31 oct. 2012

A Night in the Show / Charlot au music-hall (1915) Charlie Chaplin


Pas de Charlot dans ce court, en dépit de ce que le titre suggère mais deux personnages interprétés par Chaplin, dont l'un est la reprise d'un rôle qu'il jouait sur scène à l'époque où il était acteur chez Karno en Angleterre.
Ce court est assez dynamique puisque Chaplin occupe le terrain, un music-hall, sur l'ensemble de sa superficie : balcon, orchestre, scène, Chaplin est omniprésent et multiplie les sketchs, ce qui brise la monotonie qui peut parfois s'installer sur ses travaux antérieurs. C'est l'occasion de produire des gags autour du changement de sièges, de la proximité des musiciens dans la fosse, de la relation entre les spectateurs et la scène... Le film offre également une plus grande variété d'angles de prise de vues, un découpage plus dynamique.

Beyond a Reasonable Doubt / L'invraisemblable vérité (1956) Fritz Lang


Pour pouvoir dénoncer la peine capitale, le propriétaire d'un journal va faire croire que son futur gendre est le coupable d'un meurtre. Les deux hommes mettent en place un dispositif qui va aboutir à la culpabilité de second. Ils prennent le soin de prendre des photos, des preuves de leur projet afin d'innocenter au dernier moment le faux coupable, condamné à la peine de mort.
Lang se livre à une démonstration implacable, le spectateur suit l'opération, est plongé au coeur du processus. Lorsque le système se met à capoter, suite à une fatalité digne d'une tragédie grecque, l'on pense que la démonstration n'en sera que plus belle. Le deuxième retournement de situation provoque l'indignation, la sensation d'avoir été manipulé. Nous ferions erreur si nous pensions que ce final est de trop, qu'il trahit le spectateur et le film. Bien au contraire, la manipulation des faits est au coeur du sujet. Le procureur, c'est ce qui lui est reproché, sait admirablement ramener les faits à son avantage. Seulement lorsque l'avocat de la défense est moins bon, il y a une possibilité infime qu'un innocent soit condamné, c'est ce qui est dit lors de la rencontre des deux adversaires, Austin spencer, le propriétaire du journal et Roy Thompson, le District Attorney. Alors que se passe-t-il avec cette fin ? Le réalisateur nous a présenté les faits, fait pencher la balance pour que nous puissions croire à une facette du gendre, Dana Andrews (qui incarne dans ses films la droiture, le bon côté de la loi); Nous aussi, comme les membres du jury, sommes manipulés. La fin en change rien à l'affaire, la démonstration tient pleinement son rôle : la présentation des faits, le fil conducteur de leur interprétation peut influencer la croyance d'un individu. La trahison finale est semblable à celle que pourrait avoir un juré lorsqu'ayant condamné un homme à la peine de mort, il apprendrait ensuite qu'il était innocent. Lang pointe du doigt la fragilité des certitudes, des conclusions, la distance qui peut se trouver entre la réalité et le récit que l'on en fait.
Il dit à Bogdanovitch* ceci : "J'avais peur de la fin. Je montre Dana Andrews pendant une heure quarante comme un homme très clair, séduisant - et en deux minutes, je vous montre qu'il n'est qu'un salaud. J'avais très peur." Les questions de Bogdanovitch montrent que ce dernier se place dans une optique romantique, au sens sentimental du terme, parlant de trahison lorsqu'il évoque la réaction du personnage interprété par Joan Fontaine. C'est ne rien comprendre à la morale, telle que l'entend Fritz Lang. La culpabilité retire tout espoir d'union. Ce film prend son sens si l'on considère sa valeur argumentative, il s'agit bien d'une étude du spectateur dans la manière dont il reçoit le récit et pas d'une histoire d'amour en plus.

C'est le dernier film américain de Fritz Lang, le budget ne semble pas être conséquent, Joan Fontaine a été plus convaincante, il est amusant de constater que des éléments très secondaires font l'objet d'un soin particulier : les personnages allument une cigarette dès que possible et boivent un scotch-soda de la même façon. Ajoutons le défilé des chapeaux de Fontaine, qui en change à chaque scène. Lang ne devait pas maîtriser tous ces aspects, nous sentons bien plus son poids sur le scénario et le volet didactique du film. Il parle de scènes de violence à Bogdanovitch qui aurait fait l'objet d'une discussion mouvementée avec son producteur mais ces scènes sont absentes du récit. Il parle également d'un film d'une heure quarante alors que le tout est plié en une heure vingt. 

*  Fritz Lang en Amérique, entretien par Peter Bogdanovitch (Cahiers du Cinéma, 1990)

29 oct. 2012

All the President's Men / Les hommes du président (1976) Alan J. Pakula


Nous ne comprenons pas tout, les détails de l'histoire, la manière dont la sauce monte, prend...
La première séquence nous montre Nixon en train de faire un discours au Congrès américain. La deuxième séquence nous montre l'arrestation de quelques guignols dans l'immeuble du Watergate. Nous connaissons vaguement la suite et le film nous la raconte, comment quelques journalistes vont mettre à jour un système, monté par les républicains, les hommes du président, pour espionner les démocrates. L'enquête sera faite à partir de l'arrestation de ces quelques cambrioleurs/poseurs d'écoutes, et à partir de l'aiguillage de Deep Throat (Gorge profonde), l'indic qui va rectifier le tir et mener les journalistes dans la bonne direction. Nixon, réélu une deuxième fois, l'affaire se déroulant durant les primaires de son parti puis lors de sa réélection, sera amené à démissionner.
Projet amené par Redford, le film est passionnant, même si les détails nous échappent. La force du film est de recréer la passion et la persévérance de ces deux journalistes pour mener leur enquête. Journalistes pas vraiment reconnus qui vont néanmoins marquer l'histoire. A travers eux, c'est le pouvoir de la presse qui est peint, l'ambiance des salles de rédaction, la conquête de l'entretien et du carnet de notes sur le pouvoir politique et les magouilles. A côté de la lumière de la salle de rédaction, c'est le monde extérieur, sombre, secret, mystérieux qui règne, magnifiquement filmé par Gordon Willis. J'aime beaucoup ce qu'il fait avec la ville, ses immeubles, il lui donne véritablement une présence désincarnée, choisissant de filmer les immeubles avec le moins d'humanité possible, ce qui procure une sensation de vide et, au fur et à mesure que le récit progresse, de danger. 
La distribution est de premier ordre, Redford et Hoffman rivalisant d'enthousiasme, de quête de vérité, appuyés par des vétérans solides comme Jack Warden, Martin Balsam ou Hal Holbrook. Une mention spéciale à Jason Robards avec sa voix et son accent si uniques, l'entendre hurler "Woodstein !" dans la salle de rédaction est toujours un bonheur. 

Shanghaied / Charlot marin (1915) Charlie Chaplin


Un armateur veut couler son bateau avec l'aide du capitaine, ceci afin de toucher l'assurance. Charlot passant par là, se fera engager. Ayant séduit la fille de l'armateur, cette dernière, voulant s'émanciper, décide de le rejoindre. Elle avoue tout à son père dans une lettre, celui-ci se précipite alors pour éviter la catastrophe.
Ce court n'est pas véritablement convaincant mais il contient suffisamment d'idées pour ne pas trop ennuyer son spectateur. Je pense particulièrement au passage où Charlot se met à danser, enchaînant quelques mouvements dont certains se retrouveront dans Les temps modernes, notamment cette façon de marcher en arrière. Un autre passage voit Chaplin utiliser un montage alterné pour alimenter un suspense, voir la scène où l'on voit alternativement l'armateur arriver en bateau, plan couplé avec un cordon de dynamite en train de brûler. Le tangage du navire est simulé artificiellement par un système qui permet à la caméra de pivoter auquel Chaplin a ajouté un décor construit de manière à effectuer un mouvement de balancier. A part la scène du repas avec l'équipage, le reste est assez inégal.

26 oct. 2012

The Grilfriend Experience (2009) Steven Soderbergh


Quelques jours de la vie d'une escort girl à Manhattan. Sa relation difficile avec son petit ami, ses clients en manque d'affection. Une vie assez morne où Chelsea (Sasha Grey) comble une détresse chez son partenaire du moment puis se retrouve seule, jetée, utilisée... Un journaliste enquête, l'interroge, tente de percer son mystère mais la jeune femme reste de marbre, figée derrière une apparence glaciale.
Soderbergh monte son film en déconstruisant la chronologie, ce qui lui donne un effet répétitif, éclaté, les morceaux de scène, les épisodes se suivent et finissent par vaguement se ressembler. Seule la silhouette, toujours parfaite, de Sasha Grey fait le lien. Elle tombera amoureuse de l'un des hommes qu'elle rencontre mais en vain. Le corps est utilisé comme un moyen de gagner de l'argent, il est façonné pour plaire, présenter une image séduisante. Pas de psychologie, on ne sait rien, si ce n'est la volonté d'indépendance de l'héroïne, nous ne sommes pas dans l'enquête sociologique mais dans la captation d'un univers froid et quotidien entre chambres d'hôtels, salles de restaurant, taxis, magasins...
Un film intéressant.


20 oct. 2012

Armored Car Robbery (1950) Richard Fleischer


Fleischer, avant The Narrow Margin, a réalisé ce film, court mais diablement efficace. Nous sommes à Los Angeles et le City Hall s'élance fièrement, c'est ce bâtiment qui figure sur le badge de la police de la ville. Fleischer nous décrit le fonctionnement de cette police, la manière dont les appels arrivent au poste et sont relayés jusqu'à ce qu'ils parviennent aux unités. La patrouille que nous suivrons est celle dont fait partie Cordell (C'est Charles McGraw qui s'y colle avec sa voix aux cordes vocales passées sur papier de verre). Un convoi blindé va se faire braquer, nous suivons Dave Purvis (William Talman) préparer le coup, l'exécuter. La suite sera le déroulement de l'enquête, classique. Ce qui retient l'attention, c'est le soin apporté aux différents processus de l'enquête faite par les policiers mais également la façon dont Purvis tente de ne laisser aucune trace, aucun indice qui permette de remonter jusqu'à lui. Seulement la chair est faible et la danseuse Yvonne LeDoux (Adèle Jurgens) a attiré le truand lui faisant oublier qu'il est censé tout pouvoir quitter en moins de deux secondes s'il veut préserver sa liberté. Les différents lieux de tournage sont choisis avec soin, les extérieurs variés apportent du sel à une histoire rendue passionnante par la personnalité du bad guy, nous le voyons retirer les étiquettes de ses vêtements, obéir à une douce paranoïa qui lui permet de devancer les tentatives d'arrestations. Le genre de truand qui donne du fil à retordre aux forces de la loi mais qui lui permettent de progresser. En à peine plus d'une heure, Fleischer parvient avec une aisance manifeste à donner une image assez concrète de ce que peuvent être les vies (parfois trop courtes) mouvementées de ces hommes ayant choisi des directions différentes.

18 oct. 2012

Une soirée avec Nicolas Winding Refn et Andy Milligan


Le Grand Lyon Film Festival (vocation internationale oblige) a commencé, en ce qui me concerne, avec une soirée proposée par Nicolas Winding Refn. Malheur à ceux qui attendaient des scènes violentes filmées avec un raffinement orgasmique. 
Refn, allure d'un adolescent qui aurait prolongé ses études, nous parle alors de sa passion pour Andy Milligan, "le pire cinéaste du monde", la place étant prise par Edward Wood, Milligan n'a même pas droit au titre.
Refn parle alors de son enfance, entre des parents cultivés qu'il voulait provoquer, affronter symboliquement. Il affirme sa personnalité en vouant un culte aux films d'horreur que détestait sa mère. Dont certains tournés par Andy Mulligan. Mulligan est un cinéaste américain qui a commencé sur les planches dans le Off Broadway. Il fit des films qu'il montra dans une salle de Times Square, eut sa période londonienne pour revenir terminer sa carrière à New York. Comme de nombreux cinéastes de l'underground, des moyens limités donnent à leurs oeuvres un aspect très pauvre, très bricolé mais si la passion qui les anime arrive à passer l'écran, c'est gagné. Mulligan était fauché, comme ses films. Il était marié et gay. Cette apparente contradiction est patente dans les deux films présentés par Refn. Les copies qu'il a réussi à trouver sur Ebay sont rares, quelques pubs lui ont permis de es acquérir et de financer un transfert correct pour une édition dvd/blu ray. C'est grâce à Refn que BFI/Flipside peut montrer ces oeuvres.

Vapors (1965) 


C'est le premier film de Mulligan, un court métrage où deux hommes se prennent d'affection et se mettent à discuter dans un sauna du Village, quartier gay de New York. Thomas (Gerald Jacuzzo) semble y pénétrer pour la première fois et les folles qui s'y promènent ne l'intéressent pas et même le répugnent mais lorsque Mr Jaffe (Robert Dahdah) lui parle et se confie à lui, il l'écoute et éprouve alors un attrait qui lui permettra de franchir le pas avec un tiers.
Le discours de Jaffe constitue l'essentiel du récit, il évoque sans détours la relation avec son épouse, un cauchemar permanent. L'image de la femme, être tyrannique au pouvoir éminemment destructeur, est le thème majeur des films présentés lors de cette soirée. Visions cauchemardesques de pieds pleins de cors, d'oignons, de bigoudis durant l'amour, de serviettes hygiéniques oubliées sur le lavabo...  Ces passages sont comiques, grotesques, l'intimité entre les deux personnages reste cependant intéressante.

Nightbirds (1970)


Dink (Berwick Kaler) est un post-étudiant sans le sou, le col élimé et l'estomac perturbé, il parcourt les rues en longeant les murs, les premiers plans rappelle d'ailleurs la séquence où Deneuve marche comme une zombie dans Repulsion. Dee, une jolie blonde, incarnée par Julie Shaw, lui prête assistance. Très vite elle manifestera un intérêt certain pour les échanges corporels compulsifs. Après quelques hésitations, Dink finira par succomber jusqu'à devenir une sorte de sextoy pour la demoiselle en proie à des pulsions frénétiques. Ce qui ressort de cette danse sado-masochiste c'est le portrait de cette femme, sadique nymphomane obsessionnelle (à vous de trouver son obsession) ou blessée après s'être retrouvée enceinte et décidée à se venger de la gente masculine. 
Le film a des moments troublants où les souffrances de ce duo parviennent à nous émouvoir mais comment réagir autrement que par le rire a ces scènes ridicules, je pense à la mort du pigeon et au plongeon final qui nous voit retrouver ce même pigeon, je pense au thème musical répété à l'envie dès que les scènes de sexe débutent. Tourné à Londres, il permet à Mulligan de se soulager un peu de son problème manifeste avec les femmes. La copie présentée ce soir est incomplète, quelques minutes, les plus chaudes, ont servi à appâter le cochon de spectateur en étant montées dans la bande-annonce. L'édition en haute définition est complète.

A l'issue de la soirée, on reste amusé par l'aspect amateur des films mais finalement heureux d'avoir découvert une rareté. Ces films imparfaits mais qui recèlent un discours cohérent et transmis avec ferveur sont touchants parce qu'il a fallu de l'énergie et une foi pour les produire et les offrir à nos yeux avides d'images.


14 oct. 2012

Nelly et Monsieur Arnaud (1995) Claude Sautet


Les personnages se parlent beaucoup dans ce film, chez Sautet on parle au café, au restaurant, à son domicile et même sur son lieu de travail. Et les relations naissent, se poursuivent, meurent. Les circonvolutions qui règnent entre les personnages aboutissent à des choix étranges, imparfaits comme la vie qui va. Au moment où l'on pense que quelque chose se noue, c'est la rupture, l'abandon. Au moment où l'on s'attache, l'autre part vers une aventure improbable. Les acteurs, Emmanuelle Béart et Michel Serrault en tête, jouent magnifiquement cette partition, ces mouvements qui oscillent entre étreinte et rejet. Le plus étonnant c'est que ce départ final, aussi improbable soit-il, est, finalement, très cohérent, M. Arnaud s'en va tenter de renouer un lien alors qu'un autre, qu'il désirait, n'a jamais été aussi prêt d'aboutir. Nelly, en rupture, passant d'un homme à un autre, dans cet entre-deux qu'est le divorce et le début d'une nouvelle relation, devra attendre un peu, continuer, seule, son chemin.

Lucky Luciano (1973) Francesco Rosi


Rosi nous donne un film étonnant de par sa construction éclatée, elle illustre l'omniprésence de Luciano, sur la mafia new yorkaise et italienne mais aussi l'imbrication de la pègre avec la politique au pouvoir. Tout ceci concourt à la rendre inévitable, permanente. Les séquences ne suivent pas un ordre chronologique, Lucky Luciano se promène en costume (Gian Maria Volonté est parfait dans la peau du gangster, figure austère, insondable) et les multiples enquêtes faites autour de ses activités n'aboutissent pas. Après avoir montré la violence avec laquelle Luciano est parvenu au pouvoir, dans une séquence qui rappelle les scènes violents de la trilogie du Parrain, Rosi s'en détourne pour évoquer les instants tranquilles, creux de la vie du personnage, témoignant ainsi de son pouvoir, de sa puissance, du système rôdé et sécurisé qui le tient à l'abri des procès. Le film, presque désincarné, me plaît beaucoup dans l'approche originale qui est faite de la figure du mafieux. l'effroi est plus manifeste, la menace plus souterraine.

13 oct. 2012

Sweet Sixteen (2002) Ken Loach


Des rêves, celui de réunir sa famille alors que tout contribue à ce qu'elle sombre, de faire un pique-nique, de se sortir de cette banlieue triste de Glasgow, de vivre...
Loach nous fait aimer ce jeune garçon, plein d'énergie, qui ne prend pas le bon chemin mais qui prend le plus rapide, le plus simple même s'il manque le billet retour. Malgré les rires, la chaleur, les liens souterrains très forts qui unissent quelques personnages (Chantelle/Liam, Liam/Pinball, Liam et sa mère), ces liens ne sont jamais au diapason, la fusion se fait en retard ou se révèle avant l'implosion. Par glissements progressifs, la situation de Liam (lumineux Martin Compston) obéit à une règle presque immuable, l'impossibilité à construire durablement si les fondations sont branlantes. Le rêve gris, fragile est voué à sa perte et Liam, face à la mer, rappelle furieusement ce vers rimbaldien :
"Mais vrai, j'ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes."

Copland (1997) James Mangold


Quelques flics vivent en famille, de l'autre côté du pont George Washington, installés grâce à la Mafia, tout le monde se connaît, les bavures sont couvertes, les magouilles permettent d'arrondir les fins de mois jusqu'à ce que l'un d'entre eux gêne, alors il est éliminé. Le shérif local (Sylvester Stallone), bedonnant, sourd d'une oreille, pris pour un demeuré, va perturber le cours tranquille de ces vies.
Film de facture classique, une réalisation sobre au service d'une pléiade d'acteurs solides, des ingrédients qui permettent de suivre le récit tranquillement. Un polar honnête.

9 oct. 2012

Buffalo Bill and the Indians, or Sitting Bull's History Lesson / Buffalo Bill et les Indiens (1976) Robert Altman


A-t-on jamais vu Paul Newman si abject, si imbu de sa personne, si cynique ? C'est un des plaisirs de ce film que de voir l'acteur se vautrer dans la bassesse de son personnage : Buffalo Bill. Altman raconte l'aventure du show du héros américain, de sa troupe, à travers un épisode particulier : l'invitation qui est faite à Sitting Bull d'y participer. L'on suit alors quelques journées de la troupe, toute entière au service du mythe américain revisité en faveur de son héros. Altamn prend plaisir à le déconstruire pièce par pièce, à en montrer les mensonges, les aberrations, les excroissances déviantes. Le mythe américain en prend un coup, c'est bien le drapeau qui est érigé dès la première séquence où un premier générique affiche en face du nom des acteurs des termes génériques, qui donnent à chaque rôle une dimension générale, épique et historique. Le film fera disparaître toute idée d'épopée, toute glorification individuelle, demeurent l'artifice et la petitesse de l'être humain. C'est aussi une image du show business en général, du cirque médiatique, de la gloriole temporaire, la fiction de cet univers est souligné à maintes reprises. 
Altaman prend soin de monter son film sans donner trop d'importance au personnage principal, son film est polyphonique, chacun raconte l'Histoire, qu'importe l'âge de l'auditeur, il suffit de parler et que quelqu'un écoute. Et si le plaisir de raconter l'histoire était le secret, la rigueur du récit, son essence historique n'ont aucun intérêt, un certain John Ford l'a déjà évoqué ailleurs. Ainsi il est jouissif de se laisser raconter cette saga par Altaman qui s'amuse avec ses personnages idiots. Pointe cependant, ici et là, une idée de la fin d'un monde, celui, plus pur des Indiens, Sitting Bull parti, un autre le remplace et part raconter son histoire, sa version de l'histoire. The show must go on.

7 oct. 2012

The Collector / L'obsédé (1965) William Wyler


Freddie Clegg (Terence Stamp) est un entomologiste amateur, ce dont ses collègues de bureau se moquent. Lorsqu'il gagne à la loterie, il gagne son indépendance mais il peut surtout donner libre cours à son obsession et réaliser son rêve. C'est ce rêve qui va faire l'objet d'une longue séquence, quasiment muette et remarquablement montée. Après avoir fait l'acquisition d'une superbe maison dans le Kent, le rêve peut devenir réalité. Il ne lui manquait plus que cela, la possibilité de l'accomplir et les dépendances de la nouvelle demeure une fois aménagées, c'est le bonheur qui peut commencer.
Freddie suit une charmante jeune femme à la chevelure rousse, d'un roux flamboyant, puis il l'enlève et la séquestre chez lui.
Son rêve est d'avoir Miranda (Samantha Eggar) près de lui, de pouvoir l'observer, de vivre à ses côtés et de faire naître en elle un attachement réciproque. Ce sont tous les efforts de Freddie qui nous sont montrés, ces efforts et son impossibilité à faire naître ce sentiment partagé. L'on se dit que le film ne va pas tenir sur la longueur, que ce huis clos ne peut conserver une égale intensité, il n'en est rien. Le personnage de Freddie est fascinant, immature, souffrant d'un complexe d'infériorité, il ne peut croire qu'il puisse être l'égal de Miranda, étudiant en arts. Tous deux sont admiratifs d'une certaine beauté mais elle est différente, Miranda a accès à l'art moderne, à la littérature contemporaine alors que Freddie n'aime que les papillons morts, épinglés sous verre. Le monde de Miranda est ouvert, celui de Freddie est beaucoup plus restreint et lorsque Miranda voudra se donner à lui, comme un ultime subterfuge, il ne pourra pas la toucher, croiser son regard. Ce n'est que lorsqu'elle est évanouie, absente à elle-même et au monde qui l'entoure, qu'il peut se permettre un contact charnel.
Wyler voulait tourner le film en noir et blanc, bien lui a pris de changer d'avis car les couleurs et la beauté des lieux donnent au récit un charme tragique. Les deux acteurs sont exceptionnels, il est regrettable que Samantha Eggar ne soit devenue qu'une actrice de télévision, elle a peu tourné au cinéma, hors elle parvient à donner une force et une détresse à son personnage. Il fallait cela pour exister face à Terence Stamp, vulnérable, diabolique, dangereux.

6 oct. 2012

The Sorcerers / La créature invisible (1967) Michael Reeves


Le professeur Monserrat (Boris Karloff) est excité, son installation est prête, il ne lui manque qu'un cobaye. Son épouse l'est également. Lorsqu'un jeune homme vient enfin permettre au couple de vérifier le bon fonctionnement de l'installation, c'est le succès. Les recherches du professeur portent sur l'hypnose et c'est la consécration, le couple peut, de sa cuisine, contrôler Mike (Ian Ogilvy). Seulement l'épouse (Catherine Lacey) a envie de revivre une seconde jeunesse et va orienter Mike vers la délinquance et le meurtre, en dépit du désaccord de son mari, le professeur.
L'action se situe dans le swinging London des années 60. La jeunesse qui vit tous les plaisirs se voit ainsi enviée par le troisième âge. Nous pouvons penser également à un châtiment chrétien devant tant de débauche. Malgré des moyens limités, Reeves parvient à donner à son récit une cohérence et un charme qui opère encore. La séquence d'hypnotisme est psychédélique et amusante, les meurtres de Mike ont ce soupçon d'érotisme propre au genre, et puisque les filles portent la mini-jupe de rigueur, le réalisateur s'en donne à coeur joie. Susan George, déjà pulpeuse, s'y fait trucider pour notre plaisir.
Les sorciers, évoqués par le titre, ces savants un peu fous du troisième âge, perçoivent toutes les sensations que Mike éprouve et si ce dernier se blesse, ils le sont aussi. Une scène toute poétique nous montre Mike évoluer dans une piscine avec une jeune sirène, le montage alterné nous montre successivement les deux corps dans l'eau et le couple Lacey/Karloff dans leur cuisine, visages extatiques. Lorsque Mike fera l'amour avec sa petite amie, la décence ne nous permettra pas d'avoir le même montage.
Beau film qui sent la salle de quartier et ses plaisirs simples mais raffinés.


5 oct. 2012

Uncertain Glory / Saboteur sans gloire (1944) Raoul Walsh


1944, les studios hollywoodiens participent à l'effort de guerre, à leur façon : en faisant des films. L'action se situe en France, Errol Flynn interprète un meurtrier recherché depuis longtemps par l'inspecteur Marcel Bonet (excellent Paul Lukas, remarqué dans The Lady Vanishes). Alors que le second réussit à mettre la main sur le premier, une centaine d'hommes sont capturés par les nazis en représaille, en effet, un saboteur a détruit un pont. Jean Picard (notre Errol Flynn) suggère alors à Bonet de le laisser se livrer aux allemands, il n'a guère envie de mourir sous la guillotine (une séquence d'ouverture nous l'avait montré dans cette position morbide, un bombardement lui avait permis de s'enfuir) et préfère achever son parcours devant un peloton d'exécution tout en sauvant ces innocents. Le scénario laisse une place importante à leur environnement, le village est en proie à l'attente, les allemands ont posé un ultimatum pour exiger la reddition du saboteur et le court séjour de Bonet et Picard leur rend les villageois proches, Picard développe même une relation avec Marianne (les symboles sont parfois appuyés), une jeune demoiselle très amoureuse et plutôt fade. Sur fond de lutte entre les Résistants et les collabos, Walsh signe un film agréable où l'individu réussit à se transcender devant la lutte collective, avec même un soupçon de religiosité qui, en ce qui me concerne, alourdit l'ensemble. 
Nous retrouvons un savoir-faire bien rôdé, les décors sont soignés, le film est entièrement tourné en studio mais cela se ne se voit pas énormément. La relation entre Bonet et Flynn est très nuancée, teintée d'humour, d'estime réciproque, ce que Flynn, dans un rôle moins physique que d'habitude, rend parfaitement dans ses scènes avec Lukas.
Signalons la présence d'Ivan Triesault, il joue le saboteur français avec son accent américano-estonien. 

1 oct. 2012

L'angelo bianco / La femme aux deux visages (1955) Raffaello Matarazzo


Pris d'une impulsion que j'étais sûr de regretter, j'ai décidé de mettre un terme à ce coffret en regardant le dernier opus. A ma grande stupeur, je constate que je regarde la suite de I figli di nessuno. Là, c'est une déception car je n'ai guère aimé le film et le voir ainsi prolonger me fait peur mais, en même temps, je me dis que c'est là une audace si folle que je risque d'y trouver quelque chose d'énorme, de grotesque. C'est presque cela car le récit s'envole vers une parenthèse assez longue qui fait penser à Vertigo, le talent et l'intensité en moins. Ensuite c'est le récit bifurque vers le film de prison. Matarazzo n'a peur de rien. Et puis Yvonne Sanson joue deux rôles, c'est trop. Il ne faut pas se moquer outre-mesure et je concède que cet opus est audacieux dans sa volonté de mêler les genres, il reste que l'interprétation est toujours à la limite du mauvais roman photo que l'on adapterait au cinéma en essayant d'en préserver la médiocre qualité.