2 nov. 2013

Stützen der Gesellschaft / Les piliers de la société (1935) Douglas Sirk


Le commentaire de la jaquette de l'édition Carlotta nous dit ceci : "Le film approfondit le travail esthétique de Detlef Sierck, qui joue subtilement sur les angles de vue, la lumière, le montage alterné, s'inventant ainsi un langage cinématographique propre."
Je ne suis pas assez calé pour voir ce qui est propre à Sirk dans ce film mais je reconnais volontiers que sa maîtrise du langage cinématographique est éclatante. Le film est assez complexe, de par ses différentes trames développées en parallèle, et reste d'une fluidité exceptionnelle si l'on considère que Sirk ne signe là que son quatrième long métrage.

C'est un mélo social qui montre les tares des notables d'une ville en dévoilant les vertus des bannis, des gens du cirque, des gitans. Le propos tiré d'une pièce de Ibsen est audacieux dans la mesure où les nazis sont au pouvoir depuis deux ans en Allemagne mais Hitler, grand cinéphile, a aimé le film. Sirk raconte à Jon Halliday* : "On pouvait encore faire des choses impensables sous les nazis. Il leur a fallu du temps pour mettre les gens au pas, et à la UFA, il y avait encore une certaine marge de manoeuvre." Car les sociétés en crise, menée par les hommes de pouvoir aiment jeter l'opprobre sur les minorités, la foule, ravie d'avoir des solutions faciles, trouve alors de quoi se relever de sa propre imbécillité, de sa propre décadence.
C'est donc un exclu, Johann (Albrecht Schoenhals) qui s'est enfui de Norvège pour rejoindre l'Amérique, revenant dans sa ville qui va en devenir le héros. Il revient avec un cirque, troupe de gitans comme les appellent les notables, et règle ses comptes avec le Consul Bernick (Heinrich George, très bon acteur qui, devenu sympathisant nazi, finira ses jours dans un camp russe) qui a sali son nom.
Le scénario entremêle avec bonheur les secrets, les révélations, les tractations, comme dans un grand mélodrame. Tout est couru d'avance mais le plaisir est aussi dans le respect du genre, voire même le cliché. Le respect de la norme a autant de vertu que l'écart.
L'intérêt particulier s'oppose à l'intérêt général et le récit traverse toutes les couches de la société de cette ville, des pêcheurs aux notables.
Sirk ajoute à l'adaptation une touche plus prononcée pour la soif de l'Amérique, c'est le but du prologue, satisfaire une envie personnelle, concrétisée plus tard par la réalisation d'un western, le désir d'Amérique traverse le film, notamment avec le petit Olaf. Une Amérique vue comme un brassage social et ethnique, mais circonscrite à l'univers du cirque, ce qui en fait un panel moins représentatif.
C'est un mélo des plus classiques mais si bien réalisé que l'on goûte totalement son plaisir.

* Conversations avec Douglas Sirk, Jon Halliday, Cahiers du Cinéma, 1997.

3 commentaires:

  1. Je ne consulte pas le catalogue Carlotta. Si je l'avais fait, j'aurais repéré le coffret Sierck/Sirk. J'ai commandé en Allemagne un coffret Zarah Leander UFA (sans sous-titres) juste pour avoir La Habanera.

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  2. Je ne connais pas Zarah Leander mais je vois qu'elle joue dans les deux prochains Sirk sur ma liste.

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  3. "La Habanera" (1937) est un sommet du mélo onirique de l'entre-deux guerres. Le film contient la magnifique chanson "Der Wind hat mir ein Lied erzählt" qui a inspiré à Sierck/Sirk une séquence d'anthologie:
    http://www.youtube.com/watch?v=a3Cv0sV3Gms

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