23 déc. 2012

Le dernier trappeur (2003) Nicolas Vanier


Frustration presque immédiate à la vue de ce projet, entre documentaire et fiction. Tout ce qui m'intéresse disparaît, n'existe que par bribes. Pourtant Norman Winther, le trappeur, a beaucoup à nous montrer. Je crois qu'à trop vouloir embrasser les différents moments des saisons, Vanier perd en précision. Ainsi lorsque Winther abat un animal important, ce qui me paraît intéressant est délaissé. Comment l'animal est dépecé, comment construit-il l'abri où il va stocker la viande et ainsi de suite...? Rien ne nous est montré. Les multiples rebondissements, incidents dont Vanier balise son récit sont joués, évidemment, et l'authenticité qui s'en dégage est tronquée. Il est déjà difficile de réussir un bon documentaire alors vouloir créer un hybride est un défi plus grand à relever. Poser sa caméra, simplement, suivre son sujet, le laisser respirer... Ce qui n'arrive pas ici, dommage car les paysages sont grandioses et le désir de rester en contact avec la nature transparaît, rompant difficilement la glace du scénario poussif.

The Deer Hunter / Voyage au bout de l'enfer (1978) Michael Cimino


Cimino, durant la première moitié du film, prend le temps de camper ses personnages, modestes ouvriers américains, enfants d'immigrés russes, travaillant dans l'industrie à Clairton, Pennsylvanie.
Il filme le groupe, celui précieux des amis et plus largement celui d'une communauté. Suivent les lieux et les événements qui contribuent à fonder ce groupe, le structurer : l'usine, le bar, l'église, la nature environnante. Travail, religion, mariage, loisirs, la vie de quelques hommes...
Ces premières scènes montrent un monde imparfait. C'est le père alcoolique qui a la main lourde de Linda (Meryl Streep), Steven (John Savage) qui se marie avec une jeune femme qui est enceinte d'un autre, Michael (De Niro) qui aime Linda mais qui est promise à Nick (Christopher Walken), son meilleur ami... Un monde imparfait mais où l'innocence et la poursuite du bonheur restent des points de fuite qui animent ces hommes. Si ce n'était ce béret vert qui fait irruption au milieu de la fête, annonciateur des désastres à venir, rien de ce monde ne serait condamnable. les personnages le disent, ils aiment ce coin perdu.
Le groupe qui s'est construit autour de Michael est également imparfait, constitué de cons, moins Michael et Nick qui savent qu'ils ont autre chose, cependant il perdure. Cette dernière partie de chasse pose une rupture, Michael pressent le drame, la manière dont il refuse de prêter ses chaussures à Stan (John Cazale) qui oublie toujours quelque chose et s'appuie sur ses partenaires, marque un changement, plus instinctif que réfléchi.
Au milieu de ces derniers jours, le départ imminent pour le Vietnam.
C'est en un cut brutal que le récit passe directement au conflit. Le groupe est en mauvaise posture. Michael n'aura de cesse de le maintenir compact. La stratégie pour se sortir de ces geôliers, fans du jeu de roulette russe, la façon d'essayer d'attraper Steven et de le hisser sur l'hélico, la manière dont il l'accompagnera jusqu'à le confier aux troupes montrent la dureté de la guerre, le désarroi des américains, paumés dans un conflit qu'ils ne maîtrisent pas mais aussi la volonté farouche de ce personnage, dont le titre évoque une figure presque mythologique, pour préserver une unité fondamentale.
Revenu seul à Clairton, il ne peut se réaliser, poursuivre une vie qui n'a pas de sens sans ses deux camarades. La quête pour les retrouver est sublime, quand bien même un homme ne peut affronter, seul, le souffle brutal d'une guerre.
La dernière scène est de celles qui font couler les larmes. C'est, à travers une autre chimère, l'hymne américain, un autre idéal, la démonstration qu'en dépit de la réalité la plus sombre, l'on ne peut qu'espérer et continuer à vivre ici-bas, ensemble.
Un film capital.

13 déc. 2012

The Last Run / Les complices de la dernière chance (1971) Richard Fleischer


A bord de sa BMW 503 décapotable, Harry Garmes (George C. Scott) va effectuer un dernier contrat : prendre en charge Paul Rickard, (Tony Musante) un détenu qui se fait la malle. Garmes est rangé des affaires depuis neuf ans, le temps de digérer la mort de son fils et la disparition de sa femme dans la nature. Il est âgé mais a encore beaucoup à (se) prouver. Rickard a l'arrogance et l'impatience de la jeunesse. Claudie, sa compagne du moment, jouée par Trish Van Devere, rejoint le duo, ce qui n'était pas prévu. Ce qui n'était pas prévu non plus, ce sont les tueurs qui attendent le trio pour descendre Rickard.
George C. Scott est formidable dans ce rôle de héros fatigué qui jette sa dernière énergie dans une épopée mécanique aussi vaine que suicidaire. Les règles ont changé et l'honnêteté, la confiance tendent à être des valeurs en perte de vitesse. Fleischer impose au récit un rythme lent qui colle à son personnage principal, long et sinueux comme les routes qui le mènent du Portugal à l'Espagne. Comme sa voiture de collection, Garmes va jusqu'au bout du chemin, avec l'élégance qui sied à la rareté, au style.
Dommage que la copie diffusée sur TCM ne permette guère de goûter à sa juste valeur la photographie de Sven Nykvist.

12 déc. 2012

Midnight Express (1978) Alan Parker


C'est un film que l'on voit beaucoup étant adolescent, la musique, appréciée autrefois, aujourd'hui gêne. En revanche la qualité de l'interprétation est toujours effective. Brad Davis, n'ayant pas vu le film depuis une vingtaine d'années, est étonnamment jeune, je vieillis, il livre une prestation mémorable. Accompagné d'un John Hurt sidérant, j'ai apprécié la profondeur de leur jeu, la manière dont ils se livrent. Les seconds rôles sont bien servis et le soin apporté au décor permet de s'immerger dans le récit. La dimension cauchemardesque du film est intacte, seul le synthé de Giorgio Moroder, qui a ses fans, me chatouille l'ouïe négativement.
Au final c'est un plaisir surprenant, je m'attendais à pire.

11 déc. 2012

Beach Red / Le sable était rouge (1967) Cornel Wilde


En montrant le débarquement de quelques Marines sur une île japonaise lors de la Deuxième Guerre Mondiale, leur difficile progression dans la jungle, Cornel Wilde, avec les moyens de l'époque, brise l'image de la carte postale pour laisser la place à l'effroi, la peur et la destruction. Le début du film est presque didactique tant le réalisateur veut nous placer dans un rapport réaliste et progressif, palier par palier nous assistons à la mise en place de l'événement. Spielberg a certainement vu ce film pour Saving Private Ryan, de nombreuses scènes en témoignent.
Puis des images mentales surgissent, chaque soldat pense aux siens, à l'épouse restée au pays, à la peur obsessionnelle de se faire trouer le ventre à la baïonnette. Images fixes qui forment parfois une trame narrative semblable à un roman photo ou bien des petites scènes pastel qui tranchent avec le quotidien sordide des soldats. Des voix-off nous donnent accès à leurs pensées. Pas d'héroïsme, simplement des hommes qui tentent de survivre. En proie à leur conscience, emplie d'images intimes.
Le film de Wilde est ambitieux, filmer la guerre à hauteur d'homme est déjà estimable mais il entreprend de placer les japonais et les américains sur le même plan. De part et d'autre, des portraits sont peints, et lorsque les personnages ainsi présentés se livreront bataille, la dénonciation de l'absurdité de la guerre n'en sera que plus flagrante. 
Sans aller jusqu'à la force de la nature filmée par Terrence Malick, Wilde décrit les paysages explorés plus précisément qu'un réalisateur moyen. Chez Wilde la nature existe, elle est souvent présente au premier plan, non par pour constituer un cadre qui aurait de la profondeur, mais pour souligner sa beauté sans que les personnages ne s'en rendent compte. C'est une autre anomalie que la guerre procure.

7 déc. 2012

Ignace (1937) Pierre Colombier


Adaptation d'une opérette, Ignace est une comédie qui contient plusieurs chansons dont celle qui donne son titre au film. Il ne faut rien attendre de transcendant de l'intrigue, l'on suit les pitreries d'Ignace Boitaclou, joué par Fernandel, qui vient de rejoindre l'armée et se retrouve ordonnance d'un Colonel. La suite est un vaudeville qui repose en majeure partie sur la personnalité de l'acteur. Cela nous suffit. Il faut également apprécier les présences de Saturnin Fabre et de Fernand Charpin. Le cinéma d'entre-deux guerres avait cette particularité : offrir aux spectateurs des tronches, des excentriques...
Louons surtout les décors soignés de Jacques Colombier, c'est un supplément qui apporte beaucoup pour l'intérêt du film.
Ignace sera interdit en 1939 par le Commissariat général à l'information. Il figure sur une liste de 51 films jugés "déprimants, morbides, immoraux et fâcheux pour la jeunesse". Nous supposons que l'image grotesque donnée de l'armée n'aura pas plus, en temps de guerre, aux censeurs qui devaient plancher sur le sujet.

3 déc. 2012

The Missouri Breaks (1976) Arthur Penn


Le vieux Braxton devise sur la beauté du pays avec un jeune cowboy qui confesse s'en rendre compte. Quelques poignées de secondes plus tard, ce dernier est pendu.
Il ne suffit pas de grand chose pour changer une vie, Braxton aurait pu accorder un procès au voleur, le voleur aurait pu ne pas se faire prendre...
Tom Logan (Jack Nicholson) est à la tête d'une bande de voleurs, composée de bons seconds rôles dont harry Dean Stanton. Après un braquage de train maladroit, risible, ils achètent un petit ranch pour commencer à s'installer. Ce western n'est pas le western typique, pas de héros ici, pas de légende. Même l'imposteur qui veut endosser les vols de chevaux provoque les rires, la réalité ne colle pas avec la légende, nous sommes dans l'après, dans ce qui reste et ce qui doit se construire tant bien que mal. Ainsi Jane Braxton, la fille chérie du riche propriétaire, interprétée par Kathleen Lloyd, courtise Logan. Et Logan se laisse faire, à sa façon. Loin du héros charismatique westernien, il se prend d'affection pour le jardinage, potager, verger, irrigation. Nous pourrions presque penser qu'une vie pourrait s'accomplir dans cette belle lumière du Montana.
Mais Logan et sa bande se sont vengés, ils éliminent l'homme de confiance de Braxton qui fait venir un tueur.
Le chasseur de primes est Lee Clayton, un régulateur, qui tue ses proies de loin. C'est Marlon Brando qui s'amuse à le jouer. S'amuse car c'est un véritable délire d'accents, de gémissements, de répliques spirituelles qui déstabilisent ses interlocuteurs. L'homme à qui il ne faut pas parler. Brando est un tueur moderne, sadique, capricieux, impertinent, un de ceux que l'on rencontrera dans des filmographies plus lointaines. Performance exceptionnelle de l'acteur qui a improvisé la plus grand part de son jeu, lisant ses répliques sur des cartons derrière la caméra...
On se met à douter de la rédemption possible de Logan, surtout quand Clayton se met à éliminer tout ce qui bouge autour de lui.
Entre des traditions archaïques, je te tue, tu te venges, je recommence..., des considérations primaires, se dessinent un autre possible, une forme d'apaisement et de communion avec la nature et que nous retrouvons dans les deux personnages principaux qui, pourtant, cherchent à se tuer. Cet autre possible est fortement influencé par ce beau personnage féminin, femme libre et indépendante, qui sait ce qu'elle désire, ce qu'elle veut fuir.
Un solide sujet écrit par Thomas McGuane. Un western à la frontière, une balise.

A Foreign Affair / La scandaleuse de Berlin (1948) Billy Wilder


Des plans de Berlin en ruines, tournés d'avion, ouvrent le film. Wilder les a pris en 1945 alors qu'il devait veiller à ce que le cinéma allemand renaisse de ses cendres sans nazis.
En regardant Berlin par le hublot un personnage la compare à "un vieux morceau de Roquefort rongé par une meute de rats". La comparaison paraît choquante mais elle est sans équivoque, la ville est détruite et ses habitants ne pensent qu'à se nourrir. C'est la manière de Wilder de parler d'une ville qu'il a connue, avec sa pudeur. Nous sommes en 1948 quand le film sort sur les écrans et la manière dont il débute peut également choquer, Wilder s'amuse et, dans les ruines de Berlin, nous sert une screwball comedy tonitruante. L'appétit de vivre, de danser et chanter est plus fort et qui peut mieux le montrer que Marlène Dietrich ?
Elle incarne une chanteuse allemande, ancienne sympathisante nazie, qui est la protégée de son amant, un capitaine de l'armée américaine. Débarque un membre du congrès américain venu prendre la température du moral des troupes, c'est Phoebe Frost (Jean Arthur) qui tombera également amoureuse du capitaine Pringle (John Lund). 
Les deux actrices ne s'aimaient guère, Arthur pensait que Wilder la délaissait, elle ne pouvait rien contre la complicité qui régnait entre le réalisateur et Dietrich. A l'écran, Dietrich est étonnante de charme, de malice, Arthur s'en sort bien, face à ce monstre photogénique elle parvient à faire exister son personnage et nous émeut par sa candeur, son innocence.
Après ce début enjoué surgit un moment grave qui tranche sérieusement avec la tonalité d'ensemble du film. C'est lorsqu'apparaît un ancien chef de la Gestapo, amoureux du personnage de Dietrich. Wilder, subtilement, désigne cet aspect historique encore frais dans les mémoires comme une présence du passé vouée à disparaître. Il filme l'apparition de Birgel comme un fantôme, d'ailleurs au moment même où surgit sa silhouette ténébreuse, les paroles de la chanson chantée par Dietrich sont "...phantom of the past..." Cela est bref, le temps d'une fusillade et l'on passe à autre chose, à l'amour, foreign or not, it's still the same, just a love affair...

2 déc. 2012

The Pursuit of Happiness (1971) Robert Mulligan


Inédit en France, on ne sait pourquoi, c'est un très beau Mulligan qui nous est proposé par TCM. 
Sur fond d'activisme étudiant, le récit se concentre sur William Popper (Michael Sarrazin), jeune homme qui tente de voler de ses propres ailes. Sa famille est riche mais il ne la fréquente guère. 
En prenant sa voiture un soir de pluie, il tue accidentellement une vieille dame, il doit alors demander l'aide de son oncle avocat, William tombera de désillusions en désillusions.
William Popper représente une jeunesse, de celle qui ne cherche pas forcément à épouser une cause. Le récit nous le présente à la fin de sa période activiste, il est revenu de tout ce fatras politique et n'est encore en sa présence que parce qu'il aime Jane (Barbara Hershey), une militante forcenée. Sa rencontre avec la Justice ne va pas arranger les choses. Ses propos sont déformés et orientés de manière absurde et le carcan familial veut qu'il se plie à des codes qui lui permettraient de se tirer d'affaire. Mais il rejette tout en bloc et s'enfuit.
Le monde des adultes ne laisse que peu d'espoir. Entre un père qui semble l'aimer mais qui n'arrive pas à s'affirmer, un oncle réactionnaire, une grand-mère loufoque, obnubilée par la grandeur et le prestige de la famille, William veut quitter son pays, s'enfuir. 
Mulligan ne signe pas un brûlot militant, il signale avec sensibilité des problèmes profonds de société tout en montrant qu'une cellule sociale plus réduite comme la famille est atteinte de la même maladie. La communion, l'écoute, la vérité prennent des coups et ferment la porte à la jeunesse. 
Ce que pointe la superbe chanson de Randy Newman.