23 mars 2013

Faraon / Pharaon (1966) Jerzy Kawalerowicz


Montré au festival de Cannes, le film fut acheté par un distributeur allemand qui l'amputa sérieusement. Le studio polonais Kadr a restauré le film, l'Institut Lumière en a donné une seule projection, scope en couleurs grandiose restituant l'esthétisme du film à sa juste valeur.
La première séquence est sublime : deux scarabées se disputent une boule de bouse, devant eux : l'armée égyptienne. Les deux insectes sont sacrés et il faut l'accord des prêtres pour passer sur eux. Le futur pharaon Ramsès XIII (qui n'a pas existé mais le film ne tient pas à coller absolument avec la vérité historique) veut éviter le contournement qui fatiguerait inutilement les troupes, les prêtres optent pour ce choix et font combler une tranchée immense, futur lit du canal, pour que les troupes passent. Un vieil ouvrier qui a travaillé à cette tranchée se scandalise et implore en vain. Il meurt.
Cette séquence initiale pose les enjeux du récit, un futur souverain, qui le deviendra pendant le film, veut le bien de son peuple, doit-il pour cela s'affranchir de règles établies. C'est le propre de la jeunesse de s'affranchir des règles si l'on considère qu'elles ne sont pas justes. Face à lui, les prêtres sont les gardiens du pourvoir, des rites, des conservateurs. 
Deux conceptions s'affrontent, un pouvoir pour les hommes ou le pouvoir comme entité propre à elle-même.
Contrairement aux productions américaines des années 60 s'attachant à créer un faste démentiel dans les péplums produits par les grands studios, Kawalerowicz choisit d'épurer son récit. Les batailles ne sont pas montrées, les figurants sont nombreux mais utilisés comme une présence en attente des choix politiques opérés, ce qui est judicieux. 
C'est du côté de la tragédie qu'il faut aller pour comprendre l'esthétique du film, ses enjeux. Ramsès XIII me fait penser à Antigone, convaincue par ses idéaux mais se heurtant à une loi absurde. Kawalerowicz filme ses personnages dans les coulisses du pouvoir, dans les salles mangées par l'ombre, où les destins se décident, par chuchotements, conciliabules. La solitude du pouvoir, les manipulations, les duperies, voilà le sel de ce film, ce qui lui donne une dimension plus grande qu'une reconstitution fastueuse. les décors sont épurés, les objets rares, ce qui les rend plus précieux, davantage magnifiés.
La jeunesse de Ramsès XIII doit composer avec les ruses des prêtres, Herhor en tête, dont les armes sont le mensonge, la manipulation. Voir les scènes de l'éclipse de soleil, de la courtisane (le corps devant lequel on succombe, sans un baiser, sans étreintes torrides, le film nous donne à voir l'éclat de la beauté de Barbara Brylska), du sosie.
Le soleil, le désert, la solitude, les doutes, c'est un film où l'idée prime sur le mouvement. Péplum singulier, Faraon est une oeuvre hypnotique qui charme par son rythme lent, les enjeux qu'elle décline, par la beauté tragique offerte devant nos yeux ébahis.

7 mars 2013

25th Hour / La 25ème heure (2002) Spike Lee


Un dealer, dénoncé par un de ses amis, doit purger une peine de sept ans. le film raconte sa dernière journée de liberté. Une journée où Montgomery Brogan (Edward Norton) tente de digérer ses erreurs, sa cupidité, tente également de revoir ses amis, ceux qui comptent. La fin est poignante, je veux parler de la scène du parc mais la séquence qui suit, celle du trajet est ouverte, on ne sait si Montgomery validera la proposition du père, il la visualise mais rien de plus. 
Les acteurs réunis pour le film sont excellents, je le souligne souvent mais les acteurs sont la chair du film, j'aime énormément la réalisation mais lorsqu'un acteur vous émeut, sa performance prend le pas sur la forme et Norton, Philip Seymour Hoffman, Barry Pepper, Brian Cox, Anna Paqui et Rosario Dawson le sont.
Derrière le récit captivant de cette dernière journée, c'est la métaphore d'une ville traumatisée qui se dessine, New York après le 11 septembre, qui doit franchir les obstacles et aller de l'avant.
Dès le générique l'on aperçoit les tunnels bleus du Tribute in Light Memorial, l'appartement de Pepper donne sur Ground Zero et les murs d'hommage aux pompiers de la ville sont montrés au détour d'un plan. Une séquence marque le spectateur : celle où Brogan se regarde dans le miroir et crache sa colère sur tous les membres des communautés new-yorkaises, sur sa famille, sur lui-même, la colère produit un monologue haineux et nihiliste. Une autre scène renversera le propos, lorsque le père de Brogan lui explique son hypothèse, ce n'est plus la colère mais l'espoir qui nourrit ses paroles : "You're a New Yorker" lui dira-t-il. Lors du trajet Brogan reverra ces visages issus de communautés diverses, c'est la force d'une ville, d'un lien. Un bel hommage et un propos réconfortant, constructif.


6 mars 2013

The Outfit / Echec à l'organisation (1973) John Flynn


Juste avant  Rolling Thunder, John Flynn livre un film plus chaleureux, moins glauque, un polar seventies qui se goûte avec grand plaisir, par le ton et par une distribution assez phénoménale.

C'est déjà un revenge movie, Macklin sort de taule et va venger son frère qui vient juste de se faire descendre par des truands. Les deux frères avaient braqué une banque sans savoir qu'elle était aux mains de l'organisation criminelle locale. Macklin tentera en vain de monnayer sa tranquillité, il devra affronter le système avec son pote Cody.

Excepté la villa du parrain local et ses quelques maisons de jeux luxueuses, le récit prend place dans un Los Angeles miteux au possible, les quartiers privilégiés sont ceux qui sont loin de la furia touristique et des zones pour résidents milliardaires. D'autres endroits autour de LA sont montrés, comme le repaire de Chemy, sorte de garage à ciel ouvert, des immeubles défraîchis aux longs couloirs exigus, des bars sombres... le propos est de montrer que cette vengeance est, en théorie, une hérésie, c'est un petit délinquant qui s'attaque au caïd, Mailer, un moins que rien et les lieux qu'il parcourt sont les siens, une zone d'exclusion sociale, une zone de non-droit. La paroisse où la remise de l'argent doit avoir lieu est le summum, toute une assemblée de clochards, de vieillards solitaires représente cette frange déshéritée, quelques plans les représentent sur les bancs de l'église, une autre scène nous montre les dortoirs à l'étage.
En dépit de cette marginalité, Macklin n'est pas un tueur dans l'absolu, il a des règles et se soucierait presque du bien-être de ses ennemis. Par exemple le premier tueur envoyé par Mailer, il lui fracasse le visage à l'aide d'une bouteille mais lorsqu'il lui demande de dire à son chef qu'il doit compter sur sa ténacité il y a une prise en compte de l'autre inhabituelle, une communication naturelle et sincère s'établit entre les deux hommes, brève mais réelle.
Les femmes sont délaissées par tous, quand bien même Macklin a des moments de complicité avec Bett, elle passe après son flingue et après sa quête. Toutes les autres sont vues comme étant des potiches, plus ou moins cupides, voire nymphomane pour la femme de Buck. Quant à Mailer, il demande à Macklin d'épargner sa beauté du moment, beaucoup plus jeune, il lui explique, après que nous l'ayons vu admirer son postérieur durant une partie de tennis, qu'elle s'occupe bien de lui et qu'il apprécie ses services. Notons que les actrices, superbes, qui incarnent ces personnages féminins, Karen Black (pas de bon film dans cette période sans elle), Sheree North (remarquée pour les mêmes attraits dans The Gypsy Moths), Joanna Cassidy (belle à tomber, dans un registre différent de Blade Runner) devaient avoir une ligne dans leur contrat qui devait stipuler que le port du soutien-gorge n'était pas conseillé. Macklin représente la version modérée de ce machisme, son ami Cody est plus radical, il n'hésite pas à frapper en plein visage une frêle jeune femme qui faisait office de secrétaire d'accueil pour les mafieux locaux. 
Reste l'amitié, le final offre une belle variation sur ce thème, la façon dont Macklin attend son ami, c'est bien le seul lien qui le relie à la société et puis, il n'a "nulle part où aller."
Des détails ajoutent à la qualité du film, Chemy, le mécano qui peut tout faire mais qui n'arrive pas à faire ronfler la bagnole qu'il est en train de préparer comme une Volkswagen, sa seule détresse. Une scène également lorsque macklin prend contact avec Mailer, lors d'une vente aux enchères de chevaux. Le commissaire priseur aligne les chiffres en chantant, c'est presque du blues !

Terminons ce billet en parlant de la distribution. Les premiers rôles sont remarquables, Robert Duvall, Karen Black, Joe Don Baker et Robert Ryan font le job.
Le reste, les seconds rôles, les figurations, relève de l'incroyable, réunir autant d'acteurs appartenant au genre du polar, les faire revenir à l'écran pour le plaisir du cinéma est une bénédiction : Timothy Carey et sa gueule d'outre-tombe, Richard Jaeckel, le mécano sympathique, Marie Windsor, oui, Marie Windsor pour quelques minutes, Jane Greer, sublime Jane Greer, en arrière-plan mais là, presque dix ans qu'elle n'avait rien tourné, Henry Jones qui joue le médecin à la fausse déclaration, Elisha Cook Jr. qui joue un barman, Bill McKinney, le sauvage de chez Boorman... 
Un bonheur.



5 mars 2013

In Name Only / L'autre (1939) John Cromwell


Cela vous est-il déjà arrivé ? J'ai à peu près 300 cents films sur dvd-r, films enregistrés ici et là. Rangés dans une mallette, avec un numéro, si je ne fais pas attention aux titres auxquels ces numéros correspondent, je ne vois qu'une flopée de galettes sans identité. J'en ai pris un au hasard.

Lorsque le générique défile - RKO, Carole Lombard, Cary Grant, Kay Francis, John Cromwell, je me dis que je suis entre de bonnes mains.
Le film débute par une rencontre champêtre, amusante, Alec Walker (Grant) flirte avec Miss Julie Eden (Lombard), c'est léger, frais, divertissant. C'est une idylle qui débute seulement M. Walker est marié avec Maida (K. Francis). Il est même pris au piège car sa femme, cruelle et cupide, fait tout pour le garder et le menace d'un procès s'il veut reprendre sa liberté. De plus cette dernière vampirise ses beaux-parents.
Le film commence comme une comédie, de nombreuses répliques font mouche et on retrouve le Cary Grant cabot que l'on aime mais peu à peu des pointes de plus en plus dramatiques prennent le pas sur la comédie pour finir dans le mélodrame. L'interprétation de Grant est solide et inhabituelle dans ce rôle de mari totalement perdu, Carole Lombard est superbe, jouant avec légèreté ou profondeur. 
Un film très recommandable.

3 mars 2013

Cat on a Hot Tin Roof / La chatte sur un toit brûlant (1958) Richard Brooks


"I'm not living with you! We occupy the same cage, that's all."

Dans le Sud des Etats-Unis, une riche plantation, le patriarche Big Daddy (Burt Ives) est atteint d'un cancer en phase terminale. Ses deux fils sont là. Gooper (Jack Carson) et Mae (Madeleine Sherwood), sa femme, ainsi que leurs cinq enfants et Brick (Paul Newman) et Maggie (Elizabeth Taylor).
Gooper veut absolument être l'héritier principal, ayant toujours suivi les directives de son père mais ce dernier a une nette préférence pour Brick seulement Brick boit plus que de raison. 

La lecture homosexuelle de la pièce est présente jusqu'à un certain point dans le film. La pièce de Tennessee Williams posait le thème au premier plan. Brick aimait Skipper, un joueur de football, Maggie, mariée à Brick, souffre de cette union et du désintérêt total de Brick pour elle. Toute la partie du film est passionnant lorsqu'elle laisse ce sous-texte se développer. L'homosexualité ne peut être acceptée par le père et l'on sent bien que c'est le noeud dramatique de la pièce. Brick est plus rationnel que Gooper et la plantation serait en meilleurs mains avec lui mais l'homosexualité de Brick fera basculer la décision en faveur de Gooper. Le poids de la religion, des convenances, gangrène les liens familiaux. La tension entre les personnages est parfaitement rendue dans l'adaptation de Brooks seulement le scénario est adapté à l'époque et l'homosexualité de Brick est effacée pour tirer la pièce vers une fin plus traditionnelle, plus conforme aux moeurs de l'époque, ce qui constitue une trahison et un hors-sens complet.
C'est regrettable car Newman est torturé à souhait et Taylor est d'une beauté confondante. Les acteurs font ce qu'ils peuvent et ils le font bien, y compris les seconds rôles mais le happy end est réellement une catastrophe, il fait retomber la tension et écrase l'intérêt de la pièce. Lire ou relire l'oeuvre originale devient alors nécessaire.

2 mars 2013

Romance of Radium (1937) Jacques Tourneur


Entre 1936 et 1942 Jacques Tourneur était assigné à la réalisation de courts métrages au sein du prestigieux studio MGM. Etape qui constituait l'antichambre des plus prestigieux longs métrages, non pas une punition mais une étape, étape où la liberté était de mise, les budgets étant beaucoup moins importants, la liberté l'était d'autant plus. Les réalisateurs avaient à peu près 10 000 $ et deux à trois jours pour tourner.
Ce court raconte l'épopée de la découverte du radium, il dure environ dix minutes et pourtant il regorge d'idées.
C'est d'abord une vision documentaire qui prime, l'on voit Antoine Henry Becquerel le découvrir accidentellement. Tout au long du film un lien sera effectué avec le cinéma puisque Becquerel constate que la pierre qui fait l'objet de ses recherches émet des rayons qu'il mettra à jour grâce à une photosensibilité. La séquence où l'on filme avec des précautions infinies un morceau infime de radium qui brille dans le noir est l'apogée de cet aspect documentaire et en même temps une belle mise en abyme de ce qu'est le cinéma et plus particulièrement celui de Tourneur qui aimait jouer de l'ombre et de la lumière.
L'épopée scientifique s'étend sur plus de quarante années et sur plusieurs continents, de Becquerel à la fin du XIXème siècle en passant aux époux Curie jusqu'au département de la Science américain qui conserve le radium. 
Mais Tourneur ajoute à ce récit une partie plus mystique, c'est d'abord cet oriental qui prend peur devant les effets lumineux du radium et davantage la séquence se déroulant au Congo belge où un jeune homme est attaqué par un léopard. Les scientifiques le ramène au village où les habitants l'enterrent jusqu'au cou pour qu'il guérisse. Cette terre enrichie en uranium le guérit. Ce qui est frappant c'est la façon dont Tourneur filme la tête du garçon, en un gros plan où nous le voyons, sur fond de percussions lointaines, pivoter la tête lentement et ouvrir les yeux. c'est I Walked With a Zombie avant l'heure !

1 mars 2013

Ken ki / La lame diabolique (1965) Kenji Misumi



Hanpei (Raizô Ichikawa) est un fils illégitime. Sa mère, une suivante aimée par la défunte épouse du suzerain, le confie à un pauvre homme qui va l'élever. Il est sans cesse rejeté par les autres et fait l'objet de quolibets constants. Sa compétence pour s'occuper des jardins le fait entrer au service du seigneur, seigneur qui perd la raison. Hanpei va apprendre d'un samouraï vagabond à se servir d'un sabre. En dépit des services rendus à sa communauté, il ne sera pas accepté et tentera de survivre jusqu'au combat final qui l'opposera à ses détracteurs.
Le royaume est beau, sublime, les paysages dans lesquels les personnages évoluent sont majestueux et pourtant les codes d'honneur, les traditions ne parviennent pas à taire les jalousies et les tares des membres de la communauté. Les combats prennent place sur des parterres fleuris, dans des cadres superbes cependant c'est la haine et l'ambition qui l'emportent.
Misumi cadre ses personnages avec une précision remarquable, l'esthétique apportée au récit sublime un  univers décadent où l'amour ne trouve aucun écho.

Als ich tot war / Quand j'étais mort (1916) Ernst Lubitsch


Comédie muette qui constitue le premier film de Lubitsch disponible à ce jour, Als ich tot war est une comédie qui voit Lubitsch interpréter le mari, en prise avec sa femme et sa belle-mère.
Le mari est passionné d'échecs et rentre tard de ses tournois jusqu'au jour où il est mis à la porte. il se déclarera suicidé mais reviendra déguisé en domestique, les soirées arrosées ne parvenant pas à lui faire oublier sa femme. Il lui faudra alors déjouer les approches du nouveau prétendant tout en évitant les avances de sa belle-mère, tombée sous son charme.
Lubitsch compose un générique amusant où chaque acteur, comme le fera Guitry plus tard, apparaît face caméra, ils sortent d'une porte avec un double-rideau, l'aspect théâtral est nettement souligné. Ce qui me réjouit davantage ce sont les nombreux regards-caméra que produit Lubitsch durant le film, ils renforcent la complicité entre son personnage et le spectateur, non pas que cela soit nécessaire puisque le personnage principal acquiert naturellement ce rôle dans ce registre, apportant un délice supplémentaire, une connivence.
Le film est charmant et se laisse regarder avec un réel plaisir. Tout y est jeu et simplicité.