30 nov. 2013

A Dog's Life / Une vie de chien (1918) Charlie Chaplin


Premier film pour la First National, A Dog's Life est une réussite totale.
Il y a une nette différence dans le soin apporté au cadre, dans le tempo, nous sentons que Chaplin avait le désir de prendre son temps et la possibilité de le faire. 

Charlot est le même, irrécupérable solitaire, rejeté par tous. Un parallèle est fait avec Scraps, un chien bâtard, abandonné, vivant dans la rue. La première partie du film nous les désigne comme identiques, ayant la même difficulté pour survivre et devant se battre pour le faire. C'est un monde hostile qui entoure les deux héros, voir la manière dont Charlot est évincé par d'autres exclus lors de la séquence de la demande d'emploi et la manière dont Scraps tente de gagner un peu de nourriture parmi d'autres molosses affamés.
C'est, évidemment, un traitement comique qui est mis au premier plan sans toutefois négliger une peinture sociale sordide.
Les deux compères, une fois unis, vont associer leur peine avec une chanteuse de bar (Edna Purviance), cette dernière est exploitée par son patron.
Les trois âmes vont fuir leur triste condition grâce au destin qui leur procure un peu d'argent, après avoir vaillamment lutté pour le préserver ils fondent une famille unie. Le happy end, inhabituel chez Chaplin sous cette forme, nous montre Charlot travaillant la terre, rentrant chez lui et, avec sa compagne, se penchant sur un berceau : Scraps et un chiot y reposent.

Mélange adroit de gags, les meilleurs sont la scène de l'embauche, celle où Charlot engloutit les préparations culinaires du snack ambulant et la récupération finale de l'argent dans le bar dancing, A Dog's Life témoigne d'une ambition plus vaste que les oeuvres précédentes, Chaplin veut se rapprocher de l'idée d'unité, d'un ensemble plus harmonieux, d'une véritable histoire. Il y parvient tout en préservant une puissance comique intacte.

Seven Thieves / Les sept voleurs (1960) Henry Hathaway


Film de casse honnête avec une distribution solide : Edward G. Robinson, Rod Steiger, Joan Collins, Eli Wallach...

L'action se déroule sur la Côte d'Azur mais elle apparaît seulement en transparence, excepté quelques plans de coupe tournés sur place. Dommage, c'est retirer un plaisir supplémentaire qui a un coût mais qui rapporte.
L'action se met en place lentement et c'est Joan Collins qui est chargée de faire monter la température de la plus belle des manières, elle déroule ses longues jambes dans deux numéros dansants, sobres mais redoutables.
Pas vraiment d'intensité si ce n'est dans la confrontation Robinson/Steiger, nous nous laissons guider par eux et savourons les scènes.
Notons un beau numéro de Wallach qui joue un baron infect, distribuant les répliques humiliantes de son fauteuil roulant.

Un film très loin d'être inoubliable mais pas totalement vain non plus.

29 nov. 2013

Fear X / Inside Job (2003) Nicolas Winding Refn


Harry Cain (John Turturro) est agent de surveillance dans un centre commercial. Son épouse qui l'attendait à la sortie de son travail se fait assassiner sans raison autre que le hasard le plus total.
La police fait son enquête mais Harry, hanté par ce drame, fait la sienne de son côté en visionnant des heures d'enregistrement issues des caméras de surveillance. 

Les dialogues, peu nombreux,  sont écrits par Hubert Selby Jr. et la mise en scène tend à épouser le style d'un Lynch, façon Lost Highway, sans parvenir à en recréer la puissance émotionnelle.
De nombreux points sont à mettre au crédit du film, son ambiance, ses couleurs, sa bande son très travaillée, le jeu de Turturro, Deborah Kara Unger et James Remar mais l'ensemble ne prend pas, les lents travellings avant sur la nuque de Cain sont poussifs et l'on aurait aimé être pris par la paranoïa du personnage avec plus de conviction.
Pas un naufrage, loin de là, mais une déception.

21 nov. 2013

Boy and Bicycle (1956) Ridley Scott


Ridley Scott produit et réalise ce court métrage en 1956, son premier film dans lequel joue son jeune frère Tony. Il interprète un jeune homme qui vient d'avoir seize ans, qui en a assez des ordres donnés par ses parents, assez de l'école, des sermons, de ces paysages industriels qui entourent la ville. Il décide, sur le chemin de l'école, de profiter du beau temps, de la liberté, au diable l'école... à lui les chemins qui mènent à la mer, à bicyclette.

Liberté, soleil, embruns, la caméra embrasse les espaces, délice de fumer sa cigarette en regardant le large.
Mais vient l'orage, la pluie, les abris de fortune, les poupées au crâne éclaté, le chien mort sur la plage, le froid, l'humidité, la peur.

Il sera long le chemin qui mène à l'indépendance, pour l'instant le jeune homme fait quelques tentatives, nous l'imaginons heureux de retrouver le foyer et ses pantoufles à motif écossais.

Court qui se tient si ce n'était la voix off un peu envahissante du personnage, procédé trop appuyé. La volonté de vivre pleinement, le désir de la jeunesse sont traités avec une poésie qui laisse toute sa place au travail du temps qui passe et qui marque chaque chose de son empreinte laissant la pourriture et la mort comme seuls souvenirs.

17 nov. 2013

El secreto del Dr. Orloff / Les maîtresses du Docteur Jekyll (1964) Jess Franco


Un savant garde son frère mort dans son laboratoire, frère qu'il a assassiné car ce dernier a couché avec sa femme. Quand il arrive à lui redonner vie c'est pour l'envoyer assassiner ses maîtresses.

Je m'attendais à un navet, un produit de série Z, le titre me le suggérait fortement et je fus conquis par ce film assez audacieux.
Il y a d'abord un plaisir à filmer ce récit, Franco multiplie les plongées, contre-plongées, mouvements soignés, sans compter un montage très libre, vivifiant. Amour du cinéma souligné par des références explicites à Clouzot, Chaplin...
L'aspect gothique de l'histoire me ravit, le château, les couloirs exigus, le laboratoire sous les combles, même si l'ensemble est plutôt fauché il dégage un certain charme, certainement maintenu par le noir et blanc. La tradition gothique est flanquée d'un modernisme excitant, ce sont les scènes qui se passent dans le club de jazz, les chansons qui parsèment le film.
Entre ces deux univers la créature (Hugo Blanco) fait des allers et retours, le temps de dénicher ses victimes, de prendre le soin de les tuer après qu'elles se soient suffisamment dévêtues.
Intervient alors un inspecteur fantasque, aux dialogues ironiques, qui ajoute à l'aspect hétéroclite de l'ensemble.
Le spectateur est satisfait devant tant de légèreté organisée avec sérieux.

11 nov. 2013

Marathon Man (1976) John Schlesinger


J'avais gardé en mémoire "la scène du dentiste" mais cette fois je l'ai trouvée assez banale.
Cet ancien nazi, superbement campé par Laurence Olivier, qui représente l'histoire encore vivante est une figure inoubliable. La scène la plus réussie est celle où Szell, le nazi, se fait reconnaître dans la rue, en plein New York, le crescendo de la scène est superbe, le montage tout autant, tout le jeu des regards, la tension qui monte...
L'intrigue ne m'a pas vraiment captivé, j'étais plus intéressé par les endroits de New York qui servaient de toiles de fond aux personnages et aux acteurs, notamment William Devane, j'adore ce visage, il a vraiment un look peu banal, ses lèvres et sa dentition fascinent et épouvantent à la fois. 
Marthe Keller, Roy Scheider et Dustin Hoffman sont bons mais Olivier emporte le morceau, un bon méchant ne respecte rien ni personne.

10 nov. 2013

Bonjour tristesse (1958) Otto Preminger


Le beau générique de Saul Bass, l'interprétation sensible de Jean Seberg, la Côte d'Azur, voici ce qui m'a ébloui dans ce Preminger un peu décevant. J'ai trouvé l'ensemble assez lourd, convenu, le récit avançant sans souplesse, seules les apparitions de Seberg amènent une sincérité, quelque chose de l'ordre du vivant dans ce monde des morts. C'est bien là le sujet et en cela le film est réussi mais il est difficile de subir l'aspect artificiel qui entoure ces moments heureux. 
Je crois me souvenir que le roman n'avait pas ce carcan formel un peu étroit que le film impose à son sujet. Il me faudra y revenir mais lire Sagan est un bonheur que je ne crains pas.

9 nov. 2013

The Late George Apley / Un mariage à Boston (1947) Joseph L. Mankiewicz


Les Apley de Boston vivent dans la tradition et le conservatisme, le moindre changement heurte et ne s'intègre pas dans les coutumes familiales. Le patriarche, George Apley (Ronald Colman), veille avec une ferveur toute religieuse à ce que rien ne change.
Sachant que la tradition est non pas celle de Boston mais celle d'un quartier alors lorsque sa fille tombe amoureuse d'un new-yorkais, son flegme est en danger.

C'est une savoureuse comédie qui nous est offerte, avec de beaux personnages et des dialogues qui nous régalent. C'est typiquement le film qui vous donne de l'enthousiasme et de l'énergie. 
Eloge du naturel, du respect des sentiments, le film pointe les dérives rigides et glacées des traditions où le coeur n'est regardé que de loin. Freud pointe le bout de son divan et la nouvelle génération qui tient à vivre ses émotions revendique le droit au changement. Finkielkraut y verrait peut-être le début de la décadence mais ne boudons pas notre plaisir et admirons la légèreté de l'oeuvre, dirigée avec doigté par Mankiewicz.
Peggy Cummins y promène sa frimousse naturelle, vue au Festival Lumière 2013, elle présentait Gun Crazy, nous certifions que sa jovialité n'est pas feinte. Percy Waram joue les oncles bienveillants, nous savourons ses répliques tout autant que son personnage aime le cognac. Signalons la présence de Mildred Natwick, qui joue la soeur de George Apley, "Les colons avaient les Indiens, nous avons Amelia".


Underworld / Les nuits de Chicago (1927) Josef von Sternberg


Von Sternberg a débuté en réalisant avec presque rien The Salvation Hunters, film qui a été remarqué par Chaplin qui le distribue via sa United Artists. Son second film ne plaira pas vraiment au producteur qui le fera modifier par un autre réalisateur afin qu'il soit plus abordable. C'est à ce moment que Chaplin lui commande un film, Sea Gulls, pour relancer la carrière d'Edna Purviance. Von Sternberg s'exécute mais Chaplin ne distribue pas le film dont il est le propriétaire, sans que l'on sache pourquoi. Pour éviter de payer des impôts sur le film il en fera brûler le seul négatif devant témoin, heureusement un document récent prouve qu'il y a deux tirages et deux négatifs, le film est pour le moment introuvable.
Von Sternberg est parti pour une belle carrière de cinéaste maudit. 
Un peu plus tard Paramount fait appel à ses services, en dépit de ses infortunes il reste crédité d'un talent reconnu, pour remonter un film, Children of Divorce. Ce dernier a un succès qui donne au réalisateur un mérite bienvenu, le studio lui fait une offre, Underworld est le premier film qui naît de ces circonstances.
Je tire mes informations du bonus de l'édition dvd Criterion écrit par Janet Bergstrom.

L'histoire vient de Ben Hecht qui s'inspire de deux vies de truands de Chicago, Timothy O'Connor qui s'évadera de prison juste avant la pendaison qui devait suivre sans qu'il soit jamais retrouvé et Dean O'Banion qui avait un magasin de fleurs en guise de couverture, il paraît qu'il est mort criblé de balles en préparant un bouquet de chrysanthèmes.
Le premier est incarné par George Bancroft sous le nom de Bull Weed, le second par Fred Kohler en tant que Buck Mulligan. Deux gueules qui en rajoutent pas mal dans la veine bestiale. Les deux truands aiment la même femme, Feathers (Evelyn Brent).
Bull va prendre sous son aile Rolls Royce (Clive Brook) un balayeur de bar, alcoolique qui redeviendra avocat, de quoi ajouter au triangle un quatrième sommet, si je puis m'exprimer ainsi à la différence que l'amour, ici, se heurte à la loyauté.

L'histoire est digne d'intérêt mais c'est son traitement qui séduit. La bestialité des pulsions s'accompagne d'une douceur étonnante, il faut voir Bancroft et Kohler jouaient des expressions les plus hideuses pour ensuite voir le premier s'émouvoir d'un petit chat derrière la porte, si bien qu'il passe son doigt dans une bouteille de lait pour que le chaton le lui lèche. Ou bien avant la manière dont Rolls Royce fait la rencontre de Fathers avec cette frange qui tombe doucement et lui arrive sous le nez.
La force des images, leur composition, l'éclairage, la variété des décors, tout concourt à satisfaire le plaisir esthétique du spectateur.
Autre plaisir, celui de lire les cartons, pour une fois je goûte vraiment leur lecture, ils sont écrits, réellement, ce n'est pas du remplissage pour le spectateur idiot ou distrait, ils se chargent de réflexions, d'émotions, d'ironie. 


5 nov. 2013

One of the Missing (1969) Tony Scott


Tiré de Ambrose Bierce, voici le récit d'un des disparus, de ceux qui ne reviennent pas de la guerre, ici, la guerre de Sécession.
Un début qui rappelle un peu The Red Badge of Courage de Huston, la place laissée à la nature, à l'environnement immédiat dans lequel évolue le héros, un soldat sudiste qui part en éclaireur.
Il suit un cours d'eau, chants d'oiseaux, bourdonnements d'insectes, clapotis, c'est beau, la guerre s'absente un moment jusqu'à, se réfugiant derrière un mur en ruines, ce qu'il mette en joue un groupe de soldats nordistes. L'éclaireur ne sait pas qu'il est lui aussi la cible d'un exercice de tir au canon. Le voici enseveli sous des pierres, son fusil face à lui, prêt à s'enclencher. La panique le prend, l'angoisse le saisit, les plans poétiques laissent la place à des effets sonores et visuels, trop appuyés à mon goût. Des images mentales surgissent, la manière dont le soldat avait pris soin de nettoyer et charger son fusil avant de partir en reconnaissance, d'autres moments.
Le drame se joue dans une solitude, un abandon et c'est l'incapacité à décider de son sort qui éclate dans ce premier film digne d'intérêt réalisé par Tony Scott.

3 nov. 2013

The Slender Thread / Trente minutes de sursis (1965) Sidney Pollack


Hasard de la programmation, c'est de nouveau un couple interprété par Anne Bancroft (Inga Dyson) et Steven Hill (Mark Dyson). Vus quelques jours auparavant dans le Garbo Talks ! de Lumet. Steven Hill, pour parler un peu de lui, joue deux scènes similaires chez Lumet, dans le Garbo puis dans Running on Empty, une scène où il éclate en sanglots, scène terriblement poignante dans le second, un peu moins dans le premier. Fin de la parenthèse.

Seattle, Inga appelle le numéro de soutien aux âmes désespérées, elle a ingéré des barbituriques. C'est Allan (Sidney Poitier, grande classe, comme d'habitude) qui répond, étudiant bénévole qui va devoir gérer la situation.
La thématique soulevée par le film, le suicide, pourrait faire fuir le spectateur, oh non, encore un film débat, un film didactique bien écrit pour spectateur voulant se coucher apaisé socialement.
Le film vaut mieux que cela, premier opus de Sidney Pollack, ce dernier ne choisit pas la facilité en traitant trois fils narratifs en parallèle, la manière dont Allan réussit à prolonger la conversation avec Inga, le récit en flash back fait par Inga des raisons qui l'ont amenée à prendre les pilules et enfin tout ce qui concerne la localisation de l'appel par les techniciens de la compagnie téléphonique et les policiers. Le montage et le scénario rendent  admirablement l'ensemble fluide et captivant. 
Bancroft est de toutes les scènes puisque même lorsque le récit se focalise sur Allan,  nous entendons sa voix (effet érotique garanti, j'écoute les films avec un casque et la voix sensuelle de Bancroft a de l'effet, ceci entre nous...). Bancroft omniprésente, c'est une raison évidente pour voir le film. Signalons Telly Savalas qui joue le docteur responsable de la Clinique d'écoutes et Indus Arthur et son joli visage.
La fin, amenée par un suspense inévitable, est assez haletante.

Une scène se déroule dans une discothèque où un groupe, les Sons of Adam, joue un rock trépidant/ Le batteur n'est autre que Michael Stuart, qui usera ses baguettes plus tard avec un autre groupe, plus célèbre, Love.

...Comme la lune (1977) Joël Séria


Avec cet opus c'est un peu comme si l'on reprenait un plat que l'on avait aimé mais sans retrouver la même sensation, la nouveauté est passée et il est plus difficile de renouveler la surprise. Tout ce qu'on avait aimé dans Les galettes de Pont-Aven se retrouve ici : le numéro grandiose de Marielle, la truculence des dialogues, les scènes cultes mais l'on sent un peu trop le désir d'en faire plus encore, d'en rajouter. Je ne dis pas que le film est raté mais il ne possède pas cette touche sensible visible dans Les galettes. 
Séria est ici plus dur envers ses personnages, moins paternel. C'est un petit regret.
Sophie Daumier joue une garce nymphomane de premier choix mais c'est Dominique Lavanant que l'on aime plus encore, personnage tellement utilisée et jetée par les hommes qu'elle ne croit plus en la fidélité, en l'amour.
Le sexe est vécu comme une damnation, une drogue qui vous entraîne vers les bas-fonds. Si l'on rit souvent, c'est un peu avec effroi. Un film presque moral en somme.

2 nov. 2013

The Mountain / La neige en deuil (1956) Edward Dmytryk


Tourné à Chamonix, voici un film d'alpinisme qui met en scène la relation tumultueuse entre deux frères : Zachary (Spencer Tracy) et Chris (Robert Wagner).
Le scénario est adapté de Troyat.
Zachary a fait un serment à sa mère, morte suite à l'accouchement de son frère dont il a promis de s'occuper seulement ce dernier est une tête à claques. Le chalet familial, transmis de génération en génération, ne représente pour lui qu'une vente potentielle qu'il voudrait réaliser avec des promoteurs de stations de ski. Il veut de l'argent et vite. Lorsqu'un avion s'écrase en haute montagne il veut aller dépouiller les morts, sachant qu'une rumeur parle d'or dans les soutes. Zachary, ancien guide de haute montagne, ne peut que l'accompagner pour tenir sa promesse.

Le récit est assez poussif, le VistaVision et le Technicolor ne suffisent pas à faire de ce film un moment digne d'intérêt. Chris est insupportable, nous sommes dans la caricature, l'on se demande comment Zachary a pu vivre avec lui tout ce temps.
Les scènes de l'ascension et de la descente sont corrects mais cela vaut essentiellement pour le jeu de Spencer Tracy (acteur sujet au vertige en montagne*) pour qui nous éprouvons un peu de peine à le voir dans un film aussi grossier.

* 50 ans de cinéma américain, Tavernier, Coursodon, Nathan, 1991.

Angèle (1934) Marcel Pagnol


"Dans l'arrière-pays provençal, au lieu-dit Marcellin, au pied du pic de Garlaban, à dix kilomètres de la petite station thermale de Camoins-les-Bains, il (Marcel Pagnol) a acheté un terrain, une colline, une vieille ferme et installé son monde alentour, traçant une route, creusant un puits, rectifiant ici ou là le paysage à la dynamite."*
Et il a tourné Angèle.

Fort de ce succès, il construit ses studios et son oeuvre. Cet homme savait ce qu'il voulait.
Angèle est la première adaptation de Giono, un film sublime.
Le réalisme de cette histoire qui vise à l'universel touche les coeurs.

Angèle (Orane Demazis) est une jeune fille de la campagne, elle se laisse séduire par un voyou de la ville, Louis (Andrex), qui la fait quitter sa famille pour devenir une putain. Saturnin (Fernandel), le valet de ferme va tout faire pour la ramener, aidé par Amédée (Edouard Delmont), un ouvrier agricole qui veut qu'elle revienne à son ami Albin (Jean Servais et sa voix hypnotique), amoureux de la jeune fille.

 Fernandel est épatant, jouant sans continuellement sur le charme d'une simplicité amusante et d'une humanité profonde. Les personnages sont fondamentalement bons ou mauvais, jamais les deux, même s'ils ont leur moment, je pense au père colérique.
L'opposition ville/campagne est un thème traité ici grossièrement "Rien de bon ne vient de la ville"mais qu'importe, nous nous laissons porter par l'émotion véhiculée par les personnages mais plus encore par la mise en scène et le style imposés par Pagnol. Ce souci de réalisme devait être étonnant pour l'époque, la durée du film également. Nous avons là un univers restitué qui paraît pleinement authentique et dans lequel nous plongeons comme un enfant à qui l'on raconte une histoire.
Quels acteurs ! Quels moments ! La conversation entre Tonin (toujours heureux de voir Charles Blavette) et Saturnin et le quiproquo à propos de la situation d'Angèle, l'arrivée de Saturnin à Marseille ("Ah ! Vous êtes dans le commerce !"), la métaphore filée du fumier lorsque Saturnin s'adresse à Angèle...

* L'Age classique du cinéma français, Pierre Billard, Flammarion, 1995

Stützen der Gesellschaft / Les piliers de la société (1935) Douglas Sirk


Le commentaire de la jaquette de l'édition Carlotta nous dit ceci : "Le film approfondit le travail esthétique de Detlef Sierck, qui joue subtilement sur les angles de vue, la lumière, le montage alterné, s'inventant ainsi un langage cinématographique propre."
Je ne suis pas assez calé pour voir ce qui est propre à Sirk dans ce film mais je reconnais volontiers que sa maîtrise du langage cinématographique est éclatante. Le film est assez complexe, de par ses différentes trames développées en parallèle, et reste d'une fluidité exceptionnelle si l'on considère que Sirk ne signe là que son quatrième long métrage.

C'est un mélo social qui montre les tares des notables d'une ville en dévoilant les vertus des bannis, des gens du cirque, des gitans. Le propos tiré d'une pièce de Ibsen est audacieux dans la mesure où les nazis sont au pouvoir depuis deux ans en Allemagne mais Hitler, grand cinéphile, a aimé le film. Sirk raconte à Jon Halliday* : "On pouvait encore faire des choses impensables sous les nazis. Il leur a fallu du temps pour mettre les gens au pas, et à la UFA, il y avait encore une certaine marge de manoeuvre." Car les sociétés en crise, menée par les hommes de pouvoir aiment jeter l'opprobre sur les minorités, la foule, ravie d'avoir des solutions faciles, trouve alors de quoi se relever de sa propre imbécillité, de sa propre décadence.
C'est donc un exclu, Johann (Albrecht Schoenhals) qui s'est enfui de Norvège pour rejoindre l'Amérique, revenant dans sa ville qui va en devenir le héros. Il revient avec un cirque, troupe de gitans comme les appellent les notables, et règle ses comptes avec le Consul Bernick (Heinrich George, très bon acteur qui, devenu sympathisant nazi, finira ses jours dans un camp russe) qui a sali son nom.
Le scénario entremêle avec bonheur les secrets, les révélations, les tractations, comme dans un grand mélodrame. Tout est couru d'avance mais le plaisir est aussi dans le respect du genre, voire même le cliché. Le respect de la norme a autant de vertu que l'écart.
L'intérêt particulier s'oppose à l'intérêt général et le récit traverse toutes les couches de la société de cette ville, des pêcheurs aux notables.
Sirk ajoute à l'adaptation une touche plus prononcée pour la soif de l'Amérique, c'est le but du prologue, satisfaire une envie personnelle, concrétisée plus tard par la réalisation d'un western, le désir d'Amérique traverse le film, notamment avec le petit Olaf. Une Amérique vue comme un brassage social et ethnique, mais circonscrite à l'univers du cirque, ce qui en fait un panel moins représentatif.
C'est un mélo des plus classiques mais si bien réalisé que l'on goûte totalement son plaisir.

* Conversations avec Douglas Sirk, Jon Halliday, Cahiers du Cinéma, 1997.

1 nov. 2013

How to Make Movies (1918) Charlie Chaplin


Fin 1917, nouvelle période pour Chaplin qui rejoint la First National où il aura beaucoup plus de pouvoir et d'indépendance puisqu'il devient son propre producteur et intégrera de nouveaux studios.
Ce court n'est jamais sorti, Chaplin le gardait dans ses archives et en intégrera des extraits dans sa The Chaplin Revue de 1959. Il est fort intéressant et original, c'est une sorte de cadeau, un objet hétéroclite pour les fans, à des fins didactiques et divertissantes, un making-of avant l'heure.
Nous y voyons les terrains sur lesquels le nouveau studio est construit puis des plans de la construction, la visite se poursuit dans une mise en scène légère et amusante, Chaplin croque un citron en grimaçant, il surprend les charpentiers à la sieste, nous montre le labo où est développée la pellicule, puis la salle de montage.
La salle des coffres est là, avec ses reliques à l'intérieur : les chaussures de Charlot.
Des répétitions ont lieu, on tente de voir de quelle manière Loyal Underwood peut être étranglé, nous passons au maquillage, aux essais caméra.
Enfin Chaplin devient Charlot et nous offre une séquence inédite se passant autour de la pratique du golf.
C'est terminé, Chaplin repart avec son chauffeur japonais et nous dit "au revoir" !