25 déc. 2012

Vertigo / Sueurs froides (1958) Alfred Hitchcock


Tenter de préserver dans le présent les traces d'un amour passé est un défi proustien qui irrigue le film de part en part. 
La femme aimée s'appelle Madeleine (Kim Novak) et le pauvre Scottie (James Stewart) n'a vraiment pas de chance. C'est un vieux garçon qui badine mollement avec sa vieille amie Midge (Barbara Bel Geddes), elle est amoureuse de lui mais d'une manière bien trop maternelle ("Mother's here" lui chuchotera-t-elle pendant sa convalescence. Un revenant, une connaissance de la fac, lui demande de suivre son épouse qui serait sous le charme maléfique d'une défunte, Carlota Valdès. Il va tomber amoureux de cette femme qui disparaîtra trop vite. Il avait retrouvé une vigueur, une passion nouvelle. Amoureux d'une défunte il n'aura de cesse, ayant trouvée une femme ressemblant à Madeleine, de la modeler pour retrouver cette passion qui nécessite la réincarnation. Amour placé sous la couleur verte, amour nécrophile.
Le scénario est sublime, glisser sous une intrigue policière, des thèmes aussi déviants, a de quoi susciter l'admiration.
C'est du charme, de l'envoûtement dont il est question et lorsque les spirales de Saul Bass commencent leurs danses maléfiques, accompagnées par le venin tenace de la musique de Bernard Herrmann, nul doute que le film s'inscrira durablement en vous. Le poison s'insinue lentement lors des scènes de filature, la beauté de San Francisco permet aux molécules de s'enfouir plus profond dans le corps. Le monde est divisé en deux, ceux qui vivent intensément ce film et ceux qui s'y ennuient. Compassion polie pour les seconds.
Stewart a un de ces derniers grands rôles, son physique ne lui permettra plus de jouer les jeunes premiers, il pourrait être le père de Kim Novak, ce qui rend cette relation plus interdite. Novak est parfaite car elle a cette sophistication extrême, sublimée par les costumes d'Edith Head of course, mais aussi cette vulgarité, cette animalité qui sont idéales pour la deuxième partie du film. 
Saluons l'époque bénie où nous vivons, dès que le manque se fait sentir il suffit de glisser le film (superbe Blu Ray par ailleurs) dans son lecteur pour retrouver le passé avec la même émotion. Proust aurait adoré !

24 déc. 2012

Sideways (2004) Alexander Payne


L'amitié est une construction qui ne suit aucune règle logique.
Prenez Miles (Paul Giamatti), prof de lettres au collège, névrosé, aucune relation sexuelle depuis son divorce, depuis deux ans, amateur éclairé de vin, ayant écrit difficilement un livre qu'il tente de publier sans succès. Ensuite son meilleur ami, Jack (Thomas Haden Church), beau gosse, acteur, séducteur, étalon frénétique, adorateur du corps féminin, quel que soit ce corps...
Jack se marie dans une semaine, il part en virée pendant huit jours avec Miles, direction la route des vins de Californie.
Miles s'attend à parfaire sa culture vinicole, Jack veut accrocher quelques toisons à son tableau de chasse.
Alexander Payne nous montre ce que la quarantaine peut avoir de pathétique dans cet entre-deux où le mâle se trouve à un carrefour. Mais pas seulement, l'amour, au détour d'une scène de séduction construite à coups de métaphores vinicoles, peut surgir sur le perron d'une modeste demeure. Et l'humour car le film est drôle, d'une drôlerie mêlée de tendresse. 
Les personnages sont d'une crédibilité vivifiante, la justesse des situations est remarquable. 
L'amitié est de ces liens qui permettent beaucoup, même de pardonner le pire. Le film en donne une illustration touchante.

23 déc. 2012

Le dernier trappeur (2003) Nicolas Vanier


Frustration presque immédiate à la vue de ce projet, entre documentaire et fiction. Tout ce qui m'intéresse disparaît, n'existe que par bribes. Pourtant Norman Winther, le trappeur, a beaucoup à nous montrer. Je crois qu'à trop vouloir embrasser les différents moments des saisons, Vanier perd en précision. Ainsi lorsque Winther abat un animal important, ce qui me paraît intéressant est délaissé. Comment l'animal est dépecé, comment construit-il l'abri où il va stocker la viande et ainsi de suite...? Rien ne nous est montré. Les multiples rebondissements, incidents dont Vanier balise son récit sont joués, évidemment, et l'authenticité qui s'en dégage est tronquée. Il est déjà difficile de réussir un bon documentaire alors vouloir créer un hybride est un défi plus grand à relever. Poser sa caméra, simplement, suivre son sujet, le laisser respirer... Ce qui n'arrive pas ici, dommage car les paysages sont grandioses et le désir de rester en contact avec la nature transparaît, rompant difficilement la glace du scénario poussif.

The Deer Hunter / Voyage au bout de l'enfer (1978) Michael Cimino


Cimino, durant la première moitié du film, prend le temps de camper ses personnages, modestes ouvriers américains, enfants d'immigrés russes, travaillant dans l'industrie à Clairton, Pennsylvanie.
Il filme le groupe, celui précieux des amis et plus largement celui d'une communauté. Suivent les lieux et les événements qui contribuent à fonder ce groupe, le structurer : l'usine, le bar, l'église, la nature environnante. Travail, religion, mariage, loisirs, la vie de quelques hommes...
Ces premières scènes montrent un monde imparfait. C'est le père alcoolique qui a la main lourde de Linda (Meryl Streep), Steven (John Savage) qui se marie avec une jeune femme qui est enceinte d'un autre, Michael (De Niro) qui aime Linda mais qui est promise à Nick (Christopher Walken), son meilleur ami... Un monde imparfait mais où l'innocence et la poursuite du bonheur restent des points de fuite qui animent ces hommes. Si ce n'était ce béret vert qui fait irruption au milieu de la fête, annonciateur des désastres à venir, rien de ce monde ne serait condamnable. les personnages le disent, ils aiment ce coin perdu.
Le groupe qui s'est construit autour de Michael est également imparfait, constitué de cons, moins Michael et Nick qui savent qu'ils ont autre chose, cependant il perdure. Cette dernière partie de chasse pose une rupture, Michael pressent le drame, la manière dont il refuse de prêter ses chaussures à Stan (John Cazale) qui oublie toujours quelque chose et s'appuie sur ses partenaires, marque un changement, plus instinctif que réfléchi.
Au milieu de ces derniers jours, le départ imminent pour le Vietnam.
C'est en un cut brutal que le récit passe directement au conflit. Le groupe est en mauvaise posture. Michael n'aura de cesse de le maintenir compact. La stratégie pour se sortir de ces geôliers, fans du jeu de roulette russe, la façon d'essayer d'attraper Steven et de le hisser sur l'hélico, la manière dont il l'accompagnera jusqu'à le confier aux troupes montrent la dureté de la guerre, le désarroi des américains, paumés dans un conflit qu'ils ne maîtrisent pas mais aussi la volonté farouche de ce personnage, dont le titre évoque une figure presque mythologique, pour préserver une unité fondamentale.
Revenu seul à Clairton, il ne peut se réaliser, poursuivre une vie qui n'a pas de sens sans ses deux camarades. La quête pour les retrouver est sublime, quand bien même un homme ne peut affronter, seul, le souffle brutal d'une guerre.
La dernière scène est de celles qui font couler les larmes. C'est, à travers une autre chimère, l'hymne américain, un autre idéal, la démonstration qu'en dépit de la réalité la plus sombre, l'on ne peut qu'espérer et continuer à vivre ici-bas, ensemble.
Un film capital.

13 déc. 2012

The Last Run / Les complices de la dernière chance (1971) Richard Fleischer


A bord de sa BMW 503 décapotable, Harry Garmes (George C. Scott) va effectuer un dernier contrat : prendre en charge Paul Rickard, (Tony Musante) un détenu qui se fait la malle. Garmes est rangé des affaires depuis neuf ans, le temps de digérer la mort de son fils et la disparition de sa femme dans la nature. Il est âgé mais a encore beaucoup à (se) prouver. Rickard a l'arrogance et l'impatience de la jeunesse. Claudie, sa compagne du moment, jouée par Trish Van Devere, rejoint le duo, ce qui n'était pas prévu. Ce qui n'était pas prévu non plus, ce sont les tueurs qui attendent le trio pour descendre Rickard.
George C. Scott est formidable dans ce rôle de héros fatigué qui jette sa dernière énergie dans une épopée mécanique aussi vaine que suicidaire. Les règles ont changé et l'honnêteté, la confiance tendent à être des valeurs en perte de vitesse. Fleischer impose au récit un rythme lent qui colle à son personnage principal, long et sinueux comme les routes qui le mènent du Portugal à l'Espagne. Comme sa voiture de collection, Garmes va jusqu'au bout du chemin, avec l'élégance qui sied à la rareté, au style.
Dommage que la copie diffusée sur TCM ne permette guère de goûter à sa juste valeur la photographie de Sven Nykvist.

12 déc. 2012

The Wrong Man / Le faux coupable (1956) Alfred Hitchcock


Si l'on considère la filmographie d'Alfred Hitchcock, The Wrong Man est d'une sobriété exceptionnelle. Le réalisateur tenait à fournir un récit qui colle à la réalité. L'argument est inspiré de faits réels, ce sur quoi insiste le réalisateur au début du film avec une introduction solennelle.
Le thème du faux coupable est classique chez Hitch, et passer un moment en cellule est une affaire personnelle, voir le trauma qu'il aime raconter.
C'est Henry Fonda qui incarne Manny, un contrebassiste dont la ressemblance fait dire à plusieurs témoins que c'est bien l'homme qui a commis les braquages du quartier. Son épouse, jouée par Vera Miles, égérie temporaire hitchcockienne, sombre de plus en plus dans la dépression.
Quelques plans trompent la ligne réaliste du film : le mouvement circulaire panique lorsque Manny se retrouve en cellule pour la première fois ou encore le fondu enchaîné final. 
L'aspect cauchemardesque de la mésaventure de Manny provient du fait que son interpellation et l'enquête qui suit se font dans une sérénité redoutable. L'enchaînement mécanique des faits est diabolique et rien ne semble pouvoir arrêter le processus. La prière récitée par Manny fait surgir le coupable des ténèbres, le pied de la commerçante frappe le sol comme un rite religieux et le tour est joué. Face au destin, jouets de la volonté divine, nous sommes peu de choses.

Midnight Express (1978) Alan Parker


C'est un film que l'on voit beaucoup étant adolescent, la musique, appréciée autrefois, aujourd'hui gêne. En revanche la qualité de l'interprétation est toujours effective. Brad Davis, n'ayant pas vu le film depuis une vingtaine d'années, est étonnamment jeune, je vieillis, il livre une prestation mémorable. Accompagné d'un John Hurt sidérant, j'ai apprécié la profondeur de leur jeu, la manière dont ils se livrent. Les seconds rôles sont bien servis et le soin apporté au décor permet de s'immerger dans le récit. La dimension cauchemardesque du film est intacte, seul le synthé de Giorgio Moroder, qui a ses fans, me chatouille l'ouïe négativement.
Au final c'est un plaisir surprenant, je m'attendais à pire.

11 déc. 2012

Beach Red / Le sable était rouge (1967) Cornel Wilde


En montrant le débarquement de quelques Marines sur une île japonaise lors de la Deuxième Guerre Mondiale, leur difficile progression dans la jungle, Cornel Wilde, avec les moyens de l'époque, brise l'image de la carte postale pour laisser la place à l'effroi, la peur et la destruction. Le début du film est presque didactique tant le réalisateur veut nous placer dans un rapport réaliste et progressif, palier par palier nous assistons à la mise en place de l'événement. Spielberg a certainement vu ce film pour Saving Private Ryan, de nombreuses scènes en témoignent.
Puis des images mentales surgissent, chaque soldat pense aux siens, à l'épouse restée au pays, à la peur obsessionnelle de se faire trouer le ventre à la baïonnette. Images fixes qui forment parfois une trame narrative semblable à un roman photo ou bien des petites scènes pastel qui tranchent avec le quotidien sordide des soldats. Des voix-off nous donnent accès à leurs pensées. Pas d'héroïsme, simplement des hommes qui tentent de survivre. En proie à leur conscience, emplie d'images intimes.
Le film de Wilde est ambitieux, filmer la guerre à hauteur d'homme est déjà estimable mais il entreprend de placer les japonais et les américains sur le même plan. De part et d'autre, des portraits sont peints, et lorsque les personnages ainsi présentés se livreront bataille, la dénonciation de l'absurdité de la guerre n'en sera que plus flagrante. 
Sans aller jusqu'à la force de la nature filmée par Terrence Malick, Wilde décrit les paysages explorés plus précisément qu'un réalisateur moyen. Chez Wilde la nature existe, elle est souvent présente au premier plan, non par pour constituer un cadre qui aurait de la profondeur, mais pour souligner sa beauté sans que les personnages ne s'en rendent compte. C'est une autre anomalie que la guerre procure.

9 déc. 2012

The Man Who Knew Too Much / L'homme qui en savait trop (1956) Alfred Hitchcock


En cette année 1955, tout va bien pour Alfred Hitchcock. Les Cahiers du Cinéma s'enthousiasment pour son oeuvre, CBS diffuse la série Alfred Hitchcock Presents (un billet pour chaque épisode réalisé par Hitchcock sera publié après les longs métrages) qui inscrira définitivement la personne même du réalisateur dans la légende, enfin, après avoir longtemps hésité, Hitchcock adopte la nationalité américaine.
Faire un remake de The Man Who Knew Too Much était un projet qui lui tenait à coeur depuis longtemps, depuis son arrivée aux Etats Unis. Chose faite désormais. Le scénario a connu de multiples changements, Bill Krohn relate parfaitement la genèse du film dans son Hitchcock au travail.
Je n'avais pas gardé un bon souvenir de ce film. Je crois savoir pourquoi, cela venait de Doris Day que je n'avais vue que dans des comédies, genre que je ne goûtais guère adolescent. Je la trouvais moins charismatique que les héroïnes hitchcockiennes habituelles mais je n'avais pas compris la raison de sa présence. Doris Day incarne parfaitement l'image de la mère ; une actrice trop sensuelle n'aurait pas vraiment inscrit le personnage aussi efficacement dans l'esprit du spectateur. Si nous laissons de côté ce premier point, j'ai, cette fois, totalement apprécié le jeu de l'actrice. Elle n'a pas un rôle facile, exprimer l'angoisse à l'écran n'a rien d'évident, je pense notamment à la scène où Stewart lui apprend l'enlèvement du fils et celle du Royal Albert Hall. La chanson m'horripile toujours et seule la beauté de la réalisation hitchcockienne parvient à me la faire oublier.
Encore une fois des aventures extraordinaires arrivent à des personnages ordinaires. Le couple McKenna, des américains en voyage, recueillent les confessions d'un espion. Les conspirateurs adverses enlèvent le fils du couple afin qu'ils ne dévoilent pas le secret confié. La première partie se passe à Marrakech, le dénouement aura lieu à Londres.
L'accent est mis sur la solitude de ces deux personnages, ils ne sont pas dans leur pays et ils vont devoir, au Maroc et à Londres, batailler pour retrouver leur enfant. Cette solitude est magnifiquement représentée lorsque McKenna doit révéler à sa femme l'enlèvement de leur enfant. L'on entend l'appel à la prière en fond sonore, cela accentue davantage l'étrangeté de la scène, McKenna médecin, ayant fait avaler des tranquillisants  son épouse. En écho, une scène se déroulant à Londres est toute aussi réussie. McKenna est à l'aéroport avec les policiers, un appel le met en communication avec son fils, au moment où il tente de faire lui faire dire où il se trouve, les espions raccrochent. C'est à cet instant que Hitchcock mixe au premier plan le bruit des réacteurs d'un avion. La solitude, l'angoisse sont par deux fois soulignées par un effet sonore.
Les longues séquences muettes sont la marque de fabrique des grands réalisateurs et TMWKTM en contient deux superbes. la longue séquence de Ambrose Chappell, comique chez le taxidermiste, pleine de suspense à l'église. La musique de Bernard Herrmann ajoute énormément à l'efficacité de la réalisation. Enfin le final au Royal Albert Hall qui est une séquence à apprendre par coeur pour les apprentis réalisateurs, c'est en effet le sommet du film où Hitchcock combine trois parties en parallèle : la manière dont le tueur (Reggie Nalder a un visage qui ne s'oublie pas) met en place son plan, la façon dont Jo McKenna le voit préparer son coup, prise entre le désir de protéger son fils en ne faisant rien et la volonté d'empêcher le drame et enfin, le mari qui, de son côté, tente de repérer le tueur. Ajoutons à cela le musicien aux cymbales qui nous a été présenté et vous avez une montée en puissance du suspense, un montage, un jeu des regards proprement stupéfiant. 
Hitchcock fait vivre aux spectateurs, créatures ordinaires, des aventures extraordinaires !

8 déc. 2012

The Horsemen / Les cavaliers (1971) John Frankenheimer


Sur un scénario de Dalton Trumbo, Claude Renoir à l'image, Delerue à la musique, Frankenheimer produit et réalise un superbe film d'aventures. 
L'histoire se déroule en Afghanistan, au moment où le progrès pointe son nez, avions, automobiles. Détails dont les hommes qui sont décrits dans le récit n'ont que faire. Le film débute avec Tursen (Jack Palance), chef de clan usé qui prépare un bouzkashi qui va se tenir à Kaboul. Il demande à son fils Uraz (Omar Sharif) de tenir le rang du clan en remportant la victoire.
La séquence de ce bouzkashi est un moment impressionnant du film. Une vingtaine de cavaliers, appelés chapandaz, se rassemblent sur la ligne d'un cercle. Au centre de ce cercle un veau mort. Il s'agit d'empoigner le veau et de l'amener au-delà d'un drapeau, d'en faire le tour puis de le déposer dans le cercle initial. Chaque homme est muni d'un fouet dont il se sert à sa guise, pour stimuler son cheval ou éliminer l'adversaire. Sport brutal où il faut autant de courage que de folie, la séquence du bouzkashi est un peu éprouvante tant la fougue et la hargne vont de pair. Ces hommes vénèrent leur monture, c'est elle qui fait la différence et Uraz chevauche la meilleure. Pourtant il se blesse et se brise une jambe. Honteux, il va chercher à regagner ses terres par le chemin le plus périlleux, tout en faisant en sorte de tout faire pour que son serviteur le tue.
L'honneur et la fierté des hommes est le centre du film, une virilité qui paraît incongrue mais qui fait toute l'essence de ces individus aimant parier sur des combats d'animaux : chameaux, béliers... La force est une qualité première : ces combats d'animaux qui ponctuent le film sont filmés sans trucage, je ne sais s'il serait permis aujourd'hui de tourner pour un grand studio ce genre de scènes. De l'animal à l'homme la même règle opère. Les paysages sont à l'unisson, beaux et rudes, il faut une ténacité énorme pour les affronter : une séquence assez longue décrit le trajet retour d'Uraz.
Les liens entre le fils et le père, la manière dont le premier tente d'être à la hauteur du second est ce qui anime Uraz. Relation faite d'un amour âpre, parfaitement rendue par deux très bons acteurs.
The Horsemen est offre un dépaysement intéressant, tout en témoignant d'enjeux universels.

7 déc. 2012

Ignace (1937) Pierre Colombier


Adaptation d'une opérette, Ignace est une comédie qui contient plusieurs chansons dont celle qui donne son titre au film. Il ne faut rien attendre de transcendant de l'intrigue, l'on suit les pitreries d'Ignace Boitaclou, joué par Fernandel, qui vient de rejoindre l'armée et se retrouve ordonnance d'un Colonel. La suite est un vaudeville qui repose en majeure partie sur la personnalité de l'acteur. Cela nous suffit. Il faut également apprécier les présences de Saturnin Fabre et de Fernand Charpin. Le cinéma d'entre-deux guerres avait cette particularité : offrir aux spectateurs des tronches, des excentriques...
Louons surtout les décors soignés de Jacques Colombier, c'est un supplément qui apporte beaucoup pour l'intérêt du film.
Ignace sera interdit en 1939 par le Commissariat général à l'information. Il figure sur une liste de 51 films jugés "déprimants, morbides, immoraux et fâcheux pour la jeunesse". Nous supposons que l'image grotesque donnée de l'armée n'aura pas plus, en temps de guerre, aux censeurs qui devaient plancher sur le sujet.

5 déc. 2012

I Walk the Line / Le pays de la violence (1970) John Frankenheimer

(Photographie : Dennis Stock)

Une petite ville dans le Tennessee, un sheriff, Tawes (Gregory Peck), qui s'ennuie à mourir... Des vies qui pourraient s'éteindre sans que personne ne s'en émeuve. Et puis un agent fédéral arrive pour mettre un peu d'ordre chez les fabricants d'alcool clandestin du coin. C'est alors que Tawes remarque la fille d'un moonshiner un peu rustique, Alma. C'est le coup de foudre. Il faut dire que c'est Tuedsay Weld qui prête sa silhouette et son joli visage au personnage. De quoi chavirer, de quoi vouloir quitter sa femme et vouloir partir en Californie.
Tawes perd la tête et petit à petit ce coin perdu va connaître une tension qui pourra faire l'objet d'une multitudes de conversations dans les siècles à venir.
Frankenheimer filme les gens de peu, ceux qui survivent et ne gênent personne, ceux qui pensent être des princes du royaume (l'adjoint demeuré)... Il nous fait mesurer cet écart entre les apparences et ce que ressentent véritablement les personnages : Tawes qui incarne un conformisme solide mais qui va devenir aliéné de cette passion folle, Peck est excellent et étonne par l'intensité des émotions qu'il contient, Alma paraît prête à tout quitter, pourtant elle est férocement accrochée à sa petite tribu, l'épouse de Tawes (Estelle Parsons) est presque émouvante, cruche sincère qui tente désespérément de s'accrocher à l'idée du couple éternel. Le plus sauvage de tous, Carl McCain (Ralph Meeker), semble, au final, le plus raisonnable d'entre tous.
Dans cet espace désolé où les vieillards attendent la mort sur un banc, les passions jouées ne peuvent se réaliser.


3 déc. 2012

The Missouri Breaks (1976) Arthur Penn


Le vieux Braxton devise sur la beauté du pays avec un jeune cowboy qui confesse s'en rendre compte. Quelques poignées de secondes plus tard, ce dernier est pendu.
Il ne suffit pas de grand chose pour changer une vie, Braxton aurait pu accorder un procès au voleur, le voleur aurait pu ne pas se faire prendre...
Tom Logan (Jack Nicholson) est à la tête d'une bande de voleurs, composée de bons seconds rôles dont harry Dean Stanton. Après un braquage de train maladroit, risible, ils achètent un petit ranch pour commencer à s'installer. Ce western n'est pas le western typique, pas de héros ici, pas de légende. Même l'imposteur qui veut endosser les vols de chevaux provoque les rires, la réalité ne colle pas avec la légende, nous sommes dans l'après, dans ce qui reste et ce qui doit se construire tant bien que mal. Ainsi Jane Braxton, la fille chérie du riche propriétaire, interprétée par Kathleen Lloyd, courtise Logan. Et Logan se laisse faire, à sa façon. Loin du héros charismatique westernien, il se prend d'affection pour le jardinage, potager, verger, irrigation. Nous pourrions presque penser qu'une vie pourrait s'accomplir dans cette belle lumière du Montana.
Mais Logan et sa bande se sont vengés, ils éliminent l'homme de confiance de Braxton qui fait venir un tueur.
Le chasseur de primes est Lee Clayton, un régulateur, qui tue ses proies de loin. C'est Marlon Brando qui s'amuse à le jouer. S'amuse car c'est un véritable délire d'accents, de gémissements, de répliques spirituelles qui déstabilisent ses interlocuteurs. L'homme à qui il ne faut pas parler. Brando est un tueur moderne, sadique, capricieux, impertinent, un de ceux que l'on rencontrera dans des filmographies plus lointaines. Performance exceptionnelle de l'acteur qui a improvisé la plus grand part de son jeu, lisant ses répliques sur des cartons derrière la caméra...
On se met à douter de la rédemption possible de Logan, surtout quand Clayton se met à éliminer tout ce qui bouge autour de lui.
Entre des traditions archaïques, je te tue, tu te venges, je recommence..., des considérations primaires, se dessinent un autre possible, une forme d'apaisement et de communion avec la nature et que nous retrouvons dans les deux personnages principaux qui, pourtant, cherchent à se tuer. Cet autre possible est fortement influencé par ce beau personnage féminin, femme libre et indépendante, qui sait ce qu'elle désire, ce qu'elle veut fuir.
Un solide sujet écrit par Thomas McGuane. Un western à la frontière, une balise.

A Foreign Affair / La scandaleuse de Berlin (1948) Billy Wilder


Des plans de Berlin en ruines, tournés d'avion, ouvrent le film. Wilder les a pris en 1945 alors qu'il devait veiller à ce que le cinéma allemand renaisse de ses cendres sans nazis.
En regardant Berlin par le hublot un personnage la compare à "un vieux morceau de Roquefort rongé par une meute de rats". La comparaison paraît choquante mais elle est sans équivoque, la ville est détruite et ses habitants ne pensent qu'à se nourrir. C'est la manière de Wilder de parler d'une ville qu'il a connue, avec sa pudeur. Nous sommes en 1948 quand le film sort sur les écrans et la manière dont il débute peut également choquer, Wilder s'amuse et, dans les ruines de Berlin, nous sert une screwball comedy tonitruante. L'appétit de vivre, de danser et chanter est plus fort et qui peut mieux le montrer que Marlène Dietrich ?
Elle incarne une chanteuse allemande, ancienne sympathisante nazie, qui est la protégée de son amant, un capitaine de l'armée américaine. Débarque un membre du congrès américain venu prendre la température du moral des troupes, c'est Phoebe Frost (Jean Arthur) qui tombera également amoureuse du capitaine Pringle (John Lund). 
Les deux actrices ne s'aimaient guère, Arthur pensait que Wilder la délaissait, elle ne pouvait rien contre la complicité qui régnait entre le réalisateur et Dietrich. A l'écran, Dietrich est étonnante de charme, de malice, Arthur s'en sort bien, face à ce monstre photogénique elle parvient à faire exister son personnage et nous émeut par sa candeur, son innocence.
Après ce début enjoué surgit un moment grave qui tranche sérieusement avec la tonalité d'ensemble du film. C'est lorsqu'apparaît un ancien chef de la Gestapo, amoureux du personnage de Dietrich. Wilder, subtilement, désigne cet aspect historique encore frais dans les mémoires comme une présence du passé vouée à disparaître. Il filme l'apparition de Birgel comme un fantôme, d'ailleurs au moment même où surgit sa silhouette ténébreuse, les paroles de la chanson chantée par Dietrich sont "...phantom of the past..." Cela est bref, le temps d'une fusillade et l'on passe à autre chose, à l'amour, foreign or not, it's still the same, just a love affair...

2 déc. 2012

The Pursuit of Happiness (1971) Robert Mulligan


Inédit en France, on ne sait pourquoi, c'est un très beau Mulligan qui nous est proposé par TCM. 
Sur fond d'activisme étudiant, le récit se concentre sur William Popper (Michael Sarrazin), jeune homme qui tente de voler de ses propres ailes. Sa famille est riche mais il ne la fréquente guère. 
En prenant sa voiture un soir de pluie, il tue accidentellement une vieille dame, il doit alors demander l'aide de son oncle avocat, William tombera de désillusions en désillusions.
William Popper représente une jeunesse, de celle qui ne cherche pas forcément à épouser une cause. Le récit nous le présente à la fin de sa période activiste, il est revenu de tout ce fatras politique et n'est encore en sa présence que parce qu'il aime Jane (Barbara Hershey), une militante forcenée. Sa rencontre avec la Justice ne va pas arranger les choses. Ses propos sont déformés et orientés de manière absurde et le carcan familial veut qu'il se plie à des codes qui lui permettraient de se tirer d'affaire. Mais il rejette tout en bloc et s'enfuit.
Le monde des adultes ne laisse que peu d'espoir. Entre un père qui semble l'aimer mais qui n'arrive pas à s'affirmer, un oncle réactionnaire, une grand-mère loufoque, obnubilée par la grandeur et le prestige de la famille, William veut quitter son pays, s'enfuir. 
Mulligan ne signe pas un brûlot militant, il signale avec sensibilité des problèmes profonds de société tout en montrant qu'une cellule sociale plus réduite comme la famille est atteinte de la même maladie. La communion, l'écoute, la vérité prennent des coups et ferment la porte à la jeunesse. 
Ce que pointe la superbe chanson de Randy Newman.

L'affaire du courrier de Lyon (1937) Claude Autant-Lara, Maurice Lehmann


Maurice Lehmann est d'abord un homme de théâtre. Il dirige plusieurs théâtres parisiens avant de monter des opérettes à grand spectacle dans les années 40, "désireux d'être aussi producteur de films, il engage Autant-Lara qui en dirige trois pour lui, sans les signer*".
Le film évoque la condamnation d'un innocent pris pour un des meurtriers de l'affaire dite du courrier de Lyon. En 1796, des bandits assassinent deux postillons, conducteurs d'une malle faisant la liaison Paris-Lyon, ils dérobent une forte somme d'argent.
Le film suit le déroulement du méfait et la manière dont un homme, Lesurques, se trouve pris, à cause de la ressemblance qu'il a avec l'un des truands, dans l'engrenage judiciaire. Final avec procès, guillotine, c'est dans un esprit réaliste que la mise en scène est construite.
L'adaptation est faite par Jean Aurenche et les dialogues écrits par Prévert. Ces derniers pointent avec une certaine rage la folie et l'injustice des bonnes consciences lorsqu'elles tiennent un coupable."Les honnêtes gens déchaînés" qui, une fois leur justice rendue, peuvent aller dormir avec leur "sale petite conscience tranquille". Est montrée également la cruauté et la vulgarité des juges qui se parent de la tunique de la République, il y a un plaisir évident à tenir un coupable bourgeois et à le condamner. Le président Gohier dit à l'épouse du condamné, désespérée, lui demandant de décaler l'exécution : "Des hommes sont promis à la mort, il est cruel de les faire attendre. C'est une question d'humanité."
La justice est orientée et incline les faits, les témoignages vers son interprétation. Elle est partiale. Et le peuple, célébré en ces temps napoléoniens, n'a pas les qualités chantées habituellement.

La qualité de l'interprétation est admirable. Dita Parlo a des accents de Romy Schneider, cette profonde sensibilité qui passe à travers son jeu, Jacques Copeau, Charles Dullin, Sylvia Bataille, Jacques Varenne et d'autres... C'est un régal.
Signalons une scène osée où Hélène Robert joue une prostituée, nous la voyons vêtue d'une robe très fine qui laisse délicieusement voir sa poitrine offerte au regard du spectateur. Une scène ultérieure au tribunal la montrera dans la même robe mais éclairée différemment, interdisant cette fois la répétition de ce même plaisir. 

* Claude Autant-Lara, Freddy Buache (L'Âge d'Homme, 1982)

1 déc. 2012

The White Shadow (1924) Graham Cutts


Un projectionniste décède, il collectionnait depuis une trentaine d'années les films muets. Sa collection fut envoyée au New Zealand Film Archive. On retrouva alors, entre autres, le Upstream de John Ford et ce film, enfin la première moitié car sur les six bobines du long métrage seules trois subsistent.

C'est une aubaine car le matériel était porté disparu. Ce sont là les premiers pas sérieux de Hitchcock dans l'industrie cinématographique, avant qu'il ne devienne réalisateur, adoubé par Michael Balcon.
Il commença à travailler sur Woman to Woman en 1923, réalisé par Graham Cutts. La société Bacon-Saville-Freedman engagea Hitch comme assistant réalisateur de Cutts mais aussi en tant que co-scénariste et directeur artistique. Le film fut un succès, il avait pour vedette une actrice blonde américaine : Betty Compson, la première blonde hitchcockienne.
Pour les besoins de Woman to Woman, Hitch avait fait des repérages à Paris, avec Graham Cutts. Patrick McGilligan rapporte dans son ouvrage* que Paris "était déjà une sorte de second foyer pour lui, qui adorait les expositions (musées d'art comme musées du vice), les restaurants, la vie de la rue et les night-clubs des mauvais quartiers."
Hichcock visita d'abord une église et ensuite le Moulin Rouge. Le vice et la vertu.
Dans TWS, l'argument reprend les thèmes du double, de la déchéance.
Betty Compson jouent deux rôles, celui de deux soeurs jumelles, l'une rebelle qui reniera sa famille préférant danser, chanter et jouer aux cartes dans un cabaret parisien, loin la demeure anglaise familiale et l'autre soeur, plus sage, plus tranquille. L'amant de la première sera séduit par la seconde en croyant être dans les bras de la première. C'est la manière pour la soeur prude de continuer à faire vivre celle qui est partie au loin. Ce besoin d'aimer au-delà de l'absence est un des moteurs de Vertigo, tourné bien plus tard.
On ne sait ce qui effraya les spectateurs de l'époque, est-ce l'impertinence de ces transferts amoureux, l'atmosphère de déchéance qui irrigue le film ? Le père de cette famille bourgeoise est alcoolique et finira par devenir clochard en essayant de retrouver sa fille rebelle à Paris, la mère meurt de chagrin et une des deux soeurs se lie avec celui qui devenait devenir son beau-frère. Ce mélodrame est assez piquant et les scènes tournées dans le cabaret témoignent d'une fascination pour la luxure, le vice.
Tout Hichcock est déjà là.
Le film fut un échec et mit fin à la société Balcon-Saville-Freedman. Balcon fonde alors Gainsborough Pictures et après quelques temps permettra à Hitchcock de devenir réalisateur.

The White Shadow est visible en streaming sur le site de la National Film Preservation Foundation.


* Alfred Hitchcock, une vie d'ombres et de lumière, Institut Lumière / Actes Sud, 2011