26 nov. 2012

Double Indemnity / Assurance sur la mort (1944) Billy Wilder



"Phyllis : Mr. Neff, why don't you drop by tomorrow evening about eight-thirty. He'll be in then. 
 Walter Neff : Who? 
 Phyllis : My husband. You were anxious to talk to him weren't you? 
 Walter Neff : Yeah, I was, but I'm sort of getting over the idea, if you know what I mean. 
 Phyllis : There's a speed limit in this state, Mr. Neff. Forty-five miles an hour. 
 Walter Neff : How fast was I going, officer? 
 Phyllis : I'd say around ninety. 
 Walter Neff : Suppose you get down off your motorcycle and give me a ticket. 
 Phyllis : Suppose I let you off with a warning this time. 
 Walter Neff : Suppose it doesn't take. 
 Phyllis : Suppose I have to whack you over the knuckles.
 "



Ou ce qui se passe lorsqu'un pigeon s'éprend d'une garce, lorsque Walter Neff (Fred MacMurray) se prend dans les filets de Phyllis Dietrichson (Barbara Stanwyck qui a eu raison de céder devant l'insistance de Wilder pour qu'elle prenne le rôle).
Le film est connu et se revoit toujours avec autant de plaisir. Il diffuse sa malice, son venin et nous en redemandons. 
James Cain avait déniché son sujet dans les minutes de procès new-yorkais. Un dénommé Snyder trouve la mort, aidé par sa femme et l'amant de celle-ci. Triangle classique. Wilder voulait Cain pour le scénario mais il n'était pas disponible, alors il se rabat sur Chandler, excusez du peu. Détestation cordiale entre les deux hommes mais accouchement d'un scénario béton qui fait peur au studio : les meurtriers ne sont plus les loubards habituels de la mafia ou d'une quelconque organisation criminelle mais des individus comme vous et moi. Un mec normal qui veut l'argent et la femme et qui n'obtiendra pas ni l'un, ni l'autre.
Là-dessus se greffe une histoire d'amitié entre le courtier en assurances qui tombe amoureux d'une cliente et son mentor, Barton Keyes (Edward G. Robinson, magistral) qui voudrait le voir évoluer dans la boîte. Celui-ci flaire les fraudeurs, les histoires louches, un vrai limier qui fouille dans les coins. Sa tirade sur les statistiques du suicide est sublime, Robinson n'apparaît pas au premier plan dans le récit mais ses interventions sont remarquées, il en éclipse MacMurray, un peu moins Stanwyck.
Wilder signe une superbe variation sur le désir amoureux, Neff est envoûté par Phyllis, incarnation optimale de la femme fatale. C'est un archétype du film noir qui se déroule, tout en contrastes, ombres à couper au couteau, volutes de fumée et trahisons implacables. La fin devait souligner le drame de l'espoir déçu, Keyes assistant à la mort par empoisonnement, mort légale, de Neff. Wilder estima que l'amour porté par Keyes, la relation filiale entre les deux hommes, transparaissait mieux dans ces dernières paroles échangées et cette cigarette allumée, ce en quoi il avait raison car la scène est très belle. Stanwyck et Robinson font des merveilles mais la sobriété de MacMurray colle parfaitement au personnage. Allez, on y retourne ?



24 nov. 2012

The Trouble with Harry / Mais qui a tué Harry ? (1955) Alfred Hitchcock


Cet Hitchcock automnal n'est pas celui qui a retenu l'attention de l'adolescent que j'étais. Qu'importe, les films vous accompagnent et attendent patiemment que vous soyez prêts à les accueillir comme il se doit. Cela arrive parfois, vous revoyez certains films et, d'un seul coup, ils se révèlent, tout était là mais vous n'aviez rien vu ou si peu. 
Les trois derniers Hitchcock sont parés de la beauté de Grace Kelly et ménagent un suspense qui disparaît avec To Catch a Thief mais The Trouble with Harry avait de quoi surprendre, les acteurs sont choisis avec précision (appréciez les différents accents qui se marient merveilleusement bien et qui font de différentes origines un espace unique et rêvé) mais pas de stars à l'horizon et une tonalité particulière !
Dès le début, le spectateur sait à quoi s'attendre, ce gamin et son pistolet laser qui se promène dans une paysage d'automne, des coups de feu, cela pourrait être un bon début hitchcockien avec un meurtre effroyable, un faux coupable... Arrive alors le Capitaine Albert Wiles (Edmund Gwenn qui nous fait vieillir, que de temps passé depuis The Skin Game) qui, après avoir tergiversé, décide de s'occuper du corps étendu devant lui, le voici à le tirer par les pieds lorsqu'arrive Miss Ivy Gravely (Mildred Natwick) et que lui dit-elle ? :
- What seems to be the trouble, cap'tain ?
A partir de ce moment il faut se laisser guider par les dialogues savoureux de cette comédie macabre, profiter du paysage (de Stowe dans le Vermont ou de celui reconstitué en studio à Hollywood), de cette ambiance hors du temps, de ce scénario jouissif d'intelligence.

Loin du suspense, bien que nous en trouvions d'une autre manière, il faut apprécier la déclinaison de thèmes hitchcockiens.
Les couples qui se forment, celui coquet et tendre formé par le Capitaine Wiles et Miss Gravely dont aucun homme n'a encore franchi le seuil... Hitchcock continue à orner ses films de quelques coutures grivoises. Le couple formé par Sam Marlowe (élégant John Forsythe, future star du petit écran) et Jennifer Rogers (la débutante Shirley MacLaine, déjà l'émotion et la féminité à fleur de peau).
Les discussions nombreuses qui portent sur le cadavre, les moyens de tuer un homme sans se faire prendre sont l'idéal pour tenir une conversation, tout comme les moyens de se débarrasser d'un corps. Ce sont des scènes ravissantes qui naissent sous nos yeux, comme celle où Wiles prend le café chez Miss Gravely.
L'allusion au faux coupable, soulignée lors du déterrement, le troisième, de Harry, beau clin d'oeil.

Ce village intemporel, qui paraît ne pas être relié à l'univers extérieur est celui où l'on peut, dans la seule boutique du village, prendre le temps de choisir une tasse pour un rendez-vous galant, ce choix se fait à plusieurs, il est concerté et résulte du fruit d'une longue réflexion. C'est aussi un univers où l'on peut admettre que l'amour donne des ailes, du coeur à l'ouvrage, l'amour embellit la vie. Cela s'exprime une pelle en main, et l'on frappe avec entrain le sol fraîchement retourné, le cadavre en-dessous. 
Il faudrait étudier les oeuvres américaines, comme l'a fait Charles Barr dans son English Hitchcock, pour vérifier ce qui vient du récit de Jack Trevor et ce qui est écrit par Hitchcock car même dans un registre très différent, la patte du maître, son univers sont présents.
C'est ce qu'on appelle un auteur.

The Floorwalker / Charlot chef de rayon (1916) Charlie Chaplin


C'est en pensant aux mésaventures vécues chez Essanay que Chaplin négocia le contrat suivant qui le liait à un studio. Devenu libre, les offres affluent et c'est la Mutual qui engage Chaplin. En 1916, c'est une star internationale. Doté d'un montant spectaculaire pour l'époque, Chaplin commence à tourner dans son nouveau studio : le Lone Star.
C'est en voyant un homme glisser et se dépêtrer avec un escalator que l'idée de ce film lui est venue.
L'action se déroule dans un magasin, au rez-de-chaussée les marchandises, à l'étage les bureaux. Le chef de rayon est interprété par Lloyd Bacon, le futur grand réalisateur. C'est un escroc qui va profiter de sa ressemblance avec Charlot pour fuir et laisser retomber la faute sur le vagabond, heureux de trouver un nouveau job.
Il n'y a pratiquement pas de temps mort dans ce court. Une première partie montre les manigances du chef de rayon, pose les personnages. Nous voyons cet escalier mécanique à l'arrière-plan et notre seule attente est de voir surgir Charlot pour qu'il s'y aventure, nous savons de quelle manière il aborde un escalier classique alors celui-ci est porteur de tous les rires à venir, attente qui sera comblée.
Une partie plus étrange, proche de la poésie du mime, est celle où le chef de rayon et Charlot découvrent qu'ils se ressemblent. Avant même qu'ils échangent leur fonction, l'un profitant du costume de clochard pour fuir, l'autre du costume commercial pour exercer un job, il y a cet instant étrange où ils se regardent et croient se voir dans un miroir. Leurs gestes, accomplis pour vérifier qu'il s'agit bien d'un miroir et non d'une réalité fantastique, sont si bien combinés que le doute persiste un bon moment.
Le changement d'identité provoque les péripéties promises par Charybde et Scylla.
Lorsque le film se termine c'est avec stupeur que l'on constate sa fin. Le rythme et la multitudes des gags font oublier au spectateur le temps qui passe.

21 nov. 2012

Gumshoe (1971) Stephen Frears


Eddie Ginley (Albert Finney) aime la scène, il a envie de frissons, d'émotions et le jeu les lui procure. Entre deux prestations, entre de l'animation et du stand-up, il s'improvise détective. Son débit verbal est étonnant, les citations lui sortent de la bouche comme les perles d'une certaine cadette. Il tourbillonne d'un personnage l'autre, d'un rôle l'autre et le sourire nous vient à le voir s'agiter de la sorte. Albert Finney s'inscrit dans ce rôle avec aisance et jubilation. Suite à une bévue, enfin presque, voici notre héros au centre d'une véritable enquête avec des hommes de main à ses trousses, femme fatale et tout le reste...
Frears s'amuse avec le genre, le second degré est de rigueur, revendiqué à chaque instant et les personnages jouent à être des personnages, des figures du polar où l'imper, le flingue ont des pouvoirs instantanés. Le rythme est enlevé, le ton décalé. Un plaisir, assurément.

18 nov. 2012

To Catch a Thief / La main au collet (1955) Alfred Hitchcock


C'est la vitrine d'une agence de voyages qui ouvre le film. Les personnages hitchcockiens sont parfois attirés par l'extérieur, le frisson de l'étranger. Hitchcock est dans une phase ascendante, il gagne beaucoup d'argent et Paramount lui offre l'opportunité de voyager. Le couple choisira le sujet en fonction de ses désirs touristiques et la côte d'Azur est l'endroit rêvé pour poser ses caméras.
Cary Grant revient au cinéma après une absence prolongée, il pensait que sa présence n'y était plus indispensable. Comment ne pas accepter ce tournage ? Les lieux, filmés en Vistavision, sont attractifs, c'est peu dire et Grace Kelly est de la partie.
L'intrigue est sans importance, le sort de John Robie (Grant), ancien voleur devenu résistant durant la guerre et retiré des affaires, ne nous intéresse guère, ses préoccupations ne génèrent pas d'identification de la part du spectateur. La beauté des décors l'emporte, la beauté de Kelly ajoute à la distraction et quand bien même les qualités du dialoguiste sont mises en avant, il y a de nombreux moments du film où le dialogue ne prend pas.
La tonalité légère et comique du film le sauve, le cri qui ouvre le film, le bateau "Maquis Mouse" qui emporte Robie loin des policiers, le feu d'artifice vu de la chambre, la prestation de Jessie Royce Landis sont des ponctuations qui maintiennent notre attention.
Le film, en somme, reste agréable à suivre sans davantage mériter d'autres louanges.

McGilligan, dans son Hitchcock paru chez Institut Lumière / Actes Sud (2011), cite Bazin qui pointait "l'ignorance anglo-saxonne des us et coutumes français" à propos de la quiche lorraine qui n'est pas une  spécialité du sud de la France.  C'est oublier que lors de la scène du repas, le plat n'est pas présenté comme une spécialité de la région et omettre que la référence à la Lorraine inscrit le personnage de John Robie, parmi d'autres éléments, comme un Résistant, la croix de Lorraine étant le symbole de la France libre.

16 nov. 2012

The Man Who Skied Down Everest / Le skieur de l'Everest (1975) Bruce Nyznik, Lawrence Schiller


Il ne faut pas avoir la tête sur les épaules pour vouloir aller skier sur l'Everest mais bien la tête dans les nuages. Yuichiro Miura n'est pas un amateur, il bat le record du monde de vitesse à ski en 1964 et descend, toujours à ski, le mont Fuji un peu plus tard. La prochaine étape : l'Everest !!
Le documentaire présente le long périple jusqu'au sommet, de la vallée qui part de Katmandou et qui s'étend sur 300 km jusqu'au pied de l'Everest. Ce sont 800 hommes qui portent 27 tonnes de matériel. Les images tournées en 35 mm sont somptueuses et rendent l'hommage qu'il se doit à la beauté de la nature qu'elles captent. Vallées, torrents, végétation de plus en plus rare, c'est un véritable régal pour les yeux, d'autant que la copie HD diffusée à la télévision (Ushuaïa TV HD) est grandiose.
Plus que l'exploit en lui-même, c'est l'Everest qui est la star du documentaire. Au fur et à mesure de leur approche, des multiples stations aux différents camps de base, le projet souhaité par le skieur japonais relève de la folie.
Dès le premier camp de base, il faut trouver un itinéraire sûr à travers une cascade de glace où des blocs immenses, instables, forment des falaises, des précipices, des parois glacées verticales où nombre d'alpinistes meurent, six sherpas de l'équipe y trouveront la mort, suite à un effondrement. Le paysage est grandiose, les nuances bleutées, le silence, le bleu du ciel qui se pose doucement sur ces reliefs blancs... Le soleil fait étinceler l'ensemble, l'homme paraît bien petit, bien ridicule et lorsque les regards se lèvent vers le sommet, c'est pour apercevoir cette crête de neige qui file sous le vent, cette chevelure redoutable.
Yuichiro Miura ne veut pas skier n'importe où mais juste au-dessus du bergschrunde, une vaste crevasse qui marque la séparation de la montagne et du glacier. Il veut s'élancer sur une pente qui peut aller jusqu'à 45°, ralenti par un parachute, pente glacée sur laquelle il est dangereux de poser ses skis. Pourtant il s'élance, glisse, prend de la vitesse, ne contrôle plus sa trajectoire, tombe et racle le sol glacé pendant plusieurs centaines de mètres pour s'arrêter tout près de la crevasse. 
Il y a quelque chose de dérisoire, d'absurde, de fou, de grandiose dans ce projet.
Le commentaire du narrateur reprend des extraits du journal de Miura, écrit durant le périple. Ce qui reste magique, c'est le cadre incroyable qui sert de décor à cet exploit insensé.

15 nov. 2012

Rear Window / Fenêtre sur cour (1954) Alfred Hitchcock


Une fois n'est pas coutume, c'est une photographie personnelle qui illustrera ce billet. 
La rencontre avec Hitchcock s'inscrit dans une longue durée, ses films sont faits avec une passion et un sens du détail qui relèvent du génie, le spectateur, admiratif, ne peut que s'engouffrer dans cet univers qu'il n'aura de cesse de traverser. Hitchcock est de ceux qui accompagnent une vie. Le ton solennel est peut-être excessif mais il faut bien se rendre à l'évidence. 
Rear Window est une merveille à bien des égards. Je ne vais pas rappeler l'argument mais je pointerai la richesse des dialogues, la beauté du décor, la qualité de l'interprétation et les couches multiples du récit qui font que l'on peut s'attacher à l'une ou à l'autre selon son humeur.
C'est le thriller qui, longtemps, a fait l'objet de mon attention, l'avancée de l'enquête, les stratagèmes pour démasquer Lars Thorwald, le bout incandescent de sa cigarette dans la pénombre. Hitchcock sait créer du suspense, captiver son public tout en l'amusant : les répliques de Stella (Thelma Ritter et son air de celle à qui l'on n'apprend pas la vie), la manière dont Jeff, Lisa et Doyle réchauffent tranquillement leur cognac en remuant en cadence leur verre tout en évoquant les divers détails du meurtre...
La reconstitution d'un cour d'immeuble de Manhattan, la vie qui passe, les multiples récits inscrits dans les appartements, les sons au loin, le bar en face de la ruelle, les différents personnages font presque partie de votre vie, quelques visionnages vous les rendent familiers.
Le montage, imaginer Stewart obéir aux conseils pour simuler diverses attitudes, rejouant sans cesse l'effet Koulechov, voir le travail de l'acteur, la pulsion scopique qui l'anime, son voyeurisme qui est celui de tout spectateur compulsif, goûter le plaisir de voir mieux qui s'accentue au fil du récit. 
Mais surtout voir naître, sur l'écran, l'amour. Voir une femme, Lisa Carol Fremont, incarnée par Grace Kelly qui n'a jamais été aussi belle, subjuguer son amoureux, se transformer un instant en aventurière.
La scène de la bague, pointée, révélation de la culpabilité de Thorwald mais aussi, en filigrane, mise en évidence des passions profondes et de leur visée, la scène de la bague m'émeut toujours avec la même candeur. C'est pourquoi l'illustration ci-dessus, symbole de ce qui représente le plus l'amour sous une forme passionnelle et malicieuse, me paraît la meilleure façon possible de rendre à Hitchcock un hommage, de vivre plus intensément un moment précieux.

13 nov. 2012

The Indian Runner (1991) Sean Penn


C'est "Highway Patrolman", le morceau de Bruce Springsteen, qui donne à Penn l'idée d'écrire un scénario. Lisez les paroles, tout est là ou presque. David Morse joue Joe Roberts, le policier et Viggo Mortensen incarne le frère hanté, Frank. Rien à faire, malgré les efforts du premier, le second va brûler ce qui peut le ramener à une vie normale, tranquille.
La distribution étale son plein quota de testostérone : Charles Bronson, Denis Hopper et même Harry Crews qui vient pousser la chansonnette en père meurtri revanchard ainsi que Benicio Del Toro en vendeur de shit. Du côté des dames, Valeria Golino est assez classe mais Patricia Arquette est confondante de sensibilité.

Il y a une révolte profonde chez Frank. Il ne peut accepter de se plier à une norme aliénante alors même qu'autour de lui le monde court à sa perte. Le film souligne ces aspects, c'est l'authenticité des villages indiens dont parle le père durant la jeunesse des deux frères, ces villages sont remplacés par une ferme, celle que Joe n'a pas réussi à garder. La ferme représente encore un lien avec la terre et le métier de policier est un renoncement, ce que lui fait remarquer le père au cours d'un échange assez bref. D'ailleurs lorsque Frank revient, plein de vie, de rage, de fureur, il transmet un peu de cette énergie vitale à Joe qui se remet à jardiner et tombe sur la tête d'une flèche indienne, renouant ainsi avec le passé.
Frank ne peut se plier à la vie que lui chante Joe : une femme, une maison, un enfant, un jardin...
Le magnétisme de Mortensen sublime son personnage et la fadeur de David Morse ne fait pas le poids seulement le premier perd tout, doit tout abandonner, le second choisit la famille.
Les paysages du Nebraska apportent une valeur épique à ce récit tragique, sans issue.
Si l'on excepte une tendance manifeste à tourner de nombreuses scènes façon "clip", Sean Penn réussit à hisser son film à des hauteurs très estimables, la performance de Mortensen en étant l'élément principal.

Universal Horror (1998) Kevin Brownlow


Universal fait bien les choses, le studio nous délivre huit classiques dans un écrin mortuaire singulier mais discret et ajoute dans les suppléments de Frankenstein le documentaire de Kevin Brownlow réalisé en 1998.
Brownlow aime aller à la source et laisser la parole aux acteurs du sujet en question aussi peut-on voir intervenir quelques stars de l'époque : Fay Wray qui passait nombre d'heures dans la main de King Kong, Lupita Tovar qui joue dans la version espagnole de Dracula, tournée la nuit sur le même plateau que le Tod Browning, Kurt Siodmak qui a travaillé sur Les hommes le dimanche avec Ulmer et qui s'est retrouvé avec lui à plancher sur les films d'horreur du studio, Rose Hobart, actrice dans Dr. Jekyll and Mr. Hyde de Mamoulian ou encore Gloria Stuart, présente dans The Invisible Man.
Le regretté Ray Bradbury y raconte ses premières frayeurs lorsqu'il vit ces films petit, James Karen fait de même.
Le studio de Carl Laemmle avait trouvé un filon en or et l'exploitation de ces films d'horreur apporta beaucoup d'argent alors même que la Dépression faisait rage.
Brownlow prend soin de parler du genre avant qu'il explose et fait quelques incursions chez les autres studios. L'origine littéraire est développée, beaucoup de documentaires passent à la trappe ce genre d'informations et l'arrière-plan historique n'est pas en reste.
Sans révolutionner le genre, nous n'allons pas exagérer notre amour pour Brownlow, son travail fournit deux choses essentielles, en premier lieu des informations et encore des informations, en deuxième lieu il donne envie de nous replonger dans ces films qui, vus dans l'enfance, marquent un spectateur, revus ensuite c'est leur beauté qui étonne.

Attention car le menu du dvd et sa jaquette ne nous informent guère plus de la présence de ce documentaire que par un Universal Horror peu loquace, aucune mention de Brownlow n'est faite. De plus le documentaire démarre par un générique qui fait de même, Bronwlow apparaît en final, aussi est-il possible de zapper assez vite, croyant avoir affaire à une featurette banale, ce serait commettre une erreur.

11 nov. 2012

Triple Trouble / Les avatars de Charlot (1918) Charlie Chaplin


Petit saut chronologique pour nous retrouver en 1918, date de sortie de ce Triple Trouble. Cela fait déjà trois années que Chaplin a quitté la Essanay, et pas dans une entente cordiale. Dès 1915, Chaplin devient une star, des produits dérivés sont fabriqués partout, preuve de sa renommée internationale. Essanay veut faire un coup et sort cet étrange objet composé de divers chutes de deux courts métrages réalisés par Chaplin : Work et Police, ainsi que d'un long métrage qui ne vit jamais le jour, Life
Essanay demande à Léo White de tourner de nouvelles séquences et d'intégrer celles issues des titres ci-dessus. Ce dernier ne s'en tire pas si mal.
L'intérêt de ce court est de découvrir des scènes non exploitées jusqu'alors. Celle qui retient notre attention est issue de Police, elle se passe dans l'asile de nuit et présente plusieurs personnages qui viennent s'incruster dans le dortoir, un voleur, un bandit... Une longue séquence nous montre ces individus qui tentent de dormir, dérangés par le voleur qui fait les poches de l'assemblée et par une bagarre impressionnante, brève mais extrêmement bien chorégraphiée.
Chaplin laissera faire Essanay, un procès antérieur lui avait donné tort et il ne désirait pas renouveler l'expérience. Il veillera désormais à obtenir le contrôle intégral de son travail dans ses futurs contrats.

10 nov. 2012

Summertime / Vacances à Venise (1955) David Lean


Un train, encore un, ils sont omniprésents dans l'oeuvre de David Lean, arrive à Venise. A son bord, Jane (Katharine Hepburn), secrétaire américaine, vieille fille un peu excentrique, qui a économisé pour s'offrir ce voyage. Venise va lui apparaître dans toute sa beauté mais la solitude lui pèse, il faut dire que la ville sert d'écrin à l'amour et autour d'elle les signes en sont nombreux. Elle rencontre alors Renato dont elle tombera amoureuse. Elle s'offrira à lui, après de multiples détours, pour le quitter sur le quai dans une scène déchirante.
Le film a été diffusé par TCM en HD et je ne l'ai jamais vu avec une beauté aussi stupéfiante. La photographie du film est splendide et Venise est la star du film. Lean voulait qu'il en soit ainsi. L'héroïne du film doit être frappée par ce qu'elle découvre et Hepburn rend parfaitement cette transe, cette allégresse qui traversent son personnage. Les images défilent, les travellings et l'on est conquis. Toute cette beauté n'est rien si elle n'est partagée, nous aurions pu craindre que Rossano Brazzi ne soit pas à la hauteur, qu'il n'incarne pas tout à fait le charme italien cependant sa douceur parvient à nous conquérir également. L'exubérance américaine face à ce tempérament méridional franc, direct mais doux posent le socle de cette union improbable. Lean a su combiner l'aspect forcément touristique du film avec l'intrigue.
Une édition HD sera la bienvenue.

Madeleine (1950) David Lean


Les amants passionnés n'est pas un film qui remporta un grand succès commercial mais il permit à Lean  de rencontrer Ann Todd. Devenue sa femme, Lean veut lui trouver un sujet, c'est Todd qui lui propose l'histoire de Madeleine Smith, rôle qu'elle avait déjà joué au théâtre. Célèbre durant les années 1850, on l'accusait d'avoir empoisonné son amant. 
Madeleine fait partie d'une famille aisée et estimée, son père veut la marier à un homme de son rang mais c'est un pauvre français, Emile l'Angelier (Ivan Desny, pas mal du tout dans le rôle, avec un air à la Orson Welles) qui fait battre son coeur. Ce dernier est amoureux de la jeune femme et de tout les symboles de réussite qu'elle représente. Lorsque Madeleine, devant la violence d'Emile, choisira de rompre et de se fiancer avec celui choisi par son père, Emile se fera plus pressant et exercera un chantage. Lorsqu'Emile meurt, on découvre que Madeleine possédait de l'arsenic, poison qui causa le décès. Un procès s'ouvre mais aucune preuve ne condamne Madeleine. Elle ne sera pas non plus innocentée comme la loi écossaise le permet, le verdict pointe seulement l'absence de preuves. Au spectateur, sur la base des faits présentés, de se fonder une opinion.
L'époque victorienne est admirablement reconstituée mais ce qui ressort du film est un aspect glacial.  Les meilleures scènes sont celles où elle est confrontée à son amant, et le mérite en revient davantage à Desny. Ann Todd, même avec la meilleure volonté du monde, développe une prestation qui ne parvient pas à faire ressentir les émotions de son personnage. Si l'on considère que cette froideur sert l'ambiguïté de Madeleine alors c'est réussi. 
A l'inverse d'autres films de Lean, le spectateur ne participe pas émotionnellement à l'histoire. Lean n'aimait pas du tout ce film, ce n'est pas un projet qu'il a conçu et porté. Le film n'aura pas non plus le succès escompté. 

9 nov. 2012

Argo (2012) Ben Affleck


Film inspiré de faits réels, presque un genre à lui tout seul, Argo raconte l'exfiltration de six américains qui travaillaient à l'ambassade américaine de Téhéran, en pleine révolution iranienne. Ces six américains trouvent refuge au domicile de l'ambassadeur canadien alors que 52 américains, restés à l'ambassade, sont pris en otage. Un spécialiste de la CIA, Mendez (Ben Affleck) imagine un tournage à venir pour évacuer le groupe, les faisant passer pour des membres de l'équipe de tournage. Pour que l'opération soit crédible, il fait appel à un maquilleur qui travaille dans le cinéma, John Chambers (John Goodman) et à un producteur sur le déclin mais en pleine verve, Lester Siegel (Alan Arkin).

La mission est traitée du point de vue de la CIA, microcosme spécifique qui a ses propres règles. C'est un endroit où les "héros" sont anonymes, un univers clandestin. Et la meilleure idée du film est de montrer la manière dont cet univers va devoir composer avec d'autres, que ce soit celui cinématographique et fantasque d'Hollywood, qui plus est non pas le grand Hollywood mais celui des films de seconde zone, ou que ce soit la république islamique iranienne, où les erreurs se payent cash.
Et dès le début du film, qui s'inscrit dans un registre particulier, le grand film politique (George Clooney fait partie de la production) le style en est décalé, l'histoire de l'Iran est racontée rapidement avec usage de bandes dessinées, images d'archives. Ce ton qui prend en compte une culture pop, bis tout en traitant un sujet sérieux est une des réussites du film. Les scènes où Arkin intervient sont désopilantes (Argofuckyourself !) et réhausse l'aspect solennel du récit qui, dès qu'il quittera ce double langage (traitement sérieux du sujet avec mélange plus fantasque du point de vue hollywoodien), tombe dans un ronronnement classique un peu plombé par le jeu "underplay" de Ben Affleck. La fin du film  qui, en donnant des informations par mentions écrites sur ce que sont devenus les acteurs réels de ce drame, place ces mentions sur des figurines de super-héros, reprend ce point de vue double, avec justesse.

Au début du film, une référence est faite à Network, Lumet savait transcender son sujet et y ajouter une profondeur, ce qui amener le spectateur à vivre ses films avec la raison mais aussi les sentiments. C'est ce que nous regrettons dans Argo, avoir voulu jouer sur les deux tableaux. Ce volet "sérieux" au milieu du film aurait gagné à continuer à intégrer l'aspect hollywoodien qui fait l'originalité du projet. 
Petit regret car l'ensemble reste agréable à regarder, la scène de siège de l'ambassade est traitée avec brio, comme le final à suspense, même si cela reste convenu.

8 nov. 2012

Following / Le suiveur (1998) Christopher Nolan


Premier film de Christopher Nolan et déjà le goût de la narration éclatée, la volonté de garder son spectateur attentif et actif. Il est surprenant de voir ce film, assez court, réalisé avec une telle maîtrise et surtout un plaisir du récit. 
Nolan a écrit cette histoire d'un écrivain, Bill, qui n'a pas encore publié, démuni, espèce d'adolescent attardé, désoeuvré. A côté de la machine à écrire, sur le mur, nous pouvons observer une photo de Nicholson dans The Shining, qui est aussi l'histoire d'un écrivain raté. C'est le premier lien avec le film de Kubrick. Cet écrivain se confie à quelqu'un, au début de son histoire, le spectateur ignore de qui il s'agit. Il raconte qu'il s'est mis, ne sachant que faire de son temps, à suivre les gens dans la rue. Un peu comme Sophie Calle. Il s'est donné des règles mais les a transgressées. 
C'est un polar que l'on suit, il y a le mentor, Cobb, la femme fatale, un night-club, des appartements cambriolés...
Nolan déconstruit son récit et nous le donne en vrac, enfin, dans le désordre, à nous de recoller les morceaux. Et c'est passionnant.
Le film se construit à coups de révélations qui nous font changer notre analyse de l'histoire jusqu'à la fin ouverte, comme dans le Kubrick cité ci-dessus.
L'on hésite entre la folie de l'écrivain qui engendre un récit post-traumatique qui l'amène devant l'inspecteur ou entre l'écrivain véritablement manipulé, se livrant à l'inspecteur. La dernière scène, celle de Cobb dans la foule, se fondant parmi les passants jusqu'à disparaître ne change rien à l'affaire, elle peut être engendrée par le cerveau malade de l'écrivain ou n'être qu'un signe de la puissance de Cobb, libre alors que Bill va rester en prison.
Peu importe que nous restions dans l'incertitude puisque le plaisir se glisse justement dans l'écart incertain de ces deux versions. 
Avec un noir et blanc, une pellicule 16 mm et des acteurs qui venaient à l'occasion tourner quelques scènes, Nolan nous surprend agréablement. 
Le signe de Batman qui se trouve sur la porte de l'appartement de Bill désigne la dualité du personnage et vient, par anticipation, créer le premier lien cinématographique entre Nolan et le justicier de Gotham City.

A Burlesque on Carmen / Charlot joue Carmen (1916) Charlie Chaplin


A l'époque Mérimée fait des adeptes à Hollywood car Cecil B. De Mille avait tourné sa version, ainsi que Raoul Walsh. Chaplin donna la sienne.
Le film est étrangement bancal, si l'on considère la production précédente, il se trouve qu'une fois le contrat rompu avec Chaplin, le studio rallongea le film et le sortit dans une version que détesta le réalisateur. Il intenta même un procès qu'il perdit.
Ici et là, nous retrouvons l'énergie de Chaplin mais il ne fait pas autant d'effet que d'habitude. Une scène importante est à signaler, la dernière, le héros tue Carmen avec sa dague puis se l'enfonce dans la poitrine. Cette scène est étonnante car tout le métrage est burlesque, d'un burlesque presque anachronique, daté et cette scène est jouée sur un mode dramatique, bien plus maîtrisé que le reste. Voir Chaplin mourir à l'écran de cette façon devait surprendre les spectateurs, quand bien même il interprétait un personnage différent du vagabond. 
Cela ne dura que l'espace d'un instant, après quelques secondes c'est le retour de la comédie. Cette chute finale ne réussit pas complètement à oublier la pauvreté de l'ensemble.

Police / Charlot cambrioleur (1916) Charlie Chaplin


Ce court constitue le meilleur de la période Essanay. Il débute par un carton : "Once again in the cruel, cruel world", Charlot sortant de prison, ce monde cruel est bien le monde extérieur, les scènes qui suivront se chargeront de le démontrer en commençant par un prêtre conseillant à Charlot de rentrer dans le droit chemin, ce faisant il lui subtilise le peu d'argent qu'il lui reste. Sans le sou, il tente de manger mais l'épicier ne lui fait pas crédit. A l'asile de nuit dans lequel il tente de rentrer, ce sera la même chose, sans argent il n'existe pas. Il tombe alors sur une ancienne connaissance de cellule qui l'entraîne dans un cambriolage hasardeux. Edna Purviance qui joue la fille chez qui les deux voleurs pénètrent reconnaîtra le bon fond de Charlot en ne le désignant pas à la police. Elle tente ensuite de le remettre dans le droit chemin, ces paroles déclenchant de suite un réflexe amusant : Charlot vérifie que rien ne lui manque dans les poches de sa veste !
Une multitude de gags jalonnent le récit, presque sans temps mort, une vrai réussite.

4 nov. 2012

Sur mes lèvres (2001) Jacques Audiard


Nous pouvons remercier Tonino Benacquista et Jacques Audiard pour avoir écrit un aussi bon scénario. Cette histoire d'amour entre un ex-taulard en conditionnelle, Paul (magnifique Vincent Cassel), qui ne croit plus en rien, ni en personne et une secrétaire presque sourde (sublime et touchante Emmanuelle Devos) qui va rencontrer l'amour et s'y accrocher comme une damnée, a de quoi nous retourner. La mise en scène et la réalisation subtiles d'Audiard sert admirablement ce volet de l'histoire. Audiard restitue pleinement l'univers sonore de Carla (E. Devos), un travail important est effectué sur le son, mais n'oublie pas que la vision est essentielle puisque le personnage doit compenser son infirmité, et ce deuxième élément est bien présent dans le film. Un effet de cache vient nous placer également dans cet entre-deux visuel pour mieux nous faire sentir ce besoin de focaliser en dépit des manques.
Histoire d'amour mais aussi, en arrière-plan, toute la violence machiste d'un univers professionnel, Carla est secrétaire, fournit beaucoup de travail mais ne reçoit que mépris de ses commerciaux qui ne la voient pas. En bons connaisseurs de l'univers du polar, les auteurs n'oublient pas que l'intrigue doit prendre en compte l'univers social et politique dans lequel évoluent les personnages. La difficulté de se réinsérer est un cliché mais il est traité avec l'idée que deux outcasts peuvent aller plus loin ensemble. La solitude, le mépris, le refoulement sont des thèmes qu'illustrent également les personnages de la femme de Marchand ou même Annie, la copine de Carla, qui est utilisée par les hommes et ne semble pas être véritablement heureuse. Masson, le contrôleur judiciaire (Olivier Perrier qui donne une prestation de haut niveau), suit le cheminement inverse, l'amour l'a quitté, comme une courbe assymétrique qui, en un point donné, rencontre celle de Paul.
Considérant cet univers où les individus restent fondamentalement seuls, nous comprenons mieux la rage de Carla pour accéder au rêve, pour y croire. Au milieu d'une scène qui rappelle Rear Window, qui est également l'histoire de la naissance d'un amour, un moment intense, celui où Carla lit sur les lèvres de Paul mais d'une manière qui trahit, ô combien, les sentiments qu'elle a pour lui.
Sur mes lèvres est un film ambitieux qui tient toutes ses promesses.

Ces messieurs de la Santé (1934) Pierre Colombier


Description enjouée d'une société française des années 30 qui ne pensent qu'à faire fructifier son capital par tous les moyens, Ces messieurs de la Santé mise beaucoup sur la prestation remarquable, pour peu que l'on puisse trouver du plaisir au cabotinage, de Raimu qui incarne un homme d'affaires, riche d'idées, d'escroqueries, de trouvailles pour gagner de l'argent. Déjà incarcéré en tant que banquier véreux, il s'enfuit de la prison de la Santé, s'infiltre dans un petit commerce qui vend des corsets en tant qu'homme à tout faire pour ensuite en gravir les échelons, se rendant indispensable à tous, jusqu'à en devenir le patron. Son capital consolidé, il ouvre une nouvelle banque car il voit plus grand.
Autour de Raimu, c'est une brochette d'acteurs qui réjouissent l'oeil et l'oreille : la jeune Edwige Feuillère cabotine aussi sous l'oeil du maître, Pauline Carton fait son numéro de vieille pincée, avare et cupide, Lucien Baroux est excellent en vieux garçon idiot, très à cheval sur les bonnes manières... Ces acteurs évoluent dans des décors soignés et inventifs crées par Jacques Colombier, le tout filmés par Curt Courant. C'est de la belle ouvrage.
Tafard, c'est le nom du personnage joué par Raimu, est un pur spéculateur, il avoue ne retirer du plaisir qu'en dépossédant les plus avares, l'accumulation du gain est secondaire. La confiance qu'il inspire n'a d'égale que la cupidité de ceux qui l'entourent. C'est le principe même des Madoff, évidemment Madoff et ses répliques sont condamnables mais les crédules qui salivent à l'idée de gagner de l'argent rapidement et sans effort le sont aussi, ce qu'illustre parfaitement le film. L'époque n'a guère changé, y compris les relents racistes qui pointent dans le film : l'argent est manipulé par un juif et par un grec. 
Colombier nous met cette atmosphère sous le nez, diffusée à travers une ronde rythmée et enivrante au milieu de laquelle Raimu se joue dces pauvres âmes cupides comme un génie de ses marionnettes.

3 nov. 2012

La grande lessive (!) (1968) Jean-Pierre Mocky


Tout le monde regarde la télévision, Armand Saint-Just (Bourvil) en sait quelque chose, ses élèves dorment et n'arrivent plus à suivre ses cours. Lassé des pétitions contre le petit écran, il décide de passer à l'action. Muni d'un liquide spécial, il asperge les antennes qui diffusent alors des images déformées. Le PDG de la chaîne (Jean Poiret) appelle alors les téléspectateurs à la révolte, tous sur les toits, protégeons les antennes. la foule suit, tant et si bien, que les prostituées doivent gagner les toitures pour continuer à faire leur boulot...
Mocky pointe le bout de sa caméra sur les méfaits de la télévision, son côté "opium du peuple", il le fait sans prendre le soin de parfaire la forme, seul l'énergie, le rythme comptent. Le récit subit parfois de drôles de ratés mais cela ne dérange pas le réalisateur. Les acteurs s'amusent, Bourvil fait son Bourvil et laisse passer un peu d'émotion qui jure dans l'ensemble, Francis Blanche est intenable, muni d'une perruque blonde, c'est un dentiste lubrique mais sympathique, Jean Poiret fait le tyran hiérarchique avec jubilation. 
Ce qui est amusant, ce sont les conneries écrites par Mocky, sa volonté d'épicer le film avec des détails stupides comme le flic qui ne cesse de chanter "Marinella", Blanche qui pose des fausses portes dans son cabinet parce que "ça fait riche"...
L'ensemble manque de rigueur mais il est évident que le spectateur ne vient pas voir de la comédie sophistiquée, si l'on sait à quoi s'attendre et en dépit de quelques lourdeurs, le compte y est.

Hobson's Choice / Chaussure à son pied (1954) David Lean


Comment Maggie Hobson s'émancipe de la tutelle paternelle pour faire du cordonnier Willie Mossop un homme ? C'est tout le propos de ce récit, sorte de conte qui se déroule dans le Lancashire du XIXème siècle. Lean a pratiquement tourné l'intégralité du film en studio dans un superbe noir et blanc où les pavés brillent, quelques scènes sont tournées à Salford et témoignent d'une pauvreté manifeste. Quant aux décors, ils sont somptueux, Wilfred Shingleton donne une âme à ce magasin de chaussures, cette cave où Willie et Maggie arrivent pour en faire un succès.
Charles Laughton qui joue le tyran sympathique cabotine au maximum, ce qui me procure un émerveillement constant, la grimace qu'il fait lorsqu'il goûte le gâteau de mariage est inoubliable. La prestation de John Mills est de celle qu'on n'oublie pas. Il joue admirablement le naïf, l'homme simple.
Plusieurs séquences d'anthologie ponctuent le film : celle de la nuit d'ivresse où Laughton entreprend une relation particulière avec la lune, celle où Maggie a décidé de convaincre Willie de l'épouser, elle est une femme de caractère que rien n'arrête, clairvoyante et entreprenante et celle où Willie se change avant de se coucher le soir de sa nuit de noces.
Willie Mossop est pris dans un véritable tourbillon, aspiré et extrait de la cave où il travaillait, il est victime de la clairvoyance de Maggie dont la devise est : "There is always rooms at the top !". Lean filme cet éloge de l'esprit d'initiative dans un superbe écrin. Il a un talent de conteur hors pair et j'ai passé la plupart du temps à regarder le film sourire aux lèvres.

Brief Encounter / Brève rencontre (1945) David Lean


L'Angleterre est encore en guerre lorsque David Lean va débuter le tournage de ce qui sera sa dernière collaboration avec Noel Coward. 
Un couple est assis à une table dans un buffet de gare, c'est l'heure de la séparation. Un flash back va nous donner la genèse de cette rencontre (Lean va d'ailleurs les enchâsser) et, en revenant à la situation initiale, permettre au spectateur de ne plus être le témoin de cette rupture mais bien de la vivre de l'intérieur, l'irruption du personnage de trop devenant plus insupportable.
Loin des superproductions futures, le récit s'attache à nous faire ressentir les transports amoureux de deux individus déjà mariés. Par petites étapes, c'est la naissance de l'amour qui survient. L'excitation des amours clandestines, l'intensité des moments volés, mais aussi le poids de la culpabilité. Le scénario laisse l'amour évoluer autour des personnages, avec Beryl, la jeune serveuse du buffet et son amoureux du soir, avec Albert (l'excellent Stanley Holloway) et la patronne du buffet. Ces relations sont légitimes et cependant moins fortes que les autres. L'amour a de ces incohérences. Aujourd'hui, Celia (Laura Jesson, presque spectrale) aurait peut-être tout abandonné pour vivre avec Alec (Trevor Howard). Comme William Harford dans Eyes Wide Shut, le hasard empêche le couple de franchir le point de non-retour. D'aucuns crieraient au film moral car c'est bien la cellule familiale qui est préservée mais le film ne cherche pas à s'affranchir de ce lien, il montre simplement qu'il est fragile et soumis aux intermittences du coeur. La scène la plus émouvante est la réaction finale de l'époux, sa sollicitude, son tact devant l'abîme intérieur qu'il pressent chez Celia. Un film subtil et émouvant.
Peu de décors, les scènes de gare sont tournées dans une vraie gare, l'équipe devait partager les voies sous le contrôle d'un officier des transports ferroviaires pour permettre au tournage de ne pas interférer avec les trains chargés de munitions qui passaient fréquemment.

2 nov. 2012

De vierde man / Le quatrième homme (1983) Paul Verhoeven


Après Spetters, film qui frôle souvent le nanar et qu'il me faudrait revoir, Verhoeven signe un thriller fantastique érotico-gore, si tenté que ce genre puisse exister. L'acteur principal est Jeroen Krabbé, acteur intéressant, suffisamment charismatique dans Soldaat van Oranje pour exister face à Rutger Hauer. Il incarne un écrivain sans le sou qui fait une conférence pour gagner un peu d'argent. Il est alcoolique et catholique. Peu à peu d'étranges visions s'imposent à lui jusqu'à ce qu'il prenne son hôte, une ravissante blonde, pour une veuve noire cherchant une énième proie. Ajoutons que l'écrivain du récit est bisexuel, voici un film dont le scénario est ambitieux. Verhoeven l'alimente en images fortes, comme à l'accoutumée, l'on ne sait si l'on dit rire devant le ridicule de certaines scènes ou admirer le culot du réalisateur. La vérité se situe dans cet entre-deux, la trame fantastique du film est suffisamment solide pour maintenir un intérêt propre au genre et les écarts verhoeviens suffisamment variés pour faire de cet opus un élément digne d'intérêt de sa filmographie.

1 nov. 2012

Soldaat van Oranje / Le choix du destin (1977) Paul Verhoeven


Un groupe d'étudiants va se confronter à la Deuxième Guerre Mondiale et faire des choix différents, certains rejoindront les nazis, d'autres vont contribuer à animer la Résistance. 
Le film est inspiré de faits réels et permet à Verhoeven de bâtir une fresque nationale, comme il aime à le dire dans les commentaires audios qu'il a réalisé pour le coffret dvd paru chez Metropolitan, avant lui il n'y a guère de cinéma hollandais. C'est pour cela que le film est important, il rend compte d'un pan de l'histoire, il le fait avec des moyens importants, avec un sens épique assez mesuré tout en conservant une impertinence et une liberté déjà vues dans ses films précédents. Il y a une bonne mesure, une juste proportion entre ces deux tonalités, le drame et la légèreté sont en harmonie, ce qui devant un film de cette ampleur donne, sans aucun doute, du crédit au réalisateur. Je n'ai vu, pour ce billet, que la version "director's cut" du film, qui est bien plus longue que celle présentée en salles. Près de trente minutes supplémentaires sont disponibles ce qui laisse présager un montage qui laisse éventuellement plus de place à l'action et moins aux scènes intimistes.