31 mars 2013

Black Swan (2010) Darren Aronofsky


Vu en salle à sa sortie, Black Swan est toujours aussi prenant. Entre sa mère qui la vampirise, les sacrifices qu'elle consent à sa passion, la tension inhérente à la compétition entre danseuses, la pression du chorégraphe, Nina (Natalie Portman) implose et se perd. C'est autant un film d'horreur qui fait penser au Repulsion de Polanski qu'un drame psychologique parlant de l'impossible émancipation d'une jeune fille voulant devenir une femme. Aronofsky joue sur les deux tableaux, les effets spéciaux, les reflets aux lignes qui les traversent, les sons paranoïaques viennent hisser le premier axe à la hauteur des meilleurs films du genre tandis que la vulnérabilité et la fragilité de l'interprétation de Portman amplifie cette maîtrise et font du film un chef d'oeuvre.

30 mars 2013

Ravenous / Vorace (1999) Antonia Bird


Fin XIXème, guerre mexicano-américaine, le capitaine John Boyd (Guy Pearce) est décoré mais son supérieur sait qu'il est lâche. Il le mute dans la Sierra Nevada où il va devoir se confronter à un cannibale que les morts ingérés rendent plus fort.
D'emblée le générique qui s'affiche et disparaît avec des effets sonores avertit le spectateur que le second degré fait partie intégrante du dispositif. Même si les scènes violentes se succèdent, le jeu de certains acteurs, la musique de Nyman et Albarn, rendent le tout légèrement déjanté. On ne voit pas souvent un western avec des cannibales jouant des différents registres avec jubilation. Carlyle joue Colqhoun avec un plaisir évident et Jeffrey Jones l'accompagne avec talent.
Je ne savais rien du film et j'ai été emballé par le bricolage assumé de la réalisatrice, fournissant un conte morbide et cartoonesque assez réjouissant. 

29 mars 2013

Winter's Bone (2010) Debra Granik


Caravanes, mobil homes au fond dans les Ozarks, la misère en pleine nature. Ree (Jennifer Lawrence) a 17 ans et tient la famille à bout de bras. Le père, trafiquant d'amphétamine est sorti de prison sous caution, il a laissé la maison et le terrain en gage et doit se présenter au tribunal la semaine suivante. S'il fait défaut, Ree devra tout quitter, elle part à la recherche de son père. Elle en apprendra davantage sur lui et devra faire preuve de ténacité pour réussir ce qu'elle fait depuis toujours : survivre.

Debra Granik filme les paysages rudes du Missouri avec poésie et amour. De nombreux détails témoignent de la vie qui s'y déroule, les enfants y jouent, les familles y vivent, les femmes veillent à ce que le clan perdure tandis que les hommes font leur trafic avec les lois qui les accompagnent.
Les femmes jouent un rôle indispensable dans ce film, ce sont elles qui empêchent que les individus sombrent dans la sauvagerie la plus totale, la violence fait partie de cet univers mais elles y injectent une humanité, une justice qui donnent tout son sens à la scène finale, celle de l'étang, de l'acceptation de Ree comme une des leurs, elle a gagné le respect. Au bout de son itinéraire morbide et démentiel, elle gagne la préservation de sa famille et une reconnaissance en tant qu'individu de la communauté car avant, elle n'existait pas.

24 mars 2013

Judgment at Nuremberg (1961) Stanley Kramer


Le film présente une thèse assez simple mais efficace : il faut juger de manière intraitable les anciens nazis, quand bien même les Etats-Unis auraient besoin d'eux contre les russes. C'est le regard objectif du juge joué par Spencer Tracy qui sert de relais au point de vue du spectateur, il découvre une ville ravagée par la guerre, une situation difficile pour les habitants, il tente de percer le sentiment des domestiques qui sont à son service mais se heurte à un drame plus puissant que lui. Différents personnages sont écrits pour tisser les nuances de cette époque, les enjeux contemporains font écran sur la justice nécessaire des faits passés. C'est cette double ligne qui fait le sel de ce récit. Et une distribution impressionnante.

23 mars 2013

Faraon / Pharaon (1966) Jerzy Kawalerowicz


Montré au festival de Cannes, le film fut acheté par un distributeur allemand qui l'amputa sérieusement. Le studio polonais Kadr a restauré le film, l'Institut Lumière en a donné une seule projection, scope en couleurs grandiose restituant l'esthétisme du film à sa juste valeur.
La première séquence est sublime : deux scarabées se disputent une boule de bouse, devant eux : l'armée égyptienne. Les deux insectes sont sacrés et il faut l'accord des prêtres pour passer sur eux. Le futur pharaon Ramsès XIII (qui n'a pas existé mais le film ne tient pas à coller absolument avec la vérité historique) veut éviter le contournement qui fatiguerait inutilement les troupes, les prêtres optent pour ce choix et font combler une tranchée immense, futur lit du canal, pour que les troupes passent. Un vieil ouvrier qui a travaillé à cette tranchée se scandalise et implore en vain. Il meurt.
Cette séquence initiale pose les enjeux du récit, un futur souverain, qui le deviendra pendant le film, veut le bien de son peuple, doit-il pour cela s'affranchir de règles établies. C'est le propre de la jeunesse de s'affranchir des règles si l'on considère qu'elles ne sont pas justes. Face à lui, les prêtres sont les gardiens du pourvoir, des rites, des conservateurs. 
Deux conceptions s'affrontent, un pouvoir pour les hommes ou le pouvoir comme entité propre à elle-même.
Contrairement aux productions américaines des années 60 s'attachant à créer un faste démentiel dans les péplums produits par les grands studios, Kawalerowicz choisit d'épurer son récit. Les batailles ne sont pas montrées, les figurants sont nombreux mais utilisés comme une présence en attente des choix politiques opérés, ce qui est judicieux. 
C'est du côté de la tragédie qu'il faut aller pour comprendre l'esthétique du film, ses enjeux. Ramsès XIII me fait penser à Antigone, convaincue par ses idéaux mais se heurtant à une loi absurde. Kawalerowicz filme ses personnages dans les coulisses du pouvoir, dans les salles mangées par l'ombre, où les destins se décident, par chuchotements, conciliabules. La solitude du pouvoir, les manipulations, les duperies, voilà le sel de ce film, ce qui lui donne une dimension plus grande qu'une reconstitution fastueuse. les décors sont épurés, les objets rares, ce qui les rend plus précieux, davantage magnifiés.
La jeunesse de Ramsès XIII doit composer avec les ruses des prêtres, Herhor en tête, dont les armes sont le mensonge, la manipulation. Voir les scènes de l'éclipse de soleil, de la courtisane (le corps devant lequel on succombe, sans un baiser, sans étreintes torrides, le film nous donne à voir l'éclat de la beauté de Barbara Brylska), du sosie.
Le soleil, le désert, la solitude, les doutes, c'est un film où l'idée prime sur le mouvement. Péplum singulier, Faraon est une oeuvre hypnotique qui charme par son rythme lent, les enjeux qu'elle décline, par la beauté tragique offerte devant nos yeux ébahis.

19 mars 2013

The Hunted / Traqué (2003) William Friedkin


The Hunted est une sorte de Rambo où l'instructeur ne reste pas en arrière-plan mais va lui-même se battre avec son élève devenu totalement hors de contrôle suite à des traumatismes post-combats. 
Friedkin est responsable de films bien plus nerveux, tendus, homogènes. Dans cet opus nous regrettons d'abord le prologue se déroulant au Kosovo, peu crédible, bâclé, le film commence on ne peut plus mal.
C'est Benicio Del Toro qui joue le soldat out of control, Tommy Lee Jones, son instructeur. Les scènes où ces derniers peuvent échanger quelques répliques sont brèves, les combats s'engagent beaucoup trop rapidement et la relation qui les unit est à peine esquissée, c'est regrettable car ces deux acteurs méritent bien mieux. Restent les décors naturels qui comblent un peu notre déception. Et la voix de Johnny Cash.

17 mars 2013

The Birds / Les oiseaux (1963) Alfred Hitchcock


"Une vedette féminine inconnue. Des milliers d'oiseaux, réels ou animés. Pas de musique. Un budget de trois millions trois cent mille dollars, le plus important pour lui à ce jour..."
Patrick McGilligan, Alfred Hitchcock (Institut Lumière / Actes Sud, 2011)

Nous connaissons l'histoire, Melanie Daniels (Tippi Hedren) rencontre Mitch Brenner (Rod Taylor) chez un marchand d'oiseaux, ce dernier vient acheter des inséparables, lovebirds en anglais, pour sa petite soeur. Séduite, Mélanie veut lui faire une surprise et décide de les lui livrer. Elle se rend à Bodega Bay où peu à peu des oiseaux sauvages vont se mettre à attaquer la population.

Le couple qui se forme, thème hitchcockien classique, est doublé ici d'une trame violente, proche du film d'horreur. 
Le scénario, remanié sans cesse par Hitchcock, fait de Melanie Daniels un personnage clef qui concentre nombre de points importants du film. Elle est avant tout "une fille qui est riche et gâtée", comme le dira Hitch à Truffaut. Elle est connue à San Francisco pour avoir des moeurs légères, ce dont elle conviendra dans le film. Elle vient de la ville et son élégance, le chic de son allure tranchent fortement avec l'environnement clos, charmant par ailleurs, de Bodega Bay. Elle est ensuite une gêne pour Annie, l'ancienne liaison de Mitch, l'institutrice (Suzanne Pleshette) et enfin une rivale pour la mère de Mitch, Lydia (Jessica Tandy), possessive à l'extrême. Tous ces points peuvent motiver le comportement des oiseaux, c'est bien Melanie qui est blessée la première. C'est le reproche que fera une cliente du restaurant mais ce jugement est irrationnel. Le récit ne dévoilera jamais la raison pour laquelle les oiseaux se ruent sur les habitants, quelques pistes sont évoquées mais aucune n'est validée. Le mystère reste entier comme le souligne la fin ouverte.
Melanie va subir ces péripéties et gagner l'amour de Mitch et la confiance de la mère. Elle sort grandie, changée comme si un châtiment divin devait la mettre à l'épreuve. Annie sera condamnée, c'est le personnage le plus triste du récit, jouée avec brio par Pleshette, elle n'a que quelques scènes mais son interprétation les rend intenses.

Hitchcock retrouve avec Tippi Hedren l'image de l'héroïne hitchcockienne dans toute sa splendeur, elle n'égale pas Grace Kelly mais réussit à la faire oublier et la sophistication des costumes d'Edith Head jure avec la sauvagerie sonore (le travail sur le son est remarquable) des attaques répétées.

Après de multiples visionnages du film, à chaque fois que je vois le pompiste tomber suite à l'attaque de la mouette je me dis qu'il tombe mal, si je ne voyais que cette scène je me dirais mais qu'est-ce que c'est que ce nanar ? 
Or je reste admiratif de ces scènes muettes, l'arrivée de Melanie chez les Brenner, la scène de l'incendie, la sortie de l'école...
Des morceaux d'anthologie.

There Will Be Blood (2007) Paul Thomas Anderson


C'est d'abord seul que Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis) apparaît, efforts, compétence, épreuves, adversité, ténacité. Il est tout entier obsédé par l'or noir. La recherche du pétrole est filmée dans un style documentaire, pas de dialogues, des rites accomplis pour le trouver, le vénérer et ensuite l'idolâtrer.
Une fois trouvé, la main noire tendue vers le ciel, le front de l'enfant baptisé, les signes de cette religion apparaissent avec emphase et beauté, une beauté de celle que des forces primitives créent avec mystère et grandeur. Plainview risque la mort par deux fois, ces détails font de lui un être d'exception, touché par la grâce. Cette première séquence est superbe.
La suivante montre une autre facette de Plainview, son goût de l'entreprise, ses discours, longs mais aussi trompeurs. Il n'hésite pas à mentir, à utiliser le manque de connaissances des propriétaires qu'il va exploiter, pour accroître son empire. Plainview a comme une revanche à prendre sur la vie, il s'accroche à son fils, la seule famille qui lui reste, il l'initie, lui transmet son savoir tel le prêtre son disciple.
Vient ensuite l'alter ego de Planview, Eli. C'est Paul qui mène Plainview à Eli, Paul, le frère jumeau, tous deux interprétés par Paul Dano.
Eli est un prêtre, il règne sur sa petite communauté, comme Plainview, il use de la parole, de son pouvoir. Ses sermons sont ponctués par des transes qui impressionnent ses ouailles, il ne manque que les miracles. 
La lutte, inégale, entre Eli et Plainview, raconte la même histoire, la manipulation, la cupidité, l'ambition. Un parallèle constant est fait sur les deux personnages. Excepté que Plainview est coriace, rusé, ce n'est plus un enfant et la crise de 1929 lui donne l'avantage.
Plainview, enfermé dans sa religion, dans son empire, reste seul. Steak froid, rejet du fils, son "competitor", il est rongé de l'intérieur par sa quête.
P.T. Anderson filme cette trajectoire comme une parabole morale, la puissance du pétrole qui jaillit des derricks, la musique envoûtante de Jonny Greenwood, les paysages du Texas sont des éléments qui donnent à ce récit une puissance hypnotique.
A travers ce chaos le personnage du fils, H.W, semble être épargné. Quoique...

16 mars 2013

Carnage (2011) Roman Polanski


A partir d'une pièce de Yasmina Reza, Polanski signe un huis-clos, environnement qui lui est familier. 
Deux enfants se battent, l'un d'entre eux reçoit un coup de bâton qui lui fait sauter deux dents. Le récit
débute alors que les parents sont autour d'un ordinateur, ils se sont mis d'accord sur la rédaction des faits, document qui devra être, on l'imagine, fourni aux assurances. D'accord excepté un petit mot qui doit être modifié. Un détail, détail qui sera suivi par un autre, par d'autres qui vont accentuer les différences entre eux, entre les deux couples mais aussi entre hommes et femmes.
Derrière les conventions sociales, les idéaux, Polanski filme avec une précision redoutable la part violente, primaire tapie au fond de l'individu, tout y passe : le racisme, le machisme et autres. 
On s'amuse beaucoup à scruter les idéaux qui s'envolent, à constater que les signaux que l'on veut émettre se contredisent avec les paroles qui suivent.
Et pourtant, au bout du compte, ils partagent quelques instants, apprécient le même breuvage alors qu'un monde les sépare.
L'apparition de Polanski est de celles qui parsèment sa filmographie, un voisin regarde le processus de destruction, intrigué, fasciné par le chaos.

The Twilight Zone : Escape Clause / La quatrième dimension : Immortel, moi jamais ! (1959) Mitchell Leisen


Saison 1.

Walter Bedeker (David Wayne) est un hypocondriaque de compétition. Devant cette particularité exceptionnelle, le Diable, Cadwallader (Thomas Gomez) s'invite chez lui et lui propose un marché : son âme contre la vie éternelle.

Cet épisode est un peu moins prenant, excepté le moment où la femme de Bedeker meurt, il y a là un moment loufoque qui relève l'ensemble mais souligne en même temps la fadeur du reste.
Episode divertissant mais qui ne mérite pas d'y revenir. D'autant plus que le thème est usé jusqu'à la corde et que son traitement ne retient pas l'attention.

15 mars 2013

Hets / Tourments (1944) Alf Sjöberg


Le lycée, l'adolescence, moments où l'on passe une frontière.
Bergman n'a pas aimé l'école, il l'a même détestée. Son univers était ailleurs, son théâtre de marionnettes, les images, les ombres et les lumières. Au moment du tournage de Tourments, Bergman a déjà une longue expérience théâtrale à son actif, une trentaine de pièces mises en scène dans une dizaine de théâtres différents. Il vient de se marier, a un enfant et un emploi pour la Svensk Filmindustri lui permet d'arrondir les fins de mois tout en continuant à faire du théâtre. Il est lecteur des manuscrits proposés au studio.

Le sien a été écrit "d'un seul trait sur un vieux cahier de latin déjà entamé*", c'est Bergman qui parle. Son scénario raconte les derniers jours de lycée de Jan-Erik (Alf Kjellin), qui méprise son professeur de latin (Stig Järrel), tyran sadique. Jan-Erik débute une liaison avec Bertha (Mai Zetterling), qui se plaint d'être harcelé par une ombre de plus en plus menaçante. L'homme qui la persécute et abuse d'elle n'est autre que Caligula, surnom donné au professeur de latin.

Le scénario de Bergman donnait une vison très noire de l'univers scolaire, Gustaf Molander qui réalisera une adaptation d'un scénario de Bergman, aima ce sujet bien que le trouvant trop sombre. Il laissa des notes demandant qu'il soit remanié. La scène où le proviseur vient voir Jan-Erik après les cours vient de lui, le caractère généreux et humain du professeur principal également.
C'est Alf Sjöberg qui, finalement, réalisa le film. Bergman lui demanda de participer au tournage. C'est en tant que script qu'il contribua au film, il manifesta un vif intérêt pour ce nouveau mode d'expression en posant toutes les questions qui lui venaient à l'esprit.

Le film est réussi, on s'attache aux personnages et la sympathie qui s'ajoute au mépris pour le personnage de Caligula nous rappelle le M de Fritz Lang, cet être abject qui reste néanmoins humain, victime d'une société, de chemins qui l'ont mené à une solitude qu'il ne peut supporter.

* toutes les citations proviennent du Ingmar Bergman Archives paru chez Taschen.

13 mars 2013

Waking Sleeping Beauty (2009) Don Hahn

Jeffrey Katzenberg

Ce documentaire raconte la remontée de la branche animation des studios Disney, de 1984 où le studio enchaîne les flops jusqu'en 1994 qui voit le triomphe du Roi Lion.
C'est une décennie où Frank Wells (qui vient de la Warner) et Jeffrey Katzenberg (Paramount) arrivent chez Disney, sous l'égide de Michael Eisner et Roy Disney.
Décennie magique puisque le studio va enchaîner les succès, La petite sirène, La Belle et la Bête, Aladdin...
Le documentaire raconte cette ascension, fruit de séances de travail harassantes, d'un savoir-faire et d'une implication sans failles des équipes d'animateurs. C'est le moment où l'ordinateur, l'informatique changent les habitudes, moment d'excitation et de craintes. 
Derrière cette épopée chaque dirigeant avec son ego tente de tirer la couverture à lui, à la manière dont Walt Disney, fondateur du studio, incarnait à lui seul le succès. Derrière ces triomphes subsistent l'amertume, les frustrations, les petites haines.
Grâce à des images d'archives extraordinaires nous entrons dans l'univers créatif du studio mais aussi dans ses arcanes financières, médiatiques. Le cinéma est un art et une industrie, ce film illustre parfaitement ce double aspect qui ne va pas sans heurts. 
Diablement intéressant.

10 mars 2013

Life, Love & Celluloid (1998) Juliane Lorenz


A l'occasion d'une intégrale de l'oeuvre de Fassbinder au MoMA, à New York, Juliane Lorenz, sa dernière compagne, promène sa caméra dans la ville et filme des acteurs présents pour cette intégrale. Je m'attendais à un hommage à Fassbinder mais Lorenz réalise un bouillon de culture très inégal. Des travellings dans New York s'immiscent entre des entretiens à propos de la naissance du MoMA, puis Lorenz va à Los Angeles, nous voyons des extraits de pièces de Fassbinder qui se jouent encore, des considérations générales sur le cinéma, un cinéphile déclare sa flamme, son amour du cinéma, plans sur des vhs enregistrées à l'appui... Un acteur de l'Actors Studio part à Berlin pour une séquence avec Rosel Zech.
Déception que ce fourre-tout improvisé, disponible en bonus de l'édition dvd de L'amour est plus fort que la mort

9 mars 2013

Psycho / Psychose (1960) Alfred Hitchcock


On aime ce film plusieurs fois et pas pour les mêmes raisons.
Lors de sa découverte c'est surtout la manière brutale dont l'héroïne disparaît du récit qui retient l'attention, l'irruption de l'horreur dans le parcours erroné d'une femme aux abois. Ensuite l'on s'attache aux détails.
La position du spectateur par exemple, du spectateur masculin, qui entre par effraction dans les secrets de Marion Crane (Janet Leigh), par la fenêtre plus exactement. La conversation qu'elle mène avec son amant, Sam (John Gavin), rend compte d'une liaison officieuse, d'une culpabilité. Marion veut être dans la norme, ne veut pas être considérée comme une fantaisie qui se consomme durant la pause déjeuner. Nous la regardons, presque dévêtue, nous sommes les voyeurs. Marion se sent dégradée, elle le sera de nouveau devant le flirt vulgaire de Cassidy, son discours déplacé et ses propositions grossières. C'est un avenir qu'elle ne peut pas avoir, ajouté à cette humiliation qui poussent Marion à fuir, elle fuit sa vie.
A ce moment elle est perdue, au sens propre et au sens figuré, ce qui la rend touchante. Des hommes continuent à la regarder : le policier (incarnation de la loi qui lui rappelle sans cesse les fautes commises), le vendeur de la concession et le mécano, un beau plan les réunit tous les trois. 
La brutalité de la scène de la douche vient de la disproportion entre la culpabilité qu'elle ressent, "only my share" et la sentence reçue. Mais cela ne vaudrait que dans un monde où la justice, divine ou autre, régnerait, dans la réalité le hasard peut organiser les choses or il y a un réalisateur derrière le film. Cette façon de supprimer une actrice connue au premier tiers du film a scandalisé. Sourire d'Hitchcock.
Après une séquence magistrale c'est le mal qui est au centre, Norman Bates (Anthony Perkins) et sa voix douce, sa fragilité. Tous les autres personnages ne font que passer, sont pâles face à lui, et Marion Crane a disparu de notre esprit, nous voilà gênés de constater que Bates s'en sort mal, bafouille devant Arbogast (Martin Balsam). Autre scandale, donner le beau rôle à l'assassin. C'est ce qui plaît dans le film et chez Hitchcock, être manipulé, voir ce que la caméra nous donne à voir et pas autre chose. "C'est la caméra qui fait tout le travail." déclare Hitch à Truffaut. C'est elle qui montre bien le journal après le meurtre, reléguant ce dernier à l'arrière-plan et nous titillant sur cet oubli. Elle qui nous trouble devant cette voiture qui s'arrête de s'enfoncer dans les marais. Nous pointant les instincts naturels que nous avons, tapis au fond de nous. Dérangeant. Comme le plaisir pris à la mise en scène, au montage alors que sur l'écran le sang part dans la bonde.
Après le glamour en couleur de North by Northwest, Hitch réalise un petit film, rapidement, en noir et blanc, à la manière de ses épisodes de télévision, avec un peu plus de temps mais avec un budget bien plus réduit que d'habitude. Et cela donne un chef d'oeuvre.


8 mars 2013

The Twilight Zone : Walking Distance / La quatrième dimension : Souvenir d'enfance (1959) Robert Stevens


Saison 1.

Martin Sloan, interprété avec brio sensibilité par Gig Young, frise le burnout. Vice-président d'une société de publicité à New York, il quitte la ville et part dans la campagne. Faisant le plein d'essence il s'aperçoit qu'il est tout près de son village natal. Il s'y rend et le voilà plongé vingt ans en arrière, mais réellement, devant lui : lui-même vingt ans de moins, ses parents...

C'est un excellent épisode, d'abord par l'interprétation parfaite de Gig Young, puis, évidemment, par le thème : fuir le moment présent et se retrouver plus jeune, lors d'un été. Le parc, la fête foraine, les décors sont la représentation d'une vie presque idéale, je dis presque car les chevaux de bois filmés en quelques plans par Stevens peuvent tout aussi bien effrayer. La frontière n'est pas loin entre l'émerveillement et l'effroi. Nombre de films utiliseront le cadre d'une fête foraine pour faire surgir la tension, la peur, le meurtre, voir Strangers on a Train pour n'en citer qu'un.

7 mars 2013

25th Hour / La 25ème heure (2002) Spike Lee


Un dealer, dénoncé par un de ses amis, doit purger une peine de sept ans. le film raconte sa dernière journée de liberté. Une journée où Montgomery Brogan (Edward Norton) tente de digérer ses erreurs, sa cupidité, tente également de revoir ses amis, ceux qui comptent. La fin est poignante, je veux parler de la scène du parc mais la séquence qui suit, celle du trajet est ouverte, on ne sait si Montgomery validera la proposition du père, il la visualise mais rien de plus. 
Les acteurs réunis pour le film sont excellents, je le souligne souvent mais les acteurs sont la chair du film, j'aime énormément la réalisation mais lorsqu'un acteur vous émeut, sa performance prend le pas sur la forme et Norton, Philip Seymour Hoffman, Barry Pepper, Brian Cox, Anna Paqui et Rosario Dawson le sont.
Derrière le récit captivant de cette dernière journée, c'est la métaphore d'une ville traumatisée qui se dessine, New York après le 11 septembre, qui doit franchir les obstacles et aller de l'avant.
Dès le générique l'on aperçoit les tunnels bleus du Tribute in Light Memorial, l'appartement de Pepper donne sur Ground Zero et les murs d'hommage aux pompiers de la ville sont montrés au détour d'un plan. Une séquence marque le spectateur : celle où Brogan se regarde dans le miroir et crache sa colère sur tous les membres des communautés new-yorkaises, sur sa famille, sur lui-même, la colère produit un monologue haineux et nihiliste. Une autre scène renversera le propos, lorsque le père de Brogan lui explique son hypothèse, ce n'est plus la colère mais l'espoir qui nourrit ses paroles : "You're a New Yorker" lui dira-t-il. Lors du trajet Brogan reverra ces visages issus de communautés diverses, c'est la force d'une ville, d'un lien. Un bel hommage et un propos réconfortant, constructif.


6 mars 2013

The Outfit / Echec à l'organisation (1973) John Flynn


Juste avant  Rolling Thunder, John Flynn livre un film plus chaleureux, moins glauque, un polar seventies qui se goûte avec grand plaisir, par le ton et par une distribution assez phénoménale.

C'est déjà un revenge movie, Macklin sort de taule et va venger son frère qui vient juste de se faire descendre par des truands. Les deux frères avaient braqué une banque sans savoir qu'elle était aux mains de l'organisation criminelle locale. Macklin tentera en vain de monnayer sa tranquillité, il devra affronter le système avec son pote Cody.

Excepté la villa du parrain local et ses quelques maisons de jeux luxueuses, le récit prend place dans un Los Angeles miteux au possible, les quartiers privilégiés sont ceux qui sont loin de la furia touristique et des zones pour résidents milliardaires. D'autres endroits autour de LA sont montrés, comme le repaire de Chemy, sorte de garage à ciel ouvert, des immeubles défraîchis aux longs couloirs exigus, des bars sombres... le propos est de montrer que cette vengeance est, en théorie, une hérésie, c'est un petit délinquant qui s'attaque au caïd, Mailer, un moins que rien et les lieux qu'il parcourt sont les siens, une zone d'exclusion sociale, une zone de non-droit. La paroisse où la remise de l'argent doit avoir lieu est le summum, toute une assemblée de clochards, de vieillards solitaires représente cette frange déshéritée, quelques plans les représentent sur les bancs de l'église, une autre scène nous montre les dortoirs à l'étage.
En dépit de cette marginalité, Macklin n'est pas un tueur dans l'absolu, il a des règles et se soucierait presque du bien-être de ses ennemis. Par exemple le premier tueur envoyé par Mailer, il lui fracasse le visage à l'aide d'une bouteille mais lorsqu'il lui demande de dire à son chef qu'il doit compter sur sa ténacité il y a une prise en compte de l'autre inhabituelle, une communication naturelle et sincère s'établit entre les deux hommes, brève mais réelle.
Les femmes sont délaissées par tous, quand bien même Macklin a des moments de complicité avec Bett, elle passe après son flingue et après sa quête. Toutes les autres sont vues comme étant des potiches, plus ou moins cupides, voire nymphomane pour la femme de Buck. Quant à Mailer, il demande à Macklin d'épargner sa beauté du moment, beaucoup plus jeune, il lui explique, après que nous l'ayons vu admirer son postérieur durant une partie de tennis, qu'elle s'occupe bien de lui et qu'il apprécie ses services. Notons que les actrices, superbes, qui incarnent ces personnages féminins, Karen Black (pas de bon film dans cette période sans elle), Sheree North (remarquée pour les mêmes attraits dans The Gypsy Moths), Joanna Cassidy (belle à tomber, dans un registre différent de Blade Runner) devaient avoir une ligne dans leur contrat qui devait stipuler que le port du soutien-gorge n'était pas conseillé. Macklin représente la version modérée de ce machisme, son ami Cody est plus radical, il n'hésite pas à frapper en plein visage une frêle jeune femme qui faisait office de secrétaire d'accueil pour les mafieux locaux. 
Reste l'amitié, le final offre une belle variation sur ce thème, la façon dont Macklin attend son ami, c'est bien le seul lien qui le relie à la société et puis, il n'a "nulle part où aller."
Des détails ajoutent à la qualité du film, Chemy, le mécano qui peut tout faire mais qui n'arrive pas à faire ronfler la bagnole qu'il est en train de préparer comme une Volkswagen, sa seule détresse. Une scène également lorsque macklin prend contact avec Mailer, lors d'une vente aux enchères de chevaux. Le commissaire priseur aligne les chiffres en chantant, c'est presque du blues !

Terminons ce billet en parlant de la distribution. Les premiers rôles sont remarquables, Robert Duvall, Karen Black, Joe Don Baker et Robert Ryan font le job.
Le reste, les seconds rôles, les figurations, relève de l'incroyable, réunir autant d'acteurs appartenant au genre du polar, les faire revenir à l'écran pour le plaisir du cinéma est une bénédiction : Timothy Carey et sa gueule d'outre-tombe, Richard Jaeckel, le mécano sympathique, Marie Windsor, oui, Marie Windsor pour quelques minutes, Jane Greer, sublime Jane Greer, en arrière-plan mais là, presque dix ans qu'elle n'avait rien tourné, Henry Jones qui joue le médecin à la fausse déclaration, Elisha Cook Jr. qui joue un barman, Bill McKinney, le sauvage de chez Boorman... 
Un bonheur.



North by Northwest / La mort aux trousses (1959) Alfred Hitchcock


Vertigo pourrait satisfaire un réalisateur, un chef d'oeuvre ne se présente pas toujours mais certains individus sont hors-norme, il écrase le monde de leur génie, Hitch signe un autre film, parfait encore une fois, dans la foulée.

"Rien n'a été laissé au hasard dans ce film..." dit-il à Truffaut, histoire de bien lui signifier que le génie n'est pas un contact avec la volonté divine mais bien le fruit du travail. Certes, l'homme a du talent mais encore faut-il qu'il puisse l'exprimer.

La trame est habituelle, le film est un super The 39 Steps, oeuvre déjà magistrale mais un quart de siècle plus tard Hitchcock perfectionne le propos et surtout dispose de moyens plus importants, de collaborateurs talentueux.
Cary Gant joue Roger O. Thornill, un publicitaire bien dans ses chaussures, à l'aise dans la foule, sachant se faufiler, enlever un taxi à la barbe d'un client. Le "O" entre son prénom et son nom ne signifie rien, il est là par pure forme, pour la beauté et l'équilibre, le film est au même niveau.
Le quiproquo de départ, comme d'habitude, repose sur une erreur, voulue par les services d'Etat, un faux espion, une fausse identité ne reposant sur rien, ni personne va se trouver être incarnée par un homme ordinaire plongé brutalement, à peine quelques minutes entamées, dans un univers extraordinaire.
Voilà Hitch et son scénariste partis pour s'amuser avec l'espace : des espaces, des lieux, des individus qui ne sont pas réellement ce qu'ils doivent être. peu importe nous voilà pris dans les fielts de la caméra narrative, dans la musique de Bernard Herrmann (un autre score que l'on peut écouter avec ravissement sans le film), introduit par un générique de Saul Bass, avec James Mason, Eva Marie Saint, Leo G. Carroll, Martin Landau, nous sommes gâtés... 
Séquences surréalistes aux dialogues proche de l'absurde, celle de la chambre d'hôtel lorsque Thornhill est avec sa mère et prend peu à peu l'identité de Kaplan (j'adore le "Ooooh !" lancé par Grant devant les sarcasmes de Jessie Royce Landis) qui se poursuit dans l'ascenseur et se termine par un "Roger, will you be home for dinner ?".  L'humour, avec le spectacle, l'action, le suspense, est un élément primordial chez Hitchcock.
Les scènes s'empilent comme les plus belles cathédrales, construites par étapes, celle de l'ONU où le faux Kaplan met en doute l'identité du vrai Townsend, le meurtre, la fuite avec ce plan en plongée très formaliste qui voit Thornhill sortir du bâtiment. La séquence en pleine nature, acmé du savoir faire hitchcockien ou comment maîtriser le temps et l'espace à partir de rien. La scène de la salle des ventes, déjà vue mais on replonge avec délice et, pour ceux qui aiment, comme le maître, manger plusieurs fois le même plat, le final : le mont Rushmore.
On pourrait citer quantité de répliques, quantité de plans sans se lasser car le film a cette perfection intense totalement hypnotique. 
Voir Grant jouer les ivrognes au poste de police me fait toujours rire, voir Eva Marie Saint les larmes aux yeux m'émeut encore, se faire malmener émotionnellement, être captivé et manipulé de la sorte relève du vaudou.
Par contraste et goût de farce, Hitch apparaît comme un quidam, qui contrairement à Grant, ne sait pas arriver à temps, il rate son bus. Son film ne l'est en aucune manière.


5 mars 2013

In Name Only / L'autre (1939) John Cromwell


Cela vous est-il déjà arrivé ? J'ai à peu près 300 cents films sur dvd-r, films enregistrés ici et là. Rangés dans une mallette, avec un numéro, si je ne fais pas attention aux titres auxquels ces numéros correspondent, je ne vois qu'une flopée de galettes sans identité. J'en ai pris un au hasard.

Lorsque le générique défile - RKO, Carole Lombard, Cary Grant, Kay Francis, John Cromwell, je me dis que je suis entre de bonnes mains.
Le film débute par une rencontre champêtre, amusante, Alec Walker (Grant) flirte avec Miss Julie Eden (Lombard), c'est léger, frais, divertissant. C'est une idylle qui débute seulement M. Walker est marié avec Maida (K. Francis). Il est même pris au piège car sa femme, cruelle et cupide, fait tout pour le garder et le menace d'un procès s'il veut reprendre sa liberté. De plus cette dernière vampirise ses beaux-parents.
Le film commence comme une comédie, de nombreuses répliques font mouche et on retrouve le Cary Grant cabot que l'on aime mais peu à peu des pointes de plus en plus dramatiques prennent le pas sur la comédie pour finir dans le mélodrame. L'interprétation de Grant est solide et inhabituelle dans ce rôle de mari totalement perdu, Carole Lombard est superbe, jouant avec légèreté ou profondeur. 
Un film très recommandable.

4 mars 2013

The Twilight Zone : The Sixteen-Millimeter Shrine / La quatrième dimension : Du succès au déclin (1959) Mitchell Leisen


Saison 1.

La télévision est un vivier pour le cinéma ou une zone de deuxième vie, après le cinéma. C'est le cas de cet épisode puisque c'est le vétéran Mitchell Leisen qui le réalise, sa carrière de réalisateur se poursuit sur le petit écran. 
C'est un épisode dont le scénario lorgne sur Sunset Boulevard avec la patine fantastique en plus (et le génie en moins). Miss Trenton est recluse dans sa villa et se projette ses anciens films qui datent de plus de vingt ans. Son agent tente de lui redonner une identité sur l'écran mais elle refuse le rôle secondaire offert par un producteur et reprend de plus belle sa série de projections. Lorsqu'un ancien acteur vient lui rendre visite, avec qui elle avait partagé le haut de l'affiche, elle est effrayée de voir qu'il a...vieilli ! Elle décide alors de rejoindre l'univers fictif naît de la lumière de son projecteur 16 mm.
Le scénario est réellement sans surprises, assez convenu mais c'est surtout le plaisir de revoir Ida Lupino qui a eu une belle carrière, tout comme Jerome Cowan, pour les moins connus. Martin Balsam incarne l'agent, il est davantage célèbre pour avoir notamment joué le policier assassiné dans Psycho. la cerise sur le gâteau, en ce qui me concerne, est Ted de Corsia, qui joue le producteur.
Avec Franz Waxman, c'est une distribution qui a de l'allure et qui vaut la peine que l'on se penche sur la série.

3 mars 2013

Man in the Attic / Jack l'éventreur (1953) Hugo Fregonese


Fregonese reprend le roman que Sir Hitchcock avait porté à l'écran dans The Lodger avec le roman de Marie Belloc Lowndes. Un jeune homme, Mr Slade (Jack Palance) loue la chambre qui est mise à disposition par le couple Harley mais préfère se nicher dans le grenier, aménagé plus sommairement. Tout ceci se passe pendant la période qui voit des meurtres dans le quartier de Whitechapel, la période "Jack l'éventreur". Mrs Harley pense que Slade est le meurtrier, son comportement étrange aggrave ses soupçons et elle craint beaucoup pour sa nièce qui est séduite par lui.
Alors que Hitchcock prenait le parti d'innocenter le personnage principal éclairant l'aspect néfaste d'une foule rendue hystérique par la peur qui régnait durant ces quelques semaines meurtrières, Fregonese choisit de nommer le coupable, d'éclairer ses motivations. Jack Palance, au visage si particulier, campe un personnage nuancé, il joue sur tous les registres, la douceur de sa voix, de son attitude contraste admirablement avec la tension et la furie qu'il contient, il faut voir la manière dont il embrasse Lily dans sa loge, lui dévorant presque la moitié inférieure de son visage. Palance est impeccable dans ce rôle, il réussit à rendre son personnage émouvant.
Fregonese étoffe le récit de plusieurs éléments parallèles, c'est d'abord la relation amusante entre les époux Harley, "Tu as encore siroté le sherry en cachette !", ce sont ensuite quelques numéros chantés et dansés puisque les prostituées deviennent dans cette version des actrices, Lily (Constance Smith) fait l'objet de l'attention de Slade mais aussi de l'inspecteur chargé de l'enquête. Parlons enfin des deux policiers malchanceux qui raccompagnent par deux fois deux femmes assassinées très vite par Jack l'éventreur.
Un montage plus travaillé rend compte du traumatisme intérieur qui tenaille Slade alors qu'il assiste à un spectacle où Lily fait l'objet du regard des hommes dans l'assistance. Un crescendo s'installe alors avec le regard de Slade sur celui des hommes qui regardent Lily. Un beau fondu enchaîné est effectué sur les mains de Slade qu'il lave dans le fleuve après un meurtre et Lily endormie. La reconstitution de Londres dans le fog est satisfaisante. L'ensemble est honnête et digne d'intérêt.

Cat on a Hot Tin Roof / La chatte sur un toit brûlant (1958) Richard Brooks


"I'm not living with you! We occupy the same cage, that's all."

Dans le Sud des Etats-Unis, une riche plantation, le patriarche Big Daddy (Burt Ives) est atteint d'un cancer en phase terminale. Ses deux fils sont là. Gooper (Jack Carson) et Mae (Madeleine Sherwood), sa femme, ainsi que leurs cinq enfants et Brick (Paul Newman) et Maggie (Elizabeth Taylor).
Gooper veut absolument être l'héritier principal, ayant toujours suivi les directives de son père mais ce dernier a une nette préférence pour Brick seulement Brick boit plus que de raison. 

La lecture homosexuelle de la pièce est présente jusqu'à un certain point dans le film. La pièce de Tennessee Williams posait le thème au premier plan. Brick aimait Skipper, un joueur de football, Maggie, mariée à Brick, souffre de cette union et du désintérêt total de Brick pour elle. Toute la partie du film est passionnant lorsqu'elle laisse ce sous-texte se développer. L'homosexualité ne peut être acceptée par le père et l'on sent bien que c'est le noeud dramatique de la pièce. Brick est plus rationnel que Gooper et la plantation serait en meilleurs mains avec lui mais l'homosexualité de Brick fera basculer la décision en faveur de Gooper. Le poids de la religion, des convenances, gangrène les liens familiaux. La tension entre les personnages est parfaitement rendue dans l'adaptation de Brooks seulement le scénario est adapté à l'époque et l'homosexualité de Brick est effacée pour tirer la pièce vers une fin plus traditionnelle, plus conforme aux moeurs de l'époque, ce qui constitue une trahison et un hors-sens complet.
C'est regrettable car Newman est torturé à souhait et Taylor est d'une beauté confondante. Les acteurs font ce qu'ils peuvent et ils le font bien, y compris les seconds rôles mais le happy end est réellement une catastrophe, il fait retomber la tension et écrase l'intérêt de la pièce. Lire ou relire l'oeuvre originale devient alors nécessaire.

2 mars 2013

Romance of Radium (1937) Jacques Tourneur


Entre 1936 et 1942 Jacques Tourneur était assigné à la réalisation de courts métrages au sein du prestigieux studio MGM. Etape qui constituait l'antichambre des plus prestigieux longs métrages, non pas une punition mais une étape, étape où la liberté était de mise, les budgets étant beaucoup moins importants, la liberté l'était d'autant plus. Les réalisateurs avaient à peu près 10 000 $ et deux à trois jours pour tourner.
Ce court raconte l'épopée de la découverte du radium, il dure environ dix minutes et pourtant il regorge d'idées.
C'est d'abord une vision documentaire qui prime, l'on voit Antoine Henry Becquerel le découvrir accidentellement. Tout au long du film un lien sera effectué avec le cinéma puisque Becquerel constate que la pierre qui fait l'objet de ses recherches émet des rayons qu'il mettra à jour grâce à une photosensibilité. La séquence où l'on filme avec des précautions infinies un morceau infime de radium qui brille dans le noir est l'apogée de cet aspect documentaire et en même temps une belle mise en abyme de ce qu'est le cinéma et plus particulièrement celui de Tourneur qui aimait jouer de l'ombre et de la lumière.
L'épopée scientifique s'étend sur plus de quarante années et sur plusieurs continents, de Becquerel à la fin du XIXème siècle en passant aux époux Curie jusqu'au département de la Science américain qui conserve le radium. 
Mais Tourneur ajoute à ce récit une partie plus mystique, c'est d'abord cet oriental qui prend peur devant les effets lumineux du radium et davantage la séquence se déroulant au Congo belge où un jeune homme est attaqué par un léopard. Les scientifiques le ramène au village où les habitants l'enterrent jusqu'au cou pour qu'il guérisse. Cette terre enrichie en uranium le guérit. Ce qui est frappant c'est la façon dont Tourneur filme la tête du garçon, en un gros plan où nous le voyons, sur fond de percussions lointaines, pivoter la tête lentement et ouvrir les yeux. c'est I Walked With a Zombie avant l'heure !

1 mars 2013

Warrior (2011) Gavin O'Connor


Sur fond de conflit familiaux, de rédemption, de crise financière, deux frères (Tom Hardy et Joel Edgerton) vont s'affronter dans un tournoi d'arts martiaux mixtes. Le père (Nick Nolte), renié par les deux frères mais sollicité par l'un d'entre eux pour être l'entraîneur, est de la partie.
Film efficace, dynamique, suffisamment écrit pour habiller les matchs avec une histoire mais qui reste cantonné à son genre. J'ai suivi le film avec intensité mais comme l'on monte dans un manège puissant dans un parc d'attractions. Les secousses promises sont présentes mais pas non plus de révélation. Du cinéma d'action bien fait mais sans surprises.

Ken ki / La lame diabolique (1965) Kenji Misumi



Hanpei (Raizô Ichikawa) est un fils illégitime. Sa mère, une suivante aimée par la défunte épouse du suzerain, le confie à un pauvre homme qui va l'élever. Il est sans cesse rejeté par les autres et fait l'objet de quolibets constants. Sa compétence pour s'occuper des jardins le fait entrer au service du seigneur, seigneur qui perd la raison. Hanpei va apprendre d'un samouraï vagabond à se servir d'un sabre. En dépit des services rendus à sa communauté, il ne sera pas accepté et tentera de survivre jusqu'au combat final qui l'opposera à ses détracteurs.
Le royaume est beau, sublime, les paysages dans lesquels les personnages évoluent sont majestueux et pourtant les codes d'honneur, les traditions ne parviennent pas à taire les jalousies et les tares des membres de la communauté. Les combats prennent place sur des parterres fleuris, dans des cadres superbes cependant c'est la haine et l'ambition qui l'emportent.
Misumi cadre ses personnages avec une précision remarquable, l'esthétique apportée au récit sublime un  univers décadent où l'amour ne trouve aucun écho.

The Twilight Zone : Mr. Denton on Doomsday / La quatrième dimension : La seconde chance (1959) Allen Reisner


The Twilight Zone...
Saison 1, épisode 3 : Mr. Denton on Doomsday

L'excellent Dan Duryea est une sorte de Jimmy Ringo qui, ayant abattu un gamin de 16 ans, est devenu un ivrogne. Il est harcelé par un caïd local, joué par le non-moins excellent Martin Landau, le tout sous les beaux yeux de Jeanne Cooper.
Mr. Fate, un vendeur ambulant lui procure un élixir lui permettant de faire face à son agresseur en lui redonnant la dextérité perdue, seulement le voilà de nouveau une cible humaine qui attire les pistoleros du coin...
Allen Reisner réalise cet épisode western avec une distribution assez classe, une des raisons qui font que cette série est intéressante, voir des acteurs qui tiennent habituellement des seconds rôles être, cette fois, au premier plan.

Als ich tot war / Quand j'étais mort (1916) Ernst Lubitsch


Comédie muette qui constitue le premier film de Lubitsch disponible à ce jour, Als ich tot war est une comédie qui voit Lubitsch interpréter le mari, en prise avec sa femme et sa belle-mère.
Le mari est passionné d'échecs et rentre tard de ses tournois jusqu'au jour où il est mis à la porte. il se déclarera suicidé mais reviendra déguisé en domestique, les soirées arrosées ne parvenant pas à lui faire oublier sa femme. Il lui faudra alors déjouer les approches du nouveau prétendant tout en évitant les avances de sa belle-mère, tombée sous son charme.
Lubitsch compose un générique amusant où chaque acteur, comme le fera Guitry plus tard, apparaît face caméra, ils sortent d'une porte avec un double-rideau, l'aspect théâtral est nettement souligné. Ce qui me réjouit davantage ce sont les nombreux regards-caméra que produit Lubitsch durant le film, ils renforcent la complicité entre son personnage et le spectateur, non pas que cela soit nécessaire puisque le personnage principal acquiert naturellement ce rôle dans ce registre, apportant un délice supplémentaire, une connivence.
Le film est charmant et se laisse regarder avec un réel plaisir. Tout y est jeu et simplicité.