30 avr. 2012

Phantom Raiders (1940) Jacques Tourneur


Deuxième opus de la franchise Nick Carter, l'intrigue n'est que prétexte à exotisme de studio, reconstitué avec entrain, et autres James Bonderies légères et féminisées. Donald Meek est toujours l'allié de Carter, moins surprenant et moins drôle que le premier épisode, Nick Carter Master Detective. Nat Pendleton vient lui prêter main forte pour égayer l'aventure mais il ne convainc guère. Tourneur emballe efficacement le tout sans pour autant imprimer un motif personnel, seul un plan superbe émerge de la toile, signature fugitive : un homme de main pénètre furtivement dans la chambre de Carter, il fait nuit et l'ombre de son visage se dessine, un instant, sur la moustiquaire. 

29 avr. 2012

Janine (1961) Maurice Pialat


Sur un scénario et des dialogues de Claude Berri, Pialat signe un court métrage qui lui ressemble, c'est étonnant comme les deux hommes ont un univers assez proche, de l'amour et des écorchures...
Deux hommes, Hubert et Claude, Hubert Deschamps qui jouera dans La gueule ouverte et Claude Berri, se rencontrent après le boulot. Ils sont seuls, trompent le temps en jouant au billard, en mangeant un morceau "ça occupe", parle des femmes "toutes des putes", "j'ai envie de me marier, je pense qu'à ça !" dit l"un, "t'es pas un peu con !" lui répond l'autre... L'un, Caude, est ému par une prostituée qu'il vient de rencontrer, elle l'intéresse beaucoup, l'autre, Hubert, lui parle de la femme avec qui il a vécu sept ans, il l'évoque durement et à travers elle toutes les autres. Chacun rentre chez soi mais pour très vite ressortir et rencontrer la même femme : Janine, la prostituée, idéal d'un soir de Claude et ex-femme de Hubert.
Pialat fait évoluer ses personnages dans le quartier de Saint-Denis à Paris, les boulevards, la nuit, les vitrines des grands magasins pendant la période des fêtes, la solitude. Le parti pris documentaire inscrit ces personnages dans une réalité quotidienne placée sous le signe du commerce, grand ou petit, celui de Janine en est un autre. Janine est heureuse, fantasque, elle chante et ne veut pour rien au monde s'enticher de ce petit Claude et de son coeur qui saigne superficiellement. Quant à Hubert, il ne rêve que de revenir auprès d'elle. Portraits en creux d'une femme libérée avant l'heure (Hubert la battait volontiers) et de deux nigauds.

Experiment Perilous / Angoisse (1944) Jacques Tourneur


Mélodrame lorgnant vers le Rebecca de Hitchcock sans toutefois en atteindre les sommets. La situation angoissante dans laquelle vit l'héroïne n'est pas vécue par le spectateur de la même manière, Hitchcock construisait le film de façon à ce que le spectateur puisse s'identifier au maximum à son héroïne, Tourneur choisit son personnage masculin, amoureux de l'héroïne, l'effet est moins percutant. Hedy Lamarr est séduisante mais j'ai du mal à ressentir le drame de sa situation. Son mari jaloux devant les regards masculins qui gravitent autour d'elle n'a pas non plus l'intensité dramatique qui permettrait de faire ressentir la tension de l'intrigue. 
C'est beaucoup plus la construction de l'espace par le montage et le travail du décorateur qui me séduisent. Un bel écrin qui manque de substance, dommage.

28 avr. 2012

El cochecito / La petite voiture (1960) Marco Ferreri


Don Anselmo est un octogénaire qui vit avec ses enfants, seulement ces derniers n'ont pas beaucoup de considération pour lui, à vrai dire : il gêne. L'appartement et ses longs couloirs exigus s'opposent aux scènes en extérieur, Madrid est alors un vaste terrain de jeux, surtout lorsqu'il est avec ses amis paralytiques, tous munis de petites voitures à moteur pour invalides. Il se met alors à en vouloir une, même s'il tient encore sur ses deux jambes.
Ferreri filme Don Anselmo et ses amis comme une bande de blousons noirs, un groupe de vieux punks qui ne tiennent pas à s'intégrer dans la société mais qui veulent leur indépendance. Le paralysé qui conduit son véhicule avec ses seuls moignons à la place des bras, celui que regarde avec ahurissement Anselmo dans la rue, symbolise la liberté, l'autonomie, il ne regarde absolument pas le monde qui l'entoure et vit sa vie. Face à cette image, ce sont les commerçants escrocs et insistants, la famille peu bienveillante et haineuse ou ces riches qui prennent beaucoup de précautions pour cacher à leurs invités les fils infirmes. Pas étonnant que Don Anselmo veuille quitter ce monde et rejoindre les courses exotiques, la campagne...

Nightfall (1957) Jacques Tourneur


J'aime beaucoup ces films qui ne vous livrent pas l'essentiel de l'intrigue de suite, ils gardent le spectateur captif et font couler le miel lentement. C'est un de ceux-là que nous donne Jacques Tourneur. Un polar étrange qui suit les règles du genre, le héros innocent, Vanning, avec les bad guys à ses basques, le flic de l'assurance qui le piste et la fille de passage embarquée dans l'aventure. Etrange car nous pourrions le voir comme autre chose, une sorte de conte de fées (malgré la touche Goodis celui-ci se finit bien). Notre héros est un vétéran, guerre de Corée, il part chasser avec son pote, un médecin. Le premier ne semble pas emballé par la proposition du dernier de le voir marier à sa fille. La providence arrive et jette sur les personnages ses voiles magiques. Deux truands font irruption dans ce coin désert (rien n'est impossible pour la providence) et éliminent le doc, notre héros fuit et se retrouve dans les bras de la belle. Une suite improbable de hasards l'y conduit.
Difficile à croire, le héros en a conscience et il nous faudra toute une série de flashbacks pour y croire aussi. Le réalisme est criblé de touches fantastiques, voir l'apparition des truands retrouvant Vanning au détour d'une rue, ils surgissent comme des démons, ombres projetées sur le mer, silhouettes noires. Signalons aussi ces corps se détachant sur la blancheur des neiges du Wyoming, les parcours à franchir, barrières, rivières, sentiers qui permettent de rester en vie, l'importance des objets : les sacoches, la balle que l'on introduit dans le fusil, les petits mots, les permis de conduire...
La ville sombre, la campagne enneigée construisent des mondes opposés aux frontières troubles dans lesquelles le héros se débat, figure virile portant son intime en robe bleue pailletée dans ses bras. Image à se projeter au ralenti.
Aldo Ray, à la carrure si monstrueuse mais à la voix doucement éraillée, campe l'innocent parfait, le "unlucky fella", Anne Bancroft est Anne Bancroft, belle mais avec cette intelligence en plus qui donne de l'épaisseur à son personnage. Le duo de truands est réussi, Brian Keith insuffle cette touche d'humanité qui peut déstabiliser le duo à tout moment et Rudy Bond a un superbe rôle, sadique en diable armé de répliques drôles et acides.
En somme un film noir incontournable.

Bertrand Tavernier, "Le cinéma dans le sang" (Ecriture, 2011)



Noël Simsolo, à travers ses questions, permet à Tavernier de traverser son enfance, son entrée en cinéma et sa filmographie. Le réalisateur n'est pas avare en informations : cinéma, littérature, musique. C'est un passionné. Il aime rendre hommage à ceux qui le touchent et souligne volontiers le talent chez autrui. Le livre est agréable parce qu'il y contient une certaine noblesse. Au travers de ces pages ressort toutefois un petit complexe, Tavernier n'a pas toujours été, et n'est pas, reconnu par l'ensemble de la critique aussi pointe-t-il les lectures parfois absurdes de ses films, appuyant sa légitimité de propos tenus par d'autres sur la qualité de son oeuvre. Inutile, nous savons que l'homme est habité par l'amour du cinéma, ses nombreuses interventions sur le sujet, ses conférences, ses présentations de films, ses livres en témoignent.

24 avr. 2012

A Jitney Elopement / Charlot veut se marier (1915) Charlie Chaplin


Edna (Purviance) doit, sur la volonté de son père, se marier avec un comte qu'elle n'a jamais vu. Amoureuse de Charlot elle lui demande de le remplacer, il se présente à son père qui le convie à un repas. Le vrai comte arrivera plus tard, suivront une passe d'armes dans un parc puis une course poursuite en automobile.
Le court ne présente pas une qualité constante, les scènes dans le parc et la poursuite en automobile sont décevantes. C'est lors de la scène du repas que nous trouvons les meilleurs gags autour du café trop chaud, des alcools servis et notamment du pain que Chaplin découpe en spirale pour en faire un accordéon.

23 avr. 2012

Easy Living / La vie facile (1949) Jacques Tourneur


Le sujet est un peu casse-gueule, parler d'un footballeur américain, Pete Wilson,  joué par Victor Mature, coincé entre une vamp ambitieuse, Liza (Lizabeth Scott), prête à tout pour faire aboutir son entreprise et qui se joue de lui et entre la secrétaire de l'équipe de foot, la fille du propriétaire de l'équipe, Anne, qui voudrait bien l'attirer dans ses bras mais dont il ne veut pas. 
Le problème au coeur de Pete l'empêche de continuer sa carrière, il tait cette faiblesse mais la qualité de son jeu baisse, du coup son entourage est moins prévenant. C'est, en réalité, la dérive d'un homme que filme Tourneur, un perdant qui n'a pas la lucidité nécessaire pour réussir sa vie. Le plan où Pete s'engage dans le couloir des vestiaires est suffisamment lugubre et particulier pour ne pas être significatif, sorte de symbolique extrême soulignée par la mise en scène. Tout comme les deux clichés que prend le photographe sportif, Dave Argus, le nom du personnage n'est pas innocent, le premier qui fige sa chute, sa fin dans l'univers sportif mais surtout cet autre, final, où Pete retrouve, in extremis, Liza, pour une étreinte bidon. L'excellent Paul Stewart est le plus cynique ou le plus lucide, comme vous voulez, ses photos marquant la vie de Pete comme des balises, la première pour la transition et la seconde pour lui rappeler bien plus tard, lorsqu'il sera de nouveau ivre, qu'il avait bien vu que ce n'était pas la bonne partenaire. Peut-être également que Anne continuera à avouer son amour à Pete, tellement ivre qu'il n'entendra rien. Lucille Ball est d'ailleurs très touchante dans sa force de tempérament et sa faiblesse sentimentale.
Easy Living reste un film dont nous pourrions nous lasser mais le spleen qui se diffuse parvient à nous émouvoir, même Mature est touchant dans sa façon de plonger dans les impasses aussi aveuglément.

22 avr. 2012

Berlin Express (1948) Jacques Tourneur


Berlin Express est le premier film produit par Hollywood en Allemagne après la deuxième guerre Mondiale. Ce thriller raconte la difficile arrivée à Berlin d'un grand résistant allemand, le Dr Henrich Bernhardt, à la tête d'une commission visant à accélérer la réunification de l'Allemagne après-guerre. Il sera enlevé par d'anciens nazis qui, après avoir tué sa doublure dans le train qui l'amène à Berlin, tentent de maintenir un esprit belliqueux pour réanimer la grande Allemagne.
Le film présente d'abord un intérêt documentaire puisque Tourneur a filmé ses personnages dans les quartiers détruits de Francfort et Berlin. Une voix off présentant le film et le commentant à divers moments accentuent cet aspect. 
Période historique trouble où chaque individu rencontré est susceptible d'être un ancien nazi ou un ancien résistant ou encore un agent travaillant pour l'ennemi (c'est le début de la guerre froide), le récit joue pleinement sur cette identité instable, au fur et à mesure du film certains personnages se dévoilent et manifestent une identité cachée. 
Le film a une partie importante qui se déroule dans un train où des personnages aux nationalités différentes cohabitent malgré eux, c'est une certaine idée de l'Europe qui s'en dégage. Le discours politique de Bernhardt, au-delà de l'Allemagne, s'étend à l'Europe et les passagers américain (Robert Ryan), français, anglais et russe forment symboliquement cette union lorsqu'ils uniront leurs efforts  pour le retrouver. Une fois fait, chacun repart dans sa zone, l'Europe et l'union restent à faire.
Le film n'est pas un des meilleurs Tourneur mais de nombreuses scènes extrêmement réussies remplissent honorablement le contrat : la façon de montrer la mort du professeur Walter, les scènes où les personnages recherchent Bernhardt dans les rues peu éclairées de Francfort, les cabarets miteux, toute la séquence de la brasserie avec la lutte dans la citerne, le retour du clown dans le cabaret, l'usage du reflet dans le train contigu, la mort de l'allemand en fin de train... Dans ces séquences l'usage de la lumière qui n'inonde pas tout l'écran mais qui est dirigée de manière à faire ressortir des zones d'ombre est magistral. Dommage que la copie ne soit pas à la hauteur.
Encore une fois, la distribution est assez homogène et Ryan ne sort pas du lot, il n'a pas le traitement d'une star avec des plans qui lui seraient dédiés, il paraît même assez anonyme finalement. Merle Oberon et Paul Lukas sont plus convaincants et donnent des prestations plus mémorables.

Canyon Passage / Le passage du canyon (1946) Jacques Tourneur


TCM nous offre une rétrospective Tourneur, cela tombe bien car le réalisateur, surtout connu pour son travail avec le producteur Val Lewton, a fourni quantité de films pratiquement invisibles si ce n'est dans des éditions dvd US, parfois sans sous-titres. C'est dire qu'il faut être motivé. Alors cette rétro est un cadeau béni, a fortiori lorsque TCM diffuse ces films en HD. Equipé d'un écran adéquat, c'est le nirvana.
Ce western, dont je n'avais jamais entendu parler, est un chef d'oeuvre. Cela est d'autant plus remarquable que le sujet vint à Tourneur après que Rober Siodmak, Stuart Heisler ou encore George Marshall aient décliné de tourner le film.
Le film commence sous une pluie battante, nous sommes à Portland, dans l'Oregon, en 1956. La ville est dépeinte comme un lieu peu accueillant, la rue principale est un piège boueux dont on ne sort qu'en la traversant sur des planches et Logan (Dana Andrews, efficace, aidé en cela de son visage impassible) a risqué de s'y faire voler son argent.
Logan est le personnage principal, un homme qui fait des affaires, un entrepreneur qui investit et qui a du succès auprès des femmes. Il se rend ensuite à Jacksonville. C'est l'occasion de traverser des paysages grandioses. Le Technicolor sublime la nature, les plans composés sont de véritables tableaux dans lesquels la lumière embellit l'ensemble. Les intérieurs sont construits avec des éclairages doux qui se trouvent au premier plan et à l'arrière plan laissant dans l'image des zones d'ombre que l'on retrouve lorsque les personnages traversent des forêts percées par des trouées lumineuses. Sous-bois, crépuscules, visages cernés par les feuilles, corps se fondant dans la végétation : il y a un véritable lyrisme qui rend cette nature flamboyante où l'agitation humaine semble vaine.
Une fois arrivé à Jacksonville, nous retrouvons les mouvements de caméra fluides lors de la scène inaugurale à Portland, l'agitation est présente, l'activité foisonnante des hommes à la frontière (les indiens sont présents, invisibles mais présents). Cette activité trépidante fonde l'idée d'une communauté active, cherchant à prospérer dans laquelle Logan est comme un poisson dans l'eau. Une bonne partie du film, le premier tiers, ne pose pas vraiment de fil narratif mais cherche à dépeindre un ensemble duquel peu d'individus se détachent réellement. Le groupe doit être envisagé dans son ensemble. Le spectateur ne peut pas vraiment s'identifier avec tel ou tel personnage car l'on passe de l'un à l'autre, rapidement. Nous sommes davantage dans le film chorale à la Altman, dans une chronique qui chante l'Americana (Hi Linnet, un chanteur à la mandoline, en fait le commentaire avec ses chansons).
Peu à peu des lieux, des liens apparaissent, Logan en est le centre, celui qui nous permet de passer de l'un à l'autre. 
Les villageois sont décrits sans manichéisme, Logan pourrait avoir une aversion pour son ami le banquier, George Camrose (Brian Donlevy), il est tout son contraire, escroc, insatisfait, joueur compulsif et paresseux. Pourtant Logan fait tout pour lui venir en aide en dépit du meurtre dont Camrose est responsable.La scène du meurtre perpétré par Camrose est une des plus belles du film.
De même lorsque Logan est contraint de se battre contre Bragg (Ward Bond), nous pourrions y voir une de ces grandes scènes fordiennes où la virilité le dispute à la camaraderie, le tout sous le signe d'une harmonie du groupe or il n'en est rien. Il résulte de ce combat une amertume, une aigreur qui jure avec le reste du film, comme la séquence de la construction de la maison pour des jeunes mariés, par tous, habitants du village et des alentours . La richesse des nuances développées, des relations complexes entre les personnages, la mise en scène contribuent à faire de ce western un film remarquable.
Et puis Andy Devine chante dans le film...

Timbuktu (1959) Jacques Tourneur


L'action se déroule dans le Soudan français en 1940. La France a besoin de ses troupes et les retire de ses colonies, des Touaregs rebelles prônant l'indépendance en profitent pour les harceler avant leur départ. Lorsqu'un colonel français, Dufort, vient organiser le tout il fait la connaissance de Conway, un américain baroudeur qui ne pense qu'au profit et fait du trafic d'armes avec les rebelles. Un autre capitaine se nomme Rimbaud, certainement un clin d'oeil au poète ayant également épousé, un temps, cette profession.
Tourné dans les dunes de Kanab en Utah, le film parvient, malgré ses moyens très limités, à insuffler à quelques séquences un lyrisme appréciable. La composition des plans est soignée mais Tourneur raconte que le producteur qui trouvait le film trop court a fait tourné des gros plans de visages qu'il s'est amusé à place ici et là au cours du montage. Ces plans sont visibles comme l'araignée mortelle sur le corps des prisonniers faits par les Touaregs.
Conway est incarné par Victor Mature, l'acteur a ce visage oriental qui correspond parfaitement au rôle ambigu du récit. Ce n'est pas un grand acteur néanmoins je le trouve suffisamment intéressant dans sa gaucherie et ses expressions pour en retirer du plaisir. Le personnage oscille entre cynisme et courage, Mature lui offre son visage parfois vulgaire et son physique imposant.
Conway aide les français à garder en vie le chef religieux local qui lutte pour l'indépendance mais une indépendance pacifique alors que l'émir rebelle le maintient en otage pour qu'il puisse influencer ses ouailles et le mener au combat. Il serait intéressant d'en savoir davantage sur les positions de Tourneur en ce qui concerne la guerre d'Algérie qui battait son plein au moment du tournage car même si le film s'oppose à la lutte armée c'est bien l'idée de l'indépendance qui le conclut.
Un film mineur qui fait partie des derniers de la carrière de Tourneur mais qui mérite que l'on s'y arrête.

21 avr. 2012

The Fearmakers (1958) Jacques Tourneur


Tourneur signe un film assez bancal. C'est Dana Andrews qui insiste pour que ce soit lui qui le dirige en revanche je ne sais pas vraiment qui est à l'origine de ce projet. 
L'histoire est celle d'un capitaine de l'armée qui revient reprendre sa place dans le cabinet de relations publiques qu'il a fondé avec son associé. Dana Andrews interprète le capitaine Alan Eaton, le générique débute directement avec les séances de torture que lui infligent les militaires chinois lorsqu'il était prisonnier en Corée. Il reste sujet à des vertiges, des cauchemars qui nécessitent du repos seulement il apprend que son associé est décédé dans des circonstances troubles et que le nouveau directeur du cabinet a une stratégie différente de la sienne. Un ami sénateur lui explique qu'il y a de fortes chances que ce directeur soit un agent infiltré car il travaille activement pour la paix !
Le sujet central est excellent, il s'agit de montrer que l'opinion peut être orientée grâce à des études truquées, des questions insidieuses, le thème est plutôt moderne. Ce qui dérange c'est que les bons sont du côté pro-armement (le film est tourné en pleine guerre froide, il serait intéressant de savoir qui est à l'initiative du projet et de son orientation idéologique) et les mauvais sont pacifistes. Le roman original date de 1945, au lendemain de Hiroshima et Nagasaki les tenants du désarmement avaient de bons arguments. Ce qui pêche c'est l'argumentation du film en faveur du danger que peuvent représenter les pacifistes, c'est le vide absolu. il semblerait que le film soit victime du lobbying dénoncé par son sujet même.
Nous aurions bien aimé que le traumatisme d'Alan Eaton soit davantage exploité, la capture ci-dessus nous montre un de ses cauchemars et nous savons que Tourneur exploite l'univers traumatique comme personne. Le personnage aurait pu douter de la réalité, le récit s'orientant plus vers la paranoïa, la folie mais rien de tout cela ou si peu. Nous sommes encore loin des années 70 qui verront fleurir ce genre de films. Et puis je ne pouvais m'empêcher d'avoir un sourire lorsqu'à chaque malaise du personnage Andrews venait placer une ou deux mains sur son visage, cela me rappelait la doublure de Bela Lugosi dans Plan 9 From Outer Space. D'ailleurs le film a cet aspect miséreux des petites productions, les décors sont souvent les mêmes et le final au Lincoln Memorial est très superficiel. Pas une grande réussite en dépit d'un sujet digne d'intérêt.

Nick Carter, Master Detective (1939) Jacques Tourneur


They All Come Out était un court métrage qui, selon le désir de Louis B. Mayer, s'est étoffé mais Nick Carter, Master Detective, le film suivant, est le premier long métrage de Tourneur conçu comme tel.
Nick Carter est un héros de papier naît à la fin du XIXème et qui connaîtra le succès, tant et si bien que de nombreux auteurs auront la tâche d'écrire ses aventures. MGM en acquiert les droits et offre à Tourneur d'en réaliser l'adaptation. Il en fera deux à la suite.
Le héros est une sorte de pré-James Bond, détective extrêmement décontracté, qui est atteint de clairvoyance. Le film dure une heure et développe un rythme rapide et plaisant. L'histoire est celle de vols de plans dans une usine d'aviation où l'on construit un avion révolutionnaire. En 1939, il  n'était pas inutile d'avertir les masses des dangers de l'espionnage. L'un des espions est joué par Martin Kosleck, dont ce sera la spécialité, il jouera quelques mois plus tard le même rôle dans Foreign Correspondent de Sir Alfred. L'inventeur de génie est interprété par Henry Hull, visage connu des cinéphiles, lui aussi sera un acteur hitchcockien, nous le voyons dans Lifeboat, sa filmographie est bien plus variée que celle de Kosleck. Walter Pidgeon est Nick Carter mais je le trouve très insipide, lisse, il faut convenir que le rôle ne lui permet guère de briller. Rita Johnson, vue dans They All Come Out, reprend du service avec Tourneur, cette actrice est intéressante et nous avons plaisir à la retrouver. Mais c'est Donald Meek qui détruit tout sur son passage, il apparaît à la fin du premier tiers, c'est un apiculteur féru de récits policiers qui reconnaît Nick Carter et qui se met à le suivre comme son ombre (il surgit à l'improviste dans les moments les plus dramatiques) en lui proposant ses services : "Nous serons le mental et le physique", la distribution des rôles évoluant au fil du récit. Il joue parfaitement les ahuris et apporte au film une touche comique indispensable.

20 avr. 2012

Wichita / Un jeu risqué (1955) Jacques Tourneur


Wichita, Kansas. Ville de tous les plaisirs, ville en plaine expansion à cause du train qui vient tout juste d'arriver et qui permet aux éleveurs de bétail de faire leurs affaires. On y trouve un journal mené par des passionnés mais cette ville, en pleine croissance, est encore à l'âge de l'adolescence, pleine de fougue, n'aimant pas la contrainte et les règles, vivant sur l'instant.
Tourneur débute son film étrangement, des cowboys avec leur bétail s'apprêtent à entrer dans Wichita mais font une pause au préalable. Un cavalier solitaire les regarde au loin, sa silhouette se découpant à l'horizon, statique. Puis il vient vers eux. C'est Wyatt Earp (Joel McCrea) qui veut manger un bout avant de rejoindre, lui aussi, la ville pour y faire des affaires. Il a de l'argent, déjouera une tentative de vol durant la nuit et repartira seul. 
Son personnage a toujours un temps avant d'agir, le temps de la réflexion et lorsqu'il doit affronter un danger, sûr de ses compétences, de sa force, il préviendra l'adversaire lui laissant une porte de sortie. Toute cette première séquence pose la force et la morale du personnage.
La ville attend la venue des cowboys et de leur argent prêt à être dépensé. Cette venue est attendue et redoutée. La coutume veut qu'une fois ivres ils sortent dans la rue principale et tirent sur les fenêtres, les lampes allumées, sur tout ce qui bouge. Habilement cette démonstration illustre le thème du film : jusqu'à quel point est-on prêt à aller pour s'enrichir ? La paye des cowboys vaut-elle le saccage de la ville ?
Les notables désirent s'assurer les services de Earp, ayant montré à plusieurs reprises un sang froid qui manque au shérif local, il décline l'invitation. Lors de la séquence qui finit par arriver, ce fameux saccage, tourné avec une efficacité rarement vue, Earp s'engage et place plusieurs tireurs ivres en prison. Un enfant est mort durant le déchaînement de violence, ce qui précipite la décision de Earp. A ce moment le film bascule car Earp est intransigeant et ne donne aucun passe-droit, il interdit même le port d'arme à Wichita. Ces mêmes notables vont alors vouloir le destituer car ils craignent une baisse rapide des affaires.
Earp est la figure de la droiture et place les autres personnages désireux de s'affranchir des lois dans une impasse. Seule la perte d'un être cher permet aux sceptiques de rejoindre son camp comme si l'individu était aveuglé, la raison semble impuissante, de la même manière Earp pense à avertir ces adversaires, l'un d'entre eux, Gyp, l'est à plusieurs reprises mais cela ne l'empêche pas d'aller au conflit. Earp pense même à en être désolé avant de le tuer.
Filmé dans un beau cinémascope, ce western qui raconte la transition morale des habitants de Wichita est remarquable par l'assurance de sa mise en scène et son scénario passionnant. 

In the Park (1915) Charlie Chaplin


In the Park donne le sentiment que Chaplin fait un pas en arrière et revient à ses petites comédies Keystone. La brièveté du film procure cette impression et le lieu de tournage choisi, un parc, rappelle bien des souvenirs.
Une pseudo intrigue voit Charlot ennuyer un couple d'amants qui finira par se briser, l'homme éconduit voulant se suicider en se jetant dans l'eau, aidé en cela par Charlot, très coopératif. Un pickpocket perdra au change à vouloir subtiliser les effets de Charlot. Un vendeur de saucisses, un policier et quelques autres personnages viennent égayer l'affaire.
Charlot y apparaît particulièrement grossier, il agit comme un garnement qui ne respecte rien, ni les femmes, ni les hommes, ni les bébés gardés par une nurse. La moindre occasion de faire un tour est systématiquement entreprise. 
Le sujet et la tonalité sont en lien direct avec la période Keystone mais ce qui l'est beaucoup moins c'est le rythme. Chaplin ne perd pas de temps sur chaque scène, Charlot évolue d'un groupe de personnages, l'autre mais il n'y a pas ces longueurs que nous trouvions fréquemment dans la  production Keystone. En variant les scènes, en réduisant leur durée, une fraîcheur et un intérêt émergent et rendent le récit plus efficace. Sans compter toutes les petites trouvailles de Chaplin pour rendre son personnage unique, le jeu avec sa canne, le jeu avec les saucisses, avec n'importe quel objet qui se présente à lui.
Film pas si mineur que cela qui montre une évolution dans la manière de concevoir, grammaticalement parlant, le récit, In the Park voit Chaplin maîtriser ses effets. 

19 avr. 2012

Draquila : L'Italia che trema / Draquila : L'Italie qui tremble (2010) Sabina Guzzanti


En 2009 L'Aquila, une ville italienne de la région des Abruzzes, subit un tremblement de terre. La réalisatrice démontre comment Berlusconi et son gouvernement exploitent cyniquement le drame pour investir la zone avec un régime légal spécial qui permet, sous couvert de devoir réagir rapidement afin d'éviter les contraintes administratives, d'agir avec les pleins pouvoirs. Suit alors un vaste plan de communication mais surtout d'urbanisation forcée qui, comme le documentaire l'explique, n'est qu'une grande lessiveuse à laver l'argent sale de la mafia.
C'est tout un système qui est dévoilé : appels d'offres truqués, prix gonflés, les politiques se servent et servent l'organisme tentaculaire que constitue la mafia, puissante de la masse immense d'argent récoltée chaque année et qui doit devenir propre. C'est la raison pour laquelle ce drame constitue une aubaine pour ces "sauveurs" car il permet d'investir rapidement des quantités d'argent importantes.
Appuyé par les médias qui sont à son service, Berlusconi, baratin de tête de gondole en bouche et autres cadeaux pathétiques dans les poches, convint ceux qui n'ont plus rien. La libéralisation maximale est prônée, les lois adaptées au besoin et les instances de contrôle muselées : c'est la voix royale pour les rapaces cupides. Avec les victimes humaines s'ajoutent d'autres victimes, cette fois économiques et politiques. Le pillage institutionnalisé.
Guzzanti se met en avant, apparaît à l'image comme Moore et habille son documentaire d'une esthétique pas toujours des plus subtiles néanmoins le message passe. Pour ceux qui ont lu Roberto Saviano, c'est une chanson triste déjà connue. Il faut de la force pour s'opposer à cette "dictature de la merde" comme l'appelle un intervenant. Nous apprécierons au passage la bénédiction de l'église qui récolte certains fruits dorés...

18 avr. 2012

Raining Stones (1993) Ken Loach


Bob et Tommy sont au chômage, ils n'ont de cesse de trouver des combines pour survivre et les plans plus ou moins foireux qu'ils réussissent à monter n'entament pas réellement leur motivation. La scène inaugurale où ils volent un mouton dans la campagne qui environne Manchester est pathétique mais filmée sous le mode de l'humour. Lorsque la fille de Bob s'apprête à faire sa communion, celui-ci met un point d'honneur à la vêtir de vêtements neufs. Il va s'endetter et avoir des problèmes avec l'usurier local, sorte de gros bras exerçant la terreur dans le quartier.
Loach découpe un pan de la société et l'ausculte dans son plus profond désespoir. La misère sociale est inscrite partout et seuls quelques verres échangés dans un bar permettent de se réchauffer un peu. Le prêtre local offre un réconfort, c'est le seul soutien moral sur lequel Bob puisse compter. La réponse politique ou syndicale étant clairement déficiente.
Ce qui résulte de ce récit c'est l'abandon de ces familles dans le besoin qui s'accrochent à ce qu'elles peuvent. Bob est un fervent catholique mais les autres ?
Encore une tranche sociale étendue comme une plainte qui procure une tristesse que la force des personnages arrive à faire oublier, force de la survie et de la protection de la famille, lorsqu'il en reste une.

Stars in My Crown (1950) Jacques Tourneur


Récit d'un moment perdu (le film est un flashback, et même un flashback à l'intérieur d'un flashback) qui, peut-être ne peut se renouveler, Stars in My Crown est le premier film qui suit la fin du contrat qui liait Tourneur et la RKO.
Le point de vue adopté est celui d'un enfant (devenu adulte c'est lui qui prend en charge la voix off du récitant), John (Dean Stockwell) qui raconte le village qu'il aime tant, pas celui que l'on peut trouver de nos jours, celui de son enfance, une ville du Sud, Walesburg.
Tout commence avec l'arrivée du pasteur Josiah Doziah Gray (Joel McCrea), arrivée presque fantomatique car nous ne savons rien du personnage si ce n'est qu'il est un vétéran de la Guerre de Sécession. Comme s'il revenait de l'enfer et avait une mission à accomplir. Il arrive dans la village un an après la fin du conflit. Ce qui est sûr c'est qu'il veut imposer son sermon par la force. Début de film qui n'est pas en accord avec la suite. Gray franchit la rue principale, on crache derrière lui montrant ainsi qu'il n'est pas le bienvenu. Il entre dans un saloon, pose sa bible sur le comptoir et annonce qu'il va faire, ici, son premier sermon. Les clients lui rient au nez, il sort alors deux armes et impose le sermon. Ce début amusant nous fait croire que nous allons voir un western original avec un personnage fort en couleurs or la suite montre rapidement la construction d'une église et la vie paisible que le pasteur arrive à imposer par son charisme après s'être intégré aux habitants. 
Un mariage et une adoption plus tard, ce sont les moments heureux qui sont racontés. La tonalité est celle que l'on peut trouver dans le roman, plus connu, de Harper Lee, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, paru en 1960. Le roman de Joe David Brown, qui a contribué à l'adapter, date de 1947. Tout le monde se connaît dans la petite ville et les enfants y ont un rôle majeur, le tout sous une présence tutélaire, Gray ici, Atticus Finch chez Lee. Ajoutons le thème raciste traité chez les deux auteurs.
Tourneur adorait ce projet et a même proposé de le faire sans salaire, des problèmes avec les syndicats ont conduit le producteur à lui payer un salaire minimal. A la vue du film nous comprenons pourquoi il voulait tant le réaliser.
Le thème de la communauté est majeur. Ce qui rend la vie si désirable à Walesburg c'est la solidarité, la communion autour d'un même idéal religieux. La religion parce que le personnage qui impose la communion est un pasteur. Il ne force d'ailleurs personne à venir à l'église, il les invite et désire parler à tous. Pas d'exclusion, c'est lié. Le fils du médecine, parti faire ses études à la ville et revenant exercer dans le cabinet de son père défunt, est en conflit avec Gray. Derrière l'opposition science/religion qui n'est que superficielle, c'est davantage une attitude individualiste opposée à un souci collectif qu'incarne Gray. Le jeune médecin n'est pas intégré à la ville, il s'accrochera à sa science pour le faire mais elle ne lui est d'aucun secours tant qu'il n'aura pas compris qu'il lui faut aimer sincèrement les habitants. Amoureux de l'institutrice, il ne comprend pas qu'elle ne veuille pas accepter son amour, c'est qu'il veut l'emmener loin de Walesburg. La fièvre typhoïde qui s'abattra sur la ville portera le doute chez Gray mais contribuera également à souder la communauté. C'est d'ailleurs ce que dit Oncle Famous à John lorsqu'il évoque la maladie.
Oncle Famous est un vieil esclave noir libéré qui voit chaque jeune homme accourir pour qu'il puisse lui apprendre à pêcher. La découvert d'un filon sur son terrain le mettra en danger, c'est l'autre climax du film, celui où Gray tente d'empêcher son lynchage. Encore une fois ce sera le collectif qui va l'emporter. Le discours qu'improvise Gray pour sauver le vieil homme est construit sur la connaissance fidèle et précise de chaque individu. Gray ne s'adresse pas au groupe hostile, déguisé en membres du K.K.K. mais bien à un homme à la fois. Dans le roman de Harper Lee, une scène est construite de la même façon, une troupe affronte Atticus Finch et c'est la jeune Scout qui la déstabilise en s'adressant à Mr Cunningham. La résolution du conflit n'est permise qu'à partir de la connaissance intime des individus entre eux. 
Un plan final réunira le plus cupide d'entre eux, près d'une fenêtre, en train de chanter dans l'église, et le  vieil Oncle Famous, vu au loin, à travers cette même fenêtre. Tous sont dans l'église sauf lui, les noirs n'avaient pas le droit d'entrer dans une église blanche mais la réunion des deux hommes à l'écran souligne la communauté rétablie. La paix, pour un temps...
Joel McCrea connaissait bien Tourneur, ils étaient amis depuis que le jeune réalisateur français rejoignit son père à Hollywood. McCrea et lui fréquentèrent la même école, la Hollywood High School. McCrea lui apporta le roman de Joe David Brown pour qu'il le tourne. La beauté du film me donne envie de le lire. A suivre...

The Champion / Charlot boxeur (1915) Charlie Chaplin


C'est le deuxième film que tourne Chaplin dans les studios de Niles (Californie du Nord, près de San Francisco), il y est libre de faire ce qu'il veut, sa renommée croissant sans cesse même s'il doit parfois batailler pour exiger du matériel nécessaire au visionnage des rushes. Il dispose d'ailleurs de beaucoup plus de temps pour tourner chaque film, il est passé d'une semaine chez Keystone à un mois environ, ce qui laisse la place d'écrire le scénario et de tourner plus confortablement.
Chaplin aimait la boxe, c'est tout naturellement qu'il construit une histoire autour de ce sport. 
Le film commence par une séquence où Charlot, vagabond, est avec son chien Spike, un bulldog. On trouve le sentimentalisme qu'il développera bien plus tard. Charlot n'a qu'une saucisse pour faire son hot-dog mais il tient à la partager avec son chien qui fait la fine bouche : il n'en mange un morceau qu'après qu'il soit correctement assaisonné ! Charlot s'engage ensuite comme sparring partner afin de gagner un peu d'argent. Son manque de loyauté, sa roublardise refont surface, il utilisera un fer à cheval dissimulé dans un gant pour l'emporter et lorsque, devenu le challenger officiel, il sera courtisé par un tricheur, il acceptera l'argent sans se plier à ses exigences. L'entraînement et le match final regorgent de petites trouvailles. Le match final est conçu comme un ballet chorégraphié avec précision.
La romance assez courte avec la fille de l'entraîneur permet à Chaplin de développer une liaison toute en douceur, ici, la femme n'a pas le rôle habituel, une étreinte pudique met un terme à ce film plein d'entrain.

17 avr. 2012

One False Move / Un faux mouvement (1992) Carl Franklin


Voici un polar intéressant. Los Angeles. Un trio infernal braque un dealer et tue six personnes. Suit une fuite en voiture vers Star City, en Arkansas. Après une explosion de violence, c'est un road-movie paresseux qui commence. Pendant leur périple des flics de L.A. arrivent en avion, connaissant le point de chute des fugitifs ils font connaissance avec le policier local, fasciné par les gars en costume venant de la ville. C'est un des aspects du film, souligner les différences de culture qui séparent les individus, d'ailleurs l'épouse du shérif local leur demande d'y aller doucement avec son mari : "Il ne regarde que la télé, moi je lis beaucoup, je sais.", celui-ci est tout excité et a des rêves de grandeur devant la grosse affaire qui se présente. Surprenant une conversation il comprend que les gars de la ville le trouvent ridicule. Il voudra alors aller plus loin et se charger de l'affaire pour leur montrer qui il est.
Toute la partie ville/campagne est bien traitée, les caractérisations des personnages fonctionnent sur une double séparation, celle précédemment citée et celle de la couleur de peau, les locaux sont empreints d'un racisme ordinaire, doux mais tenace. Ce qui est admirablement rendu c'est le côté fermé de la ville de campagne où tout le monde se connaît, où chaque individu a des rêves de réussite. Le personnage de Fantasia (surnom à tiroir) vient de Star City, au fur et à mesure du récit, c'est à travers elle que se fixe tous les espoirs d'une génération mais aussi toutes les trahisons et la misère de sa situation sociale. Finalement la vie aurait pu se faire autrement à Star City, pour Dale (le shérif du patelin) et pour Fantasia mais aussi pour ce petit gars qui promène les flics de L.A. et qui vient superbement conclure le film. Derrière le polar poisseux, défilant au rythme tranquille d'un harmonica, ce sont des destins brisés qui se croisent de nouveau pour faire le bilan, sur fond de paysages immobiles.

Runaway Train (1985) Andrei Konchalovsky


Oscar 'Manny' Manheim (Jon Voight étincelant) est le détenu que tous vénèrent dans le pénitencier de haute sécurité construit au fin fond de l'Alaska. Tous sauf le directeur qui est animé d'une haine toute personnelle envers ce détenu qui plie mais ne rompt pas. Lorsque Manny s'échappera avec un autre détenu, il prendra la fuite sur un train qui, son conducteur ayant eu un problème cardiaque, file à toute allure.
Kurosawa avait prévu de faire ce film et avait écrit un scénario, le tournage fut impossible à cause de problèmes météorologiques. Le projet tomba entre les mains de Konchalovsky et Edward Bunker en retoucha le scénario. Il apparaît dans le film avec son pote Danny Trejo.
La citation finale, issue de "Richard III", Shakespeare, est utilisée par Bunker pour son roman  "No Beast So Fierce" et pointe le sujet du film : la sauvagerie en l'homme, le manque de compassion. C'est le propos du directeur de prison qui relègue tous les détenus en-dessous de celui des animaux. La soif de liberté, la rage de ne pas s'agenouiller animent Manny qui possède cet instinct brutal, ses répliques, son comportement en témoignent cependant il subsiste en lui une humanité qu'il ne dévoile qu'au bout de son parcours.
La performance de Jon Voight est fabuleuse, il est habité par son personnage et fait feu de tout bois. Eric Roberts n'est pas mal non plus, son rôle de crétin en apprentissage forcé lui donne l'occasion de briller entre bêtise et émotion.

A Night Out / Charlie fait la noce (1915) Charlie Chaplin



Charlot et son acolyte, joué par Ben Turpin, font la tournée des bars et tentent désespérément de tenir sur leurs jambes sans grand succès. La première partie de ce court joue sur le duo particulièrement performant pour simuler l'ivresse. Je ne me lasse pas de voir ces deux zèbres tenter de gravir n'importe quel escalier en risquant de se casser le cou. Turpin est vraiment excellent et arrive à se hisser au niveau de Chaplin, d'ailleurs il a droit a quelques scènes où il apparaît seul. Dans un deuxième temps c'est toute la cérémonie du coucher qui est offerte au spectateur. Charlot, toujours ivre, fait sa toilette et s'apprête à se coucher, c'est un festival de petites inventions subtiles et drôles. Autour de ces deux mouvements gravitent un couple (première apparition d'Edna Purviance), d'un chien, d'un flic et d'autres personnages qui viennent perturber la bonne marche des deux compères.

16 avr. 2012

French Connection II (1975) John Frankenheimer


Il est toujours délicat de venir s'atteler à la suite d'un film, a fortiori si ce film est une réussite magistrale. Il faut du courage ou du culot mais surtout du savoir-faire. Frankenheimer n'en manque pas.
Nous retrouvons Doyle (Gene Hackman) à Marseille, il vient de débarquer et vient prendre connaissance de l'équipe de flics qui va s'occuper de lui. Le film commence assez mal avec cette histoire de poisson d'avril qui tombe à plat et dont tout le monde se fout, suivi de cette descente de police que je trouve superficielle. Les scénaristes voulaient certainement faire un peu couleur locale pour le public américain puis démarrer en trombe mais ce n'est qu'à partir de la cuite avec André (André Penvern) que l'on se dit que le film mérite le coup d'oeil, la justesse des dialogues, de la situation font mouche.
Le spectateur s'attend à retrouver une scène d'action à la hauteur de la course-poursuite filmée par William Friedkin, les suites sont faites pour cela, la même chose en plus fort et en plus grand jusqu'à l'implosion de la série... Frankenheimer adopte le parti pris inverse, celui de la lenteur.
L'enlèvement de Doyle par la pègre marseillaise, les séquences où il est accoutumé à la drogue puis celle où il devra être sevré constituent le point fort du film or il n'y a pas d'action. Seule la performance de Gene Hackman capte le spectateur en des scènes souvent montées en plan séquence que Frankenheimer, amoureux de l'acteur (comment faire autrement ?), prend le temps d'installer avec un début, un milieu et une fin. Il faut écouter le commentaire audio effectué par le réalisateur, très riche en informations sur la conception du film. Ce passage "drogue et sevrage" dure 35 minutes. Rien de glamour, l'héroïne, une fois la scène finie, est une substance dont on se détourne à jamais. Le jeu de l'acteur et le décor glauquissime de Jacques Saulnier y sont pour beaucoup. Une autre séquence fonctionne sur la lenteur, une lenteur toute relative, celle de la poursuite finale entre Doyle et Charnier. Ce dernier est en tramway et sera poursuivi par le premier, à pieds. Encore une fois le parti pris est osé mais fonctionne parfaitement. Nous pourrions en dire autant de la scène de la cale sèche, la lente montée des eaux fonctionne sur le même principe.
Stylistiquement Frankenheimer est fidèle au premier opus, Claude Renoir conserve cette image granuleuse, très documentaire et de nombreux plans sont filmés caméra à l'épaule, sans cut pour conserver un réalisme et une plongée avec les acteurs. Cette suite est un modèle du genre et le diptyque ainsi constitué est un réel ensemble cohérent. 
Un petit mot pour dire que les acteurs français sont remarquablement intégrés au film, Bernard Fresson, Philippe Léotard, Charles Millot sont excellents et l'actrice Cathleen Nesbitt fait une apparition qu'on n'oublie pas.

The Border / Police frontière (1982) Tony Richardson


Charlie Smith (Jack Nicholson) est flic. Devant l'insistance de son épouse ils partent de Los Angeles jusqu'à El Paso rejoindre la belle-soeur et son mari également policier. La scène inaugurale nous montre Charlie faire son boulot mécaniquement, sans y prendre de plaisir, sans qu'il y ait un sens. Il continue de la faire de cette façon mais s'aperçoit que l'équipe qu'il a rejoint détourne de l'argent sur le dos des clandestins mexicains qu'ils sont chargés de reconduire de l'autre côté de la frontière. Devant les achats compulsifs de son épouse il finira par se salir les mains mais sa conscience ne lui permet pas de le faire très longtemps.
Portrait d'un homme qui s'interroge sur le sens de sa vie et discours engagé sur les conditions de vie des réfugiés, de leur exploitation sans scrupules, The Border tient tout entier sur la performance de Jack Nicholson, aidé par Harvey Keitel et Warren Oates. Le film a cette tonalité étrange, comme un spleen existentiel incarné par Nicholson, ce qui est une qualité néanmoins le propos se dilue un peu entre les thèmes abordés : l'immigration clandestine, la corruption, la course à la consommation ou même le couple (ceux qui sont décrits ne sont guère solides), ce qui l'affaiblit.

The Flame and the Arrow / La flèche et le flambeau (1950) Jacques Tourneur


Tourneur avait coutume de ne pratiquement jamais refusé un scénario soumis par un studio, ce qui contribua probablement à le voir opérer sur des genres très différents. C'est sur un scénario de Waldo Salt qu'il s'engage après avoir terminé Stars in My Crown.
L'histoire se situe dans la Lombardie du XIIème siècle, alors que les Allemands règnent sur la contrée. Une bande de paysans, menée par Dardo (Burt Lancaster) va se révolter en permettant à ce dernier de retrouver son fils, enlevé par le Comte allemand qui gère le pays.
Waldo Salt a des sympathies de gauche, c'est d'ailleurs le dernier scénario qu'il signera avant d'être blacklisté par les forces anticommunistes qui sévirent durant les années cinquante. Il retrouvera la gloire un peu plus tard. Dardo est traversé par ce discours, au début du film c'est un farouche individualiste, c'est le message qu'il veut transmettre à son fils. Au fur et à mesure il élargira son propos en s'appuyant sur le collectif. Une scène amusante souligne la vacuité de ses premières idées, il tente de briser les chaînes d'une grille enfermant ses amis à l'aide d'un long bout de bois qui finit par se briser. Son ami Piccolo, sourire aux lèvres, lui tend alors les clefs. Dardo est la figure du héros énergique, combatif, qui peut tout se permettre. Porté par la présence physique et le charme de Lancaster, il ne peut que séduire. Nous l'avons vu, le scénario de Salt lui apporte une patine collective plus sociale. Un autre mouvement interne, parallèle, verra Dardo refuser les charmes de la belle Anne de Hesse (Virginia Mayo), pour plusieurs raisons, sa noblesse allemande et sa féminité. Dardo lui fera subir ses assauts misogynes en l'attachant avec une chaîne et un lourd collier de métal pendant la plus grande partie du film. Finalement il s'apaisera et lui offrira ses bras.
Ajoutons que les moyens de la révolte de Dardo et ses comparses sont issus de la nature ou du quotidien, ce sont les arbustes séchés avec leur racines qui font office de lances très efficaces ou encore les nombreux objets à portée de main qui sont détournés de leur fonction première : chaises, rideaux, chandelier... Le monde paysan, face à la noblesse, est du côté de la surprise, de l'adaptation continuelle. Lancaster est sublime en acrobate, l'acteur dispose de l'expérience acquise en tant qu'acrobate avant qu'il ne devienne une star. Nick Cravat, son complice, joue le rôle de Piccolo, rôle muet à  cause de son accent terrifiant (Brooklyn style).
Tourneur ne tente pas d'appliquer son empreinte sur le film, il sert le scénario en magnifiant chaque scène d'action : tout y est spectacle, rythme... Les décors sont splendides, servis par un très beau Technicolor : le temple antique dans la forêt, les scènes intimes entre Mayo et Lancaster, le village et ses toitures, le château, tout est parfait et l'espace est rendu avec une fluidité naturelle. Toutefois une scène sort du lot, le duel entre le marquis ambivalent et Dardo. Scène où Dardo va utiliser la pénombre pour terrasser son adversaire, plus fort que lui à l'épée, nous retrouvons alors l'intensité à l'oeuvre par exemple dans Cat People, intensité car rien n'est visible, seules quelques traces lumineuses nous permettent de distinguer le marquis apeuré qui ne voit rien que l'ombre menaçante autour de lui.

15 avr. 2012

They All Come Out (1939) Jacques Tourneur


C'est une vingtaine de courts métrages que réalise Jacques Tourneur à la MGM, entre 1936 et 1942. A l'origine ce film sur la prison, axé principalement sur la nécessité de porter l'effort sur la réintégration des anciens détenus dans la société civile, ne devait être que l'un de ces courts qui permettaient aux cinéastes fraîchement arrivés à la MGM de se faire la main.
Le film devait être un court s'intégrant à la série "Crime Does Not Pay" mais Louis B. Mayer, le patron du studio, demanda à Tourneur de le rallonger. Partant d'un projet documentaire Tourneur développa un récit et arriva à 70 minutes de film, vendu avec une patine documentaire.
Le film est présenté par un ancien ministre de la Justice qui s'entretient avec le directeur de l'administration pénitentiaire, directeur qui n'a pas l'air commode du tout. C'est une des séquences documentaires qui ont été gardées au montage auxquelles nous pouvons ajouter les plans filmés dans de vrais lieux de détention, ce dernier point est vanté sur l'affiche du film.
Le film développe une trame propre au film noir sur toute sa première partie. On assiste à l'intégration de Joe (Tom Neal qui jouera notamment dans Detour d'Ulmer) au sein du gang de Reno, grâce à l'attention de Kitty (Rita Johnson). Une deuxième partie nous montre le gang en prison, certains ne pensant qu'à s'y extirper afin de reprendre l'argent caché à l'extérieur issu d'un cambriolage, d'autres désirant se refaire une conduite. Le rôle de l'institution pénitentiaire et de ses différents services sont soulignés à travers la volonté d'inculquer un métier, de soigner les détenus moralement et physiquement. Ceci se réalise grâce à une analyse collective (prêtre, psychiatre, médecin...) de chaque détenu. La réussite de Joe et Kitty résulte de la confiance accordée à leur entourage et à leur volonté de se sortir du milieu.
La portée politique, sociale et morale du film est évidente et paraît assez manichéenne aujourd'hui. Toutefois les personnages de Joe et Kitty sont écrits de façon à souligner leur traumatisme passé. C'est la pauvreté et le refus de la main tendue qui pousse Joe à rejoindre le gang, il le fait plus par affection pour Kitty que par goût de la violence. Cette dernière fait part de violence durant son enfance. La méfiance et le rejet de la société sont montrés comme des facteurs aggravants, le film s'adresse tout autant aux petites frappes stupides (voir la démonstration arithmétique faite à Kitty, elle avait plus à gagner en gardant son métier qu'à suivre Reno) qu'aux membres de la communauté qui se doivent de tendre la main aux détenus désireux de se réinsérer. La loi permet de donner une deuxième chance, à la fin du film elle protège le couple et, ce faisant, le consacre. Discours on ne peut plus optimiste.
Une mise en scène efficace permet de suivre le récit avec un certain plaisir, en dépit du rythme inégal imposé au film, le début en particulier est traité par ellipses rapides, l'on sent de multiples contraintes ou, Mayer ayant demandé des rallonges à répétition, des réajustements successifs. C'est davantage du point de vue sociologique qu'il gagne à être regardé, comme un discours sur la prison en 1939.
L'actrice Rita Johnson verra sa carrière abrégée suite à des lésions cérébrales causées, selon sa version par un accident de sèche-cheveux. Il semblerait que son partenaire de l'époque aimait plutôt la frapper avec entrain. Son retrait de la vie hollywoodienne la fera sombrer dans l'alcool, elle mourra à 52 ans.

14 avr. 2012

His New Job / Charlot débute (1915) Charlie Chaplin


Chaplin a quitté les studios californiens pour un plus gros salaire et une indépendance accrue, le voici réalisant son premier film post-Keystone, le premier Essanay. Ce sont alors de nouveaux acteurs qui l'accompagnent, dans une nouvelle ville : Chicago.
Chaplin situe l'action de His New Job dans un studio de cinéma, ce qui, pour débuter, lui simplifie la vie car tout le matériel dont il aura besoin pour le film est sur place. Le titre et le sujet ajoutent un niveau de lecture supplémentaire, comme si Chaplin marquait ainsi un nouveau départ. Nous retrouvons les gestes et situations de son personnage, bien établi maintenant, celui d'un homme qui ne peut s'adapter à son environnement ou plutôt qui l'utilise d'une façon si personnelle qu'elle provoque le chaos. Un postérieur qui se baisse appelle le coup de pied ou l'assise instantanée, un bras à portée permet de s'accouder, tout est à l'avenant et les nombreuses improvisations répétées font mouche. Improvisations répétées car ces gestes paraissent naturels et sont travaillés depuis longtemps. 
Charlot est embauché dans un studio de cinéma et passera d'un poste à l'autre sans donner de réelles satisfactions, c'est toute l'histoire du personnage. Le film est composé comme une superposition de sketchs qui pourraient pratiquement être donnés dans leur individualité. Ben Turpin est un des acteurs qui se distingue davantage, son physique filiforme et sa trogne de vieux poussin qui n'arrête pas de naître en font un partenaire idéal. L'actrice qui joue la sténographe en tout début de métrage n'est autre que Gloria Swanson, jeune débutante qui n'esquisse aucun sourire et se fait toute discrète à l'arrière-plan. Elle ne souhaitait aucunement faire des comédies et se préparait pour les rôles dramatiques auxquels elle était destinée.

He Walked by Night / Il marchait dans la nuit (1948) Alfred L. Werker, Anthony Mann


Trouvé dans les bacs et acheté sur la simple mention "Anthony Mann", ce film est une très bonne surprise. 
Un policier rentrant chez lui surprend un cambrioleur (Richard Basehart), il se fait tuer, suit une chasse à l'homme jusqu'à la traque finale.
Le film débute avec un emballage documentaire, les cartons "this is a true story", la présentation de la ville, Los Angeles, avec ses statistiques, les différents plans sur les hommes au travail, la criminalité... Le tout enrobé d'une voix off "authentique". Mais tout cela ne tient guère, la photographie de John Alton fait entièrement disparaître cet aspect. Elle sublime ce faux réalisme, l'interprétation de Basehart y contribue également. Même si la presque totale absence de musique rajoute au vérisme, tout comme le côté scientifique et les différentes étapes de l'enquête comme la reconstitution du visage, l'analyse des balles.
Très vite le bad guy attire notre attention. Dérangé dans sa routine, extrêmement précise et documentée, il n'aura de cesse de faire face à la traque sans relâche des policiers. Personnage nocturne, discret, il vit dans un appartement aux rideaux tirés avec son chien, qu'il affectionne particulièrement, ce qui le rend sympathique et plus dérangé encore. Basehart rend parfaitement une tension interne, un secret qui ne sera pas révélé. 
La mise en scène aplatit totalement les policiers, seule leur obstination tenace est à leur crédit, d'ailleurs la manière dont le premier flic, touché par deux balles, appuie sur l'accélérateur de sa voiture pour emboutir celle du truand sur le point de partir, cette action est révélatrice de cette obstination, du devoir à accomplir. Le reste n'est que discussions professionnelles, routine du job, rien de spectaculaire. Le spectacle est du côté du truand qui change d'aspect, cultive le secret et traverse l'espace horizontalement (de la lumière du jour aux zones d'ombres) et verticalement (des conduites souterraines de Los Angeles aux toitures).
Quelques scènes sont au crédit de Mann, notamment celle où Basehart se soigne lui-même mais il ne semble pas que ce dernier soit responsable de l'intégralité du film. 
He Walked by Night est hautement recommandable.

4 avr. 2012

Tillie's Punctured Romance / Le Roman comique de Charlot et Lolotte (1914) Mack Sennett


Souvent désigné comme la première comédie de long métrage, le site Silent Era en donne un autre, ce film de six bobines (1h25) reprend une pièce qui a permis à Marie Dressler (Tillie) de connaître un gros succès à Broadway. Chaplin est de la partie, c'est l'étranger qui est associé à Mabel Normand. Son statut de star naissante est évident, il entre dans le récit de dos et ménage son apparition, plaisir supplémentaire pour le public. Le film lui procure un statut important qui lui permet de choisir de travailler avec la Essanay.
Le film est plaisant, je m'attendais à pire, nous retrouvons chez Chaplin le rôle de l'escroc sans morale qui profite ici de la bêtise d'une jeune fille de la campagne qui se révèle être la nièce d'un millionnaire. La cupidité, la lâcheté sont les facettes du personnage qui, pourtant, nous faire rire car il n'est que le trublion d'un univers bien lisse. Son personnage, comme d'habitude, ne peut s'empêcher de marcher sur celui qu'il vient de faire tomber. Le vol, la triche, l'infidélité sont ses compagnons, totalement à l'oeuvre ici.
L'usage qui est fait d'une séance de cinéma qui vient culpabiliser le couple Chaplin/Mabel à cause d'une histoire identique à la leur qui se déroule à l'écran est assez originale.
Ce film sera le dernier où Chaplin se laissera diriger par un autre réalisateur.
La période Keystone est terminée, nous ne pouvons que remercier Lobster pour nous avoir permis de voir cette période primitive dans de si bonnes conditions.

His Prehistoric Past (1914) Charlie Chaplin


Charlot s'endort sur un banc et nous voici propulsé dans son rêve préhistorique. Amusante variation des tribulations du clochard. Mack Swain est le chef d'une tribu, constituée pour l'essentiel de femmes, et Charlot viendra semer le trouble dans la hiérarchie constituée.
Ce qui est amusant c'est qu'à la même époque Chaplin recevait de nombreuses propositions car le public suivait chacun de ses films. Il demanda une nette augmentation à Sennett qui refusa, Sennett est un peu le chef de la tribu... L'augmentation désirée dépassait le salaire de Sennett, Chaplin rétorqua que le public ne faisait pas la queue pour Sennett mais pour lui !
Il faut compter avec un long métrage, dont nous parlerons prochainement pour conclure la période Keystone, ainsi qu'un court considéré comme perdu.
Chaplin quittera la firme pour rejoindre la Essanay Film Manufacturing Company, l'aventure continue...

1 avr. 2012

The Narrow Margin / L'énigme du Chicago Express (1952) Richard Fleischer


Bien plus réussi encore que Follow Me Quietly, qui était déjà pas si mal, The Narrow Margin est captivant du début jusqu'à la fin.
Un policier, Walter Brown, joué par Charles McGraw qui ressemble plus à un boxeur ou à un ancien taulard, est chargé de ramener un témoin capital par le train Chicago - Los Angeles. Le témoin est une veuve mais pas n'importe quelle veuve, l'épouse d'un truand. Sa tête est mise à prix et la mission est périlleuse. Le collègue de Brown perd la vie sur le seuil de l'appartement de la veuve.
Brown doit faire avec. Seulement il devra composer avec plusieurs hommes montés dans le train pour descendre la veuve, une élégante passagère qui entame une idylle avec lui, mettant ainsi sa vie en péril puisque les assassins ne connaissent pas le visage de la veuve et, au final, la veuve elle-même, coriace en diable, des répliques cinglantes en bouche à vous faire perdre les nerfs.
C'est Marie Windsor qui interprète la veuve, une vraie bénédiction, elle offre ce visage qui peut être souriant mais si sourire il y a c'est qu'il a été précédé d'une réplique sèche et humiliante. "Strictly poison under the gravy" selon Charles McGraw qui qualifie ainsi son personnage. je vous recommande de toute urgence la lecture du chapitre qui lui est consacré dans l'excellentissime et indispensable ouvrage de Philippe Garnier, Caractères (Grasset, 2006).
La mise en scène de Fleischer est parfaite, il réussit parfaitement à restituer l'énergie opressante qui peut se dégager d'une histoire se déroulant dans un train, avec une mention spéciale pour la scène de bagarre dans les toilettes hommes.
De plus tous les autres personnages sont assez soignés, le film a été tourné en 13 jours et ne souffre pourtant d'aucun écueil. Du vrai savoir-faire !

Getting Acquainted / Charlot et Mabel en promenade (1914) Charlie Chaplin


La période Keystone touche à sa fin, la compagnie consacrait à peu près deux jours pour concevoir un court métrage. Certains souffrent de cette rapidité d'exécution, d'autres moins. Ici il s'agit de trois couples dans un parc, chacun avec sa chacune. Il suffit d'un automobiliste en panne, d'un mari qui vient l'aider, pour laisser une place libre et créer un jeu subtil de déplacements. Chaque mari pense à séduire l'épouse délaissée, ceci sous le regard, et surtout la matraque, du policier en faction dans le parc qui s'en donne à coeur joie.
Pas de surprises si ce n'est l'usage plus précis de la canne de Charlot et la fluidité du montage qui rend tous ces nouveaux agencements matrimoniaux agréables à regarder.