30 mars 2012

Koshiben gambare / Bon courage, larbin ! (1931) Mikio Naruse


Le coffret Eclipse Criterion consacré à Mikio Naruse me permet de découvrir ce cinéaste avec cinq films muets. Le premier se focalise sur un agent d'assurances qui vit dans le dénuement. Sa chaussure trouée, son épouse fatiguée et irritée de cette situation le pousse à redoubler d'efforts dans sa quête de nouveaux contrats. Lors de leur dispute un cadre qui entoure une photo de mariage évoque subtilement les promesses et les espoirs qui ne se sont pas réalisés... Le fils semble plus débrouillard et met la pâté aux petits capricieux du quartier. Un quartier un peu industriel que les jeux d'enfants font découvrir au spectateur.
Le père va livrer bataille avec un autre collègue concurrent autour d'une famille nombreuse, autant de contrats à conquérir. Un accident qui frappe son fils fait naître une culpabilité, ce fils délaissé un instant pour finaliser les contrats lui apporte des remords. Arrivé à l'hôpital, il attendra avec angoisse un signe de sa part.
Naruse joue avec les tonalités, usant de la comédie presque sentimentale avec le duel sur la pelouse de la future signataire des contrats, et du drame lorsque la famille attend l'arrivée du médecin à l'hôpital. Nous rions bien volontiers de ce père de famille, souvent ridicule, très maladroit, cependant son obstination et sa détermination font mouche.
De belles idées sont à l'oeuvre, d'abord le montage  (avec un plan à la seconde durant une séquence qui en compte une vingtaine et qui retrace les brèves images qui surgissent en flash dans son esprit) conçu lorsque Okabe apprend que son fils a été blessé, cette mouche également dans l'évier de l'hôpital, prise dans de l'eau elle se débat, comme le fils avec la mort mais aussi comme le père dans la vie. Cette dernière image résume tout le propos du film : devant l'adversité il ne faut jamais renoncer.

29 mars 2012

Reservoir Dogs (1992) Quentin Tarantino


La première séquence au restaurant est l'une de mes scènes préférées. Je peux me la passer en boucle sans lassitude. De l'analyse de "Like A Virgin" jusqu'au débat sur les pourboires. Qu'attendre après ça ?
Tout ce qui concerne le huis clos dans le dépôt ne me semble pas si dément. La danse de Madsen et tout le tralala. Je préfère de loin les scènes de voiture, de bars où les personnages discutent, racontent leurs histoires. C'est beaucoup plus un film sur le verbe qui rend tout possible, "Au début était le verbe..."
 Pas d'affaires s'il n'y a pas une bonne histoire. Et Tarantino est meilleur à ce niveau-là. Certes l'ellipse du casse, la construction en flash-backs, tout cela est pas mal du tout, mais ce que nous savourons, là où nous oublions le film pour être avec les personnages c'est lors de leurs dialogues quotidiens. Ou encore ces brefs moments, lorsque Madsen sort du dépôt, le calme qui règne dans la rue, la lumière ou un peu plus loin les premières inspirations du flic kidnappée, une fois que le scotch est posé sur sa bouche.
Ajoutons que les acteurs sont excellents, sans compter sur la présence d'Edward Bunker...


28 mars 2012

High Plains Drifter / L'homme des hautes plaines (1973) Clint Eastwood


Premier western que dirige Eastwood. Un homme surgit de nulle part et vient perturber le bon ordre d'une ville paumée, Lago, où les citoyens sont hantés par le meurtre du marshall, tué devant leurs yeux sans qu'ils ne bougent. Trois voyous s'apprêtent à sortir de prison, la peur règne, l'étranger va leur proposer une aide précieuse qu'ils vont payer cher.
Michael Henry Wilson évoque Caligula et ses frasques dans son ouvrage * paru aux Cahiers du Cinéma mais c'est bien plus vers Oreste que va ma préférence, celui des Mouches de Jean-Paul Sartre, un héros qui laisse les citoyens responsables de leur propre acte. Lago n'est guère éloigné d'Argos et la ville rouge de sang est évoquée dans le premier tableau de l'acte II, scène IV : "...regarde notre ville. Elle est là, rouge sous le soleil...". C'est surtout la culpabilité collective ressentie, montrée par le flash-back identique pris en charge par différents personnages qui me fait penser à la version tragique avec le héros qui s'en retourne comme il était venu.
Sur ce canevas s'ajoute une note fantastique qui laisse planer le doute sur l'identité du héros, l'on ne peut pleinement y adhérer, le visage du Marshall assassiné ne pouvant être confondu avec celui d'Eastwood cependant les tonalités de la partition jouée mise sur le genre, ainsi que le montage. Tentative assez maladroite.
La corruption des notables de la ville, la luxure des femmes, la cupidité, la lâcheté sont jetées à l'écran et l'image d'une jeune bourgade de l'Ouest n'a rien de séduisant. 
Le tout se regarde non sans plaisir, l'on goûte volontiers le souci d'épure qui tente de surgir au milieu d'une brochette de personnages aux visages constamment en sueur.


* Clint Eastwood, Cahiers du Cinéma, 2007

27 mars 2012

His Trysting Places / Charlot papa (1914) Charlie Chaplin


Charlot est père de famille, un père à qui l'on retirerait l'enfant car le petit est en danger constant auprès de lui. La première séquence domestique tire un trait définitif sur la crédibilité du personnage, la mère n'est pas mal non plus.
Puis sortant et s'arrêtant au restaurant c'est mon duo préféré qui s'amuse, Mack Swain et Chaplin, le premier mange sa soupe en faisant un boucan du diable, le fait que le film soit muet n'empêche aucunement d'entendre les aspirations aéro-liquides, il suffit de regarder Chaplin. Tout se termine en slapstick pur avec un échange de manteaux qui conduira à un beau quatuor, les deux zigues ci-dessus devant subir les foudres de leur épouse.
Le scénario est soigné et l'ensemble si bien tenu que, sans nul doute, le film a fait l'objet d'une écriture réfléchie. Cette fois le temps a été pris et cela se sent. J'apprécie encore plus qu'en lieu et place du big fight final habituel nous ayons droit à une subtile issue pleine d'espièglerie. Chaplin prouve que la maîtrise des deux bobines est acquise.

26 mars 2012

Follow Me Quietly / Assassin sans visage (1949) Richard Fleischer


Enquête policière sur un serial killer qui sévit par temps de pluie, Follow Me Quietly déroule les obsessions de plus en plus persistantes de l'inspecteur Grant qui, pour tenter d'obtenir plus de renseignements sur le tueur, se met à sa place jusqu'à se confondre avec lui. Schéma assez classique mais rondement mis en scène par Fleischer qui sait ménager un suspens et une intensité croissante. Et ce jusqu'à la fin où tout le monde se retrouve dans une usine déserte. Surprise, un ultime rebondissement psychologique rehausse le niveau tranquille et assuré du film, rebondissement bienvenu qui donne une pointe finale en bouche plus épicée. Les longues séquences semi-documentaires qui ponctuaient l'histoire écrite en partie par Anthony Mann avaient déjà cette saveur grâce à ce mannequin robot présent dans le commissariat mais l'information finale délivrée aux spectateurs éclairent le tueur sous un angle nouveau et, sans excuser son comportement, lui ajoute une complexité qui laisse un goût d'inachevé. The Boston Strangler et 10 Rillington Place viendront combler cette lacune.

His Musical Career / Charlot déménageur (1914) Charlie Chaplin


Cette fois Charlot réussit à dénicher un job : il est déménageur et fera équipe avec Mack Swain...
Une livraison de piano et un autre qui doit être pris en charge sur leur carriole de fortune. Le poids du piano et celui des deux compères provoque parfois chez l'âne des envies de stratosphère.
Ce court n'est pas un des meilleurs, il pêche par manque d'inventivité. Toute la séquence, assez longue, qui précède le départ des déménageurs est inintéressante. C'est une fois arrivé dans la rue que l'ensemble prend enfin forme, petite forme néanmoins.

25 mars 2012

Gentlemen of Nerve / Charlot et Mabel aux courses (1914) Charlie Chaplin


Court qui profite d'une compétition automobile au Ascot Park Speedway de Gardena, Californie ou comment profiter d'un événement pour améliorer le décor, monter en grade la production. Seulement l'opportunité n'est pas gage de qualité et le récit est faible. Certes, l'équipe Keystone est au grand complet  avec Mabel Normand, Chester Conklin et Mack Swain (que j'ai plaisir à retrouver, cela faisait un moment que je n'avais pas vu sa tronche d'halluciné) mais la farce tourne à bas régime et les rires se font rare... Chaplin subtilise habilement le Coca de sa voisine, il fera de même plus tard dans Le cirque avec un gamin...
A noter que Chaplin ne reprend pas ici son personnage de Charlot même s'il est affublé des mêmes effets, il est plus propre, sans le sou mais plus décent, plus tête à claques aussi car le personnage est immonde avec tout son entourage.

Frantic (1987) Roman Polanski


Frantic est un film qui n'a pas une réputation de premier ordre. Il est vrai que la photographie a un aspect vieillot qui place l'esthétique du film plus vers le téléfilm que vers les productions prestigieuses du cinéma. Cette dernière catégorie a valu à Polanski un bide, pour évoquer Pirates, il avait besoin de retrouver quelque chose de plus simple et de plus reposant pour son esprit. La musique de Morricone n'est pas non plus exceptionnelle, le compositeur, à l'exception d'un ou deux passages, n'est pas inspiré par ce contrat. 
Et pourtant...
Le film commence comme un Hitchcock amusant, je pense à Rich and Strange, nous avons un couple à l'étranger à qui il n'arrive que des ennuis. C'est toute la séquence qui précède l'arrivée à l'hôtel jusqu'à la valise échangée par mégarde. A partir de ce moment c'est le Hitchcock de North By Northwest à qui nous avons affaire. Tout ceci est parfaitement réalisé.
Polanski ajoute à ce scénario des thèmes qui lui sont propres. Le Dr. Walker (excellent Harrison Ford) se retrouve dans Paris en territoire étranger, démuni, tout lui fait défaut, il y a la barrière de la langue, l'administration de la police française, celle de son ambassade, le quiproquo (un parmi d'autres) au Blue Parrot. Quelques plans soulignent son désarroi, notamment ceux où on le voit seul au milieu de la rue, après avoir trouvé la gourmette de son épouse, ou encore lorsqu'il est tapi dans un angle du couloir à attendre que quelqu'un rentre dans l'appartement de Dédé. Ces plans peuvent se retrouver dans de nombreux films, c'est la solitude tragique de Carol dans Repulsion, de Trelkovsky dans Le locataire et même de Szpilman dans Le Pianiste. L'humour n'est pas absent, comme dans un bon Hitchcock, lorsque Walker joue l'américain énervé par exemple...
Ce qui me semble bien plus intéressant est la manière dont Polanski investit son histoire intime dans le récit. 
Un homme perd sa femme et veut la retrouver. Polanski a déjà vécu cela. Je ne veux pas faire mon Sainte-Beuve mais trop d'indices jalonnent le film pour ne pas évoquer cet aspect. Polanski ne s'est pas remis totalement de la mort de Sharon Tate. Il parle de sa disparition et de la difficulté de vivre avec elle dans le livre de Boutang, Polanski par Polanski, paru aux Editions du Chêne, et ce alors qu'il est dans l'écriture de Frantic. Les circonstances de ce meurtre et la manière dont Polanski a été traité dans la presse ne permettent pas la sérénité. Polanski est encore hanté par ce drame et Tess, dédié à Sharon Tate qui aimait le livre, n'a pas recouvert les plaies. Nous le savons aujourd'hui, Polanski vit avec Emmanuelle Seigner. Souvent dénigrée par son jeu qui manque de solidité (or elle a ce côté mutin qu'à Françoise Dorléac dans Cul de sac), l'actrice a permis à Polanski de retrouver une épouse et une famille. Frantic raconte ce passage, cette nouvelle étape. Je m'explique.
Pour vivre à nouveau il faut faire le deuil. Jamais Polanski ne parlera de la mort de Sharon Tate de cette façon. Tate et Seigner sont confondues dans les deux personnages féminins de Frantic. La mort de Michelle est frappante, le cinéaste cadre le personnage dans les bras de Walker, de manière à voir la statue de la Liberté. Polanski n'a jamais pu se rendre aux Etats-Unis, où est enterrée Tate. Michelle dit à Walker : "Me laisse pas toute seule...". Evidemment il y a une relation amoureuse qui s'est crée entre les deux personnages mais il est troublant de constater la manière dont le cinéaste filme cette scène. Et puis, plus évident encore, c'est la substitution du détonateur et de la femme de Walker, les deux personnages portent la même robe rouge. Une femme et une seule, en réalité : celle qui est perdue à jamais et celle qui vous permet de renaître. L'on pourrait contester cette lecture mais je ne peux m'empêcher de  voir le film de cette façon. Walker, personnage hanté, cherche la White Lady (drogue, Sondra...), je n'y vois que la femme, celle qui permet à Polanski de revivre.
Ajoutons la chanson superbe de Grace Jones, au titre évocateur, "I've seen this face before".
Ajoutons également une date, le couple Walker est déjà venu à paris pour sa lune de miel, ils y reviennent dix-sept ans après. Le film est écrit dix-sept ans après la mort de Sharon Tate. Je ne crois pas que cela soit le fruit du hasard.
Frantic est le moment où Polanski, fait ses adieux à Tate, sur l'écran, ce qui en fait un film personnel qui va au-delà du récit hitchcockien réussi par ailleurs.

24 mars 2012

Dough And Dynamite (1914) Charlie Chaplin


Conçu au départ comme un film qui intégrait Those Love Pangs, ce court un peu plus long que d'habitude (deux bobines ce qui ramène le film à près de trente minutes) se passe dans un café-boulangerie : un café où l'on peut se restaurer et une boulangerie  attenante où l'on vend le pain frais fabriqué au sous-sol. Charlot est serveur et homme à tout faire mais devant la grève des boulangers qui veulent travailler moins pour gagner plus, le patron est bien obligé d'offrir le poste à Charlot et à son collègue qui n'est autre que Chester Conklin. Ce ne sera que coups et jets de pâte à pain et autres objets à portée de main, du slapstick en somme.
Du slapstick mais ici joué à un haut niveau, parfois c'est un véritable ballet qui s'offre à nos regards, voir la scène où Charlot fait des demi-tours avec un plateau de pains sur la tête...
Une touche française est ajoutée, le nom des personnages et l'écriteau publicitaire misant sur l'origine française du savoir-faire. Il faut également apprécier la façon dont Charlot roule ses doughnuts, en les roulant autour du poignet comme des bracelets.

Sugata Sanhiro / La légende du grand judo (1943) Akira Kurosawa


Pour son premier film Kurosawa réussit à mêler l'action à la spiritualité en suivant l'itinéraire de Sugata. Jeune adepte du jujitsu, il désire intégrer une école mais devant les prouesses d'un homme se réclamant du judo, il s'incline devant cet homme talentueux et veut tout apprendre de lui. Il devra apprendre, grandir et affronter les nombreux rivaux voulant le combattre.
Les combats sont filmés avec précision mais ce sont les émotions intérieures des hommes qui priment. En effet, l'apprentissage de Sugata passe d'abord par la confiance en lui et la maîtrise de ses pulsions primaires. Comme la fleur de lotus qui symbolise son parcours, il doit s'extraire de la boue pour s'épanouir. Kurosawa sait user de symboles avec justesse et beauté ainsi ces personnages doutent, s'affrontent et se respectent. Le combat n'est plus une finalité mais un moyen d'apprendre sur soi et de respecter les autres. Ce message trop doux pour les militaires de la censure de l'époque lui vaudra des coupes, parties jamais retrouvées depuis. 
Les personnages sont pris dans le fil des saisons, faisant partie d'une totalité plus grande qu'eux. le film ne se contente pas d'aligner des combats mais montre un itinéraire spirituel. Le combat final avec Higaki est d'une beauté totale, les éléments s'invitent pour y créer un univers plus grand que la réalité. La scène finale, exquise, n'en est que plus poétique, la "poussière dans l"oeil" marque le moment où Sugata devient pleinement un adulte. Grandiose.

All The Boys Love Mandy Lane (2006) Jonathan Levine


Un bon slasher, bien filmé, doté d'une photographie élégante. Mandy Lane est belle et tous les garçons rêvent de l'avoir dans leur bras. Pureté, innocence la caractérisent. Elle accepte finalement de passer un week end dans le ranch d'un gosse fortuné, l'alcool, le désir, les drogues et la nuit, autant d'ingrédients qui vont transformer cette fête en cours de découpe pour apprenti bouchers.
Rien d'extraordinaire mais un bon film du vendredi soir avec un chouette décor texan. Derrière le slasher se cache la petite chronique d'amours adolescentes, derrière la frime, la pose, c'est l'envie de trouver quelqu'un qui vous aime. Un plan le montre fugitivement, c'est la main discrète de Red qui frôle celle de Chloe sur le canapé.

21 mars 2012

Chaplin aujourd'hui (Cahiers du Cinéma, 2003)


Ouvrage collectif réalisé sous la direction de Joël Magny.
Quatre parties qui tentent d'évoquer le cinéaste plus que le personnage. Des textes de Chaplin sur son propre travail, des documents qui concernent des collaborateurs, des hommages et des critiques. Il est de bon ton d'écarter ce statut pour ne laisser place qu'au constat suivant : Chaplin n'aurait enregistré, le plus souvent en cadre fixe, que son talent, sa capacité à improviser, à être un personnage et rien d'autre. Sa capacité folle à répéter, à multiplier le nombre de prises, à creuser le détail annulent cette affirmation. Les textes critiques réunis ici le démontrent avec talent en soulignant l'évolution et la cohérence de l'oeuvre.
De quoi poursuivre mon périple de l'intégrale.

20 mars 2012

Those Love Pangs / Charlot rival d'amour (1914) Charlie Chaplin


Dough and Dynamite qui sera le court suivant est bien plus connu, les deux rivaux (Conklin et Chaplin) sont ouvriers dans une boulangerie-café, toutes les séquences qui en découlent y seront. Chaplin garde le reste pour monter Those Love Pangs. Il n'est pas extraordinaire mais recèle quelques moments délicieux, le passage de la fourchette par exemple, ce n'est pas l'usage de l'ustensile mais les remords et hésitations de Charlot vis-à-vis de la demoiselle, il sait que son rival va lui faire subir le même sort et pourrait en faire pâtir sa dulcinée, écartant du même coup le rival mais il hésite à plusieurs reprises faisant preuve de qualités morales inhabituelles : il s'améliore... Dans une autre scène il se sert de sa canne avec plus d'astuce et de maîtrise que d'ordinaire, ou encore celle où, ses mains étant sur les épaules de deux demoiselles qui l'entourent au cinéma, il raconte une histoire avec ses jambes. 
Signalons également une construction de l'espace plus homogène, le montage réunit avec plus d'harmonie différents lieux ce qui rend le récit plus fluide.

Sumurun (1920) Ernst Lubitsch


Fantaisie orientale tirée des Mille et une nuits, ce conte dirigé admirablement par Lubitsch nous emmène dans un Bagdad où les coeurs font naître des intrigues qui s'emmêlent pour notre plus grand plaisir. 
Une multitude de couples traversent l'écran, tous ne chantent pas à l'unisson. Sumurun est la favorite du harem mais elle n'a d'yeux que pour Nur-Al Din. Lorsqu'une troupe de saltimbanques arrive au palais les  intrigues vont redoubler. Une danseuse sème le trouble, c'est Pola Negri qui l'interprète, malicieuse, sensuelle et féline. Elle est accompagnée d'un clown (Lubitsch lui-même qui reprend un rôle tenu sur scène pour Max Reinhardt) qui est totalement sous son charme mais les raisons du coeur...
L'on suit ces aventures dans une belle reconstitution de rues étroites, de larges places, de désert, de recoins du palais... 
A la fantaisie, à l'exotisme un brin kitsch, Lubitsch ajoute une émotion, une nuance pathétique qui emmènent le spectateur dans un film muet passionnant, divertissant et émouvant.

19 mars 2012

Moonlighting / Travail au noir (1982) Jerzy Skolimowski



Film remarquable qui mêle plusieurs thèmes avec une finesse rare. Quatre ouvriers polonais arrivent à Londres pour retaper la maison de leur commanditaire. Ce sera une année de dur labeur, d'exil forcé car entre temps la Pologne se ferme au monde pendant que Jaruzelski réprime les syndiqués du mouvement Solidarnosc. Le contremaître Nowak (Irons, subtil et émouvant de détresse extrême) est le seul à parler anglais et réussit à leur cacher les événements.
L'arrière-plan politique est présent mais n'est pas traité comme une préoccupation majeure pour les ouvriers clandestins. Nowak est ailleurs, entièrement préoccupé par des questions personnelles, se demandant si son "boss" s'occupe de celle qu'il aime pendant son absence. Il pourrait lâcher du lest mais va exercer une pression sur ses camarades par fierté, par défi, pour une raison absurde qui n'est pas forcément recevable. Ceci dans une Angleterre, qui pourrait être un autre pays, où la consommation de masse, la publicité, la surveillance des biens sont des moyens de contrôler l'individu. Regards en coin, démunis courant les rues, voisins peu aimables, un monde rêvé se transforme en douce prison où rien ne fonctionne, ni le poste de télévision d'occasion, ni la plomberie, où le danger guette (les arrestations éventuelles, les dénonciations des voisins, les accidents de travail...). Paradoxalement les hommes enfermés dans cette maison la détruisent et la rénovent avec soin, ce petit paradis qui ne leur est pas destiné leur permet de rentrer chez eux. Alors, peut-être, voudront-ils nettoyer leur pays et créer un autre environnement, parce qu'ils auront vécu comme des damnés et qu'ils en auront assez.

18 mars 2012

The New Janitor / Charlot concierge (1914) Charlie Chaplin


Souvent commenté comme le court où Chaplin se lance dans le pathétique, il le signale lui-même dans sa biographie, The New Janitor est intéressant par sa narration plus maîtrisée, j'entends par un récit cohérent  et éloigné des sempiternelles (et amusantes) gesticulations physiques. 
Charlot est gardien d'un immeuble de bureaux, il fait le ménage et ne cesse d'irriter les employés par son incompétence, il est alors viré par le patron de la société. Le récit se concentre alors sur un employé qui tente de voler dans le coffre la somme qu'il doit à un truand. Le personnage de Charlot disparaît de l'intrigue un bon moment, suffisamment long pour être remarquable, d'autant plus que Chaplin a le loisir d'investir l'écran comme il le désire.
L'émotion de son personnage naît de la manière dont il se plaint or je pense que c'est justement cette façon de faire disparaître son personnage et de le faire intervenir in extremis qui le rend si touchant. Il est viré et se met tout de même à répondre à l'appel de la sonnette qui réclame sa venue. Le sauveteur est d'autant plus méritant.
Chaplin utilise également dans ce court le frisson des hauteurs, à la manière d'Harold Lloyd, en se servant d'une fenêtre ouverte qui donne sur le vide.

The Company She Keeps (1951) John Cromwell


Un petit RKO avec Jane Greer ne se refuse pas surtout si Lizabeth Scott s'invite au générique. 
Ce n'est pas un film qui aime prendre l'air, peu de moyens. Scott est un agent de probation, elle s'occupe des détenues en liberté conditionnelle. Greer est une de ses obligées. Elle est peu coopérative, a de la rancoeur et n'aime guère les contraintes que le statut exige, en dépit de la bonne volonté et de la compréhension de Scott. La situation empire lorsque Greer va s'acoquiner avec le fiancé de Scott, joué par Dennis O'Keefe. 
Assez bavard le récit laissera planer le doute quant à la possibilité de rédemption de Greer jusqu'au bout. La moue féline de Scott aide à oublier son phrasé monotone, Greer s'en sort beaucoup mieux, elle oscille entre femme fragile et garce indomptable. J'aime bien le visage de Fay Baker qui interprète une autre détenue libérée sur parole. Signalons enfin la famille Bridges qui attend son train à la gare, Beau est le gamin qui grimpe sur les bancs de la salle d'attente, Jeff est le nourrisson qui change de bras un instant.

17 mars 2012

The Rounders / Charlot et Fatty en Bombe (1914) Charlie Chaplin


Chaplin et Roscoe Arbuckle traversent ce court comme les passagers d'un navire visitant le pont par forte houle. Ils sont ivres du début jusqu'à la fin, rentrent chez eux où madame attend monsieur. Ils finiront par échapper à leurs ennuis domestiques en semant le trouble un peu partout et termineront leur odyssée sur une barque en piteux état vu la manière dont ils y sont montés.
Pas de fioritures narratives en revanche le plaisir de voir deux acteurs faire le plus vieux numéro du monde avec souplesse et inventivité. Chaplin, plus particulièrement, se laisse secouer, pousser, avec une facilité inouïe, son corps semble avoir perdu toute gravité. Sa femme pousse Charlot sur le lit, il se retourne presque, ses chaussures restant accrochées sur le montant, alors on applaudit. Et puis il a une façon unique d'aborder une marche d'escalier, de front ou à reculons. Les roulis que son corps effectue, tout dans sa gestuelle est remarquable, ne serait-ce que pour ces quelques acrobaties éthyliques ce court vaut le coup d'oeil.

S.O.B. (1981) Blake Edwards


Démarrant en trombe avec plusieurs gags à la minute S.O.B. se concentre sur le microcosme hollywoodien autour d'un réalisateur dépressif et suicidaire. Son film vient de sortir et les critiques l'éreintent. L'espoir revient lorsqu'il penser tourner quelques scènes supplémentaires pour faire du film original un porno qui lui donnera fortune et succès. L'apothéose consistant à persuader sa vedette (Julie Andrews, toujours aussi séduisante) de montrer sa poitrine aux spectateurs.
La tirade amicale qui clôt le film ne cache pas les solitudes broyées par la recherche de l'argent qui piétine les idéaux artistiques. Sans compter le sexe qui s'infiltre partout. Comédie acide, Edwards s'amuse, des ces fêtes que l'on donne avant de s'offrir en sacrifice. le réalisateur ne s'amuse pas tout seul, de nombreux acteurs sont de la partie : Shelley Winters, William Holden, Marisa Berenson, Larry Hagman... Excepté quelques longueurs sur la deuxième partie le film doit se revoir pour apprécier pleinement les dialogues et les détails visuels qu'il contient.

The Conquerors / Les conquérants (1932) William Wellman


Wellman signe un film optimiste qui chante les vertus de l'Amérique et de ses habitants à travers les crises nombreuses du pays mais aussi des efforts effectués pour les surmonter. 
A peine sortis de la guerre de Sécession l'on suit Roger Standish (Richard Dix) et Caroline Ogden (Ann Harding) quitter New York et s'aventurer dans l'Ouest sauvage. Suivront les luttes que peuvent connaître les habitants d'une petite ville, c'est l'aspect western du film, avec sa bande de truands lynchés en harmonie, la prospérité avec l'installation de la banque. Viendront ensuite les événements familiaux, naissances, morts sur fond de Première Guerre mondiale et crise de 1929.
C'est le rythme imposé par Wellman qui séduit, les scènes se suivent au pas de charge, des plans montés rapidement suffisent à exprimer de grands événements, des financiers regardent l'argent s'empiler puis ces piles se mettent à trembler et s'écroulent, les courbes épousent les flancs de montagne, progressant jusqu'au sommet pour redescendre aussi vite. L'espoir doit subsister, qu'importent les événements. Le goût de l'initiative, la solidarité et le sens du bien commun, des valeurs cardinales. La force du message est servie par la souplesse et le dynamisme du récit.
Les acteurs sont excellents, Dix et Harding sont sobres tandis que Kibbee et Edna May Oliver s'en donnent à coeur joie en cabotinant avec allégresse, je ne me lasse pas de regarder ce couple et leurs échanges hilarants. Notons également la présence de Jason Robards.
Wellman s'amuse à évoquer, au détour du récit, son expérience de pilote de la Première Guerre, qu'il racontera dans Escadrille Lafayette.

11 mars 2012

His New Profession / Charlot garde-malade (1914) Charlie Chaplin


Charlot est celui qui ne peut vivre parmi les autres, s'il tente l'intégration c'est uniquement pour mieux en démontrer l'impossibilité. Le National Police Gazette qu'il lit au début de ce court est, d'après les notes qui accompagnent les dvds des Keystones Comedies, "un tabloïd notoire pour ses articles sur le crime, le sport, le théâtre et le péché en général". Charlot le lit avec avidité et en découpe même quelques pages pour les savourer de nouveau ultérieurement. C'est par inadvertance qu'on lui confie (Charley Chase !) un malade, il va de soi qu'il est incapable de bien faire... Charlot c'est le vol, la roublardise, la cupidité, les valeurs morales ne sont pas les mêmes dans son univers. Cela évoluera, le personnage fera preuve d'une réelle tendresse pour les miséreux mais ici rien n'est recommandable, il escroque même un infirme.
Ce film a plus de tenue, le fil narratif est moins échevelé et la bagarre finale est bien moins superficielle et  gratuite que dans d'autres essais antérieurs. Un bon opus.

10 mars 2012

Cape Fear / Les nerfs à vif (1962) Jack Lee Thompson


Je garde de Jack Lee Thompson l'image d'un artisan solide, aux films efficaces mais sans lui attribuer un vernis supérieur, un réalisateur idéal pour les films du dimanche après-midi or en revoyant Cape Fear je reste étonné devant le joyau qui nous est offert. Les plans sont travaillés avec soin, les mouvements d'appareil sont conçus avec la même pertinence, j'aime particulièrement celui qui accompagne la sortie de la fac de la jeune Nancy qui vient l'empaler sur les pointes de la grille d'entrée. La photo de Sam Leavitt apporte à ce thriller toute les nuances troubles du noir et blanc et, cerise sur le gâteau, la musique de Bernard Herrmann. La distribution est superbe, Robert Mitchum est une fripouille idéale, sorti de prison après huit années où il ne cesse de mûrir sa vengeance, il rend parfaitement les vices et le sadisme de son personnage. Peck, qui a produit le film, est Peck, égal à lui-même, endossant avec classe l'avocat qui veut protéger sa famille. Telly Savalas est de la partie, Martin Balsam également avec sa bonne bouille, comme celle d'Edward Platt qui joue le juge. L'élégante Barrie Chase fait une impression remarquée bien que courte.
Scorsese fera de son film une croisade biblique alors que Thompson tourne un film qui aborde beaucoup plus le thème de la justice qui doit primer sur le désir de vengeance, la force de la loi sur l'instinct.

L'enfance nue (1968) Maurice Pialat


Pialat c'est comme les Lumière, l'extraordinaire dans l'ordinaire. Son premier film aborde un sujet difficile, celui de l'enfance, de surcroît celle qui est abandonnée, ces gamins qui échouent dans des familles d'accueil qui ne peuvent pas toujours supporter leur détresse.
Pialat enquête un peu dans le Nord, celui des mines, des briques sur ces enfants de l'Assistance Publique. Il raconte l'histoire de François, dix ans, dans deux familles d'accueil successives. Les scènes sont brutes, montées avec austérité, ce qui épouse parfaitement l'hermétisme du personnage que l'on voit chercher à s'autodétruire. L'enfance décrite ici est une volonté de revivre sans cesse l'abandon. Entouré d'affection, François n'est pas capable d'être en paix. 
Les acteurs non professionnels sont très attachants et nous font percevoir le hiatus entre l'amour généreux qui ne peut rencontrer ceux qui devraient le recevoir.
Truffaut et Berri ont produit le film. Le scénario devait évidemment séduire Truffaut mais force est de reconnaître que le ton du film est très éloigné de celui des 400 coups. Pialat enverra Truffaut au diable d'ailleurs le traitant de "Delannoy", l'homme n'était pas facile mais le film est resplendissant d'émotion et de justesse.

8 mars 2012

The Masquerader / Charlot grande coquette (1914) Charlie Chaplin


Mise en abyme et travestissement au programme pour ce court assez plaisant qui voit Chaplin prendre le soleil californien devant le studio et se faire attraper par l'oreille pour regagner la loge maquillage. Fatty Arbuckle fait un numéro avec Chaplin qui se prépare pour une scène et se déguise en Charlot. Naturellement le tournage part en vrille et notre héros est viré. Il revient déguisé en lady et va se jouer du réalisateur en le séduisant. Tout se termine avec les éternels échanges de rigueur, non pas des baisers mais des gifles et des briques.
Il est presque obligatoire de laisser passer un peu de temps entre chaque court de cette intégrale car la lassitude des effets redondants pourraient l'emporter. Néanmoins il subsiste un charme à ces séquences primitives tournées sans prétention autre qu'amuser le spectateur de l'époque. Ce qui me plaît davantage c'est de rêver à cette lumière qui inonde les extérieurs, ce soleil hollywoodien et ces quelques individus qui s'amusent avec, finalement, pas grand-chose, quelques façades de décors, deux, trois planches... Cette lumière captée, ces quelques extérieurs qui apportent avec eux un hors-champ où la machinerie épouse le rêve m'emportent loin...

Conversation entre Fritz Lang et William Friedkin (1975) W. Friedkin


Disponible parmi les suppléments de l'édition dvd de House by the River (Wild Side), cet entretien est réalisé un an à peu près avant que Lang ne décède. Interrogé par Friedkin, Lang évoque la manière dont il débuta au cinéma, l'atmosphère d'avant première guerre mondiale et l'entre-deux guerres, avec les grandes oeuvres comme Metropolis, M et les Mabuse qui le conduiront jusqu'au bureau de la propagande allemande et ce fameux entretien où Goebbels veut lui confier les clefs du cinéma allemand. Lang raconte ces longs couloirs où l'écho de ses pas se répercutent sur des murs immaculés, cet effroi qu'il ressentit et la précipitation avec laquelle il s'empressa de fuir l'Allemagne nazie, en 1933.

5 mars 2012

Separate Tables (1958) Delbert Mann



Huis clos qui peut effrayer par son aspect théâtral, ces destins qui basculent dans le dernier quart d'heure peuvent irriter mais quoi ? ne boudons pas notre plaisir lorsque la distribution est si excitante. Faut-il avoir honte d'aimer cette reconstitution, Deborah Kerr en faire des tonnes en jeune vieille fille frustrée sexuellement dans son gilet en laine ? Je me surprends à aimer tous ces personnages, et davantage ceux en arrière-plan. C'est écrit avec cette intention. Avec une mention pour David Niven, la scène du retour final dans la salle à manger est craquante. 
La pièce de Rattigan évoque le carcan des conventions sociales, de la sexualité qui ne saurait affleurer à la surface, cela sous bien des formes, la mère castratrice, la fille vampirisée, la violence pulsionnelle du personnage de Lancaster, la peur du vieillissement et la manipulation par compensation de celui de Hayworth, la solitude assumée... Quelques accents anglais viennent épicer le tout et font de ce film un moment un peu hors du temps, old-fashioned, à voir par un temps de pluie.

4 mars 2012

L'amour existe (1961) Maurice Pialat


Portraits de la France au début des années 60. Pialat, sur une musique de Georges Delerue, réalise un court documentaire (avec quelques scènes jouées comme la rixe des adolescents filmée de nuit) qui évoque une banlieue parisienne qui disparaît, les guinguettes, les accordéons, le studio de Méliès... Banlieue remplacée par des zones pavillonnaires : "C'est la folie des p'titesses. Ma p'tite maison, mon p'tit jardin, mon p'tit boulot, une bonne p'tite vie bien tranquille." , des grands immeubles "dégradés avant la fin des travaux...".
Puis les bidonvilles où s'entassent les travailleurs immigrés (tant désirés puis délaissés, comme ici, comme partout), les longs trajets banlieue/Paris, matin et soir. Le manque d'offre culturelle en dehors de Paris, la vie travestie par la publicité qui pointe son nez...
Documentaire politique et autobiographique d'un homme averti, sensible qui ne se résigne pas. Pialat est tout entier dans ces vingt petites minutes, de l'amour, de la nostalgie, de la colère froide, lucide et sèche.

3 mars 2012

Der siebente Kontinent / Le septième continent (1989) Michael Haneke


Haneke décrit le quotidien d'une famille, description clinique, précise, sans fantaisie parce que leur vie n'en comporte aucune. Il est question de réveil matin, de préparatifs, du petit déjeuner, de ces mille gestes répétés mécaniquement qui nous amènent sur notre lieu de travail, qui montrent les individus dans la banalité et l'aliénation du quotidien. J'aime ce film car il refuse le confort et assène son propos brutalement. Cette famille va soudain prendre conscience du vide et va s'engouffrer dans une spirale mortelle toute aussi mécanique.
Dans le court entretien que le réalisateur livre dans les suppléments, il parle d'hommes "au service des choses", il en ressort une tristesse, un enfermement. Celle qui est livrée par Kubrick dans de nombreuses scènes de 2001, A Space Odyssey, lorsque nous voyons Dave Bowman au travail, faire du sport, écouter le message d'anniversaire envoyé par ses parents. La même précision des actes, la même vie organisée autour d'eux se retrouvent dans le film d'Haneke. Un film assez perturbant qui rend l'art plus nécessaire encore.