29 sept. 2013

The Spiral Staircase / Deux mains, la nuit (1945) Robert Siodmak


Une ville de la Nouvelle Angleterre, un tueur en série rôde et s'acharne sur les femmes qui souffrent d'une infirmité. Helen (Dorothy McGuire) reste, depuis un drame, sans voix aussi est-elle une cible idéale...

La distribution n'est pas de premier plan mais tous les acteurs sont connus par les éveillés des salles sombres : George Brent, Ethel Barrymore, Rhonda Fleming, Kent Smith, Elsa Lanchester, Sara Allgood et même Rhys Williams. C'est une des raisons qui font du film un agréable moment.
L'essentiel étant la mise en scène soignée de Siodmak, la lumière de Nicholas Musuraca et les décors de Darrell Silvera. Le film se déroule, pour la plus grande partie, dans une immense demeure et les lieux sont admirablement utilisés. L'action tient en une nuit, une nuit d'orage, et le travail sur les ombres est superbe. 
Ce n'est pas tant le récit qui tient le spectateur en haleine mais l'atmosphère qui s'en dégage. 
Un régal pour les yeux, souligné par la scène d'introduction : nous assistons à une séance de cinématographe, le premier regard est celui des spectateurs devant l'écran, des enfants lorgnent à travers le rideau, et nous les regardons, regards emboîtés alors qu'au-dessus de la salle de projection, une autre regard, meurtrier celui-là, épie la victime. Plaisir scopique, voyeurs de spectateurs, Siodmak nous en donne assez pour apaiser notre soif visuelle.

Deux courts métrages de Chantal Akerman : Saute ma ville (1968) / La chambre (1972)


Saute ma ville (1968)

La mention "récit" est mise en avant au début et à la fin du film. 
Sur une voix off qui chantonne mais qui chantonne pour soi, à la manière de la comptine chantonnée en boucle par Deneuve dans Repulsion, une jeune femme entre chez elle.
Appartement dans une tour d'immeubles, activités domestiques : préparer son repas, le prendre, laver le sol, cirer ses souliers. Toutes les activités sont faites dans un à peu près ludique et destructeur, comme si les tâches imposées devaient être faites par un enfant laissé seul. 
Aliénation du quotidien, vacuité des comportements répétitifs, le tout mène à une explosion nécessaire ou intrinsèque. Il y a urgence à contester l'ordre établi, le film le montre en une forme angoissée et tragique.



La chambre (1972)

Lent panoramique horizontal qui parcourt l'espace restreint d'une chambre de droite à gauche puis inversement, les points de retours se faisant de plus en plus autour de l'élément central constitué par le lit sur lequel Chantal Akerman offre pour seul récit le regard caméra constant et une pomme qui sera croquée.
Le temps qui passe est capté dans sa durée, onze minutes sans cut, film muet. Ce qui n'est que peu montré au cinéma fait ici l'essentiel. Une infime action et une posture, Akerman est alitée, qui subit d'infimes variations. Il n'y a rien et en même temps la trace est parfaite, souvenir d'un moment, d'une idée, d'un lieu.

28 sept. 2013

The Keep / La forteresse noire (1983) Michael Mann


L'armée allemande et Tangerine Dream réveillent un démon enfermé dans une forteresse au fin fond des Carpathes. 
Le Golem, Dracula, L'exorciste, ce sont les références qui viennent à l'esprit à la fin du film, une fois que vous vous êtes rendus compte que cette bouillie assez indigeste vient de se terminer.
Dommage parce qu'au début j'étais plutôt emballé par l'aspect Hammer du film, je veux dire par là suivre une histoire dont on se moque mais avec du plaisir parce que l'ambiance et le désir du réalisateur de réussir un faire un film honnête l'emportent avant tout.
Le jeu des acteurs n'est vraiment pas  la hauteur comme si Mann n'avait pas eu le temps de s'y consacrer pleinement, les décors, en revanche, sont plaisants, ambiance bande dessinée et carton-pâte mais avec du charme.
Une multitude de plans superbes ponctuent le film mêlés à d'autres qui sont à la limite du ridicule. Un film étrangement éloigné du reste de la filmographie d'un Mann, ici vénéré.

26 sept. 2013

The Twilight Zone : Judgment Night / La nuit du jugement (1959) John Brahm


Saison 1

Carl Lanser (Nehemiah Persoff) est à bord d'un navire, ne sachant plus comment il y est arrivé, seules quelques bribes de son passé récent reviennent à sa mémoire. Nous sommes en 1942, des sous-marins allemands rôdent, le danger se précise, il se souvient, une attaque, une heure précise. Sur le sous-marin allemand qui attaque, c'est lui-même qui donne les ordres de tirer...

Récit d'une damnation éternelle, l'épisode vaut par l'interprétation de Persoff, pas trop hystérique, assez juste, convaincante.
Dans des rôles secondaires, Patrick Macnee et James Franciscus.

25 sept. 2013

War Horse / Cheval de Guerre (2011) Steven Spielberg


Il était une fois ... un cheval.

Film de guerre (la supériorité technique allemande du début de la Première Guerre mondiale et tout le reste) qui embrasse d'autres thèmes, le rapport père/fils et au-delà le lien familial, les rapports de classe et au premier plan Joey, le cheval.

Le film est assez virtuose, la réalisation est celle d'un vétéran qui connaît bien son affaire, multipliant les références cinématographiques entre le cinéma de genre et les grosses productions à la Selznick, on y trouve même des plans fordiens mais rien de la simplicité de ce dernier. Est-ce le fait de la pâleur du personnage principal joué par Jeremy Irvine ? Les multiples plans où le coucher de soleil est bien trop voyant ? Aucune émotion ne se diffuse, je ne vois que de la technique, de la jolie technique mais que de la technique. 
Et puis cette manière de parler anglais sur toute la planète, peut-on s'offrir cette licence poétique de nos jours, d'autant plus que lors de la scène du no man's land, un soldat anglais s'étonne de l'usage de sa langue venant d'un allemand, pourquoi ne pas l'avoir fait avant ? C'est un détail mais il m'est pénible. Les amateurs de la vf n'y verront que du feu mais je n'ai que faire des amateurs de la vf.

Excepté ces griefs, si nous restons un peu moins critique, ce conte narrant les péripéties d'un cheval miraculeux peut avoir une portée décorative, de belles images, une histoire invraisemblable mais un peu épique. Non, je n'y arrive pas, les griefs reviennent, en ce qui me concerne c'est une déception.

21 sept. 2013

In a Lonely Place / Le violent (1950) Nicholas Ray


Superbe film noir à la densité remarquable.
Dixon Steele (Humphrey Bogart) est un scénariste qui végète aux confins d'Hollywood. L'homme est imprévisible, impulsif et violent, ses dérapages font le vide autour de lui et seuls quelques fidèles, son agent et un vieil acteur alcoolique, continuent à l'épauler. Car Steele peut être touchant, aimable et empli d'humanité. Humphrey Bogart joue admirablement ce personnage, crédible dans les scènes de rage où nous l'attendons moins et redoutablement efficace dans le rôle du good guy. 
Un meurtre fera l'objet d'une suspicion tenace et la jolie girl next door, Laurel (Gloria Grahame, excellente dans ce rôle), se perd entre l'amour qu'elle éprouve pour Steele et la peur qui l'étreint devant sa fureur.
Pas facile de vivre avec un artiste, un écorché vif, Nicholas Ray se sert de son histire pour en imprégner le film, Grahame étant sur le point de le quitter. 
Un beau cadeau d'adieu et un constat réaliste sur l'art pratiqué dans la douleur.

The Wings of Eagles / L'aigle vole au soleil (1957) John Ford


Le commandant Frank "Spig" Wead, interprété avec brio par un John Wayne intense, était un ami de John Ford pour qui il avait signé le scénario de Air Mail (1932). Wead était un pilote qui aimait les sensations fortes (voir la première scène assez énorme où Wead emmène un soldat de l'armée de terre faire un tour) et qui est devenu paraplégique suite à une chute. Il devint alors écrivain, scénariste et auteur de pièces de théâtre.
 Ce n'est pas ce Ford que l'on met en avant pour évoquer la longue carrière du réalisateur et pourtant il mérite que nous nous y attardions. Sa particularité étant de contenir beaucoup de sa vie alors qu'il est en train d'en évoquer une autre. L'intérêt du film, cet axe autobiographique qui prend appui sur un support biographique, ne se révèle qu'à condition de connaître suffisamment la vie de John Ford que retrace admirablement Joseph McBride dans son A la recherche de John Ford paru chez Actes Sud/Institut Lumière.
D'abord cette absolue priorité accordée à la carrière, le cinéma pour Ford, la Marine pour Wead, priorité qui relègue la famille à l'arrière-plan. C'est d'ailleurs dans l'univers domestique que l'accident arrive. Le film témoigne sur un mode dramatique et comique de ce conflit. Puis la fidélité aux amis, la constitution d'un groupe soudé qui évolue autour d'une figure centrale (les portraits de Carey, la pose faite par O'Hara dans la capture, la ressemblance du personnage joué par Ward Bond avec Ford et d'autres détails), ajoutons le penchant pour l'alcool, un mode de vie viril où l'action succède aux bagarres, la vie de troupe...
Le foyer, femme, enfants ne peuvent rivaliser avec les guerres, la volonté de faire progresser son domaine d'activité et les choses simples (the wind, the sky, the sea, pure poetry) mais le prix à payer est, au détour d'un plan, une solitude, une tristesse qui reste passagère. L'investissement total d'un individu pour la cause dans laquelle il s'engage laisse des traces. C'est le prix à payer pour accomplir une oeuvre. Ford le sait intimement.

18 sept. 2013

Human Desire / Désirs humains (1954) Fritz Lang


Pas de tare héréditaire ici, du Zola qui se dissout dans un triangle amoureux hollywoodien, efficace mais éloigné de la force renoirienne, d'ailleurs la locomotive à vapeur, puissante et presque organique devient électrique et anonyme. Il n'est que de voir les plans documentaires tournés par Lang, ils sont moins impressionnants, Lang a dit la difficulté d'obtenir l'accord d'une société de chemins de fer, cela se voit.
Pour ce qui est du film, le personnage de Gloria Grahame, Vicki, est le pivot du scénario, celle pour qui le mari devient fou, déjà imbibé d'alcool, ayant le vice du jeu, ce dernier ne peut que mourir, il porte toutes les marques de la déchéance, le meurtre n'est que le point final d'une destruction annoncé. Lorsque nous voyons Grahame, nous savons de suite qu'il y a un désaccord flagrant entre les deux. Broderick Crawford a un rôle plus étoffé que d'habitude et parvient à faire exister ce personnage. L'amant qui vient perforer le cercle matrimonial est l'américain moyen par excellence, Glenn Ford. Il incarne Jeff, le conducteur de locomotive qui revient de Corée mais étonnamment il n'a aucune séquelle si ce n'est de succomber aux charmes de Vicki. J'aime beaucoup le mélange de leurs voix, celle de Glenn Ford avec ce timbre particulier et celle de Grahame, presque artificielle.
Lang filme cette histoire comme un polar, usant de l'ombre et de la lumière et se désintéressant de l'aspect naturaliste du roman de Zola. Si nous oublions le roman nous pouvons apprécier l'exercice.

16 sept. 2013

Below Sea Level (2008) Gianfranco Rosi


A trois cents kilomètres de Los Angeles, direction sud-est, une petite communauté vit en plein désert, sans eau courante, ni électricité. Los Angeles, San Diego, San Francisco, les villes ont recraché ces hommes et ces femmes, la vie bousillée par les accidents, les séparations, les morts, ils se retrouvent là, se connaissent, se voient de temps en temps et apprécient, plus que tout leur solitude. Derrière cette solitude se terre la détresse, le désir de créer un lien, une famille.
Gianfranco Rosi a passé plus de trois années à les filmer, capturant des instants magiques, emplis de sérénité, de liesse face à une nature puissante, capturant une multitude de gestes répétés à l'infini, des rires, des pleurs, le désarroi. Tout est là, à la bonne distance. Tous veulent repartir, de rien, de zéro pour miser sur l'amour, l'amitié, un bout de chemin fait ensemble dans un véhicule à bout de course mais tous ont en commun un lourd passé qui vit en eux, qui les ronge et seul le désert, ce vaste espace où le regard se perd, parvient à taire, de temps à autre, leurs souffrances.
Un travail admirable.

14 sept. 2013

The Big Heat / Règlement de comptes (1953) Fritz Lang


Dans les entretiens qu'il donne à Bogdanovitch*, Fritz Lang, en parlant de M, évoque les différents niveaux d'un film, ainsi regarde-t-on un film avec sa propre subjectivité, son niveau socio-culturel, son intelligence.
The Big Heat offre ces différents niveaux. 
Le premier serait celui de la vengeance, Bannion (Glenn Ford), en perdant sa femme, son foyer chéri, n'a de cesse de détruire celui de Lagana (Alexander Scourby) où règne le sentiment familial : tableau de la mère vénérée, réception donnée en faveur de sa fille...
La communauté, sa force, pourrait en être un autre, car Bannion est véritablement enragé, d'autant plus que la rage le ronge alors qu'il se sent seul, ce sont ceux qui lui viennent en aide qui l'aident à retrouver une sérénité nécessaire à l'application de la loi : Mme Parker, le beau-frère et ses amis et surtout Debby (Gloria Grahame).
Debby est un personnage très intéressant, elle incarne la cupidité et la rédemption. Elle sait et assume sa vénalité, elle pointe les caractéristiques identiques qu'elle partage avec Bertha Duncan (Jeanette Nolan) mais sa dignité et son refus de l'asservissement total la poussent à se dresser, à changer. Grahame est sublime dans ce rôle de femme blessée, suffisamment lucide pour mesurer le fossé qui la sépare de Bannion et pourtant suffisamment sensible pour éprouver des sentiments beaux et douloureux.

C'est un film violent, traversé d'images fortes, d'individus impulsifs (Lee Marvin en est un beau spécimen) en proie à des émotions qui conduisent au drame, où le désir, l'amour deviennent en un instant la rage la plus pure, la plus intense. Debby porte cette dualité sur son visage où les brûlures enfouies dans le vison ne laissent, offertes au regard, apparaître que les belles lignes lisses d'une femme amoureuse d'un rêve qui s'enfuit.


* Fritz Lang en Amérique, Cahiers du Cinéma, 1990

Tight Spot / Coincée (1955) Phil Karlson


Un huis-clos où une jeune femme assez irrécupérable (Ginger Rogers), est sortie de prison pour que la police puisse la convaincre de témoigner contre le parrain local. Edward G. Robinson joue l'intégrité en personne qui doit persuader la détenue et Brian Keith interprète le flic chargé de la surveiller et la protéger contre la pègre qui fait tout pour éliminer les témoins gênants.
Le film repose, pour sa plus grande part, sur le duo formé par Keith et Rogers, cette dernière débite les dialogues savoureux de William Bowers tandis que Keith fond, comme le spectateur, de plus en plus pour elle.
Un beau film noir qui démarre en comédie (la télévision est méchamment égratignée au passage) pour ensuite honorer le genre. La photo est soignée et le film est plutôt agréable.

Capitaine Conan (1996) Bertrand Tavernier


Le lieutenant Conan (Philippe Torreton), qui sera promu capitaine, dirige une cinquantaine d'hommes, pour certains sortis de prisons diverses, qui forment une unité d'élite maniant couteau, arbalète, fronde, grenade et autres armes avec une dextérité redoutable. L'officier protège ses hommes, les défend.
Une fois la guerre terminée (la Première Guerre Mondiale), ces hommes repartent vers d'autres fronts balkaniques. Lorsqu'ils sont dans l'attente d'une mission, entre deux combats, certains d'entre eux commettent des actes de banditisme. Un procès s'ouvre.

Plus que la guerre en elle-même, le récit trace une frontière entre ceux qui sont au contact, qui doivent plonger les mains dans le sang et les autres. Sortis de plusieurs années de combat, il est difficile de rentrer dans le rang. Les scènes de chasse, de repas, la cohésion du groupe, la façon de rester toujours ensemble les amènent à vivre en meute, à s'écarter des intérieurs civilisés d'ailleurs lorsqu'ils prennent leurs quartiers dans le lycée français de Budapest, le bâtiment est violenté comme s'il devait s'aérer, rejoindre un état naturel : les fenêtres sont éclatées, le plancher brûlé. Certes il y a toujours une raison, bagarre, nécessité de se chauffer mais la force brutale et les manières de ces soldats se conjuguent peu avec le code exigé par le commandement qui paraît très éloigné des réalités (Rich et Berléand s'en donnent à coeur joie pour incarner des officiers crétins). La guerre et sa violence marquent les hommes de l'intérieur.

12 sept. 2013

Denis Demonpion, "Arletty" (Flammarion, 1996)


L'auteur a partagé de nombreux moments avec Arletty avant qu'elle ne disparaisse, il livre ici les confidences et autres histoires recueillies.
De Courbevoie aux palaces, en passant par Drancy, des planchers de théâtres, des plateaux de cinéma, des cellules d'internement à la résidence surveillée, Arletty aura promené son visage de porcelaine à travers le siècle. A la lecture de cette biographie assez documentée, l'on se dit que cette femme n'était pas comme les autres, qu'elle incarnait le désir du beau, du luxe mais aussi de l'indépendance, de la liberté de choix. Son bel officier allemand, rencontré en 1941, aura changé sa vie, il y a un avant et un après Soehring. Arletty a assumé, l'ombre de Soehring plane sur les pages d'après-guerre, ancre une solitude chez cette femme a la verve lumineuse, à l'esprit rieur, à la curiosité insatiable, de la vie et des hommes.
Il me semble que le volume aurait gagné à être encore plus étoffé, on ne quitte Arletty qu'avec regrets.

11 sept. 2013

The Count / Charlot et le comte (1916) Charlie Chaplin


Moins étonnant que One A.M., The Count rejoint les sentiers (re)battus de la comédie néanmoins il présente une tenue qui a de l'allure, des moments de grâce plus fréquents et mieux distribués dans le récit qui le rendent moins bancal que d'autres courts dans la même veine.
Chaplin interprète un tailleur. Il va sans dire que les compétences professionnelles de son personnage sont nulles. Le licenciement est inéluctable.
Son patron (Eric Campbell), trouve dans un smoking une invitation pour un bal, promettant le coup de foudre avec un jeune et riche héritière (Edna Purviance). Il usurpe l'identité du comte invité et, arrivé sur les lieux, retrouve son assistant infernal. Il lui propose, en échange de son silence, qu'il devienne son faux secrétaire. Or ce dernier, au moment de se présenter, affirme être le comte attendu...
Nous retiendrons un usage hilarant de la nourriture et des boissons, camembert, spaghettis, soupe, tranche de pastèque, le moindre aliment est source de variations comiques qui touchent au génie, l'on rit comme un enfant au cirque. Un numéro dansé, qui n'est pas sans rappeler des passages d'oeuvres ultérieures, a son charme et le final en bataille rangée frappe par son appétit de destruction, je ne crois pas avoir vu Chaplin se faire plaisir à tout détruire avec autant d'ardeur et de jubilation.

8 sept. 2013

The Amazing Mr. X (1948) Bernard Vorhaus


Veuve entendant la voix de son mari, ambiances crépusculaires, ombres s'étalant sur les murs, rideaux agités par le vent, demeure somptueuse en haut d'une falaise, plage en contrebas...
L'appel des morts est un beau sujet de cinéma, créatures voilées pour la nuit se mouvant lentement vers des terrasses où le rêve se confronte furieusement à la réalité. Il y a tout cela dans le film, la lumière de John Alton lui donne un écrin somptueux, le situant dans une zone floue entre polar et fantastique. La copie médiocre du dvd Bach Films, qui en a donné des pires, laisse entrevoir la beauté que pourrait diffuser une copie 35 neuve. Rêvons aussi.
Mais le film donne plus que les ombres chéries par les fans de film noir. Elle donne un méchant intéressant en la personne de Tuhran Bey qui interprète Alexis, le médium en carton. Personnage qui habite l'ombre et qui recèle de la lumière. Vorhaus et Alton se plaisent à suivre ses trucs, à en révéler l'artifice tout en donnant à son show la grandeur appropriée. Le film est un artifice, ses créateurs plongent dans l'illusion avec le plus grand sérieux, le plus beau désir de plaire, la lumière est travaillée avec une rigueur admirable et les angles de prise de vues ne sont pas timides, plongées, contre-plongées osées, la caméra est placée parfois étrangement comme dans ce plan où elle est sise dans un lavabo ! La profondeur de champ donne de l'espace à un décor volumineux qui fait penser à certains plans de Citizen Kane. Espace pleinement habité, ne manque que le grenier pour plaire à Gaston Bachelard.
De la belle ouvrage.

Coffee and Cigarettes (2003) Jim Jarmusch


Jim Jarmusch a tourné ces sketchs en parallèle de ses longs métrages. Un fil conducteur les réunit défini par son titre.
Moments drôles, où la gêne et l'incompréhension règnent, ce sont des instants partagés, des espaces creux. L'absurde y trouve sa place, à côté des petites jalousies et stratégies de la célébrité, l'ego est prédominant, les grandes théories sur des choses infimes pullulent.
Cette mixture, diffusée en noir et blanc, est séduisante. 

O.H.M.S. / Au service de Sa Majesté (1937) Raoul Walsh


Tourné en Angleterre avec peu de moyens, O.H.M.S traite de la rédemption ou de la noblesse que peut avoir un truand. Un voyou new-yorkais, Jimmy Tracy (Wallace Ford) est pris pour un tueur, il usurpe l'identité de la victime et se retrouve engagé en Angleterre dans l'armée britannique. Il tombera amoureux d'une jeune femme pour qui il va rentrer dans le rang.

Le scénario est on ne peut plus irréaliste mais cela n'a aucune importance, c'est le charme des acteurs qui l'emporte, Wallace Ford, John Mills et Grace Bradley ont le sens du rythme et le film en contient. Il faut laisser de côté les nombreuses scènes de défilés, lassantes au possible, issues de stock-shots, qu'utilise Raoul Walsh et les scènes d'action qui n'ont que peu d'intérêt.
C'est la comédie qui prime, le dialogue coquin et irrévérencieux, les scènes de music-hall montées avec, en parallèle, une action qui rehausse la pauvreté d'une chanson ou d'un morceau d'accordéon. Il y a de l'inventivité.
Le film ne tient pas toutes ses promesses, la séquence new-yorkaise initiale est rapide, inventive, cependant il contient suffisamment de trouvailles, d'énergie pour pallier les écueils laissés ici et là.

7 sept. 2013

The Jackpot / Gare au percepteur (1950) Walter Lang


Une famille d'américains moyens, Bill Lawrence (James Stewart) se plaint de la routine, rêve d'expéditions, son épouse Amy (Barbara Hale) gère la logistique, ils ont deux enfants (la fille est incarnée par Natalie Wood).
Bill va gagner un jeu qui passe à la radio, des centaines de cadeaux se mettent à pleuvoir et vont faire de sa vie une aventure qu'il n'oubliera pas.

Jeux promotionnels stupides, cadeaux de la même veine, c'est la société de consommation et ses rêves en plastique qui est visée, la comédie est efficace et transforme un pavillon tranquille en un lieu cauchemardesque. Le citoyen se révèle être une cible parfaite pour un déluge qu'il ne maîtrise pas. Une version sédentaire et consumériste de Rich and Strange d'Alfred Hitchcock.

5 sept. 2013

Spetters (1980) Paul Verhoeven


Commençant avec une musique et des scènes potaches à la limite du supportable, Spetters met en scène la jeunesse rurale désireuse d'aller plus haut, plus loin, plus fort.
Univers centré autour de la motocross, la faune locale adule le champion que joue avec désinvolture Rutger Hauer, restent la bière, les filles et les homosexuels du coin. L'amour chez Verhoeven se pratique avec la même volupté que procure le frottement des billets de banque. 
Une vendeuse de frites à l'ambition aussi développée que son sex appeal, Renée Soutendijk lui prête sa plastique affriolante, vient exciter les imbéciles du coin, leur souffler des rêves d'Amérique (de Canada en l'occurrence), de podium et de gloire.
Le film prend alors un virage très sombre, presque nihiliste, ce qui le rend plus intéressant. Comme si Verhoeven en avait assez de cette terre hollandaise, il y a comme une rage à briser les avenirs impossibles de cette jeunesse coincée dans des possibles restreints et l'on ne croit guère aux doux recommencements qui font rêver les personnages à la fin.
Une belle friandise noire cachée sous une fine couche de mièvrerie.

4 sept. 2013

Passion / Tornade (1954) Allan Dwan


Sorti de l'usine RKO, Dwan tourne Passion avec un budget assez faible mais qui ne se voit pas à l'écran. La vengeance de Juan Obreon (Cornel Wilde) se suit à coups de péripéties, de différents paysages qui donnent au film des allures de grosse production. Dwan, malicieux, évoque, dans les suppléments du coffret Carlotta, la manière dont il investit les plateaux extérieurs de la Warner et de Universal, loués à la journée, il réserve quelques plateaux mais en utilise bien plus. 
Histoire de revanche, le rythme du film est effréné, sa durée, pourtant courte, environ 1h20, est trompeuse, nous avons l'impression de voir un film bien plus long, plus dense.
Cornel Wilde campe un héros aimé de tous et meurtri, Lon Chaney Jr fait partie des bad guys et Yvonne De Carlo interprète l'épouse et sa soeur avec une belle fougue. On y aperçoit également Raymond Burr en représentant de la justice a la tolérance souple. 
Le style du film est varié, usage des extérieurs en pleine lumière naturelle et scènes intérieures souvent peu éclairées, Dwan aime jouer avec les ombres.
Un divertissement honorable.

3 sept. 2013

One A.M. / Charlot rentre tard (1916) Charlie Chaplin


Un homme en smoking rentre tard, comme le titre l'indique. Un taxi le ramène devant chez lui, l'homme est complètement ivre mais ne cesse de maintenir un certain maintien. Tout devient laborieux, Chaplin incarne  merveille le personnage, descendre du taxi, trouver ses clefs, monter l'escalier, boire un dernier verre alors que la table sur la quelle la carafe est posée a un plateau qui tourne, se mettre au lit (dompter le Murphy Bed)...
Ce sont deux bobines grandioses qui nous sont offertes, l'édition dvd arte video donne une version de 22 minutes mais une autre est disponible sur YouTube qui en présente 27, avec une scène où le personnage attaque l'escalier avec piolet et corde de rappel.

La virtuosité du jeu de Chaplin est admirable, le rire fuse et l'on comprend alors pourquoi l'ivrogne finit toujours par dormir dans sa baignoire.
Un seul reproche majeur, le film est trop court.

Head (1968) Bob Rafelson


Trip psychédélique qui veut rejeter l'autorité, la guerre , démonter l'artifice, ce film autour du faux groupe devenu groupe The Monkees me laisse froid. Victor Mature, Frank Zappa, Sonny Liston, Timothy Carrey y passent dire bonjour mais que d'ennui. La naïveté du propos, le jeu des Monkees, la succession de sketchs reliés par un lien ténu suscitent une attention polie, rien de plus en ce qui me concerne. 

2 sept. 2013

The Proposition (2005) John Hillcoat


Scène de fusillade, balles perforant la tôle, traversant les chairs, le début est violent et notre tendance naturelle est de nous placer du côté de l'agressé. Les frères Burns, Charlie (Guy Pearce) et Mike (Richard Wilson), sont arrêtés par le Capitaine Stanley (Ray Winstone). Interrogatoire violent et marché : Mike reste entre les mains de Stanley, Charlie doit tuer le frère aîné, Arthur (Danny Huston), dans les neuf jours qui suivent pour sauver son frère sinon ce sera la pendaison. Charlie part seul.

L'argument est très simple. 
Australie, fin XIXeme. Des terres désertiques frappées par le soleil, quelques montagnes où s'est réfugié Arthur et le reste de sa bande.
Le thème principal est celui de la civilisation. Stanley veut l'imposer à sa ville, à son pays. Magnifique personnage que ce Stanley, rongé de l'intérieur par le mal qui est tout autour de lui, qu'il a en lui. Il lutte pour l'effacer, aidé en cela par son épouse, Martha (Emily Watson), qui fait de leur demeure un îlot paradisiaque tranchant brutalement avec la vulgarité et la sauvagerie qui l'entoure. Sa quête est noble, il a senti que Charlie avait cela en lui, il fait un pari. Beau pari.
Ceci pour les personnages. Et puis l'Australie superbement filmée par Hillcoat. Dans l'excellent ouvrage publié par le Centre Pompidou, Le cinéma australien (1991) Ross Gibson signe un article intitulé "Présence du paysage", je cite : "Il occupe une telle place dans toute l'histoire du cinéma australien qu'il en est arrivé à représenter beaucoup plus qu'un simple décor..." plus loin "On peut dire que sous bien des rapports, il constitue le thème de la majorité des longs métrages australiens." Ce qui se vérifie ici, voir la façon dont les personnages, surtout les outlaws, ceux qui vivent dehors, le regardent avec fascination et émerveillement, avec crainte et incompréhension aussi car ce paysage les dépasse. Hillcoat a vécu son enfance et son adolescence au Canada, revenu en Australie à l'âge d'homme le pays qu'il a rencontré, le choc qui en a résulté se voit dans ce film, il épouse parfaitement ce contact entre la beauté sauvage d'un pays et la volonté de le dompter, de le domestiquer, à la manière de l'habitat des Stanley.

D'une richesse visuelle et thématique profonde, ce western mérite le détour. 

1 sept. 2013

La France (2007) Serge Bozon


"Si j'avais besoin de lui
Est-ce qu'il viendrait vers moi ?"

Camille (Sylvie Testud) attend désespérément les lettres de son mari qui sa bat au front, nous sommes à l'automne 1971. Lorsque celui-ci lui signifie sa rupture elle décide de le rejoindre et pour se faire se déguise en jeune homme. Elle est prise en charge, à force d'insistance, par une petite troupe menée par un lieutenant (Pascal Greggory).

Film de guerre atypique, La France présente d'abord des paysages, forêts, rivières, car la troupe ne s'aventure guère longtemps près du front, ces hommes fuient la guerre, ne cherchent pas le conflit. Beauté des paysages et solidarité du groupe, l'on sent que ces hommes sont depuis longtemps ensemble, les voir, tout à coup, sortir des instruments de fortune surprend mais le film a de ces libertés qui le rapproche de l'univers du conte : forêts, déguisement grossier, caches rudimentaires, même l'apparition du mari le rapproche d'un fantastique enfantin...
Ces hommes pourraient errer dans les limbes, d'ailleurs le lieutenant ne cesse de dire à Camille qu'elle cherche la mort mais il se peut qu'elle la représente et que le lieutenant refuse de la voir. Le film laisse la place aux interprétations.
D'une beauté étrange il arrive à déranger nos repères, c'est une performance qui suffit à le rendre aimable.