qui a ses fans, me chatouille l'ouïe négativement.
Au final c'est un plaisir surprenant, je m'attendais à pire.

11 déc. 2012

Beach Red / Le sable était rouge (1967) Cornel Wilde


En montrant le débarquement de quelques Marines sur une île japonaise lors de la Deuxième Guerre Mondiale, leur difficile progression dans la jungle, Cornel Wilde, avec les moyens de l'époque, brise l'image de la carte postale pour laisser la place à l'effroi, la peur et la destruction. Le début du film est presque didactique tant le réalisateur veut nous placer dans un rapport réaliste et progressif, palier par palier nous assistons à la mise en place de l'événement. Spielberg a certainement vu ce film pour Saving Private Ryan, de nombreuses scènes en témoignent.
Puis des images mentales surgissent, chaque soldat pense aux siens, à l'épouse restée au pays, à la peur obsessionnelle de se faire trouer le ventre à la baïonnette. Images fixes qui forment parfois une trame narrative semblable à un roman photo ou bien des petites scènes pastel qui tranchent avec le quotidien sordide des soldats. Des voix-off nous donnent accès à leurs pensées. Pas d'héroïsme, simplement des hommes qui tentent de survivre. En proie à leur conscience, emplie d'images intimes.
Le film de Wilde est ambitieux, filmer la guerre à hauteur d'homme est déjà estimable mais il entreprend de placer les japonais et les américains sur le même plan. De part et d'autre, des portraits sont peints, et lorsque les personnages ainsi présentés se livreront bataille, la dénonciation de l'absurdité de la guerre n'en sera que plus flagrante. 
Sans aller jusqu'à la force de la nature filmée par Terrence Malick, Wilde décrit les paysages explorés plus précisément qu'un réalisateur moyen. Chez Wilde la nature existe, elle est souvent présente au premier plan, non par pour constituer un cadre qui aurait de la profondeur, mais pour souligner sa beauté sans que les personnages ne s'en rendent compte. C'est une autre anomalie que la guerre procure.

7 déc. 2012

Ignace (1937) Pierre Colombier


Adaptation d'une opérette, Ignace est une comédie qui contient plusieurs chansons dont celle qui donne son titre au film. Il ne faut rien attendre de transcendant de l'intrigue, l'on suit les pitreries d'Ignace Boitaclou, joué par Fernandel, qui vient de rejoindre l'armée et se retrouve ordonnance d'un Colonel. La suite est un vaudeville qui repose en majeure partie sur la personnalité de l'acteur. Cela nous suffit. Il faut également apprécier les présences de Saturnin Fabre et de Fernand Charpin. Le cinéma d'entre-deux guerres avait cette particularité : offrir aux spectateurs des tronches, des excentriques...
Louons surtout les décors soignés de Jacques Colombier, c'est un supplément qui apporte beaucoup pour l'intérêt du film.
Ignace sera interdit en 1939 par le Commissariat général à l'information. Il figure sur une liste de 51 films jugés "déprimants, morbides, immoraux et fâcheux pour la jeunesse". Nous supposons que l'image grotesque donnée de l'armée n'aura pas plus, en temps de guerre, aux censeurs qui devaient plancher sur le sujet.

3 déc. 2012

The Missouri Breaks (1976) Arthur Penn


Le vieux Braxton devise sur la beauté du pays avec un jeune cowboy qui confesse s'en rendre compte. Quelques poignées de secondes plus tard, ce dernier est pendu.
Il ne suffit pas de grand chose pour changer une vie, Braxton aurait pu accorder un procès au voleur, le voleur aurait pu ne pas se faire prendre...
Tom Logan (Jack Nicholson) est à la tête d'une bande de voleurs, composée de bons seconds rôles dont harry Dean Stanton. Après un braquage de train maladroit, risible, ils achètent un petit ranch pour commencer à s'installer. Ce western n'est pas le western typique, pas de héros ici, pas de légende. Même l'imposteur qui veut endosser les vols de chevaux provoque les rires, la réalité ne colle pas avec la légende, nous sommes dans l'après, dans ce qui reste et ce qui doit se construire tant bien que mal. Ainsi Jane Braxton, la fille chérie du riche propriétaire, interprétée par Kathleen Lloyd, courtise Logan. Et Logan se laisse faire, à sa façon. Loin du héros charismatique westernien, il se prend d'affection pour le jardinage, potager, verger, irrigation. Nous pourrions presque penser qu'une vie pourrait s'accomplir dans cette belle lumière du Montana.
Mais Logan et sa bande se sont vengés, ils éliminent l'homme de confiance de Braxton qui fait venir un tueur.
Le chasseur de primes est Lee Clayton, un régulateur, qui tue ses proies de loin. C'est Marlon Brando qui s'amuse à le jouer. S'amuse car c'est un véritable délire d'accents, de gémissements, de répliques spirituelles qui déstabilisent ses interlocuteurs. L'homme à qui il ne faut pas parler. Brando est un tueur moderne, sadique, capricieux, impertinent, un de ceux que l'on rencontrera dans des filmographies plus lointaines. Performance exceptionnelle de l'acteur qui a improvisé la plus grand part de son jeu, lisant ses répliques sur des cartons derrière la caméra...
On se met à douter de la rédemption possible de Logan, surtout quand Clayton se met à éliminer tout ce qui bouge autour de lui.
Entre des traditions archaïques, je te tue, tu te venges, je recommence..., des considérations primaires, se dessinent un autre possible, une forme d'apaisement et de communion avec la nature et que nous retrouvons dans les deux personnages principaux qui, pourtant, cherchent à se tuer. Cet autre possible est fortement influencé par ce beau personnage féminin, femme libre et indépendante, qui sait ce qu'elle désire, ce qu'elle veut fuir.
Un solide sujet écrit par Thomas McGuane. Un western à la frontière, une balise.

A Foreign Affair / La scandaleuse de Berlin (1948) Billy Wilder


Des plans de Berlin en ruines, tournés d'avion, ouvrent le film. Wilder les a pris en 1945 alors qu'il devait veiller à ce que le cinéma allemand renaisse de ses cendres sans nazis.
En regardant Berlin par le hublot un personnage la compare à "un vieux morceau de Roquefort rongé par une meute de rats". La comparaison paraît choquante mais elle est sans équivoque, la ville est détruite et ses habitants ne pensent qu'à se nourrir. C'est la manière de Wilder de parler d'une ville qu'il a connue, avec sa pudeur. Nous sommes en 1948 quand le film sort sur les écrans et la manière dont il débute peut également choquer, Wilder s'amuse et, dans les ruines de Berlin, nous sert une screwball comedy tonitruante. L'appétit de vivre, de danser et chanter est plus fort et qui peut mieux le montrer que Marlène Dietrich ?
Elle incarne une chanteuse allemande, ancienne sympathisante nazie, qui est la protégée de son amant, un capitaine de l'armée américaine. Débarque un membre du congrès américain venu prendre la température du moral des troupes, c'est Phoebe Frost (Jean Arthur) qui tombera également amoureuse du capitaine Pringle (John Lund). 
Les deux actrices ne s'aimaient guère, Arthur pensait que Wilder la délaissait, elle ne pouvait rien contre la complicité qui régnait entre le réalisateur et Dietrich. A l'écran, Dietrich est étonnante de charme, de malice, Arthur s'en sort bien, face à ce monstre photogénique elle parvient à faire exister son personnage et nous émeut par sa candeur, son innocence.
Après ce début enjoué surgit un moment grave qui tranche sérieusement avec la tonalité d'ensemble du film. C'est lorsqu'apparaît un ancien chef de la Gestapo, amoureux du personnage de Dietrich. Wilder, subtilement, désigne cet aspect historique encore frais dans les mémoires comme une présence du passé vouée à disparaître. Il filme l'apparition de Birgel comme un fantôme, d'ailleurs au moment même où surgit sa silhouette ténébreuse, les paroles de la chanson chantée par Dietrich sont "...phantom of the past..." Cela est bref, le temps d'une fusillade et l'on passe à autre chose, à l'amour, foreign or not, it's still the same, just a love affair...

2 déc. 2012

The Pursuit of Happiness (1971) Robert Mulligan


Inédit en France, on ne sait pourquoi, c'est un très beau Mulligan qui nous est proposé par TCM. 
Sur fond d'activisme étudiant, le récit se concentre sur William Popper (Michael Sarrazin), jeune homme qui tente de voler de ses propres ailes. Sa famille est riche mais il ne la fréquente guère. 
En prenant sa voiture un soir de pluie, il tue accidentellement une vieille dame, il doit alors demander l'aide de son oncle avocat, William tombera de désillusions en désillusions.
William Popper représente une jeunesse, de celle qui ne cherche pas forcément à épouser une cause. Le récit nous le présente à la fin de sa période activiste, il est revenu de tout ce fatras politique et n'est encore en sa présence que parce qu'il aime Jane (Barbara Hershey), une militante forcenée. Sa rencontre avec la Justice ne va pas arranger les choses. Ses propos sont déformés et orientés de manière absurde et le carcan familial veut qu'il se plie à des codes qui lui permettraient de se tirer d'affaire. Mais il rejette tout en bloc et s'enfuit.
Le monde des adultes ne laisse que peu d'espoir. Entre un père qui semble l'aimer mais qui n'arrive pas à s'affirmer, un oncle réactionnaire, une grand-mère loufoque, obnubilée par la grandeur et le prestige de la famille, William veut quitter son pays, s'enfuir. 
Mulligan ne signe pas un brûlot militant, il signale avec sensibilité des problèmes profonds de société tout en montrant qu'une cellule sociale plus réduite comme la famille est atteinte de la même maladie. La communion, l'écoute, la vérité prennent des coups et ferment la porte à la jeunesse. 
Ce que pointe la superbe chanson de Randy Newman.

26 nov. 2012

Double Indemnity / Assurance sur la mort (1944) Billy Wilder



"Phyllis : Mr. Neff, why don't you drop by tomorrow evening about eight-thirty. He'll be in then. 
 Walter Neff : Who? 
 Phyllis : My husband. You were anxious to talk to him weren't you? 
 Walter Neff : Yeah, I was, but I'm sort of getting over the idea, if you know what I mean. 
 Phyllis : There's a speed limit in this state, Mr. Neff. Forty-five miles an hour. 
 Walter Neff : How fast was I going, officer? 
 Phyllis : I'd say around ninety. 
 Walter Neff : Suppose you get down off your motorcycle and give me a ticket. 
 Phyllis : Suppose I let you off with a warning this time. 
 Walter Neff : Suppose it doesn't take. 
 Phyllis : Suppose I have to whack you over the knuckles.
 "



Ou ce qui se passe lorsqu'un pigeon s'éprend d'une garce, lorsque Walter Neff (Fred MacMurray) se prend dans les filets de Phyllis Dietrichson (Barbara Stanwyck qui a eu raison de céder devant l'insistance de Wilder pour qu'elle prenne le rôle).
Le film est connu et se revoit toujours avec autant de plaisir. Il diffuse sa malice, son venin et nous en redemandons. 
James Cain avait déniché son sujet dans les minutes de procès new-yorkais. Un dénommé Snyder trouve la mort, aidé par sa femme et l'amant de celle-ci. Triangle classique. Wilder voulait Cain pour le scénario mais il n'était pas disponible, alors il se rabat sur Chandler, excusez du peu. Détestation cordiale entre les deux hommes mais accouchement d'un scénario béton qui fait peur au studio : les meurtriers ne sont plus les loubards habituels de la mafia ou d'une quelconque organisation criminelle mais des individus comme vous et moi. Un mec normal qui veut l'argent et la femme et qui n'obtiendra pas ni l'un, ni l'autre.
Là-dessus se greffe une histoire d'amitié entre le courtier en assurances qui tombe amoureux d'une cliente et son mentor, Barton Keyes (Edward G. Robinson, magistral) qui voudrait le voir évoluer dans la boîte. Celui-ci flaire les fraudeurs, les histoires louches, un vrai limier qui fouille dans les coins. Sa tirade sur les statistiques du suicide est sublime, Robinson n'apparaît pas au premier plan dans le récit mais ses interventions sont remarquées, il en éclipse MacMurray, un peu moins Stanwyck.
Wilder signe une superbe variation sur le désir amoureux, Neff est envoûté par Phyllis, incarnation optimale de la femme fatale. C'est un archétype du film noir qui se déroule, tout en contrastes, ombres à couper au couteau, volutes de fumée et trahisons implacables. La fin devait souligner le drame de l'espoir déçu, Keyes assistant à la mort par empoisonnement, mort légale, de Neff. Wilder estima que l'amour porté par Keyes, la relation filiale entre les deux hommes, transparaissait mieux dans ces dernières paroles échangées et cette cigarette allumée, ce en quoi il avait raison car la scène est très belle. Stanwyck et Robinson font des merveilles mais la sobriété de MacMurray colle parfaitement au personnage. Allez, on y retourne ?



24 nov. 2012

The Floorwalker / Charlot chef de rayon (1916) Charlie Chaplin


C'est en pensant aux mésaventures vécues chez Essanay que Chaplin négocia le contrat suivant qui le liait à un studio. Devenu libre, les offres affluent et c'est la Mutual qui engage Chaplin. En 1916, c'est une star internationale. Doté d'un montant spectaculaire pour l'époque, Chaplin commence à tourner dans son nouveau studio : le Lone Star.
C'est en voyant un homme glisser et se dépêtrer avec un escalator que l'idée de ce film lui est venue.
L'action se déroule dans un magasin, au rez-de-chaussée les marchandises, à l'étage les bureaux. Le chef de rayon est interprété par Lloyd Bacon, le futur grand réalisateur. C'est un escroc qui va profiter de sa ressemblance avec Charlot pour fuir et laisser retomber la faute sur le vagabond, heureux de trouver un nouveau job.
Il n'y a pratiquement pas de temps mort dans ce court. Une première partie montre les manigances du chef de rayon, pose les personnages. Nous voyons cet escalier mécanique à l'arrière-plan et notre seule attente est de voir surgir Charlot pour qu'il s'y aventure, nous savons de quelle manière il aborde un escalier classique alors celui-ci est porteur de tous les rires à venir, attente qui sera comblée.
Une partie plus étrange, proche de la poésie du mime, est celle où le chef de rayon et Charlot découvrent qu'ils se ressemblent. Avant même qu'ils échangent leur fonction, l'un profitant du costume de clochard pour fuir, l'autre du costume commercial pour exercer un job, il y a cet instant étrange où ils se regardent et croient se voir dans un miroir. Leurs gestes, accomplis pour vérifier qu'il s'agit bien d'un miroir et non d'une réalité fantastique, sont si bien combinés que le doute persiste un bon moment.
Le changement d'identité provoque les péripéties promises par Charybde et Scylla.
Lorsque le film se termine c'est avec stupeur que l'on constate sa fin. Le rythme et la multitudes des gags font oublier au spectateur le temps qui passe.

13 nov. 2012

The Indian Runner (1991) Sean Penn


C'est "Highway Patrolman", le morceau de Bruce Springsteen, qui donne à Penn l'idée d'écrire un scénario. Lisez les paroles, tout est là ou presque. David Morse joue Joe Roberts, le policier et Viggo Mortensen incarne le frère hanté, Frank. Rien à faire, malgré les efforts du premier, le second va brûler ce qui peut le ramener à une vie normale, tranquille.
La distribution étale son plein quota de testostérone : Charles Bronson, Denis Hopper et même Harry Crews qui vient pousser la chansonnette en père meurtri revanchard ainsi que Benicio Del Toro en vendeur de shit. Du côté des dames, Valeria Golino est assez classe mais Patricia Arquette est confondante de sensibilité.

Il y a une révolte profonde chez Frank. Il ne peut accepter de se plier à une norme aliénante alors même qu'autour de lui le monde court à sa perte. Le film souligne ces aspects, c'est l'authenticité des villages indiens dont parle le père durant la jeunesse des deux frères, ces villages sont remplacés par une ferme, celle que Joe n'a pas réussi à garder. La ferme représente encore un lien avec la terre et le métier de policier est un renoncement, ce que lui fait remarquer le père au cours d'un échange assez bref. D'ailleurs lorsque Frank revient, plein de vie, de rage, de fureur, il transmet un peu de cette énergie vitale à Joe qui se remet à jardiner et tombe sur la tête d'une flèche indienne, renouant ainsi avec le passé.
Frank ne peut se plier à la vie que lui chante Joe : une femme, une maison, un enfant, un jardin...
Le magnétisme de Mortensen sublime son personnage et la fadeur de David Morse ne fait pas le poids seulement le premier perd tout, doit tout abandonner, le second choisit la famille.
Les paysages du Nebraska apportent une valeur épique à ce récit tragique, sans issue.
Si l'on excepte une tendance manifeste à tourner de nombreuses scènes façon "clip", Sean Penn réussit à hisser son film à des hauteurs très estimables, la performance de Mortensen en étant l'élément principal.

Universal Horror (1998) Kevin Brownlow


Universal fait bien les choses, le studio nous délivre huit classiques dans un écrin mortuaire singulier mais discret et ajoute dans les suppléments de Frankenstein le documentaire de Kevin Brownlow réalisé en 1998.
Brownlow aime aller à la source et laisser la parole aux acteurs du sujet en question aussi peut-on voir intervenir quelques stars de l'époque : Fay Wray qui passait nombre d'heures dans la main de King Kong, Lupita Tovar qui joue dans la version espagnole de Dracula, tournée la nuit sur le même plateau que le Tod Browning, Kurt Siodmak qui a travaillé sur Les hommes le dimanche avec Ulmer et qui s'est retrouvé avec lui à plancher sur les films d'horreur du studio, Rose Hobart, actrice dans Dr. Jekyll and Mr. Hyde de Mamoulian ou encore Gloria Stuart, présente dans The Invisible Man.
Le regretté Ray Bradbury y raconte ses premières frayeurs lorsqu'il vit ces films petit, James Karen fait de même.
Le studio de Carl Laemmle avait trouvé un filon en or et l'exploitation de ces films d'horreur apporta beaucoup d'argent alors même que la Dépression faisait rage.
Brownlow prend soin de parler du genre avant qu'il explose et fait quelques incursions chez les autres studios. L'origine littéraire est développée, beaucoup de documentaires passent à la trappe ce genre d'informations et l'arrière-plan historique n'est pas en reste.
Sans révolutionner le genre, nous n'allons pas exagérer notre amour pour Brownlow, son travail fournit deux choses essentielles, en premier lieu des informations et encore des informations, en deuxième lieu il donne envie de nous replonger dans ces films qui, vus dans l'enfance, marquent un spectateur, revus ensuite c'est leur beauté qui étonne.

Attention car le menu du dvd et sa jaquette ne nous informent guère plus de la présence de ce documentaire que par un Universal Horror peu loquace, aucune mention de Brownlow n'est faite. De plus le documentaire démarre par un générique qui fait de même, Bronwlow apparaît en final, aussi est-il possible de zapper assez vite, croyant avoir affaire à une featurette banale, ce serait commettre une erreur.

11 nov. 2012

Triple Trouble / Les avatars de Charlot (1918) Charlie Chaplin


Petit saut chronologique pour nous retrouver en 1918, date de sortie de ce Triple Trouble. Cela fait déjà trois années que Chaplin a quitté la Essanay, et pas dans une entente cordiale. Dès 1915, Chaplin devient une star, des produits dérivés sont fabriqués partout, preuve de sa renommée internationale. Essanay veut faire un coup et sort cet étrange objet composé de divers chutes de deux courts métrages réalisés par Chaplin : Work et Police, ainsi que d'un long métrage qui ne vit jamais le jour, Life
Essanay demande à Léo White de tourner de nouvelles séquences et d'intégrer celles issues des titres ci-dessus. Ce dernier ne s'en tire pas si mal.
L'intérêt de ce court est de découvrir des scènes non exploitées jusqu'alors. Celle qui retient notre attention est issue de Police, elle se passe dans l'asile de nuit et présente plusieurs personnages qui viennent s'incruster dans le dortoir, un voleur, un bandit... Une longue séquence nous montre ces individus qui tentent de dormir, dérangés par le voleur qui fait les poches de l'assemblée et par une bagarre impressionnante, brève mais extrêmement bien chorégraphiée.
Chaplin laissera faire Essanay, un procès antérieur lui avait donné tort et il ne désirait pas renouveler l'expérience. Il veillera désormais à obtenir le contrôle intégral de son travail dans ses futurs contrats.

10 nov. 2012

Summertime / Vacances à Venise (1955) David Lean


Un train, encore un, ils sont omniprésents dans l'oeuvre de David Lean, arrive à Venise. A son bord, Jane (Katharine Hepburn), secrétaire américaine, vieille fille un peu excentrique, qui a économisé pour s'offrir ce voyage. Venise va lui apparaître dans toute sa beauté mais la solitude lui pèse, il faut dire que la ville sert d'écrin à l'amour et autour d'elle les signes en sont nombreux. Elle rencontre alors Renato dont elle tombera amoureuse. Elle s'offrira à lui, après de multiples détours, pour le quitter sur le quai dans une scène déchirante.
Le film a été diffusé par TCM en HD et je ne l'ai jamais vu avec une beauté aussi stupéfiante. La photographie du film est splendide et Venise est la star du film. Lean voulait qu'il en soit ainsi. L'héroïne du film doit être frappée par ce qu'elle découvre et Hepburn rend parfaitement cette transe, cette allégresse qui traversent son personnage. Les images défilent, les travellings et l'on est conquis. Toute cette beauté n'est rien si elle n'est partagée, nous aurions pu craindre que Rossano Brazzi ne soit pas à la hauteur, qu'il n'incarne pas tout à fait le charme italien cependant sa douceur parvient à nous conquérir également. L'exubérance américaine face à ce tempérament méridional franc, direct mais doux posent le socle de cette union improbable. Lean a su combiner l'aspect forcément touristique du film avec l'intrigue.
Une édition HD sera la bienvenue.

Madeleine (1950) David Lean


Les amants passionnés n'est pas un film qui remporta un grand succès commercial mais il permit à Lean  de rencontrer Ann Todd. Devenue sa femme, Lean veut lui trouver un sujet, c'est Todd qui lui propose l'histoire de Madeleine Smith, rôle qu'elle avait déjà joué au théâtre. Célèbre durant les années 1850, on l'accusait d'avoir empoisonné son amant. 
Madeleine fait partie d'une famille aisée et estimée, son père veut la marier à un homme de son rang mais c'est un pauvre français, Emile l'Angelier (Ivan Desny, pas mal du tout dans le rôle, avec un air à la Orson Welles) qui fait battre son coeur. Ce dernier est amoureux de la jeune femme et de tout les symboles de réussite qu'elle représente. Lorsque Madeleine, devant la violence d'Emile, choisira de rompre et de se fiancer avec celui choisi par son père, Emile se fera plus pressant et exercera un chantage. Lorsqu'Emile meurt, on découvre que Madeleine possédait de l'arsenic, poison qui causa le décès. Un procès s'ouvre mais aucune preuve ne condamne Madeleine. Elle ne sera pas non plus innocentée comme la loi écossaise le permet, le verdict pointe seulement l'absence de preuves. Au spectateur, sur la base des faits présentés, de se fonder une opinion.
L'époque victorienne est admirablement reconstituée mais ce qui ressort du film est un aspect glacial.  Les meilleures scènes sont celles où elle est confrontée à son amant, et le mérite en revient davantage à Desny. Ann Todd, même avec la meilleure volonté du monde, développe une prestation qui ne parvient pas à faire ressentir les émotions de son personnage. Si l'on considère que cette froideur sert l'ambiguïté de Madeleine alors c'est réussi. 
A l'inverse d'autres films de Lean, le spectateur ne participe pas émotionnellement à l'histoire. Lean n'aimait pas du tout ce film, ce n'est pas un projet qu'il a conçu et porté. Le film n'aura pas non plus le succès escompté. 

8 nov. 2012

Following / Le suiveur (1998) Christopher Nolan


Premier film de Christopher Nolan et déjà le goût de la narration éclatée, la volonté de garder son spectateur attentif et actif. Il est surprenant de voir ce film, assez court, réalisé avec une telle maîtrise et surtout un plaisir du récit. 
Nolan a écrit cette histoire d'un écrivain, Bill, qui n'a pas encore publié, démuni, espèce d'adolescent attardé, désoeuvré. A côté de la machine à écrire, sur le mur, nous pouvons observer une photo de Nicholson dans The Shining, qui est aussi l'histoire d'un écrivain raté. C'est le premier lien avec le film de Kubrick. Cet écrivain se confie à quelqu'un, au début de son histoire, le spectateur ignore de qui il s'agit. Il raconte qu'il s'est mis, ne sachant que faire de son temps, à suivre les gens dans la rue. Un peu comme Sophie Calle. Il s'est donné des règles mais les a transgressées. 
C'est un polar que l'on suit, il y a le mentor, Cobb, la femme fatale, un night-club, des appartements cambriolés...
Nolan déconstruit son récit et nous le donne en vrac, enfin, dans le désordre, à nous de recoller les morceaux. Et c'est passionnant.
Le film se construit à coups de révélations qui nous font changer notre analyse de l'histoire jusqu'à la fin ouverte, comme dans le Kubrick cité ci-dessus.
L'on hésite entre la folie de l'écrivain qui engendre un récit post-traumatique qui l'amène devant l'inspecteur ou entre l'écrivain véritablement manipulé, se livrant à l'inspecteur. La dernière scène, celle de Cobb dans la foule, se fondant parmi les passants jusqu'à disparaître ne change rien à l'affaire, elle peut être engendrée par le cerveau malade de l'écrivain ou n'être qu'un signe de la puissance de Cobb, libre alors que Bill va rester en prison.
Peu importe que nous restions dans l'incertitude puisque le plaisir se glisse justement dans l'écart incertain de ces deux versions. 
Avec un noir et blanc, une pellicule 16 mm et des acteurs qui venaient à l'occasion tourner quelques scènes, Nolan nous surprend agréablement. 
Le signe de Batman qui se trouve sur la porte de l'appartement de Bill désigne la dualité du personnage et vient, par anticipation, créer le premier lien cinématographique entre Nolan et le justicier de Gotham City.

A Burlesque on Carmen / Charlot joue Carmen (1916) Charlie Chaplin


A l'époque Mérimée fait des adeptes à Hollywood car Cecil B. De Mille avait tourné sa version, ainsi que Raoul Walsh. Chaplin donna la sienne.
Le film est étrangement bancal, si l'on considère la production précédente, il se trouve qu'une fois le contrat rompu avec Chaplin, le studio rallongea le film et le sortit dans une version que détesta le réalisateur. Il intenta même un procès qu'il perdit.
Ici et là, nous retrouvons l'énergie de Chaplin mais il ne fait pas autant d'effet que d'habitude. Une scène importante est à signaler, la dernière, le héros tue Carmen avec sa dague puis se l'enfonce dans la poitrine. Cette scène est étonnante car tout le métrage est burlesque, d'un burlesque presque anachronique, daté et cette scène est jouée sur un mode dramatique, bien plus maîtrisé que le reste. Voir Chaplin mourir à l'écran de cette façon devait surprendre les spectateurs, quand bien même il interprétait un personnage différent du vagabond. 
Cela ne dura que l'espace d'un instant, après quelques secondes c'est le retour de la comédie. Cette chute finale ne réussit pas complètement à oublier la pauvreté de l'ensemble.

Police / Charlot cambrioleur (1916) Charlie Chaplin


Ce court constitue le meilleur de la période Essanay. Il débute par un carton : "Once again in the cruel, cruel world", Charlot sortant de prison, ce monde cruel est bien le monde extérieur, les scènes qui suivront se chargeront de le démontrer en commençant par un prêtre conseillant à Charlot de rentrer dans le droit chemin, ce faisant il lui subtilise le peu d'argent qu'il lui reste. Sans le sou, il tente de manger mais l'épicier ne lui fait pas crédit. A l'asile de nuit dans lequel il tente de rentrer, ce sera la même chose, sans argent il n'existe pas. Il tombe alors sur une ancienne connaissance de cellule qui l'entraîne dans un cambriolage hasardeux. Edna Purviance qui joue la fille chez qui les deux voleurs pénètrent reconnaîtra le bon fond de Charlot en ne le désignant pas à la police. Elle tente ensuite de le remettre dans le droit chemin, ces paroles déclenchant de suite un réflexe amusant : Charlot vérifie que rien ne lui manque dans les poches de sa veste !
Une multitude de gags jalonnent le récit, presque sans temps mort, une vrai réussite.

4 nov. 2012

Ces messieurs de la Santé (1934) Pierre Colombier


Description enjouée d'une société française des années 30 qui ne pensent qu'à faire fructifier son capital par tous les moyens, Ces messieurs de la Santé mise beaucoup sur la prestation remarquable, pour peu que l'on puisse trouver du plaisir au cabotinage, de Raimu qui incarne un homme d'affaires, riche d'idées, d'escroqueries, de trouvailles pour gagner de l'argent. Déjà incarcéré en tant que banquier véreux, il s'enfuit de la prison de la Santé, s'infiltre dans un petit commerce qui vend des corsets en tant qu'homme à tout faire pour ensuite en gravir les échelons, se rendant indispensable à tous, jusqu'à en devenir le patron. Son capital consolidé, il ouvre une nouvelle banque car il voit plus grand.
Autour de Raimu, c'est une brochette d'acteurs qui réjouissent l'oeil et l'oreille : la jeune Edwige Feuillère cabotine aussi sous l'oeil du maître, Pauline Carton fait son numéro de vieille pincée, avare et cupide, Lucien Baroux est excellent en vieux garçon idiot, très à cheval sur les bonnes manières... Ces acteurs évoluent dans des décors soignés et inventifs crées par Jacques Colombier, le tout filmés par Curt Courant. C'est de la belle ouvrage.
Tafard, c'est le nom du personnage joué par Raimu, est un pur spéculateur, il avoue ne retirer du plaisir qu'en dépossédant les plus avares, l'accumulation du gain est secondaire. La confiance qu'il inspire n'a d'égale que la cupidité de ceux qui l'entourent. C'est le principe même des Madoff, évidemment Madoff et ses répliques sont condamnables mais les crédules qui salivent à l'idée de gagner de l'argent rapidement et sans effort le sont aussi, ce qu'illustre parfaitement le film. L'époque n'a guère changé, y compris les relents racistes qui pointent dans le film : l'argent est manipulé par un juif et par un grec. 
Colombier nous met cette atmosphère sous le nez, diffusée à travers une ronde rythmée et enivrante au milieu de laquelle Raimu se joue dces pauvres âmes cupides comme un génie de ses marionnettes.

3 nov. 2012

La grande lessive (!) (1968) Jean-Pierre Mocky


Tout le monde regarde la télévision, Armand Saint-Just (Bourvil) en sait quelque chose, ses élèves dorment et n'arrivent plus à suivre ses cours. Lassé des pétitions contre le petit écran, il décide de passer à l'action. Muni d'un liquide spécial, il asperge les antennes qui diffusent alors des images déformées. Le PDG de la chaîne (Jean Poiret) appelle alors les téléspectateurs à la révolte, tous sur les toits, protégeons les antennes. la foule suit, tant et si bien, que les prostituées doivent gagner les toitures pour continuer à faire leur boulot...
Mocky pointe le bout de sa caméra sur les méfaits de la télévision, son côté "opium du peuple", il le fait sans prendre le soin de parfaire la forme, seul l'énergie, le rythme comptent. Le récit subit parfois de drôles de ratés mais cela ne dérange pas le réalisateur. Les acteurs s'amusent, Bourvil fait son Bourvil et laisse passer un peu d'émotion qui jure dans l'ensemble, Francis Blanche est intenable, muni d'une perruque blonde, c'est un dentiste lubrique mais sympathique, Jean Poiret fait le tyran hiérarchique avec jubilation. 
Ce qui est amusant, ce sont les conneries écrites par Mocky, sa volonté d'épicer le film avec des détails stupides comme le flic qui ne cesse de chanter "Marinella", Blanche qui pose des fausses portes dans son cabinet parce que "ça fait riche"...
L'ensemble manque de rigueur mais il est évident que le spectateur ne vient pas voir de la comédie sophistiquée, si l'on sait à quoi s'attendre et en dépit de quelques lourdeurs, le compte y est.

Hobson's Choice / Chaussure à son pied (1954) David Lean


Comment Maggie Hobson s'émancipe de la tutelle paternelle pour faire du cordonnier Willie Mossop un homme ? C'est tout le propos de ce récit, sorte de conte qui se déroule dans le Lancashire du XIXème siècle. Lean a pratiquement tourné l'intégralité du film en studio dans un superbe noir et blanc où les pavés brillent, quelques scènes sont tournées à Salford et témoignent d'une pauvreté manifeste. Quant aux décors, ils sont somptueux, Wilfred Shingleton donne une âme à ce magasin de chaussures, cette cave où Willie et Maggie arrivent pour en faire un succès.
Charles Laughton qui joue le tyran sympathique cabotine au maximum, ce qui me procure un émerveillement constant, la grimace qu'il fait lorsqu'il goûte le gâteau de mariage est inoubliable. La prestation de John Mills est de celle qu'on n'oublie pas. Il joue admirablement le naïf, l'homme simple.
Plusieurs séquences d'anthologie ponctuent le film : celle de la nuit d'ivresse où Laughton entreprend une relation particulière avec la lune, celle où Maggie a décidé de convaincre Willie de l'épouser, elle est une femme de caractère que rien n'arrête, clairvoyante et entreprenante et celle où Willie se change avant de se coucher le soir de sa nuit de noces.
Willie Mossop est pris dans un véritable tourbillon, aspiré et extrait de la cave où il travaillait, il est victime de la clairvoyance de Maggie dont la devise est : "There is always rooms at the top !". Lean filme cet éloge de l'esprit d'initiative dans un superbe écrin. Il a un talent de conteur hors pair et j'ai passé la plupart du temps à regarder le film sourire aux lèvres.

Brief Encounter / Brève rencontre (1945) David Lean


L'Angleterre est encore en guerre lorsque David Lean va débuter le tournage de ce qui sera sa dernière collaboration avec Noel Coward. 
Un couple est assis à une table dans un buffet de gare, c'est l'heure de la séparation. Un flash back va nous donner la genèse de cette rencontre (Lean va d'ailleurs les enchâsser) et, en revenant à la situation initiale, permettre au spectateur de ne plus être le témoin de cette rupture mais bien de la vivre de l'intérieur, l'irruption du personnage de trop devenant plus insupportable.
Loin des superproductions futures, le récit s'attache à nous faire ressentir les transports amoureux de deux individus déjà mariés. Par petites étapes, c'est la naissance de l'amour qui survient. L'excitation des amours clandestines, l'intensité des moments volés, mais aussi le poids de la culpabilité. Le scénario laisse l'amour évoluer autour des personnages, avec Beryl, la jeune serveuse du buffet et son amoureux du soir, avec Albert (l'excellent Stanley Holloway) et la patronne du buffet. Ces relations sont légitimes et cependant moins fortes que les autres. L'amour a de ces incohérences. Aujourd'hui, Celia (Laura Jesson, presque spectrale) aurait peut-être tout abandonné pour vivre avec Alec (Trevor Howard). Comme William Harford dans Eyes Wide Shut, le hasard empêche le couple de franchir le point de non-retour. D'aucuns crieraient au film moral car c'est bien la cellule familiale qui est préservée mais le film ne cherche pas à s'affranchir de ce lien, il montre simplement qu'il est fragile et soumis aux intermittences du coeur. La scène la plus émouvante est la réaction finale de l'époux, sa sollicitude, son tact devant l'abîme intérieur qu'il pressent chez Celia. Un film subtil et émouvant.
Peu de décors, les scènes de gare sont tournées dans une vraie gare, l'équipe devait partager les voies sous le contrôle d'un officier des transports ferroviaires pour permettre au tournage de ne pas interférer avec les trains chargés de munitions qui passaient fréquemment.

2 nov. 2012

De vierde man / Le quatrième homme (1983) Paul Verhoeven


Après Spetters, film qui frôle souvent le nanar et qu'il me faudrait revoir, Verhoeven signe un thriller fantastique érotico-gore, si tenté que ce genre puisse exister. L'acteur principal est Jeroen Krabbé, acteur intéressant, suffisamment charismatique dans Soldaat van Oranje pour exister face à Rutger Hauer. Il incarne un écrivain sans le sou qui fait une conférence pour gagner un peu d'argent. Il est alcoolique et catholique. Peu à peu d'étranges visions s'imposent à lui jusqu'à ce qu'il prenne son hôte, une ravissante blonde, pour une veuve noire cherchant une énième proie. Ajoutons que l'écrivain du récit est bisexuel, voici un film dont le scénario est ambitieux. Verhoeven l'alimente en images fortes, comme à l'accoutumée, l'on ne sait si l'on dit rire devant le ridicule de certaines scènes ou admirer le culot du réalisateur. La vérité se situe dans cet entre-deux, la trame fantastique du film est suffisamment solide pour maintenir un intérêt propre au genre et les écarts verhoeviens suffisamment variés pour faire de cet opus un élément digne d'intérêt de sa filmographie.

1 nov. 2012

Soldaat van Oranje / Le choix du destin (1977) Paul Verhoeven


Un groupe d'étudiants va se confronter à la Deuxième Guerre Mondiale et faire des choix différents, certains rejoindront les nazis, d'autres vont contribuer à animer la Résistance. 
Le film est inspiré de faits réels et permet à Verhoeven de bâtir une fresque nationale, comme il aime à le dire dans les commentaires audios qu'il a réalisé pour le coffret dvd paru chez Metropolitan, avant lui il n'y a guère de cinéma hollandais. C'est pour cela que le film est important, il rend compte d'un pan de l'histoire, il le fait avec des moyens importants, avec un sens épique assez mesuré tout en conservant une impertinence et une liberté déjà vues dans ses films précédents. Il y a une bonne mesure, une juste proportion entre ces deux tonalités, le drame et la légèreté sont en harmonie, ce qui devant un film de cette ampleur donne, sans aucun doute, du crédit au réalisateur. Je n'ai vu, pour ce billet, que la version "director's cut" du film, qui est bien plus longue que celle présentée en salles. Près de trente minutes supplémentaires sont disponibles ce qui laisse présager un montage qui laisse éventuellement plus de place à l'action et moins aux scènes intimistes.

31 oct. 2012

A Night in the Show / Charlot au music-hall (1915) Charlie Chaplin


Pas de Charlot dans ce court, en dépit de ce que le titre suggère mais deux personnages interprétés par Chaplin, dont l'un est la reprise d'un rôle qu'il jouait sur scène à l'époque où il était acteur chez Karno en Angleterre.
Ce court est assez dynamique puisque Chaplin occupe le terrain, un music-hall, sur l'ensemble de sa superficie : balcon, orchestre, scène, Chaplin est omniprésent et multiplie les sketchs, ce qui brise la monotonie qui peut parfois s'installer sur ses travaux antérieurs. C'est l'occasion de produire des gags autour du changement de sièges, de la proximité des musiciens dans la fosse, de la relation entre les spectateurs et la scène... Le film offre également une plus grande variété d'angles de prise de vues, un découpage plus dynamique.

29 oct. 2012

All the President's Men / Les hommes du président (1976) Alan J. Pakula


Nous ne comprenons pas tout, les détails de l'histoire, la manière dont la sauce monte, prend...
La première séquence nous montre Nixon en train de faire un discours au Congrès américain. La deuxième séquence nous montre l'arrestation de quelques guignols dans l'immeuble du Watergate. Nous connaissons vaguement la suite et le film nous la raconte, comment quelques journalistes vont mettre à jour un système, monté par les républicains, les hommes du président, pour espionner les démocrates. L'enquête sera faite à partir de l'arrestation de ces quelques cambrioleurs/poseurs d'écoutes, et à partir de l'aiguillage de Deep Throat (Gorge profonde), l'indic qui va rectifier le tir et mener les journalistes dans la bonne direction. Nixon, réélu une deuxième fois, l'affaire se déroulant durant les primaires de son parti puis lors de sa réélection, sera amené à démissionner.
Projet amené par Redford, le film est passionnant, même si les détails nous échappent. La force du film est de recréer la passion et la persévérance de ces deux journalistes pour mener leur enquête. Journalistes pas vraiment reconnus qui vont néanmoins marquer l'histoire. A travers eux, c'est le pouvoir de la presse qui est peint, l'ambiance des salles de rédaction, la conquête de l'entretien et du carnet de notes sur le pouvoir politique et les magouilles. A côté de la lumière de la salle de rédaction, c'est le monde extérieur, sombre, secret, mystérieux qui règne, magnifiquement filmé par Gordon Willis. J'aime beaucoup ce qu'il fait avec la ville, ses immeubles, il lui donne véritablement une présence désincarnée, choisissant de filmer les immeubles avec le moins d'humanité possible, ce qui procure une sensation de vide et, au fur et à mesure que le récit progresse, de danger. 
La distribution est de premier ordre, Redford et Hoffman rivalisant d'enthousiasme, de quête de vérité, appuyés par des vétérans solides comme Jack Warden, Martin Balsam ou Hal Holbrook. Une mention spéciale à Jason Robards avec sa voix et son accent si uniques, l'entendre hurler "Woodstein !" dans la salle de rédaction est toujours un bonheur. 

Shanghaied / Charlot marin (1915) Charlie Chaplin


Un armateur veut couler son bateau avec l'aide du capitaine, ceci afin de toucher l'assurance. Charlot passant par là, se fera engager. Ayant séduit la fille de l'armateur, cette dernière, voulant s'émanciper, décide de le rejoindre. Elle avoue tout à son père dans une lettre, celui-ci se précipite alors pour éviter la catastrophe.
Ce court n'est pas véritablement convaincant mais il contient suffisamment d'idées pour ne pas trop ennuyer son spectateur. Je pense particulièrement au passage où Charlot se met à danser, enchaînant quelques mouvements dont certains se retrouveront dans Les temps modernes, notamment cette façon de marcher en arrière. Un autre passage voit Chaplin utiliser un montage alterné pour alimenter un suspense, voir la scène où l'on voit alternativement l'armateur arriver en bateau, plan couplé avec un cordon de dynamite en train de brûler. Le tangage du navire est simulé artificiellement par un système qui permet à la caméra de pivoter auquel Chaplin a ajouté un décor construit de manière à effectuer un mouvement de balancier. A part la scène du repas avec l'équipage, le reste est assez inégal.

18 oct. 2012

Une soirée avec Nicolas Winding Refn et Andy Milligan


Le Grand Lyon Film Festival (vocation internationale oblige) a commencé, en ce qui me concerne, avec une soirée proposée par Nicolas Winding Refn. Malheur à ceux qui attendaient des scènes violentes filmées avec un raffinement orgasmique. 
Refn, allure d'un adolescent qui aurait prolongé ses études, nous parle alors de sa passion pour Andy Milligan, "le pire cinéaste du monde", la place étant prise par Edward Wood, Milligan n'a même pas droit au titre.
Refn parle alors de son enfance, entre des parents cultivés qu'il voulait provoquer, affronter symboliquement. Il affirme sa personnalité en vouant un culte aux films d'horreur que détestait sa mère. Dont certains tournés par Andy Mulligan. Mulligan est un cinéaste américain qui a commencé sur les planches dans le Off Broadway. Il fit des films qu'il montra dans une salle de Times Square, eut sa période londonienne pour revenir terminer sa carrière à New York. Comme de nombreux cinéastes de l'underground, des moyens limités donnent à leurs oeuvres un aspect très pauvre, très bricolé mais si la passion qui les anime arrive à passer l'écran, c'est gagné. Mulligan était fauché, comme ses films. Il était marié et gay. Cette apparente contradiction est patente dans les deux films présentés par Refn. Les copies qu'il a réussi à trouver sur Ebay sont rares, quelques pubs lui ont permis de es acquérir et de financer un transfert correct pour une édition dvd/blu ray. C'est grâce à Refn que BFI/Flipside peut montrer ces oeuvres.

Vapors (1965) 


C'est le premier film de Mulligan, un court métrage où deux hommes se prennent d'affection et se mettent à discuter dans un sauna du Village, quartier gay de New York. Thomas (Gerald Jacuzzo) semble y pénétrer pour la première fois et les folles qui s'y promènent ne l'intéressent pas et même le répugnent mais lorsque Mr Jaffe (Robert Dahdah) lui parle et se confie à lui, il l'écoute et éprouve alors un attrait qui lui permettra de franchir le pas avec un tiers.
Le discours de Jaffe constitue l'essentiel du récit, il évoque sans détours la relation avec son épouse, un cauchemar permanent. L'image de la femme, être tyrannique au pouvoir éminemment destructeur, est le thème majeur des films présentés lors de cette soirée. Visions cauchemardesques de pieds pleins de cors, d'oignons, de bigoudis durant l'amour, de serviettes hygiéniques oubliées sur le lavabo...  Ces passages sont comiques, grotesques, l'intimité entre les deux personnages reste cependant intéressante.

Nightbirds (1970)


Dink (Berwick Kaler) est un post-étudiant sans le sou, le col élimé et l'estomac perturbé, il parcourt les rues en longeant les murs, les premiers plans rappelle d'ailleurs la séquence où Deneuve marche comme une zombie dans Repulsion. Dee, une jolie blonde, incarnée par Julie Shaw, lui prête assistance. Très vite elle manifestera un intérêt certain pour les échanges corporels compulsifs. Après quelques hésitations, Dink finira par succomber jusqu'à devenir une sorte de sextoy pour la demoiselle en proie à des pulsions frénétiques. Ce qui ressort de cette danse sado-masochiste c'est le portrait de cette femme, sadique nymphomane obsessionnelle (à vous de trouver son obsession) ou blessée après s'être retrouvée enceinte et décidée à se venger de la gente masculine. 
Le film a des moments troublants où les souffrances de ce duo parviennent à nous émouvoir mais comment réagir autrement que par le rire a ces scènes ridicules, je pense à la mort du pigeon et au plongeon final qui nous voit retrouver ce même pigeon, je pense au thème musical répété à l'envie dès que les scènes de sexe débutent. Tourné à Londres, il permet à Mulligan de se soulager un peu de son problème manifeste avec les femmes. La copie présentée ce soir est incomplète, quelques minutes, les plus chaudes, ont servi à appâter le cochon de spectateur en étant montées dans la bande-annonce. L'édition en haute définition est complète.

A l'issue de la soirée, on reste amusé par l'aspect amateur des films mais finalement heureux d'avoir découvert une rareté. Ces films imparfaits mais qui recèlent un discours cohérent et transmis avec ferveur sont touchants parce qu'il a fallu de l'énergie et une foi pour les produire et les offrir à nos yeux avides d'images.


14 oct. 2012

Nelly et Monsieur Arnaud (1995) Claude Sautet


Les personnages se parlent beaucoup dans ce film, chez Sautet on parle au café, au restaurant, à son domicile et même sur son lieu de travail. Et les relations naissent, se poursuivent, meurent. Les circonvolutions qui règnent entre les personnages aboutissent à des choix étranges, imparfaits comme la vie qui va. Au moment où l'on pense que quelque chose se noue, c'est la rupture, l'abandon. Au moment où l'on s'attache, l'autre part vers une aventure improbable. Les acteurs, Emmanuelle Béart et Michel Serrault en tête, jouent magnifiquement cette partition, ces mouvements qui oscillent entre étreinte et rejet. Le plus étonnant c'est que ce départ final, aussi improbable soit-il, est, finalement, très cohérent, M. Arnaud s'en va tenter de renouer un lien alors qu'un autre, qu'il désirait, n'a jamais été aussi prêt d'aboutir. Nelly, en rupture, passant d'un homme à un autre, dans cet entre-deux qu'est le divorce et le début d'une nouvelle relation, devra attendre un peu, continuer, seule, son chemin.

13 oct. 2012

Copland (1997) James Mangold


Quelques flics vivent en famille, de l'autre côté du pont George Washington, installés grâce à la Mafia, tout le monde se connaît, les bavures sont couvertes, les magouilles permettent d'arrondir les fins de mois jusqu'à ce que l'un d'entre eux gêne, alors il est éliminé. Le shérif local (Sylvester Stallone), bedonnant, sourd d'une oreille, pris pour un demeuré, va perturber le cours tranquille de ces vies.
Film de facture classique, une réalisation sobre au service d'une pléiade d'acteurs solides, des ingrédients qui permettent de suivre le récit tranquillement. Un polar honnête.

6 oct. 2012

The Sorcerers / La créature invisible (1967) Michael Reeves


Le professeur Monserrat (Boris Karloff) est excité, son installation est prête, il ne lui manque qu'un cobaye. Son épouse l'est également. Lorsqu'un jeune homme vient enfin permettre au couple de vérifier le bon fonctionnement de l'installation, c'est le succès. Les recherches du professeur portent sur l'hypnose et c'est la consécration, le couple peut, de sa cuisine, contrôler Mike (Ian Ogilvy). Seulement l'épouse (Catherine Lacey) a envie de revivre une seconde jeunesse et va orienter Mike vers la délinquance et le meurtre, en dépit du désaccord de son mari, le professeur.
L'action se situe dans le swinging London des années 60. La jeunesse qui vit tous les plaisirs se voit ainsi enviée par le troisième âge. Nous pouvons penser également à un châtiment chrétien devant tant de débauche. Malgré des moyens limités, Reeves parvient à donner à son récit une cohérence et un charme qui opère encore. La séquence d'hypnotisme est psychédélique et amusante, les meurtres de Mike ont ce soupçon d'érotisme propre au genre, et puisque les filles portent la mini-jupe de rigueur, le réalisateur s'en donne à coeur joie. Susan George, déjà pulpeuse, s'y fait trucider pour notre plaisir.
Les sorciers, évoqués par le titre, ces savants un peu fous du troisième âge, perçoivent toutes les sensations que Mike éprouve et si ce dernier se blesse, ils le sont aussi. Une scène toute poétique nous montre Mike évoluer dans une piscine avec une jeune sirène, le montage alterné nous montre successivement les deux corps dans l'eau et le couple Lacey/Karloff dans leur cuisine, visages extatiques. Lorsque Mike fera l'amour avec sa petite amie, la décence ne nous permettra pas d'avoir le même montage.
Beau film qui sent la salle de quartier et ses plaisirs simples mais raffinés.


5 oct. 2012

Uncertain Glory / Saboteur sans gloire (1944) Raoul Walsh


1944, les studios hollywoodiens participent à l'effort de guerre, à leur façon : en faisant des films. L'action se situe en France, Errol Flynn interprète un meurtrier recherché depuis longtemps par l'inspecteur Marcel Bonet (excellent Paul Lukas, remarqué dans The Lady Vanishes). Alors que le second réussit à mettre la main sur le premier, une centaine d'hommes sont capturés par les nazis en représaille, en effet, un saboteur a détruit un pont. Jean Picard (notre Errol Flynn) suggère alors à Bonet de le laisser se livrer aux allemands, il n'a guère envie de mourir sous la guillotine (une séquence d'ouverture nous l'avait montré dans cette position morbide, un bombardement lui avait permis de s'enfuir) et préfère achever son parcours devant un peloton d'exécution tout en sauvant ces innocents. Le scénario laisse une place importante à leur environnement, le village est en proie à l'attente, les allemands ont posé un ultimatum pour exiger la reddition du saboteur et le court séjour de Bonet et Picard leur rend les villageois proches, Picard développe même une relation avec Marianne (les symboles sont parfois appuyés), une jeune demoiselle très amoureuse et plutôt fade. Sur fond de lutte entre les Résistants et les collabos, Walsh signe un film agréable où l'individu réussit à se transcender devant la lutte collective, avec même un soupçon de religiosité qui, en ce qui me concerne, alourdit l'ensemble. 
Nous retrouvons un savoir-faire bien rôdé, les décors sont soignés, le film est entièrement tourné en studio mais cela se ne se voit pas énormément. La relation entre Bonet et Flynn est très nuancée, teintée d'humour, d'estime réciproque, ce que Flynn, dans un rôle moins physique que d'habitude, rend parfaitement dans ses scènes avec Lukas.
Signalons la présence d'Ivan Triesault, il joue le saboteur français avec son accent américano-estonien. 

30 sept. 2012

Keetje Tippel / Katie Tippel (1975) Paul Verhoeven


Ce sont les récits autobiographiques de Neel Doff qui ont servi de base pour le scénario de ce film. Ces derniers, écrits en français, n'ont été découverts en Hollande qu'à partir des années 60, date où ils ont été traduits. Katie Tippel est un personnage directement inspiré par Neel Doff. Venue à Amsterdam avec sa famille pour y trouver de quoi vivre un peu plus confortablement, Neel Doff a connu l'exploitation de la misère par les classes dirigeantes. Les prémisses du socialisme servent d'arrière-plan au récit. En dépit de ce discours politique, Verhoeven, fidèle au matériel d'origine, ne cache rien du manque de solidarité entre les pauvres, non plus la recherche du bien-être de l'héroïne et son dégoût futur de la pauvreté, de ses origines.
Le film n'a pas la force et le charme de Turkish Delight mais se laisse voir. Verhoeven aurait aimé avoir un budget plus conséquent afin d'insuffler au film un souffle qui lui manque, notamment lors des scènes révolutionnaires qu'il dit avoir tournées en pensant à celles du Docteur Jivago
Note toute personnelle, je suis allé visiter Amsterdam l'été dernier et je suis arrivé trop tôt devant le manège à chevaux situé près de Vondelspark. Une scène du film m'a permis d'y voir l'intérieur.

24 sept. 2012

Divine (1935) Max Ophüls


Itinéraire d'une jeune fille de la campagne, engagée dans un music-hall, elle en devient la vedette, l'objet de tous les désirs. C'est un garçon laitier qui la ramènera loin des effluves d'opium, de la ville décadente. 
Un retour à la nature chanté par Colette qui signe le scénario de ce film mis en scène par Ophüls qui, déjà, compose des plans et des mouvements enivrants. Cette cinétique peu enivrer mais masque les plaisirs coupables, les drogues, les séductions malsaines, des scènes belles et puissantes nous les présentent. Il y a beaucoup de morale dans ce récit mais aussi une liberté de ton agréable : les cuisses des danseuses, leurs poitrines menues sont des délices partagés, on résiste difficilement à ce plan où Divine se laisse caresser par un serpent. A côté de ces charmes un autre opère, celui du visage de Simone Berriau. Je lis, ici et là, qu'elle ne fait guère l'unanimité, il faut croire que tous les goûts sont dans la nature car j'aime volontiers son minois pâle, sa façon de plonger dans son lit, son jeu désintéressé, son indépendance.
La copie diffusée par Brion n'était pas toute jeune mais l'enthousiasme de Max Ophüls pour son sujet a suffit à mon bonheur. Il y a, dans la peau grenue de cette pellicule, des germes du futur Lola Montès.

23 sept. 2012

Midnight / La baronne de minuit (1939) Mitchell Leisen


Relecture de Cendrillon ou lorsque Wilder et Brackett s'amusent, le spectateur fait de même.
Claudette Colbert joue une jeune femme qui arrive de Monte Carlo avec pour seul bagage une robe de soirée. Elle sera prise en charge par un chauffeur de taxi, interprété par Don Ameche, qui en tombe amoureux seulement la belle s'évapore dans la nuit. Alors que l'éconduit fait tout pour la retrouver, la belle s'infiltre dans une soirée mondaine où un vieux fortuné, John Barrymore, va se servir de ses charmes pour évincer le bel amant de son épouse...
C'est une comédie charmante qui nous est offerte, le charme des acteurs, la subtilité des dialogues : tout concourt à satisfaire nos sens. Il règne une légèreté, une séduction qui ne peuvent que faire mouche.
Wilder a dit un peu partout qu'il était difficile de travailler avec Leisen car ce dernier ne s'occupait que des décors et des costumes. Peut-être qu'il fallait surveiller davantage Barrymore qui aimait s'y soulager après avoir bu un peu plus que de raison. Barrymore est merveilleux dans ce film, lorsque l'on sait qu'il lisait ses répliques grâce à des panneaux installés un peu partout, l'on touche du doigt ce que signifie l'art de l'illusion.
Derrière l'intrigue sentimentale, amenée d'une manière des plus originales, le scénario installe tout un discours sur la lutte des classes, sur la dignité de l'homme d'en bas et la solidarité des émigrés même si elle est suscitée par l'argent. Il y a de la malice, une malice wilderienne qui transparaît tout au long du film.
La lutte que devait fournir Wilder pour que le scénario ne soit pas trahi l'amena, après plusieurs films avec Leisen, à devenir lui-même le metteur en scène. Pour notre plus grand bien.

21 sept. 2012

The New Centurions / Les flics ne dorment pas la nuit (1972) Richard Fleischer


La vie de deux flics de Los Angeles. L'un, l'ancien (George C. Scott), accueille l'autre, nouvelle recrue (Stacey Keach). Les deux sont des workaholics, ils ne se sentent véritablement bien qu'au sein de leur véhicule patrouillant les rues de LA, avec la faune qui y vit, avec ses bons et ses mauvais moments. La partie du film qui souffre le plus est certainement cette succession de scènes qui montre la routine et en même temps la diversité des tâches qui leur incombent. Puis viennent les doutes, le destin de Kilvinski heurte Fehler de plein fouet et le pousse à un dernier sursaut de survie. Métier noble mais qui ronge celui qui porte l'insigne, le flic, ici, est une sorte de sacrifié, son dévouement fait le vide dans sa sphère familiale et le détruit peu à peu, c'est ce qu'apprend Fehler. Fleischer filme magnifiquement ces quelques moments de prise de conscience qui jalonnent le film et le sortent du banal compte-rendu habituel. La musique de Quincy Jones lui donne une élégance supplémentaire. Les performances de Scott et de Keach finissent de nous séduire, aidés par Ed Lauter que j'ai toujours plaisir à voir.
Un film sombre, pessimiste.

7 sept. 2012

Silkwood / Le mystère Silkwood (1983) Mike Nichols


Une ouvrière, Karen Silkwood (Meryl Streep avec une coupe très années 80), travaille dans une usine de traitement nucléaire. Elle va se lancer dans un combat syndical pour dénoncer la façon dont l'entreprise gère la sécurité de ses employés et la qualité de sa production. 
S'inspirant d'une histoire vraie, le film est assez aimable, Streep y apporte une énergie et une fragilité admirables. Le casting est de qualité, Kurt Russell joue avec subtilité son amant, Cher est une co-locataire convaincante et de solides seconds rôles tels que Craig T. Nelson, Fred Ward et Emmet Walsh ajoutent au plaisir. La photographie est belle, la musique de Delerue. 
C'est un beau portrait d'une héroïne de la classe ouvrière, un film militant. Les scènes de "décontamination" font froid dans le dos. 

31 août 2012

Madigan / Police sur la ville (1968) Don Siegel


Servi par des acteurs qui en connaissent un rayon : Richard Widmark, Henry Fonda, James Whitmore et la charmante Inger Stevens, Don Siegel nous divertit avec cette histoire où le détective Madigan a quelques jours pour récupérer le flingue que lui a subtilisé un psychopathe hystérique (une fois en colère, il ne cessera de hurler chaque mot). En dehors d'une promenade dans les quartiers de New York (Central Park, Coney Island...), en dehors de l'intrigue qui ne nous intéresse pas plus que ça, ce sont les tracas de la vie quotidienne, les liens entre les individus qui font tout le sel de ce film. En plus la fin n'est pas habituelle alors savourons notre plaisir.
Petit reproche : la musique envahissante de Don Costa.

30 août 2012

El secreto de sus ojos / Dans ses yeux (2009) Juan José Campanella


Superbe histoire d'amour sur fond d'obsession tournant autour de l'arrestation d'un meurtrier et de sa libération par un gouvernement argentin, période dictatoriale. Le scénario joue habilement de la passion amoureuse entre Benjamin et Irène, le héros greffier et sa supérieure. En surface, c'est l'amour que porte le mari de la victime envers son épouse défunte qui l'émeut mais plus profondément il porte le même amour secret que l'assassin, les deux hommes ont la même posture sur les différentes photos exhibées tout au long du récit. Le secret de ses yeux est double, il souligne l'élucidation du meurtre mais aussi l'amour intérieur du personnage principal. On suit avec passion le cheminement du récit et on apprécie ces nouveaux visages, très beaux, à l'écran, les atmosphères construites, celles du bar, du cabinet au palais de justice, de l'appartement de la vieille. Soledad Villamil et Ricardo Darin sont charismatiques mais j'ai une affection particulière pour la performance de Guillermo Francella.

Turkish Delight (1973) Paul Verhoeven


Business is business étant un succès, Verhoeven peut se faire plaisir en adaptant un roman connu aux Pays-Bas et enseigné à l'école, les mémoires de Jan Wolkers. C'est l'histoire d'une passion amoureuse dévorante qui ne va pas se terminer de la meilleure des façons. Pour camper l'artiste contemporain Verhoeven fait appel à Rutger Hauer, qu'il a dirigé quelques années auparavant dans une série télévisée qui rendit célèbre l'acteur. Le rôle est très éloigné de l'image qu'il véhiculait dans la série où il interprétait un chevalier médiéval mais Hauer a cette puissance, cette folie qui font de lui l'acteur idéal pour le rôle. Le personnage est excessif, passionné et la femme dont il s'éprend le vampirise, l'amour qu'il a pour elle prend possession de son être, entièrement. Moniqua van de Ven, dont c'est le premier rôle, est superbe également. Les deux acteurs s'investissent sans retenue dans cette love story, mode Verhoeven. Les corps se dénudent rapidement et naturellement et tous les fluides sont convoqués car le plaisir n'est pas détaché de la mort. Alors la merde, le vomi, le sang ponctuent les étreintes, la naissance et la mort se lient et font de ce film un objet assez étonnant de fraîcheur, de culot. Verhoeven en fait l'un de ses préférés de sa période hollandaise, on comprend pourquoi. Le tournage fut rapide, en partie improvisé et la symbiose des deux acteurs se voit à l'écran. Un film cru, sans édulcorants.

29 août 2012

Trust (1990) Hal Hartley


Le tournage a duré onze jours sans pour autant que cela se sente. Le film possède une fraîcheur propre à ces deux personnages principaux qui se refusent à faire des compromis, ce qui les mène au clash la plupart du temps. Il faudra qu'ils parviennent à se rencontrer et à se faire confiance, se respecter et s'admirer pour finalement s'aimer et avoir la force nécessaire pour vivre dans un monde difficile. Hartley filme l'ensemble avec un certain détachement, les répliques sont prononcées entre naturel et lecture atone ce qui donne un aspect presque théâtral mais un théâtre où l'on serait encore au point de la répétition. Et c'est bien de cela dont il s'agit, de faire le grand saut dans l'âge adulte sans trop se compromettre. La fin de l'adolescence est l'âge de tous les possibles, de l'absolu, d'une certaine beauté où la naïveté n'est pas absente. Hartley évoque cette transition difficile à admettre si l'amour n'est pas au rendez-vous. Qu'importe le final, Maria et Matthew se sont trouvés, tout sera possible.

28 août 2012

The War Lord / Le seigneur de la guerre (1965) Franklin J. Schaffner


Reconstitution médiévale : tour, chevaliers, armes diverses... c'est un film que j'aurais aimé voir enfant. Schaffner prend plaisir à raconter l'histoire d'un récent seigneur de guerre qui risque de tout perdre par amour pour une jeune paysanne vivant sur ses terres. La séquence de l'attaque du château est passionnante mais l'ensemble n'a pas la force des Vikings de Fleischer. Il n'en reste pas moins que l'intrigue retient l'attention, le sérieux de l'interprétation permet aux séquences dialoguées de tenir la route et le soin apporté au décor est remarquable. 

27 août 2012

The Last Hurrah / La dernière fanfare (1958) John Ford


The Last Hurrah n'est pas le dernier film de John Ford même s'il ressemble à un chant funéraire. Spencer Tracy y joue un vieux politicien américain d'origine irlandaise qui demande à son neveu journaliste, interprété par Jeffrey Hunter, de suivre sa campagne pour le poste du maire de la ville qu'il détient depuis fort longtemps. Le vieil homme sent que c'est la dernière, il le dit et, en dépit de l'énergie qu'il dégage, laisse entrevoir un pessimisme, une résignation, celle d'un monde qui change, de règles qui évoluent. Au-delà des idéaux politiques défendus dans le film, c'est davantage un état d'esprit, une façon d'être qui est soulignée. Skeffington (Tracy) est le genre d'hommes qui a besoin d'être au contact de ces concitoyens, il n'est pas dupe de ses faiblesses mais estime qu'il faut tenter de satisfaire chacun, apporter ce qui est attendu, même au prix d'un compromis. Ce qui est touchant dans le film, c'est évidemment cette humanité, ce sens du collectif mais plus encore la présence de la mort, le besoin d'être en présence des chers disparus. C'est un thème majeur chez Ford, c'est pourquoi le personnage se tourne souvent vers le portrait de sa femme défunte. Plus comiquement il frappe sur le cercueil du défunt tout en lui parlant et en amenant du monde pour que sa veuve ne se sente pas seule en ces instants. Geste que Ford avait effectué pour l'enterrement de la femme d'un photographe de plateau qu'il traitait avec rudesse sans que ce dernier ne cesse de l'admirer, l'anecdote est dans le McBride paru chez Actes Sud/Institut Lumière. Ajoutons ce pèlerinage vers la maison où il est né.
C'est également un monde qui finit alors qu'un autre commence, les méthodes à l'ancienne font place à l'émergence de la télévision et on ne gagne plus d-les élections comme avant. Le pessimisme de ce discours tient dans la faiblesse de ceux qui sont promus et de ceux qui les soutiennent. les jeunes dans ce film sont d'ailleurs assez ridicules, que ce soit le fils de Skeffington ou le jeune prétendant à la mairie, filmé dans son intérieur. Seul le neveu est digne de représenter les siens mais la politique ne le concerne guère. 
La veillée autour de Skeffington moribond est une grand moment fordien où la communauté se rassemble, c'est la communauté qui prime et qui fait la force du film servie par de nombreux comédiens qui font partie de la troupe de Ford dont Jane Darwell qui fait un numéro des plus cocasses.