30 janv. 2013

L'ordre (1973) Jean-Daniel Pollet


En 1904, des hommes sont arrêtés, ils ont la lèpre. Menottes aux poignets, le gouvernement grec les réunit sur une île au large de la Crète, Spinalonga.
Les villages d'où ils proviennent les oublient, leurs noms sont rayés des registres. A Spinalonga, ils s'organisent, s'installent, se marient, ont des enfants qu'on leur retire. Leurs droits civiques sont retirés mais ils se considèrent comme étant libres.
Au milieu des années 50, c'est la fin de l'isolement. On les emmène dans un hôpital près d'Athènes où ils sont soignés. Le billet de sortie en main, ils regagnent leur village et ce qu'ils voient, ce qu'ils ressentent les amènent à faire demi-tour. La crainte de la contagion, le regard des autres. Les changements survenus dans la société, eux qui, même si un millionnaire leur avait offert, ont eu grand mal à se faire installer le téléphone sur Spinalonga.
Les journalistes sont venus, les écrivains, tous les ont trahis. C'est Raimondakis qui parle, face caméra, d'une voix qui porte des mots forts. Il évoque la laideur du regard des autres.
Paradoxalement c'est Spinalonga qui est regrettée, l'île apparaissant comme un monde protégé des décadents, des tristes, ceux de l'autre côté, les bons. Car cet ordre c'est bien celui-ci, les bons d'un côté, les autres de l'autre. Seulement la parole de Raimondakis vient bouleverser cet ordre.
Pollet filme l'île en de longs travellings, jusqu'à voir la mer et l'autre rive. Plans sur les murs, les sols, les tombes, les traces des hôtes disparus sont bien présentes. En voix-off, des propos d'habitants qui jugent ces malades, et Raimondakis. Sa voix est puissante, le grec qu'il parle, comme la preuve d'une langue qui a traversé le temps, les époques. La maladie est visible mais les mots la dépassent.
Ainsi sont-ils conservés par ce beau documentaire. Pollet n'a pas trahi.

Bubble (2005) Steven Soderbergh


Soderbergh n'arrête pas de tourner. Voici le premier film d'un deal qu'il a signé avec HDnet. Le but est de tourner des films à petits budgets, caméra DV et acteurs non professionnels, tenter des expériences, travailler à l'envie, suivre ses désirs.
Pour celui-ci Soderbergh explique qu'il a d'abord eu l'idée d'une usine, avec des personnages qui feraient un travail répétitif et manuel. Dont acte.
Marthe (Debbie Doebereiner) a la quarantaine bien avancée, elle s'occupe de son père car elle ne veut pas qu'il aille en maison de retraite, elle à un penchant pour le jeune Kyle (Dustin James Ashley) qui travaille avec elle dans une usine de fabrication de poupées. C'est un coin un peu paumé de l'Ohio, des plans fixes nous montrent les personnages dans leurs tâches quotidiennes. Une routine morbide.
L'arrivée de Rose (Misty Wilkins) dans l'usine va créer un triangle dramatique. C'est une jeune femme aux moeurs douteuses, dont Kyle va s'éprendre sous le regard irrité de Martha.
Polar classique, filmé avec peu de moyens mais digne d'intérêt, Bubble montre un individu qui commet l'irréparable, sans qu'elle en prenne conscience, si ce n'est lors d'une scène où elle est déjà en prison. Sans pardonner son geste, nous pouvons nous demander dans quelle mesure il était préparé, inconsciemment, par les gestes répétitifs effectués à l'usine. Les poupées sont démembrées avant d'être assemblées, la scène de la fixation des yeux est assez morbide, non pas que chaque salarié puisse, à terme, commettre le meurtre, mais un conditionnement, une désensibilisation peut préparer ces actes. Ajoutons à cela une vie morne et banale, des aliments sans saveur avalés mécaniquement, la frustration de perdre ce qui peut nous apporter une raison de vivre, ici l'amour secret, poussent, dans un moment de colère, à la folie.
Bubble pose un regard clinique sur ses personnages qui semblent dépassés par cette vie fade. Les acteurs non professionnels sont parfaits pour évacuer tout jeu, toute dramatisation du rôle, ils sont là et en même temps ailleurs, les plans fixes (leur évitant d'avoir à respecter des marques pour d'éventuels mouvements de caméra complexes) soulignent une intemporalité, une rigidité qui sont à l'origine de cette atmosphère étrange et inquiétante qui baigne le film.

29 janv. 2013

Les aventuriers (1967) Robert Enrico


C'est d'abord la bande originale écrite par François de Roubaix qui était parvenue jusqu'à mes oreilles, pour mon plus grand plaisir. j'ai découvert le film avec la même satisfaction. Même si la mise en scène est un peu brouillonne, même si le récit a quelques heurts, c'est le duo Ventura / Delon qui emporte tout, avec à leurs côtés la séduisante Joanna Shimkus et Serge Reggiani.
C'est un film d'aventures, façon bande dessinée, où l'on change de paysages rapidement, de moyens de locomotion, le rythme est à la hauteur du plaisir que prennent les acteurs.
Fort Boyard, les cieux, la mer, scènes de vol, de plongées, de dragster, c'est avec le regard de l'enfant qu'il faut découvrir le film. Le Scope est un support idéal pour suivre les péripéties de ce duo vivifiant.
Nul besoin de s'intéresser à l'intrigue, elle n'a aucune importance, laissez-vous juste porter par les couleurs, les mouvements, la beauté des acteurs (Delon est divinement beau), la simplicité de ce moment.


27 janv. 2013

Quatre nuits d'un rêveur (1971) Robert Bresson


Quel beau film que ces Quatre nuits d'un rêveur.
Jacques (Guillaume Des Forêts) est un rêveur, un contemplatif, nul doute car dès la première séquence nous le voyons quitter Paris en auto-stop, rejoindre la campagne et errer à travers champ, roulades et franchissements de grillages, la liberté. 
Revenu à Paris, il empêche une jeune fille de sauter du Pont-Neuf (Carax s'en souviendra plus tard), Marthe (Isabelle Weingarten, fragile et minérale, un an avant La maman et la putain). 
Ils vont apprendre à se connaître, se raconter, tenter de vaincre leurs solitudes...
Bresson filme avec tact la solitude et les rêves amoureux de Jacques. Il tombe amoureux facilement et sa relation avec Marthe, qui l'obsède, est le coeur du récit. Histoire d'un amour contrarié sous le regard bienveillant d'un Paris nocturne, discret, qui protège les amoureux, offrant chansons ponctuelles, quais, bateau-mouche sentimental...
Jacques est fondamentalement un solitaire, il peint peu, raconte des histoires dans son magnétophone, histoires qu'il réécoute. L'épisode qu'il va vivre avec Marthe change son quotidien, l'amour transforme la réalité, le nom de l'aimée est partout, il est scandé (Antoine Doinel dans Baisers volés en était hanté) tel un rite enchanteur voué à imprégner l'amoureux et à posséder l'aimée. 
Mais est-ce un amour véritable ou passager, comme les autres ? Marthe aime réellement celui pour qui elle voulait mettre un terme à sa vie, avec Jacques c'est sa détresse, sa solitude qu'elle voulait apaiser.
Le film a une beauté tranquille, une douceur, aucune souffrance ou si peu, tout y coule, comme la Seine, tout passe, c'est la vie qui va.

Shivers / Frissons (1975) David Cronenberg


La séquence d'ouverture vante les prestiges d'un immeuble canadien, installé au large de Montréal. Tout y est disponible. Cependant rien ne nous fait rêver. La suite du film va confirmer nos craintes : un parasite s'empare des habitants de l'immeuble, déclenchant une frénésie sexuelle doublée de maladies vénériennes. L'immeuble qui devait assurer le confort de tous ses habitants, l'immeuble qui devait les abriter de l'environnement extérieur, situé sur une île, il présentait un refuge devient un cauchemar, l'ennemi vient de l'intérieur même des corps.
Le parasite lui-même ressemble à un hybride étrange : entre un étron sanguinolent ou une verge mycosée au dernier stade. Cette créature grandit à l'intérieur de l'individu et le pousse à des échanges corporels qui lui permettront de migrer ailleurs. Doté d'une faculté d'adaptation remarquable, il peut s'échapper et progresser lentement en dehors de tout corps hôte. La bestiole est réussie et provoque un écoeurement naturel.
Cronenberg filme les scènes gores avec une belle maestria et parvient à distiller une atmosphère inquiétante, en grande partie parce que l'action se déroule dans l'immeuble et que le danger peut surgir partout. Belle scène d'ailleurs lorsque le héros veut quitter la zone et se voit refouler par une horde de zombies en rut.
Le casting chouchoute son spectateur, Lynn Lowry, Susan Petrie et Barbara Steele ont le charme requis pour nous remettre de nos émotions. Signalons une bande son très travaillée qui participe du malaise produit.
Un excellent film d'horreur de série B. 

26 janv. 2013

Gilda (1946) Charles Vidor


Le dvd, comme de nombreux autres, attendait sagement dans un coin. Je savais que le film était réputé, présenté comme un grand classique. TCM l'a diffusé ce soir en HD, je l'ai regardé.
Le scénario est assez invraisemblable mais comme Hitchcock le disait, exiger de la vraisemblance dans le divertissement est une demande ridicule. Néanmoins je suis le récit et en accepte les aspects éclectiques, intrigue policière, exotisme argentin, fantômes allemands d'après-guerre, carnaval, passions qui ne passent pas...
Il y a comme un sentiment d'inachevé avec ce film, j'aime énormément George Macready mais il n'est vraiment valorisé, je le trouve sous-utilisé alors que son accent, son air aristocratique et le danger permanent qu'il dégage méritaient mieux. Le personnage est diabolique, ingénieux, une sorte de Mabuse qui contrôle du regard et des oreilles son univers, niché dans son bureau panoptique. Tout est là et il manque de l'épaisseur, du mystère. 
Evidemment, c'est la relation Glenn Ford/Rita Hayworth qui prime. Le premier est éclipsé par la seconde. C'est bien Rita Hayworth qui illumine le film, davantage dans les scènes dialoguées que lors de la danse au gant, cette scène est même mineure, je trouve son regard bien plus excitant, séduisant que lors de cette scène en particulier.


River of No Return / La rivière sans retour (1954) Otto Preminger


La vie est une lutte, contre le monde extérieur et contre soi-même. 
Chaque personnage de ce film doit faire des choix, souvent ce sont les mauvais mais chaque personnage a la possibilité de se racheter, tous ne le font pas.
Lorsque Matt Calder (Robert Mitchum) vient chercher son fils au début du film, il est le personnage qui a traversé ses épreuves. Ses objectifs sont fixés, il sait ce qu'il ne veut plus et ce qu'il désire : vivre avec son fils, dans sa ferme. Ce sont les autres personnages qui, encore ballottés par des signes trompeurs tels que l'amour (pas le vrai) ou l'argent, vont l'empêcher de tracer son sillon. 
La scène de l'obstacle, lorsque Mark, son fils, peine à faire avancer le cheval, est une métaphore du film. Il faut, lui dit son père, ne pas toujours s'obstiner, faire une pause et revenir. Ainsi Matt demande à Weston de prendre son fils, il ne s'y accroche pas au risque de le perdre, ainsi laisse-t-il sa maison, ainsi va-t-il chercher Kay (Marilyn Monroe) à la fin du film. Son expérience a servi, il est lucide, réfléchi, il sait.
La descente de la rivière est ce long chemin semé d'embûches qu'il faut traverser pour être heureux. Kay, en dépit de sa relation aveugle avec Weston, a une bonté en elle qui fait qu'elle pardonne facilement, il lui faudra voir vivre sous ses yeux un autre homme, pour pardonner et pour vraiment aimer.
C'est un film de grands espaces, superbes, qu'il faut appréhender avec raison, où rien n'est acquis, le danger est omniprésent : indiens, joueurs arrivistes, prospecteurs malhonnêtes, nature sauvage... Un personnage le dit, c'est une drôle d'époque pour pouvoir fonder une famille, un foyer. La fin ne change rien à l'affaire, ceux qui se réunissent devront encore faire preuve de courage.
C'est un beau western qui nous est offert, Marilyn est divine, sait envoûter les hommes comme le charmeur son serpent, Mitchum est d'une sobriété redoutable, quant aux paysages, ils sont sublimés par le Scope et le Technicolor.

25 janv. 2013

Antoine et Antoinette (1947) Jacques Becker


Voilà un film qui ne manque pas d'audace. Autour d'un scénario qui pourrait être une incitation à rejoindre les cohortes de morts-vivants qui rôdent autour des fournisseurs estampillés "Loterie Nationale", Becker nous montre la vie telle qu'elle est, banale et quotidienne, celle d'un quartier de Paris. Antoine et Antoinette (Roger Pigaut et Claire Mafféi) sont mariés, ouvrier pour lui, employée de commerce pour elle, madame est jolie et fait l'objet de toute l'attention de la gente masculine, monsieur est un peu jaloux et ils s'aiment. Ils s'aiment vraiment. Qui a la chance de partager un amour de cette nature reconnaîtra parfaitement les formes et la texture de l'union dépeinte sur l'écran.
La première moitié du film s'attache avec une maestria remarquable à décrire cet univers, le monde du travail, la solidarité des petites gens de l'immeuble. Les gens se parlent dans ce film, ils sont solidaires, oh ! pas tous mais c'est une constante. Il y a une multitude de petits personnages qui apparaissent à l'écran, le temps d'uns scène, leurs répliques, leurs situations témoignent d'une société apaisée, active, pleine de bon sens et de chaleur humaine.
Lorsque le couple obtient un billet de loterie gagnant, le film bascule dans une zone plus turbulente, Antoine l'égarant vit sous la tension, l'angoisse et ce sont ses cauchemars qui prennent le pas sur sa vie tranquille. Il y a une certaine corruption liée à l'argent, quand bien même Monsieur Roland (génial Noël Roquevert), le propriétaire du magasin qui en pince pour Antoinette, n'est pas présenté totalement négativement, son argent est sans cesse utilisé à des fins qui permettent d'assouvir ses pulsions. L'argent conduit presque à la folie, voir la superbe séquence du retrait du gain avec ce piano désaccordé, ce décor étrange et Gaston Modot en prime. Presqu'à la folie, voir même près du meurtre. 
C'est davantage l'idée d'une fin plus sombre qui meséduit, le meurtre serait accompli, stupidement, alors même que le billet, dans la chute du mort, glisse en dehors de l'ouvrage...

22 janv. 2013

Niagara (1953) Henry Hathaway


Film noir en Technicolor, Niagara est une claque brûlante pour le spectateur, claque qui marque la rétine dès que Marilyn Monroe apparaît à l'écran. Qu'elle déambule, qu'elle paresse dans son lit, rêvant aux lendemains qu'elle échafaude, qu'elle chantonne sur la marche d'un perron, notre regard ne peut se détacher de ce piège fatal. C'est elle, la vamp, le trou noir qui attire la matière. Voyez Cotten, au bout du rouleau, asservi par la beauté d'une femme qui lui échappe, voyez sa dépression, sa fatigue absolue. Cette femme est toute désir, pour mieux en témoigner, à côté de Cotten qui réussit à donner du pathos à son personnage, l'amant est rustique, il incarne une bestialité qui dégrade le personnage que joue Marilyn, le jeune marié est totalement insignifiant. Il faut chercher la femme et c'est Jean Peters qui se hisse à sa hauteur, elle est plus débrouillarde, plus lucide et a un charme certain, moins sexuel que Monroe. C'est Peters qui fait en sorte que le film ne sombre pas corps et biens dans sa dernière partie, car une fois Monroe laissée sur le sol, l'ensemble peine sensiblement.
En même temps je trouve cela passionnant, ce début vif, haut en couleurs et en émotions qui chavire et s'éteint, comme un corps qui succombe au plaisir.

"Un poison violent, c'est ça, l'amour..."

21 janv. 2013

Witness for the Prosecution / Témoin à charge (1957) Billy Wilder


Billy Wilder est diabolique. La plupart des films à procès sont captivants, en dépit de leur intrinsèque immobilisme. Je n'ai pas lu le roman d'Agatha Christie dont le film est tiré mais je savoure pleinement la présentation des personnages, notamment Sir Wilfrid Robarts, joué par Laughton. Presque moribond, devant regagner les rives de la privation, il rechigne absolument à respecter les règles prescrites par l'infirmière qui le surveille comme un cerbère, Miss Plimsoll. C'est Elsa Lanchester qui lui prête ses traits, elle s'en sort pas mal du tout face à l'ogre monstrueux et merveilleux qu'est Laughton. Leurs répliques sont savoureuses et leur jeu respectif l'est tout autant. A ce moment du film, vous vous installés de mieux en mieux dans votre fauteuil, le sourire aux lèvres. En supplément d'excellents acteurs sont de la partie : Una O'Connor qui joue Janet, une servante irascible qui déteste le séduisant Leonard Vole (Tyrone Power). Cette actrice est un condensé de misanthropie, une douceur brûlante. Ajoutons John Williams, vu chez Sir Alfred et Henry Daniell que j'aime beaucoup. Ces visages suffisent à vous faire passer un bon moment.
J'ai fait semblant d'oublier Marlène Dietrich, qui reprend en partie de son rôle berlinois, la lorette des cabarets de A Foreign Affair, son rôle est bien plus étoffé et elle brille plus encore dans ce second rôle sous la direction de Wilder.
Une fois les présentations faites vient l'intrigue en elle-même, puis le procès, à ce moment vous vous enfoncez dans votre fauteuil plus encore, c'est redoutable et fatal. Le scénario est cousu de fil d'or. Le sort de Leonard Vole nous tient à coeur, et le voir défendu par Laughton qui cabotine comme personne, jouant de sa présence, de sa voix est un régal.
Tout est fait pour captiver, pour vous tenir les yeux et les oreilles en alerte et ce jusqu'au final qui, si l'on respecte la demande faite dans le générique de fin, ne doit pas être révélé.
Les enjeux dramatiques sont prenants et Wilder ne cesse de ponctuer ces enjeux de répliques et de situations hilarantes. Un régal, une merveille.

19 janv. 2013

Etsuraku / Les plaisirs de la chair (1965) Nagisa Oshima


Atsushi (Katsuo Nakamura) est le tuteur d'une jeune étudiante dont il tombe amoureux, Shoko (Mariko Kaga). Cette dernière fait l'objet d'un harcèlement, le truand va même jusqu'à l'agresser. Les parents de Shoko demandent au jeune homme de faire quelque chose. Le truand sera éliminé sans que la jeune fille ne le sache. Peu après Shoko se marie avec un autre homme. le cauchemar commence pour Atsushi.
Un fonctionnaire corrompu, témoin du meurtre du truand, vient alors proposer un marché au jeune homme : garder une importante somme d'argent qu'il a détournée en échange du silence. Le fonctionnaire doit passer cinq ans en prison et compte récupérer l'argent à sa sortie.
Atsushi décide, ne pouvant oublier Shoko, la voyant partout, de flamber l'argent en payant des femmes ressemblant à elle. 

Esthétiquement, le film est superbe, les plaisirs recherchés s'engouffrent dans les cadres et la mise en scène, la femme étant au centre des préoccupations du personnage principal. Son sentiment amoureux, pur, il agit tel un chevalier pour l'élever, la protéger ne rencontre que la vide en retour. Sa quête obsessionnelle, de multiples images mentales scandent le film et ce dès le premier plan, le hante et à chaque fois il tente de créer un lien solide et durable. La société dans laquelle évolue le personnage ne lui donne pas l'occasion de vivre normalement et ses désirs se heurtent à la corruption, le chantage, la violence. Le choix de monnayer l'amour qu'il veut recevoir ne conduit qu'à des impasses successives. L'inconscient offre une beauté, une puissance que la réalité lui refuse.
Oshima réussit à donner à cet inconscient des images à la hauteur, il multiplie les sons et images mentales, use de ralentis lorsque le personnage principal fait naufrage, de superpositions lorsqu'il trouve dans les échanges corporels une paix relative.
La fin confère au film une absurdité didactique, comme un conte où le destin se joue de son héros.

18 janv. 2013

Django Unchained (2012) Quentin Tarantino


Pas de grande excitation avant de me glisser dans la salle, pas d'attente disproportionnée, simplement la sensation d'être presque sûr de voir un bon film. Ce en quoi je n'ai pas été déçu. La griffe tarantinesque est toujours là : souci du détail, vénération d'un genre (ici le western), divertissement assuré et, plus important, les acteurs et leurs répliques.
Jamie Foxx, DiCaprio font le job, sans plus, en revanche Christoph Waltz captive assurément. Cet acteur a le don de focaliser mon attention, je goûte sa diction, son expressivité. Samuel L. Jackson fournit une prestation remarquable. Ces deux acteurs valent le détour. Quelques surprises au niveau du casting attendent le spectateur, je m'arrange toujours pour ne pas trop lire le générique du début afin de garder l'étonnement, le plaisir de voir surgir, au détour d'un plan, un acteur familier.
La surprise du film, si comme moi les revues et autres sources d'informations ont été laissées de côté, réside dans le propos politique du film. L'Amérique violente qui précède la Guerre Civile, les rapports entre blancs et noirs dans le Sud, fournissent l'arrière-plan du film. Le corps de Jamie Foxx fascine, en cela Tarantino touche juste, pour l'homme blanc de base, le corps de l'homme noir est une énigme, il fait peur et fascine à la fois. Tarantino écrit son western pour rendre hommage à ces hommes asservis, animés par la révolte ou la connivence.
Coexistent une violence pure, voir la lutte sans merci des deux lutteurs devant la cheminée et la farce, l'épisode des cagoules. Ce qui me plaît c'est cette liberté de pouvoir tout montrer en choisissant le registre personnel jusqu'au bout. Tarantino ne se refuse rien, il dispose avec gourmandise sur l'écran de quoi rassasier nombre de spectateurs. Il faudrait parfois ne pas s'attarder devant les plats, faire des transitions plus courtes, le film souffre de quelques longueurs mais, au final, reste le souvenir de bons et de très bons moments. 
Le contrat est rempli.

16 janv. 2013

Circle of Danger / L'enquête est close (1951) Jacques Tourneur


C'est toujours avec enthousiasme qu'un Tourneur arrive dans notre champ de vision. Celui-ci, assez court, est tourné en Cornouailles et l'on ne peut que constater avec ravissement la beauté de certains cadres naturels dans lesquels Tourneur inscrit ses personnages. Ce que Joan Harrisson, collaboratrice d'Hitchcock et productrice du film savait être essentiel.

Ray Milland, acteur élégant, interprète Clay Douglas, un américain qui part enquêter sur la mort de son frère, tué lors d'une mission commando menée contre les allemands. Seulement c'est une balle anglaise qui est retrouvée dans son crâne. Douglas n'aura de cesse d'interroger chaque survivant jusqu'à ce qu'il obtienne la vérité.
C'est un savant entre-deux qui parcourt le récit. Douglas est un américain mais ses ancêtres sont écossais, l'action se déroule entre Londres et l'Ecosse. Il est l'étranger et en même temps, il possède quelque chose qui aboutira à une intégration progressive. Le personnage féminin étant écrit comme s'il attendait cette rencontre, sans cesse reculée ou dérangée par de fréquents retards. Les deux fils narratifs, l'enquête et l'idylle, avancent de pair et permettent de varier les registres, mystérieux pour le premier et plus léger pour le second. Mais pas d'un mystère policier à la Agatha Christie, c'est davantage des atmosphères étranges qui se jouent, comme les scènes hitchcockiennes où le héros principal est au coeur même des appartements de l'ennemi, tout en étant en présence de tiers, ce qui aboutit à une tension sous-jacente chez les personnages en conflit alors que les tiers redoublent d'amabilité. C'est très réussi dans ce film. 
Tourneur compose ses cadres avec une élégance certaine, ce point ajouté aux éléments décrits ci-dessus font du film un moment délicieux, simple et raffiné.

14 janv. 2013

Snowtown / Les crimes de Snowtown (2011) Justin Kurzel


C'est un fait divers sanglant qui a inspiré le film. Un homme s'intègre dans une famille, nous sommes en Australie dans une banlieue sinistrée quelconque. Bruits perpétuels, pas de frontière entre l'intérieur et l'extérieur, cigarettes grillées toute la journée, pâtes, voisin pédophile, viols entre frères, brutalités diverses. Le néant. Aucune trace, aucune présence du gouvernement, d'une institution, pas de livres, rien.
Cet homme prend soin des enfants, de la mère, les divertit, est attentionné, apprend des choses au puîné. Pour peu à peu commettre des crimes autour de lui, entraînant dans sa course ses proches.

On pense forcément à "Henry : Portrait of a Serial Killer" de McNaughton pour la froideur morbide du film et à "The Servant" de Joseph Losey pour la chaleur perverse de la manipulation. La bande son du film accentue l'impression d'étouffement et les plans nombreux où les personnages évoluent dans des paysages vides apportent une désolation extrême. 
Si la beauté crépusculaire de certains plans surgit au détour du récit, ce n'est que pour mieux retourner vers l'isolement létal des personnages, vers les après-midis pluvieuses où l'on massacre pour une réflexion sur des tongs qui n'a pas été oubliée. 

The Way Back / Les chemins de la liberté (2010) Peter Weir


En partant d'un fait précis, l'incroyable odyssée de quelques hommes qui se sont échappés du goulag pour rejoindre à pied l'Inde, Weir prend de la hauteur, comme tout bon cinéaste qui traite son sujet avec le respect qu'il mérite.
Une poignée d'hommes se retrouve prisonnier dans un camp en Sibérie et va organiser leur fuite. C'est un polonais qui sert de fil conducteur au spectateur. La Pologne s'est vue partagée, encore une fois, en 1939 par deux dictateurs : Hitler à l'Ouest, Staline à l'Est. Une partie du film montre les conditions de la vie au camp et la nécessité de s'enfuir si l'on veut survivre. 
L'intérêt du groupe constitué est son hétérogénéité, de nationalités et de classes sociales. Comme dans "Le nègre du Narcisse" de Joseph Conrad, les différences vont se taire face aux forces déployées par la nature. La nature est superbe, elle écrase de sa beauté les créatures fragiles que sont les fuyards. Des plans larges nous la dévoilent, successivement, des forêts de Sibérie, du lac Baïkal, des déserts de pierre, de sable de Mongolie, jusqu'au Tibet, à l'Himalaya. Les territoires sont immenses et chacun a sa spécificité, sa manière d'être appréhendée, ses astuces pour y survivre. Des locaux vont ponctuer la route, les aidant, qui en dévoilant l'astuce anti-moustique, qui en donnant de l'eau, du thé... Sortis du camp, c'est un vaste monde qui semble ne faire qu'un, les hommes rencontrés sur le chemin sont là mais pourraient être ailleurs, sans idéaux, sans discours de propagande. L'adversité réunit les hommes peu à peu, rejoints, pour combler une lacune, par une femme, magnifique Saoirse Ronan qui interprète avec émotion et force Irena.
C'est presque un film expérimental que nous livre Weir avec un travail précis sur le son, animaux, souffle du vent, roches déplacées... Et plus le film se déroule, plus il se fait silencieux, pur. La marche, le trajet, la force des convictions prennent le pas sur les petites histoires de chacun, qui, au fond, n'apportent pas grand-chose, chacun ayant effectué sa route, presque achevé son destin, excepté Janusz qui doit revenir pour pardonner.
Le final historique souligne que la marche pour la liberté est longue, elle traverse les territoires mais se poursuite aussi dans le temps. Elle ne prend son sens qu'avec l'échange, la communion, voir les mains dans le cadre autour de la dépouille d'Irena.

C'est un grand film qui nous est donné à voir, servi par des acteurs émouvants, qui n'en font pas des tonnes, Colin Farrell est l'un d'eux, c'est un acteur que j'apprécie particulièrement et qui a sa place. Ed Harris en est un autre, il marque de sa présence les scènes, en jouant peu mais intensément.


13 janv. 2013

Sunset Boulevard / Boulevard du crépuscule (1950) Billy Wilder


Ecrire sur "Sunset Boulevard" c'est s'attaquer à un monument. On a beau connaître le film par coeur, on se fait avoir à chaque fois. La villa de Norma Desmond (Gloria Swanson) nous enveloppe de son inquiétante étrangeté. De ce singe sous son linceul jusqu'aux vent sifflant à travers les tuyaux de l'orgue, l'atmosphère qui envoûte Joe Gillis (William Holden) est sans pareille. Et je n'ai pas parlé de Max (Erich von Stroheim), de son omniprésence rigide.
Le film ne se refuse rien, ni de faire parler les morts, ni de montrer sans artifice le revers de Hollywood.
Derrière la pseudo élucidation policière, c'est Hollywood le sujet, Hollywood le monstre qui dévore ses enfants les plus fragiles. La mise en abyme est splendide, à quelques pas des studios, de l'usine à rêve, les rêves continuent, alimentés par l'amour d'un metteur en scène pour sa star, par les jeunes scénaristes qui veulent percer... La ville attire ceux qui feraient tout pour entrer dans la lumière des projecteurs mais à quel prix ? Et combien sur le bord du boulevard ? Lynch traitera ce thème à merveille.
"Crazy" est un adjectif souvent utilisé dans le film, effectivement, cet univers rend fou, encore plus si l'on désire y aimer quelqu'un. Max aime Norma qui aime Joe qui aime Betty... 
Le cinéma fascine, vampirise ses adorateurs, j'en suis mais Wilder, à travers son film, nous montre qu'il faut tenir le monstre à distance, ne pas détruire la fine pellicule qui existe entre le cinéma et la réalité. Inscrire le récit à Los Angeles est on ne peut plus pertinent puisque les morts, les vrais, les stars et obscurs artisans du cinéma y sont enterrés, parmi d'autres morts, ceux dont le téléphone ne sonne plus pendant que d'autres sont sous le feux des sunlights. Il y a les tapis rouges et les portes sans serrure.
Il ne faudrait pas voir le film uniquement sous cet angle analytique, un peu froid car l'amour dont je parle est retranscrit avec force. Max est poignant dans son sacrifice, Norma l'est également dans sa manière de s'accrocher à ses rêves et doit-on blâmer Joe pour avoir pénétrer dans cette cage dorée ? Mais la réalité est impitoyable.
Les êtres de chair et de sang ne peuvent pas toujours se mesurer aux formes projetées sur l'écran.
Seuls les films sont éternels, dans la vraie vie les acteurs meurent, les héros deviennent parfois décevants, restent les images, puissantes, peuplées de fantômes qui ne nous trahissent pas.

Des acteurs exceptionnels, un scénario magique aux dialogues inoubliables, "I am big. It's the pictures that got small".

12 janv. 2013

The Lovely Bones (2009) Peter Jackson


Une jeune fille se fait enlever, violer et tuer par un voisin psychopathe. Avant de rejoindre le paradis, elle va essayer d'aider les membres de sa famille à faire le deuil.

Le film commence par la description d'une vie de famille heureuse, de ce qui pourrait se rapprocher de l'idée que nous pourrions nous faire du paradis sur terre. Avant le mal, avant la haine. Susie, la jeune victime qu'interprète avec fraîcheur la jeune Saoirse Ronan, est, une fois le meurtre commis, dans les limbes, une zone d'entre-deux. Un endroit magnifique et temporaire, univers crée par ceux qui croient qu'après la mort ce n'est pas terminé. Force qui a donné les religions et toutes les histoires de Near Death Experience, avec lumières blanches et appels sereins ou pas. Le merveilleux et le rêve ne sont pas loin et il est beau de croire, de rêver. Jackson nous donne à voir cette zone où le temps et l'espace n'existent pas, où les objets surgissent avant même qu'ils ne prennent leur place dans le monde réel (je parle de celui qu'a quitté le personnage : ballon arc-en-ciel, stalactite de glace...). La nature y est superbe mais peut devenir enlaidie par la soif de vengeance comme dans cette scène sublime où un lien très fort uni Susie et son père qui se prend une raclée sur fond de riffs électriques joués par Robert Fripp. Susie est en colère, Baby's on Fire.
Si nous n'entrons pas dans cet univers, il est possible que tout ceci nous semble vain et puéril. Pour ma part, j'y vois de l'amour et de la beauté, de la foi, de l'espoir, tout droit né de l'enfance, un conte en somme où les forces du bien rencontrent inévitablement les êtres sombres.
Le personnage du psychopathe est admirablement joué par Stanley Tucci, un homme seul, méticuleux et passionné/obsédé par les maisons miniatures. L'utilisation des microcosmes, les maquettes du père de Susie, les maisons de Harvey, reflètent les ressemblances entre les êtres, les différences ne sont pas énormes et pourtant leurs actions divergent. Les mondes qui sont qualifiés de "parfait" sont également de chaque côté : la boule de neige au pingouin et la chambre sous le champ. L'apprentissage de la frontière ténue qui les sépare est brutal.

La beauté du film tient en la foi qu'il témoigne face aux images. Ce sont les photographies qui peuvent indiquer la voie, quand bien même elles ne sont pas suffisantes. C'est également le film en lui-même qui traduit cette idée de l'espoir, celui de l'autre monde. Ce n'est pas suffisant non plus. Tout comme dans "Le petit chaperon rouge" il faut prendre conscience que le mal est tapi derrière un masque. Les apparences sont trompeuses, la grand-mère (géniale Susan Sarandon) souffre à sa façon, malgré la joie qu'elle affiche. La mère (Rachel Weisz) qui semble forte s'effondrera alors que le père (Mark Wahlberg) fait mine  de maîtriser la situation. C'est le personnage le plus en retrait, la soeur, qui sera au premier plan de l'élucidation du crime.

Le titre est expliqué dans le film mais j'aime à penser que ces os chéris sont ceux des filles disparues tragiquement, celles qui disparaissent ici et là, dans une doline, dans un fossé. Le film est bouleversant car il rend, avec amour, un hommage à cet âge de tous les possibles, encore intact.

10 janv. 2013

The Fireman / Charlot pompier (1916) Charlie Chaplin


Charlot est sapeur-pompier. Muni d'une lance à incendie, il fait des ravages seulement le scénario de ce court est beaucoup trop sommaire si l'on considère les réussites précédentes. Lorsque Charlot sert la tablée où sont installés ces coéquipiers nous sommes ravis de le voir déambuler tasses de café à la main, retirer le lait et le café de la citerne à eau...c'est la poésie dont Chaplin sait saupoudrer son récit. Hélas, ici, ce sont les courses poursuites et autres coups de pied dans le derrière qui priment. Non pas que cela ne nous fasse pas rire mais Chaplin nous ayant déjà habitué à mieux, nous n'arrivons pas à contenir notre déception. La vague idylle sur fond d'escroquerie à l'assurance n'est pas non plus traitée avec le talent nécessaire.
Nous boudons notre plaisir.

9 janv. 2013

Barabbas (1961) Richard Fleischer


Voici un Fleischer qui enfonce le clou de l'admiration que j'ai pour le cinéaste.

Barabbas est un voyou qui, le jour où le gouverneur de Jérusalem arrête le Christ, est choisi par la foule pour être libéré. Cette dernière, selon une tradition, pouvait choisir entre le Christ et lui.
Barabbas est un homme de peu de morale, sachant que c'est le fils de Dieu qui est mort à sa place, il n'aura de cesse de penser à lui. Durant vingt années qui le verront passer des mines de souffre jusqu'aux arènes où il deviendra gladiateur, il sera troublé par sa présence jusqu'à épouser la religion chrétienne.

Fleischer a du courage, le film est magnifiquement conçu, des décors jusqu'aux cadrages qui composent de véritables tableaux, les moyens sont importants et la distribution éclatante (Anthony Quinn, Vittorio Gassman, Jack Palance, Silvana Mangano, Arthur Kennedy, Ernest Borgnine...). Et pourtant le sujet est difficile, non seulement le sujet est difficile mais son traitement est peu spectaculaire. Certes les scènes se déroulant dans les mines de souffre et notamment celles qui se jouent dans les arènes divertissent suffisamment mais Fleischer tient à montrer, en prenant son temps, l'évolution de la conversion de Barabbas, ses hésitations, son long chemin vers la foi. Le film porte aussi en lui une volonté documentaire, un souci du détail et de la description des environnements.
La focalisation est placée sur le personnage de Barabbas et tout ce qui concerne le christianisme, de la figure de Jésus jusqu'aux adeptes, est abordé comme un mouvement clandestin qui prend de l'ampleur au fur et à mesure du récit. Pas d'idolâtrie excessive mais une force qui va.

Un Fleischer plus intimiste, en dépit des moyens utilisés, une oeuvre singulière qui mérite l'attention.

6 janv. 2013

Dracula (1931) George Melford


Pendant que Browning tournait le sien de jour, Melford occupait les mêmes décors la nuit. Le studio voulait une version pour le marché hispanique. Les marques pour les acteurs étaient rigoureusement identiques mais la réalisation diverge, les plans ne sont pas les mêmes, le montage est un peu différent. La réalisation est plus soignée, plus dramatique.
Ensuite il faut bien dire que Carlos Villarias est souvent ridicule, il campe un Dracula qui grimace abondamment, son jeu est excessif et lorsqu'il fait les gros yeux il atteint les sommets. Le point culminant résidant dans ses confrontations avec Van Helsing, Eduardo Arozamena, qui joue le professeur, se met à vouloir le battre à ce petit jeu globuleux, ces scènes sont réellement hilarantes. C'est dommage car le charme de Lupita Tovar est redoutable, il faut dire que ses tenues légères n'y sont pas étrangères, son jeu est plus moderne que ses partenaires. Pablo Alvarez Rubio est excellent en Renfield, face à lui Barry Norton qui interprète Juan Harker paraît d'une fadeur incommensurable.
De la bonne oeuvre gâchée par un casting en partie consternant.

L.A. Confidential (1997) Curtis Hanson


Les romans de James Ellroy brisent le mythe de l'Amérique, ils lèvent le voile sur ce que l'on peut trouver derrière l'écran. Le générique plonge de suite dans cette exhibition de l'artifice pour en révéler les dessous : derrière le rêve, le succès, la classe se dressent le crime, la luxure, la drogue.
Les personnages du film ont tous leur secret intime, double vie, motivation cachée, drame enfoui avec lequel ils tentent de vivre. Bud White, les muscles prêts à exploser, est une espèce de flic chevalier qui a une obsession : exterminer les mâles qui brutalisent le sexe opposé, Jack Vincennes est un flic mondain qui aime le feux des caméras et les photos en première page, Ed Exley est major de sa promo, il est l'inspecteur nouvellement arrivé, un intégriste du respect de la loi. Ces hommes, aux personnalités différentes, vont devoir travailler ensemble pour résoudre des règlements de compte entre bandes organisées. Tout en veillant à se demander ce qui se trame derrière "Fleur de Lis", un réseau de prostitution qui met en avant des sosies de stars du moment.

L'univers d'Ellroy est admirablement restitué, la violence et le romantisme se conjuguent sur un mode extrême et le bien, le mal sont en lutte, autant au grand jour que dans les recoins les plus sombres. La reconstitution de cet univers tragique et féerique qu'est le Los Angeles de Hollywood est parfaite. La distribution se hisse à la hauteur du matériel écrit, les acteurs, premiers rôles et seconds rôles, contribuent sans peine au plaisir que l'on prend à suivre le récit.
Kevin Spacey donne une malice, une intelligence et une épaisseur à son personnage. Russel Crowe, tout en force et fragilité, est touchant. Guy Pearce a le physique de jeune premier de la classe qui correspond parfaitement au rôle. James Cromwell et son timbre de voix à la Clint Eastwood est un de ces character actors que l'on aime retrouver, il a, cette fois, un rôle plus conséquent qu'il habite avec aisance. Kim Basinger est plus qu'un sosie de Veronica Lake, pulpeuse à souhait avec cette intelligence qui parfait son charme. Parlons encore de Danny DeVito, toujours excellent, il jubile à incarner ce journaliste fouille-merde et sympathique. Avec cette distribution, le réalisateur roule sur de l'or. David Strathairn et Ron Rifkin sont excellents, le premier a la classe et la distinction nécessaire et le second est superbe dans la scène de "plongée".
Plusieurs plans montrent le Pantages qui joue "The Bad and the Beautiful", raison supplémentaire de rendre hommage à un polar réussi où l'intrigue et l'atmosphère ravissent le spectateur.

2 janv. 2013

Dracula (1931) Tod Browning


Dracula est le type bizarre qui attire les nanas et qui les pique aux gogos. C'est aussi celui qui possède une superbe bibliothèque et qui a le temps de lire.
De quoi faire rêver...

Découvrir le film culte dans des conditions plus que correctes (BR Universal), c'est plonger dans un univers en toc qui est fait avec soin, qui rend presque palpable le rêve. Ce dont je parlais en évoquant le film de Tim Burton, Ed Wood. Tout est là : le brouillard qui entoure le château et accompagne Dracula dans ses dépacements, les toiles d'araignées, les portes qui s'ouvrent seules et/ou qui grincent, les loups qui hurlent à la nuit, l'escalier gigantesque... Le génie visuel de Karl Freund est à l'oeuvre, le goût de Browning pour les marginaux. Dracula mais aussi le professeur Van Helsing, Renfield, ce que font les acteurs avec ces trois personnages est mémorable.
Lugosi, bien sûr, qui aligne ses répliques en les faisant traîner, accent et ouuuuouuuuuuuuu subliminaux, la prestance et le style permanents. Le look de Van Sloan, ces lunettes cerclées, cette brosse, j'adore, il paraît plus inquiétant encore que le comte. Quant à Dwight Frye, dans certaines scènes, c'est Golum qui surgissait à l'écran, voyez la façon dont il se déplace au sol.

Certes des touches donnent au film un côté série Z affirmé, plus encore si le Burton est à l'esprit. Je pense aux nombreux plans aux yeux hypnotiques de Lugosi, sa grimace lorsqu'il se penche sur Mina ou, plus évident encore, le moment où la chauve-souris apparaît devant Renfield, lorsque ce dernier s'évanouit j'ai cru voir un rayon lumineux tout droit sorti de Plan 9 From Outer Space.
Ces écueils rendent le film plus touchant, le ramenant à son artificialité. 


"Listen to them, children of the night. What music they make !"

Krylya / Wings (1966) Larisa Shepitko


Larisa Shepitko était l'épouse d'Elem Klimov. Tuée dans un accident de voiture  alors qu'elle avait quarante ans. Elle était issue de la nouvelle vague soviétique des années 60. La collection Eclipse de Criterion nous permet de découvrir ce film datant de 1966.
Nadezhda Petrukhina (Maya Bulgakova, admirable de justesse) a le blues. Elle s'investit totalement dans sa fonction de directrice d'établissement scolaire mais n'arrive pas à se faire aimer de sa fille ou de ce jeune révolté qui fait partie de son école. Elle erre souvent et se rappelle. On finit par comprendre qu'elle aimait un aviateur, elle-même était aviatrice et fait l'objet d'une vénération populaire suite aux succès emportés durant la guerre. Cependant le conflit lui a enlevé celui qu'elle aimait et elle ne peut voir un avion sans regretter profondément ce temps béni. 
Nadezhda est un personnage russe, dans le sens où il fait partie intégrante d'une collectivité. Sa fille ne sait pas qu'elle a été adoptée par elle, et lorsque devant la détresse de la mère elle lui conseille de s'occuper un peu d'elle, Nadezhda s'insurge. Le collectif, le sens du partage est manifeste chez elle, d'abord par son engagement durant la guerre, puis dans sa profession et au quotidien : le souci qu'elle a de ses étudiants, de ses employés, de ses voisins. Ode au communisme mais pas seulement, Shepitko, à travers ce portrait, témoigne de qualités humaines essentielles, le souci de l'autre, le retrait de soi.
Les plans subtils insistent également sur la solitude du personnage, cela en fait une femme moderne, à l'aube de la libération sexuelle, une femme qui voudrait franchir la porte à la chaîne (Nadezhda rencontre une vieille femme qui reste cloîtrée chez elle tout en éprouvant le désir de bavarder). Les errances de Nadezhda ressemble à celles de certains personnages d'Antonioni. Seule, totalement seule parmi la foule.
Son désarroi provient du traumatisme qu'elle a subi durant la guerre et il faudra attendre la séquence finale, très belle, pour qu'elle réussisse à s'en détacher. Même la large avenue qu'elle regarde lui rappelle une piste d'envol, un mouvement de caméra le souligne avec élégance. Se rendant à l'aérodrome, elle ne peut s'empêcher de monter dans un avion. Les pilotes qui se préparent à un meeting et qui la connaissent bien, sa photo est visible dans une exposition sur les héros de la guerre, poussent l'avion et la fait voler au sol. Shepitko montre alors la joie et la peur se mêlant sur son visage. Soudain elle enclenche le moteur et part retrouver les nuées qui la hantaient sans cesse. Libérée de ses démons, c'est sans doute apaisée et dotée d'une énergie nouvelle qu'elle rejoindra les siens.


1 janv. 2013

Night Moves / La fugue (1975) Arthur Penn


Le titre fait référence aux échecs et l'ancien footballeur devenu détective privé, Harry Moseby (Gene Hackman) en est fan mais le jeu qu'il comprend si bien, montrant à Paula (Jennifer Warren) comment la victoire a échappé à un grand champion, n'est pas une métaphore de la vie. La sienne part un peu en vrille, sa femme le trompe et lui reproche de ne pas être présent. Il part alors rechercher la fille en fugue d'une ancienne actrice. Le film suit son enquête entre Los Angeles et la Floride. 
Arthur Penn applique à son polar un rythme nerveux, les séquences se suivent sans enchaînement hollywoodien, les cuts sont brutaux, à l'européenne, manière Nouvelle vague. Hackman incarne parfaitement la figure du privé un peu paumé qui suit son instinct sans vraiment tout comprendre. Les atouts de Jennifer Warren et ceux de la toute jeune Melanie Griffith sont les épices parfumées qui apportent un charme efficace au film. Les dialogues sont savamment écrits. Faire sortir le personnage du privé urbain en l'amenant sur les flots est original et réussi et le final hitchcockien est percutant.
Je n'ai pas évoqué le plaisir de voir Gene Hackman mais cela va sans dire.