11 déc. 2014

Hotaru no haka / Le tombeau des lucioles (1988) Isao Takahata


Bombardements sur une ville japonaise, un frère, une soeur ou l'innocence maculée.
La puissance militaire ennemie est manifeste et Takahata souligne la distance et l'anonymat des frappes aériennes mais il montre davantage un univers poétique, en lien direct avec la nature, celui de l'enfance, qui est annihilé par celui des adultes en général car l'auteur n'est pas tendre non plus avec ses compatriotes.
La beauté est repoussée aux confins de la ville, ou de ce qui en reste et elle s'éteint, vaincue par un mal bien plus dévastateur.
Les gestes du quotidien, la poésie simple et directe des jeux de l'enfance, de la découverte du monde, autant de traits lumineux qui traversent le film et nous font oublier ce qui pousse Seita et Setsuko à vivre ainsi.
Lorsque le voile se referme, c'est avec un goût amer que nous nous surprenons, ramenés à la conscience de la tragédie qui s'opère, à réaliser l'horreur qui se joue, irréversible et absurde. 

Inherent Vice (2014) Paul Thomas Anderson


"Le tissu de l'histoire contemporaine, songeait Eigenvalue, doit être tout en fronces, si bien que pour les gens qui, comme Stencil, se trouvent au creux d'une de ces fronces, il est impossible de discerner la chaîne, la trame ou le motif de l'ensemble. Néanmoins le seul fait d'exister au creux d'une fronce fait supposer d'autres fronces semblables, chacune enfermée dans un cycle sinueux, et l'on en vient à prêter à ces cycles une importance plus grande encore qu'au tissage proprement dit et l'on abolit toute idée d'unité. C'est ainsi que nous sommes charmés par ces automobiles si drôles des années trente, par la mode si curieuse des années vingt, par les étranges pratiques morales de nos grands-parents. Nous sommes producteurs et spectateurs de comédies musicales, dont ils sont les héros, et nous nous laissons embringuer dans une fausse représentation et une nostalgie bidon de ce qu'ils ont été. Et, conséquemment, nous sommes fermés à toute notion de tradition continue. Si nous avions vécu sur la crête de la vague, il en aurait été autrement. Au moins, nous aurions pu voir."

Citation extraite de "V", premier roman de Pynchon, auteur qu'adapte Paul Thomas Anderson.
En serait-il de même pour la Californie de 1970 ?

Ceux qui rechercheraient du sens au récit en seraient pour leur frais, il faut simplement se contenter de cette aventure de l'esprit et ne pas chercher une réalité, du moins la reconstitution d'une réalité.
La quête policière n'a pas de sens, ressentez, c'est tout car à la citation ci-dessus il faut rajouter les effluves de la drogue, les divagations diurnes, nocturnes exposées ici et là...
Séquences réelles ou issues de l'esprit vaporeux du personnage principal, peu importe. Vivez l'idée d'un Los Angeles artificiel, couleurs vives, palmiers, slices of pizza et joints... Le sexe épice l'ensemble.

C'est drôle, c'est cool, c'est vain, comme ce qui est arrivé et a disparu, comme ce qui est revécu...


Thanks Lila.

23 nov. 2014

La French (2014) Cédric Jimenez


C'est d'abord l'agacement qui domine, la reconstitution est bonne, voitures d'époque, moustaches, tout y est cependant l'exercice de style scorsesien est trop évident ; ce n'est pas le seul film qui succombe à la tentation... 
Ce n'est que lorsque Jimenez calme le jeu, que les mouvements se font plus lents, que le jukebox cesse de jouer à tout rompre que le film happe le spectateur, que lorsqu'il fait exister ses personnages et leur laisse du temps et de l'espace. Là l'émotion surgit, les corps existent, le récit gagne en densité. Heureusement car sans cela la lassitude aurait gagné. L'on comprend le désir de plaire mais avant tout il faut exister. 

22 nov. 2014

Ballada o soldate / La ballade du soldat (1959) Grigori Chukhrai


Une mère regarde la route qui part du village, celle qu'a empruntée son fils pour aller à la guerre. Ce dernier n'est jamais revenu, il est enterré loin de chez lui, loin des siens. Ce premier plan prendra tout son sens à la fin du film, après avoir pris connaissance du périple que le jeune Alyosha aura effectué.

Chukhrai nous émeut au plus haut point en nous relatant les quelques jours épiques de ce simple soldat qui représente le soldat russe par excellence. Un homme à la guerre, loin de chez lui, est aussi loin de l'amour, celui qu'il peut éprouver pour celle qu'il aime ou pour sa mère. En soi ce portrait est suffisamment subtil pour éviter les pièges de la propagande grossière. 
Chukhrai ajoute une dimension collective, il met en évidence une force plus grande encore, un courant souterrain, une fraternité reliant les individus entre eux. L'âme russe est célébrée avec des scènes simples où le personnage principal est entouré d'une foule composite, alors la discussion s'engage, toujours directement, comme s'il n'y avait pas besoin d'avoir recours aux quelques mots préléminaires qui permettent à des locuteurs d'entrer en contact. Un lien invisible les unit comme une force qui va.
Le sens de la communauté, se soucier de l'autre, lui consacrer son temps, garder une vertu intacte, le film produit une image du peuple russe où la morale et le courage sont exaltés.
La portée se fait plus universelle lorsque la réunion est faite, lorsque deux visages se touchent dans le silence pudique, lorsque l'émotion seule s'exprime.

13 nov. 2014

Gone Girl (2014) David Fincher



Le plan le plus juste est celui d'une main qui caresse une chevelure. C'est le plus juste si l'on considère que l'amour y a sa part mais qui sait? Qui sait ce qu'elle pense, qui sait ce qu'il pense?

Le couple, thème ultra hitchcockien... Fincher rend hommage au maître avec un personnage qui est dérangé à souhait, Rosamund Pike est superbe, occupe l'écran avec un charisme certain seulement le reste est fade, sans âme. Il manque de l'organique, Hitchcock savait insuffler dans ses films de la chair, du coeur... Je n'ai rien ressenti en ce sens dans ce bel objet froid et insipide. A l'image du corps de Ben Affleck, des muscles qui cachent un vide abyssal.

17 oct. 2014

Turist / Force Majeure (2014) Ruben Östlund


Une famille suédoise se rend en vacances d'hiver dans les Alpes. Lors d'un déjeuner en terrasse ils assistent à une avalanche, Tomas, le pére, pense qu'elle est contrôlée mais elle ne cesse de grandir et d'avancer vers eux jusqu'à envahir leur espace d'un nuage blanc. Cet incident va perturber durablement le lien qui unit Tomas à Ebba, son épouse car elle pense qu'il n'a pas tenu son "rang".

Qui dit situation de crise dans le couple, qui plus est un couple suédois, dit Bergman mais ce n'est pas vers le maître suédois qu'il faut aller chercher les références. C'est davantage Haneke auquel nous pensons. Haneke est grand mais il effraie ou irrite par son hiératisme, son radicalisme, Or dans ce film nous retrouvons une tonalité grave, presque tragique, soutenue par de beaux plans épurés toutefois elle se mêle à un registre plus léger ainsi le spectateur alterne entre le drame psychologique et le comique de situation, proche d'un Woody Allen. 
Östlund navigue malicieusement entre les deux, pointant les artifices des attentes sociales que nous portons sur le rôle de chacun dans le couple, nous plongeant dans l'intensité du récit pour ensuite mieux nous en souligner les conventions. 

15 oct. 2014

Lone Star (1996) John Sayles



Le temps qui passe, la modernité qui ne touche qu'à peine une petite ville du Texas, l'impression que rien ne bouge, rien ne change, que les traditions, les liens qui unissent et séparent les différentes communautés restent inchangés. Pourtant la découverte d'un cadavre va remodeler durablement les lignes tracées jusqu'alors.
Sayles fait progresser son récit par petites touches, pas de brusquerie sous la moiteur texane. Le film aborde de front la question de l'identité, celle collective basée sur les faits historiques et celle plus personnelle qui exige que chacun réponde à ses propres interrogations.
Bouger les frontières, c'est tout l'enjeu de ce film plutôt bien réalisé. 

9 oct. 2014

Hanna (2011) Joe Wright


Saoirse Ronan passe son temps à courir pour tenter d'échapper aux sbires envoyés par Cate Blanchett. Les Chemical Brothers balancent leur musique et l'on se surprend à s'ennuyer mortellement. Comme les acteurs, perdus dans le scénario qui hésite entre le survival et le thriller génético-futuriste.
Quelques beaux plans, quelques voyages, moins que dans un Janes Bond ou un Jason Bourne mais l'on sent que le filme penche vers eux tout en essayant de préserver une originalité qui ne prend pas. Pourtant avec Eric Bana et les deux actrices citées ci-dessus il y avait de quoi donner de la chair au récit, ce dernier n'en voulait pas...

1 oct. 2014

Accatone (1961) Pier Paolo Pasolini


L'amour que porte Pasolini pour ses personnages est évident, pas seulement pour  Accatone, admirablement incarné par Franco Citti, mais aussipour les ragazzi, silhouettes désoeuvrées errant dans les lointaines banlieues romaines. Un amour sincère pour le langage, les postures, les corps, la détresse qui règne en ces lieux où Accotone cherche vainement une rédemption impossible. Partout la mort rôde, nul doute que l'amour peine à s'installer...

27 sept. 2014

Hôtel Terminus (1988) Marcel Ophüls


Quatre heures et demi d'une enquête magistrale, Marcel Ophüls ne se contente pas de faire le portrait de Klaus Barbie, il dresse également le portrait de toute une époque, et pas seulement le Seconde Guerre mondiale.
L'enfance de celui qui deviendra un barbare nous est contée en passant par ses responsabilités à la Gestapo de Lyon jusqu'à son retour à Lyon. Ophüls s'attarde longuement sur l'épisode Jean Moulin et les conflits internes de la Résistance mais ne s'arrête pas là. La manière dont les américains ont exfiltré Barbie avec l'aide de l'Eglise, la lutte contre le communisme aidant, l'aide active apportée par Barbie aux paramilitaires boliviens puis son arrestation et son procès, tout est détaillé avec acuité.
Ophüls est un homme attachant, ses questions, son air faussement naïf, sa façon d'emmener ses interlocuteurs là où ils ne veulent pas aller.
Un portrait humain et monstrueux d'un homme plongé dans l'histoire et la bassesse, où l'on voit que le mal développe ses tentacules une à une ; sadisme, cruauté, escroquerie, jusqu'au bout...

22 sept. 2014

L'heure d'été (2008) Olivier Assayas


"Il y a trop de choses qui vont disparaître avec moi, les souvenirs, les secrets, des histoires qui n'intéressent plus personne mais il y a le résidu, les objets, je voudrais que ça ne pèse pas..."

Lorsque la mère meurt, les objets qu'elle chérissait, et qui n'avaient d'importance pour personne ou si peu, prennent une densité hors du commun, sentimentale pour les uns, financière pour les autres. Assayas filme ce parcours étrange, fait de convoitises, de regrets, de dévotions, celui des biens chéris et il nous parle de l'amour, de la transmission, de l'incompréhension entre les générations, le tout par des touches subtiles et légères.

19 sept. 2014

Weekend with the Babysitter (1970) Don Henderson


Gros nanar naïf qui, sous couvert de plongée interlope dans l'univers des hippies - il faut déjà en avoir envie - délivre une solide ode au mariage. Une intrigue qui réunit un petit caïd (James Almanzar, parfois drôle, invonlontairement) terreur d'une poignée de drogués, une bande de hippies au grand coeur, et un couple qui bat de l'aile et qui s'encanaille pour mieux se retrouver. Quelques parties corporelles dénudées et le tour est joué. 
Film fade, musique irritante, dialogues récités avec peine, c'est filmé avec les pieds, dommage que le réalisateur ne soit pas sorti davantage en extérieur.

18 sept. 2014

Slaughterhouse-Five / Abattoir 5 (1972) George Roy Hill


Fantaisie en mode science-fiction qui nous promène au coeur de la Seconde Guerre mondiale, cette oeuvre était attendue, je me faisais une joie de la découvrir or...
Aucun moyen d'éprouver une quelconque satisfaction, les errances traumatiques du personnage ne m'émeuvent guère et les transitions entre les différentes scènes m'ont parues presque grotesques. Comme le personnage principal, je reste hébété et voit les images défiler sans en retenir une seule qui puisse me marquer, frapper ma conscience tant et si bien que je me demande si je n'ai pas perdu toute sensibilité.

11 sept. 2014

American Hustle (2013) David O. Russell


Distribution impeccable, scénario ciselé, interprétation correcte mais un sentiment persistant domine, celui d'avoir déjà vu ces rebondissements plusieurs fois, en bien plus nerveux chez Scorsese par exemple.
Dommage car l'intention est bonne mais je reste à la surface des choses sans émotion supplémentaire.
C'est malin et après ?

10 sept. 2014

L'inconnu du lac (2013) Alain Guiraudie


Huis-clos en extérieur, quelques plans qui s'inscrivent autour d'un lac et du bois qui l'entoure, L'inconnu du lac est un polar bien singulier qui prend ses marques dans le milieu homosexuel. Guiraudie n'a pas froid aux yeux et ne nous cache rien des ébats fugitifs de ses personnages,
La recherche du plaisir est présente mais l'amour véritable, l'attachement est la vraie quête menée par les protagonistes et Guiraudie aura à coeur de préserver celle-ci dans chacun de ses personnages.
La nature symbolise la pureté de cette recherche quand bien même le sang vient à couler. La fin préserve cette ligne de tension, le lien qui unit les êtres.
Les prénoms scandés dans la nuit n'ont jamais paru aussi chargés de trouble, l'amour et la peur dansent alors une valse dont nous ne connaîtront pas l'issue mais qu'importe, elle est si belle.

9 sept. 2014

Being There / Bienvenue Mister Chance (1979) Hal Ashby


Comment un simple jardinier analphabète, Chance (Peter Sellers) met l'Amérique en transe, devenant le conseiller de la plus grande fortune du pays tout en conseillant le Président.

Ashby a le don de faire progresser son récit par petites touches, variant les registres et nous amenant de la chronique légèrement dramatique au burlesque le plus subtil qui soit.
Peter Sellers n'est pas étranger à l'affaire aidé par Shirley MacLaine dans une forme impériale, la scène de masturbation est grandiose.

Un intérêt particulier est porté sur les dialogues et les situations, quiproquos en pagaille et autres délires interprétatifs. Chance parle avec une simplicité redoutable et ses interlocuteurs comprennent ce discours en y projetants tous leurs désirs, c'est un peu l'effet Koulechov verbal.

Le sourire vient rapidement aux lèvres pour ne plus les quitter, effacé de temps en temps par un rire irrepréssible.

29 août 2014

Umberto D. (1952) Vittorio De Sica


De Sica poursuit ses portraits héroïques, figures populaires qu'il exhibe sur son blason. Ces personnages sont d'une humilité sans bornes, leur dignité traverse les épreuves et reste inscrite en eux.
La misère au quotidien se donne à voir par de longues séquences muettes, seuls les bruits de la rue accompagnent Umberto. Sa quête pathétique le place au centre de l'écran mais il n'est pas seul, un autre personnage tente de vivre, la servante enceinte, Maria, le lien qui se tisse entre eux a la beauté du hasard, de la fragilité et de la force réunies. 
Le monde est un univers hostile dans lequel Umberto se débat, il récolte l'indifférence, l'agressivité et sa solitude s'accroît d'autant plus que ces coups se renouvellent.
Mais il y a son chien, il y a ceux qui cherchent à vivre absolument, comme la scène du café dans laquelle un client conseille de ne pas tenir compte des propos de l'enragée ou encore le faux malade de l'hôpital. Ils retardent l'irréparable, ce sera ensuite l'amour qu'il éprouve pour son chien.
Ne nous méprenons pas, la fin du film, en dépit de son aspect positif, illustre un échec, celui de la communauté qui produit l'exclusion.
Umberto D. peut déplaire par son côté démonstratif mais son style épuré, la volonté de coller au réel en laissant le temps aux personnages d'exister dans leur quotidienneté emportent l'adhésion.

26 août 2014

The Gaucho (1927) F. Richard Jones


L'Egyptian Theater jouait en ce dimanche 24 août le dernier film d'une série initiée par l'Art Directors Guild Film Society, The Gaucho !
Film muet de 1927, initié par Douglas Fairbanks qui irradie littéralement l'écran. Fairbanks interprète un hors-la-loi au grand coeur qui captive son auditoire avec ferveur. C'est un rustre, viril, violent, macho, qui semble vivre selon ses principes et ses envies. Ce héros de la pampa dégage un charisme indéniable, la démarche féline de Fairbanks, son dynamisme, ses cascades emportent l'adhésion du spectateur. Le film honore le pacte passé avec le spectateur en ce qui concerne le volet "aventures", les décors exotiques, même si le film est tourné en partie à Santa Monica, mettent le sceau final au plaisir procuré par le récit, nous avons, plaisir supplémentaire, des trucages à la Schüfftan, plaisir tout puéril mais plaisir précieux,je pense à la descente des hommes de Gaucho et au figurines mécaniques près de la montagne à l'arrière plan.
De l'aventure donc, de l'érotisme aussi, voyez la peau tannée de Fairbanks, son sourire carnassier face à la belle Lupe Velez, leur danse, leurs étreintes, leurs séances de griffes... Beau duo, des plus sulfureux, l'on oublie totalement que nous regardons un film muet, remercions Cliff Retallick qui fait des merveilles au piano.
Et l'humour, quelques coups de pieds donnés dans le postérieur des méchants entretiennent le lien avec le slapstick, la malice de Fairbanks, les raclées que donne Lupe Velez aux hommes stupides qui l'entourent...
Seul le discours religieux est indigeste, souligné à l'excès il nous éloigne du rire, de la sensualité...
Le film est brillant et déceloppe de nombreuses séquences brillantes, le jeu de Fairbanks en est une autre, ajoutée à celles évoquées ci-dessus.
Alors que le film commençait à quitter le circuit des grandes villes pour rejoindre les réseaux plus provinciaux, un autre film suscitait l'enthousiasme des spectateurs empêchant celui-ci d'atteindre les profits attendus, un certain Chanteur de Jazz...

Patricia Ward Kelly, la veuve de Gene Kelly, était présente pour signifier la passion de son époux pour Fairbanks, des extraits furent diffusés afin d'illustrer ses propos, des scènes de The Pirate notamment, véritables citations de The Gaucho.
John Tibbetts, auteur d'une biographie de Fairbanks est venu souligner le style de Fairbanks, son sens du déplacement, de la gestuelle, que nous pouvons admirer puisque les grands muets laissent la place aux acteurs avec le plan séquence qui ne permet pas la tricherie, le jeu est là, uncut, nous n'avons plus qu'à admirer et à applaudir, ce qui a été fait.

7 mai 2014

Törst / La fontaine d'Aréthuse (1949) Ingmar Bergman


Rut (Eva Henning) et Bertil (Birger malmsten) sont en vacances en Sicile, ils prennent le train pour rentrer à Stockholm.
Le couple ne va pas bien du tout et chacun d'entre eux raconte à l'autre, se souvient, de leurs aventures amoureuses respectives. Rut avec un officier qui l'a quittée une fois enceinte et Bertil avec une femme qui tente de se reconstruire alors même que son psychiatre tente de la séduire.
En une succession de flash-backs, Bergman raconte es amours contrariées, les aventures extra-conjugales. Autour du couple c'est l'Allemagne d'après-guerre, les habitants en proie à la faim se ruent sur les wagons à l'arrêt pour demander un peu de nourriture. Le chaos règne à l'extérieur et à l'intérieur du couple.
L'impossibilité de trouver l'amour est présent chez chaque personnage, y compris la lesbienne qui tente de séduire l'amante de Bertil.

Comme la fontaine d'Aréthuse, le film évoque un amour qui n'est pas en harmonie mais la scène finale donne de l'espoir car si nous faisons attention à la légende Alphée rejoint Aréthuse, en dépit de la mer qui se dresse entre eux.

Ce n'est que lorsque Bertil rêve qu'il tue sa femme qu'il comprend. A son réveil, il croit l'avoir perdue, il sait alors combien elle lui manque car ce n'est que lorsque l'être aimé s'éloigne que l'on mesure sa dépendance à son égard. Ravi d'avoir constaté que Rut est là, il l'enlace et l'embrasse, comme jamais auparavant.

6 mai 2014

Between Heaven and Hell / Le temps de la colère (1956) Richard Fleischer


Le sergent Sam Gifford (Robert Wagner) est marié à la fille d'un colonel. Il est propriétaire de plantations de coton dans le Sud, a de l'argent et ne comprend pas que le mépris qu'il a pour ses employés irrite son épouse. 
1945, Gifford est mobilisé dans le pacifique et se retrouve parmi ses employés avec qui il sympathise. Un officier terrorisé commet l'irréparable en tuant par erreur plusieurs des nouveaux amis de Gifford, ce dernier le frappe et se retrouve dans un camp disciplinaire dirigé par Waco (Broderick Crawford), un supérieur assez étrange.

Pour son premier et unique film de guerre Fleischer ne donne pas entièrement dans le spectaculaire, si nous trouvons des scènes de combat, de bravoure dans le film, là n'est pas l'intérêt. La psychologie de Gifford est davantage mise en avant, la manière dont il se rend compte de l'humanité de ses frères de combat est l'élément central du film : nous l'avons déjà lu, la guerre rapproche les hommes et abaisse les barrières sociales, ce n'est pas une vérité générale mais elle a souvent été vérifiée.
Cette prise de conscience est doublée d'un autre thème : la peur. Fleischer montre à plusieurs reprises Gifford en proie à une terreur panique, ce n'est d'ailleurs pas le seul, les personnages qui auraient été pointés comme les vilains de l'histoire ont ici une humanité, une faiblesse remarquée, c'est le lieutenant qui fusille par mégarde les camarades de Gifford mais c'est aussi Waco.

Le personnage de Waco est assez complexe, régnant avec autorité et despotisme sur le camp, il aime à s'entourer de blonds californiens aux corps musclés et tannés par le soleil, il parle à tout va de sa femme qui n'existe que dans son esprit. Son homosexualité refoulée le rend touchant et lors de sa destitution, il fait montre d'une intelligence qu'il n'avait pas révélée lors des scènes précédentes.

Between Heaven and Hell est un film de guerre qui occupe une place importante loin des démonstrations viriles d'autres productions plus académiques.

11 avr. 2014

The Twilight Zone : Elegy / La quatrième dimension : Requiem (1960) Douglas Heyes


Saison 1.

Trois astronautes à court de carburant arrivent sur une planète dont les conditions atmosphériques ressemblent à la Terre. Il semblerait que le temps se soit arrêté, les habitants sont figés, immobiles, tous sauf un nommé Wickwire (un nom à la Dickens) qui va prendre le temps d'expliquer au petit groupe deux, trois choses qu'ils doivent savoir.

Episode qui est long à se mettre en place et qui doit beaucoup au ton fantaisiste du personnage de Wickwire. Les acteurs sont assez fades, Kevin Hagen est l'un d'entre eux, davantage connu pour son rôle de médecin dans La petite maison dans la prairie.

10 avr. 2014

Murphy's Law / La loi de Murphy (1986) J. Lee Thompson



Pour aimer ce film, il faut obligatoirement avoir de la sympathie pour Charles Bronson. Non pas parce que son personnage a une déveine incroyable, Murphy sort faire les courses et se fait voler sa tire, et ce alors même que sa femme l'a quitté pour aller montrer ses fesses dans un club de strip-tease. Mais cela n'est rien, un dossier ancien (Murphy est flic) remonte à la surface, une femme se met à trucider tous les policiers et magistrats en lien avec son affaire, naturellement Murphy est au bout de la liste.
Seulement Murphy a une devise : "Don't fuck with Jack Murphy !".
Même les abrutis des salles obscures qui se goinfrent de sucreries l'apprendront car la devise est répétée deux fois.

Synthé de rigueur, répliques mémorables, sprints dans tous les sens, Murphy's Law n'a rien pour lui si ce n'est Bronson et les éléments cités ci-dessus, qui peuvent, pour des cinéphiles déviants, conserver un certain charme.
Le final se déroule dans le Bradbury Building de Los Angeles, les fans de Ridley le connaissent, il donne au final un écrin qui agrémente délicieusement l'ensemble.

7 avr. 2014

17 fois Cécile Cassard (2002) Christophe Honoré


Cécile Cassard (Béatrice Dalle) ne parvient pas à faire le deuil de son mari, mort brutalement dans un accident de voiture. Elle s'égare, n'arrive pas à garder un lien avec la réalité, son enfant est délaissé, elle décide de le confier à son amie et part. Sur son chemin elle rencontrera Matthieu (Romain Duris), jeune homosexuel qui va tenter de lui redonner envie de vivre.
Quelques moments tournés comme des clips, une bande-son parfois agaçante mais des acteurs sincères et un nombre impressionnant d'images somptueuses, de cadres sublimes, de couleurs choisies qui mettent en valeur Béatrice Dalle. L'errance, les souffrances du personnage viennent se lover dans la joie de vivre de Matthieu, Romain Duris sait parfaitement transmettre une fantaisie, une générosité qui nous emportent et effacent, un instant, la pesanteur du quotidien. un film bancal traversé par la beauté.

6 avr. 2014

Seconds / Opération diabolique (1966) John Frankenheimer


Comme dans les meilleures nouvelles, le spectateur est happé par le récit et il faut attendre les dernières instants pour réellement prendre l'ampleur du monde dans lequel nous errions.

Arthur Hamilton (John Randolph) est vice-président de sa banque, on ne peut pas dire qu'il soit heureux, il ne touche plus sa femme depuis des lustres et sa vie n'a pas la saveur qu'il aurait voulait obtenir. 
Un générique (Saul Bass) nous montre Hamilton en gros plan, visage déformé (les plans prendront sens sur la forme et sur le fond) alors qu'il quitte son bureau. Un homme le suit et ce jusqu'à son train, celui qui le ramènera dans sa banlieue silencieuse. Il lui donne une adresse où se rendre et disparaît. Hamilton reçoit ensuite un appel d'un ancien de ses amis, mort depuis un moment, ce dernier lui conseille fortement de se rendre à cette adresse. Hamilton est près de perdre la raison mais l'homme au téléphone lui prouve, par des détails connus d'eux seuls, qu'il est bien cet ami en question.
Hamilton finit par se rendre à l'adresse en question.
Il entre alors dans une spirale infernale sans qu'il puisse en maîtriser le cours.

Semblable aux meilleurs épisodes de The Twilight Zone, le film captive d'abord par son récit, cette façon de tenir son spectateur en haleine avec un univers proche du fantastique.
Un  noir et blanc dense, fort en contraste, James Wong Howe est à l'image, et un score inquiétant signé Jerry Goldsmith ajoutent à la tension.
Le piège est fatal, Rock Hudson (je ne dévoilerai pas son rôle dans le récit) est impressionnant, il nous fait ressentir toute l'impuissance et la détresse de son personnage.
A la fin du film, vous vous dites qu'il faut être heureux, tant que nous avons le choix, heureux pour ne pas qu'un ami veuille vous offrir une vie meilleure.



Hwanghae / The Murderer (2010) Hong-jin Na


Hwanghae est une région de la Corée du Nord, limitrophe de la Chine et de la Russie. Gu-nam (Jung-woo Ha) est un chauffeur de taxi qui a le blues, il doit rembourser le visa de sa femme partie en Corée du Sud et n'a pas d'argent car il joue régulièrement au mah-jong. Il n'a aucune nouvelle de sa femme, il pense à elle, à ses amants éventuels.
Myun-ga, un parrain de la mafia locale, le voit se battre et décide de lui faire une offre : aller tuer un homme à Séoul, sa dette sera alors remboursée. Gu-nam accepte en pensant qu'il pourra en profiter pour retrouver sa femme.

Film impressionnant, au-delà des scènes d'actions qui sont nombreuses (les hommes qui s'affrontent ne le font qu'au couteau et à la hache et ça découpe, ça tranche sans modération) et font le presque-quotidien des différentes sections mafieuses, c'est également les conditions de la clandestinité qui sont au coeur du film, la manière dont on doit se cacher, vivre de peu, les sacrifices et les séparations des couples qui tentent d'améliorer leur quotidien. Le couple a une importance capitale dans le scénario, ce que nous pouvons faire pour une femme, ce que nous ne pouvons subir.
C'est une claque visuelle et émotionnelle qui nous est offerte, un film qui marque les esprits, où la violence la plus crue se mêle à l'humour. Etonnant.

Platoon (1986) Oliver Stone


Ah, Platoon... Le Sgt Elias (Willem Dafoe) se faisant dézinguer au sol, une scène qui remue, l'abominable Sgt Barnes (Tom Berenger, très magnétique), les potes de Chris (Charlie Sheen) : King (Keith David), Rhah (Francesco Quinn), les autres, Bunny l'enragé (Kevin Dillon), O'Neill (John C. McGinley)... Le casting est réussi, la sauce prend, essentiel pour un film de guerre.
Le film de guerre, le Vietnam en particulier, est d'abord celui de l'innocence qui rencontre le Mal dans toute sa splendeur, Berenger offre une composition étonnante dans ce rôle, celui que nous n'aimerions pas rencontrer. Stone montre les exactions des troupes américaines, la folie qui s'empare des hommes, un monde où le sens est absent. L'Amérique en prend pour son grade.
Un cauchemar, un merdier comme dirait Hasford.

Le film garde son potentiel d'indignation toutefois signalons que le beau thème de Samuel Barber, Adagio for Strings, est utilisé sans parcimonie, cela en devient presque comique. 

The Fearless Vampires Killers / Le bal des vampires (1967) Roman Polanski


Tout passionné sait exactement où sa passion a débuté, quel fut le moment précis où elle a surgi, en ce qui me concerne c'est une diffusion à la télévision de ce film, que j'avais pris soin d'enregistrer puisque nous étions pourvus d'un magnétoscope.
J'ai vu ce film en vf ensuite à de nombreuses reprises, je ne m'en lassais pas. C'est le premier film qui a exercé sur moi une fascination, comme un envoûtement. Le premier qui m'a fait mettre un nom avec le titre, Roman Polanski, avant ce n'était que suite d'images sans qu'elles fassent sens au-delà de leur consommation immédiate.
le hasard a fait qu'au cours d'une sortie scolaire je trouve dans une boutique le livre de Boutang, celui à la couverture verte paru aux éditions du Chêne, cristallisation d'un amour jamais démenti depuis. Le livre m'a porté vers d'autres titres et d'autres réalisateurs, c'était parti...

Les décors m'ont de suite ravi, je voulais reproduire à l'identique le chalet auberge de Shagal (Alfie Bass), me réveiller avec le chant du coq au petit matin, enfoui sous l'épais duvet puis contemplait un instant le givre aux fenêtres ou encore parcourir les longs couloirs du château de von Krolock (Iain Quarrier), m'arrêter dans la bibliothèque et lire au coin du feu. Ces lieux clos, entourés de neige, loin de toute habitation, me fascinaient, la beauté des décors, le soin apporté aux détails m'a toujours laissé admiratif, aujourd'hui encore, après avoir vu le film tant de fois.
Komeda a écrit une musique sublime que j'ai très vite obtenu, un disque en Pologne, ramené par des amis. La musique ajoute à l'atmosphère un sortilège léger, la voix aérienne de Sarah (Sharon Tate) se diffusant sans que l'on sache d'où elle provienne...

Le rythme lent du film, la manière dont Polanski ne plaque pas de la musqieu constamment mais laisse les bruits prendre leur place, vent qui souffle, couvercles de cercueils qui chutent, respirations.

Et le récit ? Cette grosse farce autour du mythe du vampire avait tout pour séduire l'enfant que j'étais, grotesque et en même temps raffiné, le récit prend son temps et m'a, je le crois, appris à attendre entre les grandes scènes. Il y a toujours chez Polanski, le sentiment de la durée, du temps qui passe lentement. 
Et puis Jack MacGowran, alias le Professeur Abronsius, est un rôle extraordinaire, je ne peux voir l'acteur sans penser à ce rôle, son nez rouge, son langage soutenu, ses multiples gestes inscrits profondéments en ma mémoire, sa façon de se gratter le dos colonne du lit, sa maladresse. Polanski est parfait, sa candeur, ses coeurs à la fenêtre... La beauté de Sharon Tate, la neige et tout le reste, tout.

Ce n'est pas un film que je veux analyser, c'est un film où je me réfugie de temps à autre, un film où je me sens chez moi, duquel je conserve une empreinte qui ne s'en va pas et qui se creuse, petit à petit, un film que j'aime, qui m'est indispensable.


5 avr. 2014

Le crime de Monsieur Lange (1936) Jean Renoir


Dans l'expression "réalisme poétique", il y a réalisme. Cette histoire n'en manque pas, les péripéties des habitants qui gravitent autour de la cour qui constitue le décor principal sont ancrées dans la réalité, blanchisseuses qui papotent à propos des élus de leur coeur, ouvriers de l'imprimerie Batala qui s'échinent à faire tourner la boîte pour gagner leur pain, le concierge (Marcel Levesque, formidable lorsqu'il a bu "c'est la nuit de Noëëëël" et formidable lorsqu'il est sobre) et les nombreux locataires qui vivent autour de cette cour.
Le réalisme c'est la solidarité de classe, la coopérative, ce sont les petites affaires du coeur, celles sincères qui appellent l'amour noble et celles de Batala, qui suit ses pulsions sans se préoccuper des retombées. Tout ce monde vit là, ensemble, sous le regard de la caméra de Renoir qui les enveloppe ou les traque, selon le sort qui leur est réservé.
Réalisme et poésie, pour le second terme il faut remercier Jacques Prévert, ses dialogues scandent des vérités mais dites avec la beauté des artifices. Personne ne parle de la sorte, oh, parfois, l'on peut sortir un bon mot mais à cette cadence. Seulement le bon mot, la belle réplique est de cette pâte qui nous fait dire qu'elle est totalement construite et en même temps organique, vitale presque. Les personnages étonnent d'abord par leur aspect caricatural et puis nous finissons par nous faire avoir, ils sont à leur place et nous n'en verrions pas d'autres à leur donner. C'est la force de la poésie, la fabrication d'un monde factice qui prend forme et se meut devant nous.

Les femmes en sont le centre de gravité, que ne ferions-nous pas pour elle ? Batala (Jules Berry) en est fou et semble incapable de leur résister, Estelle (Nadia Sibirskaïa) fait tourner les coeurs et l'on peut mourir pour elle, quant à Valentine (Florelle), quel beau rôle, une femme indépendante, qui sait ce qu'elle veut, qui défend ses passions et emmène ceux qu'elle a choisi loin, plus loin qu'ils ne l'auraient espéré.

Tout ce microscosme, peint à gros traits, Batala est on ne peut plus caricatural et il faut bien le talent de Jules Berry pour le camper, cet univers est celui d'une époque, le Front Populaire, de ses espoirs, de la vision d'un monde, ici au coeur de préoccupations politiques sérieuses et en même temps imprégné d'une fantaisie, d'une légèreté proprement renversantes.

Angst essen Seele auf / Tous les autres s'appellent Ali (1974) R. W. Fassbinder


"Le bonheur n'est pas toujours très gai."

Cette phrase ouvre le film et impose une lecture qui sera confirmée par la suite, deux personnages solitaires vont s'unir contre les préjugés de ceux qui les entourent, famille, amis, collègues...
Emmi (Brigitte Mira) approche de la soixantaine, elle se réfugie dans un café en rentrant de son travail pour s'abriter de la pluie. Ali (El Hedi ben Salem), un ouvrier marocain depuis peu en Allemagne, boit un verre. Le bar est un bar à filles, l'une d'entre elles provoque Ali et lui demande d'inviter la veille dame à danser. Ce sera le début d'une relation qui finira par un mariage.
Le racisme est au centre du film mais pas sous une forme totalement homogène, Fassbinder en évoque les multiples facettes, la répulsion pour la couleur de la peau, la peur de l'autre, la fascination non assumée pour le corps de l'autre... La jalousie, les petits calculs, la médiocrité ambiante, les intérêts vils et mesquins, presque tous les personnages en sont imprégnés exceptés certains comme le fils du propriétaire de l'immeuble ou les policiers que le spectateurs, avec ses préjugés, avaient pressenti comme étant de potentiels nuisibles.
Emmi et Ali sont eux-mêmes victimes de leur propre vison du monde, étriquée, ancrée en eux. La recherche du bonheur souffre de ces écueils et nombre de personnages ne trouvent le réconfort qu'un instant, lorsqu'ils sont entourés par des bras affectueux, immobiles.
Emmi et Ali font l'effort de dépasser les aléas de la vie, les épreuves, ils s'aiment et essayent encore.
Un film simple, beau comme le contact délicat de deux épidermes.


The 13th Warrior / Le 13ème guerrier (1999) John McTiernan


Ahmed Ibn Fahdlan (Antonio Banderas) est un fin lettré qui aime à séduire les jolies femmes, c'est la raison pour laquelle il sera banni de son royaume et sera amené à vivre une aventure avec un groupe de vikings devant secourir un vieux chef assiégé par des créatures furieuses.

Malgré des décors soignés, une esthétique qui l'est encore plus, le film souffre d'une espèce de rythme étrange, il manque une énergie, une force qui maintiennent l'ensemble et donnent au récit un souffle que l'on retrouve dans d'autres McTiernan.
Du coup je ne me suis pas ennuyé devant l'écran mais ce ne fut pas non plus l'enthousiasme habituel. 
En regardant rapidement les informations autour du film, il semblerait que McTiernan ne se soit pas entendu avec Crichton, auteur du scénario et producteur, c'est ce dernier qui a remonté le film.

Margin Call (2011) J.C. Chandor


Une puissante firme financière en plein Wall Street, acheter, vendre, des employés brillants, des salaires importants, un univers éprouvant.
Le film débute par une série de licenciements, les exécutifs écrèment, de la peur puis la satisfaction d'être resté là, un investissement personnel accru.
Un cadre important (Stanley Tucci the great) glisse une clé USB à son subordonné avant de partir, cartons emplis de ses effets personnels en main (cette séquence vaut à elle seule la visite), ce dernier se rend compte que les chiffres transmis révèlent des actifs problématiques qui peuvent nuire à très court terme à l'entreprise. l'employé sonne l'alerte, c'est la fin de journée.
Ce qui s'enclenche est une sorte de mécanisme qui va convoquer les différents niveaux hiérarchiques un à un jusqu'à une réunion ultime dans la nuit.

Vu de l'intérieur, nous jubilons un peu, aux côtés de Peter Sullivan (Zachary Quinto), de pouvoir déceler une faille, d'être pris en considération par ses supérieurs, de pouvoir même les fréquenter et prendre la parole devant eux. C'est le mortel qui s'adresse aux Dieux, au sommet de la Tour. Tout ceci fonctionne à la perfection, l'écriture, les scènes, le tempo distillent une intensité formidable.
Vu de l'extérieur, ce sont des créatures enfermées dans leur monde, qui n'ont aucun contact avec l'extérieur, ils sont seuls, ont beaucoup d'argent mais, comme Sam Rogers (génial Kevin Spacey), ils n'ont pas accès au bonheur, l'enterrement de la chienne est une autre scène qui frappe par sa beauté, la détresse profonde qu'elle contient, celle de l'ascenseur avec l'agent d'entretien, en est une autre, le film aligne les scènes d'anthologie avec la régularité d'un chef d'oeuvre.

J.C. Chandor signe le scénario et la réalisation, c'est son premier film et il dégage une maîtrise à la hauteur de l'interprétation (tous les acteurs sont grandioses, ceux cités ci-dessus et les autres, Jeremy Irons, Paul Bettany, Simon Baker, Demi Moore, Penn Badgley) et des enjeux de l'histoire.

30 mars 2014

Duffy / Duffy, le renard de Tanger (1968) Robert Parrish


J'adore Londres mais les personnages n'y restent pas longtemps, juste assez pour que le spectateur se rende compte que Charles Calvert (James Mason dans un rôle discret), un homme fortuné, méprise ses deux fils, Antony (John Alderton) et Stéfane (James Fox), qu'il considère comme des moins que rien. Ces deux derniers vont vouloir se venger en lui soutirant un million de livres à l'aide de la jolie Ségolène (Susannah York) et du ténébreux Duffy (James Coburn).
Départ illico pour le soleil corse puis celui de Tanger. Musique pop illimitée (parfois fatigante), couleurs vives, peaux halées, bikini ici, bikini là, le Technicolor sort toutes ses dents et l'intrigue n'est prétexte qu'à jeux érotico-policiers.
L'exotique a droit à l'image avec la séquence, franchement laide et vaporeuse, du Jardin d'Allah, bouge où l'on fume la chicha en regardant remuer une danseuse du ventre, l'incongru tient son rang lorsque nous pénétrons dans l'appartement de Duffy et sa collection d'oeuvres hideuses, le grotesque s'invite en la présence des masques et perruques portés lors du cambriolage.
Finalement le film oscille entre foire hippie et profusions d'images colorées et poupées russes où qui est pris qui croyait prendre tandis que le spectateur est parfois ébloui par cette lumière, fatigué par l'agitation vaine des personnages en quête d'affection, seul Duffy vient nous séduire par son indépendance, sa maîtrise des événements, sa propension à garder la tête froide, sa cool attitude...

The Tin Star / Du sang dans le désert (1957) Anthony Mann



Morgan Hickman (Henry Fonda) est un ancien shérif devenu chasseur de primes. Il est revenu de l'aspect collectif de la fonction, son histoire est celle d'un homme déçu par les habitants de la ville où il officiait, lorsqu'il a eu besoin d'eux ces derniers l'ont laissé se débrouiller. Le chasseur de primes qu'il est devenu l'est davantage par déception, comme une vengeance, le moyen de ne devoir rien à personne.
Lorsqu'il arrive dans une petite ville pour toucher une prime, il ne rencontre qu'hostilité. Le jeune shérif local, Ben Owens (Anthony Perkins) se rend vite compte qu'il a besoin de ses conseils, il est courageux mais inexpérimenté et Hickman a du mal à le laisser seul face à la terreur locale, Bogardus (Neville Brand) qui réunit sans peine les habitants de son côté.

Beau western sur l'engagement, la responsabilité et même sur le racisme, la psychologie des masses, à travers l'initiation d'un jeune homme, ce sont toutes ces idées qui se diffusent et donnent à ce western des élans humanistes qui transcende le genre. Le final est plus classique, la traque des frères McGaffey (Lee Van Cleef joue l'un d'entre eux) paraît assez fade même si cette séquence a sa place dans le scénario.
Les autres personnages, notables de la ville (Russell Simpson a droit à une petite réplique), sont ceux qui doivent être guidés et l'avenir de la communauté dépendra des valeurs de ce guide.

Cerise sur le gâteau, John McIntire campe un formidable médecin, vieux sage qui oriente le destin des âmes qu'il administre, une beau rôle pour un acteur attachant.

Dekigokoro / Coeur capricieux (1933) Yasujirô Ozu


Est-ce qu'un homme peut changer ? Peut-il changer s'il a des défauts ? C'est l'interrogation qui parcourt le film, Ozu répondra à cette question.
Son personnage central, Kihachi (Takeshi Sakamoto qui démontre une large palette d'émotions dans un rôle qui lui semble remarquablement naturel), est un homme qui élève seul son enfant, Tomio (Tomio Aoki). Il est paresseux, aime à tâter du goulot, n'est pas réellement à l'heure à son travail, il préfère se rendre chez une amie restauratrice et prendre du bon temps. Tomio est l'homme de la maison, dans des scènes assez drôles, naturelles, il réveille son père à coups de bâton, tente de le responsabiliser. Tomio est un excellent élève qui pourrait bien mieux faire si son père le soutenait davantage. 
Ozu brosse le portrait de ces personnages en quelques plans, légers, réalistes.
Le père et le fils ne sont pas seuls, Ozu nous les présente inscrits dans leur quartier, avec leurs amis respectifs, Jiro (Den Obinita) est le collègue de travail de Kihachi, il est plus responsable, moins expansif.
Lorsque Kihachi porte assistance à la jeune Harue (Nobuko Fushimi), fraîchement licenciée, le voilà désireux de la séduire, une raison supplémentaire de se décharger de ses devoirs familiaux.
Il faudra que son fils tombe malade, que son professeur vienne lui rendre visite, évoquant les qualités du jeune homme pour que le père prenne conscience des mérites de Tomio et de l'écart entre eux deux. Entre la fierté et la honte, Sakomoto est excellent dans cette scène, c'est ce moment précis qui fait basculer Kihachi. Quittant Tokyo pour aller chercher du travail afin de payer le médecin, Kihachi se met à parler de son fils aux hommes qui l'accompagnent, il se rend compte qu'il ne peut vivre loin de lui, il plonge et quitte le navire pendant qu'il est encore temps, regagnant la rive à la nage, c'est un homme heureux ayant compris son bonheur qui revient chez lui.

Le film est traité sous l'angle de la comédie réaliste, la maison de Kihachi, les quelques scènes à la brasserie où il travaille, le quartier, le restaurant et le barbier, tous ces lieux sont filmés avec un naturel confondant. Les plans s'enchaînent avec une harmonie, une douceur qui nous emmènent au coeur des préoccupations des personnages. Viennent ensuite des séquences mélodramatiques sans boursouflure qui conduisent à la prise de conscience du personnage. Un personnage que nous avons envie d'aimer parce qu'il est fondamentalement bon. 
La solidarité, l'amour, les liens qui unissent les êtres, de grandes idées portées par un récit exemplaire.

29 mars 2014

Messner (2012) Andreas Nickel


Documentaire qui fait le portrait de Reinhold Messner, un alpiniste de l'extrême, furieusement obstiné, qui réussit l'exploit de réaliser des ascensions himalayennes en solitaire, de gravir l'Everest sans oxygène ou encore de gravir les quatorze sommets de plus de 8000 mètres qui jalonnent la planète.
Nickel présente longuement son enfance, avec entretiens de Messner, de ses frères et d'autres alpinistes l'ayant fréquenté en un mélange d'images d'archives, de reconstitutions mais surtout avec des images prises dans les Dolomites et dans l'Himalaya fascinantes de beauté.

Poltergeist (1982) Tobe Hooper


Des esprits viennent perturber avec fracas la vie tranquille d'une famille américaine moyenne. Banlieue résidentielle silencieuse, vastes allées, piscine en construction, chambres spacieuses très fournies en jouets, cuisine dont les placards sont pleins, tout va bien. La vie comme elle va, le père de famille s'endort devant son écran de télévision tandis que l'hymne américain signale la fin des programmes avant de laisser place à la neige.
Tout va bien.
Excepté ce qui est caché. 

L'omniprésence des écrans de télévision serait un signe révélateur d'un mal diffus, l'image harmonieuse d'une famille typique cacherait le pire des cauchemars domestiques, l'astuce du cimetière n'est là que pour dévier l'ennemi véritable : une certaine dictature du quotidien ? Ou plus précisément l'absence de conscience de ce bonheur que l'on considère comme acquis, au point de ne plus faire attention à son environnement. il faut traverser les épreuves pour se rendre compte de l'importance de ce qui est juste à côté de soi.

Toujours est-il que l'on est d'emblée à l'aise dans ces séquences inaugurales, papa, maman et les enfants. C'est trop beau pour être vrai. Le danger, les accidents de la vie, si injustes, si brutaux sont là pour nous rappeler la fragilité de l'ensemble, à la manière des contes. Se faire peur pour mieux apprécier la paix, la présence de ceux qu'on aime.
Même si voir la petite Heather O'Rourke s'accrocher aux barres de son lit est drôle, même si voir JoBeth Williams ramper dans la boue en petite culotte est d'un raffinement sexy en diable... l'on s'amuse beaucoup à frissonner et l'arrivée de Zelda Rubinstein est un grand moment.



Seven Sinners / La maison des sept péchés (1940) Tay Garnett


Seven Sinners n'est pas remarquable pour son scénario, encore que l'on puisse goûter ces successions de chansons, de bagarres, si tenté que nous soyons dans une humeur propice.
C'est d'abord les personnages secondaires, hauts en couleurs qui séduisent, nous ne le dirons jamais assez, même si le style est ce que nous préférons, ce qui marque le plus profondément un oeil avisé, il n'en reste pas moins que les acteurs, leur chair, ont une importance capitale. Ainsi Mischa Auer qui interprète Sacha, un kleptomane magicien, un troubadour totalement dévoué à sa muse, Bijou (Marlene Dietrich), nous offre son espièglerie généreuse, son binôme est un marin aux poings hyperactifs, Ned (Broderick Crawford). Ces figures attachantes font beaucoup pour rendre le film aimable. Le patron du "7 Sinners", Tony (Billy Gilbert), cabotine à outrance mais nous n'en avons cure, c'est un plaisir, tout comme le bad guy de service, Antro (Oskar Homolka), que les hitchcockiens connaissent bien pour son rôle dans Sabotage, toutes ces silhouettes, ces formes de cartoon, ont le même centre de gravité : Bijou ou la sublime Marlene Dietrich, filmée avec amour par Rudolph Maté, habillée comme une déesse par Irène. Elle chante, nous séduit, pleure, fait son numéro de femme fatale, de meilleur pote, elle envoûte tous les mâles dans son champ de vision, John Wayne en tête, très classe et très décontracté...
Bijou, ce petit cyclone du Pacifique, évoluant d'île en île, laissant le coeur des hommes chaviré, au bout d'un comptoir.
Seven Sinners est une sucrerie raffinée, la photo est magnifique, à consommer sans modération.

28 mars 2014

Space Cowboys (2000) Clint Eastwood


Des papys, genre The Right Stuff, sont rappelés en mission alors qu'ils sont à la retraite.
Les papys sont Clint Eastwood, Tommy Lee Jones, Donald Sutherland et James Garner, une clique assez classe secondée par Marcia Gay Harden, William Devane, Rade Serbedzija et James Cromwell mais voilà, en dépit de quelques répliques plutôt drôles autour de l'âge avancé de ces héros, âge où il ne faut plus demander ce que deviennent les lointaines connaissances qui risquent presque toute s d'être décédées, en dépit de ces répliques le scénario nous enlise dans un désintérêt majeur pour la mission en elle-même.  La vie des personnages autour capte bien plus l'attention que le reste or le reste occupe beaucoup de place.

27 mars 2014

Bend of the River / Les affameurs (1952) Anthony Mann


Ode à la nature, celle où l'homme serait en harmonie avec le monde, éloigné de toute tentation, éloigné de l'or, de l'alcool, de la violence, Bend of the River, après une introduction assez manichéenne plonge dans le mystère, le secret que détiennent Glyn McLyntock (James Stewart) et Emerson Cole (Arthur Kennedy), deux as de la gâchette et développent ensuite davantage de nuances.
La question centrale est celle de la rédemption, est-ce qu'un homme peut changer ?

Rien de tel que les paysages de l'Oregon, que des chercheurs d'or, des fermiers et des escrocs pour convoiter des provisions devenues vitales à cause de l'hiver qui est imminent, toutes les conditions sont réunies pour confronter les personnages à leurs vices et à leurs vertus. Se révèlent alors les généreux, ceux pour qui le profit matériel n'est rien, ce sont les Capt'ain Mello (Chubby Johnson) et Adam (Stepin Fetchit), son second, ceux dévoués à la cause commune emmenés par Jeremy Baile (Jay C. Flippen) et les autres, les cupides, les faibles (dont Royal Dano qu'on aime beaucoup). McLyntock et Cole sont à la frontière, les femmes, l'argent sont à leur portée, une vie simple et heureuse ou la quête de ce qui brûle.

Encore un superbe western, profond et généreux, servi par un art du cadrage, des espaces et des acteurs attachants.



26 mars 2014

The Girl with the Dragon Tattoo / Millénium : Les hommes qui n'aimaient pas les femmes (2011) David Fincher


L'adaptation des romans de Stieg Larsson par David Fincher a de quoi faire saliver car il suffit de se remémorer les séances de lecture des romans pour se rappeler l'excitation présente à chaque page. Lisbeth Salander (Rooney Mara) est un personnage mémorable et la manière dont Rooney Mara se glisse dans sa peau l'est tout autant. C'est elle qui conditionne l'esthétique du film, univers froid et sombre, cérébral, sans émotion. Fincher maîtrise ce style, il n'est que de voir ses réalisations précédentes. Les autres acteurs sont au diapason, Craig, Skarsgard, Wright... tous ont cette attitude réservée, retenue. La beauté du film est manifeste cependant je regrette de ne pas avoir été happé par le récit, peut-être est-ce là le résultat d'une lecture trop récente des romans de Larsson. J'aurais bien aimé déconnecté l'espace où réside le souvenir de cette lecture et regarder le film avec un regard différent.
Ajoutons que la musique de Trent Reznor et Atticus Ross ne m'a pas séduit comme cela fut le cas avec The Social Network.
Une belle déception en somme.

24 mars 2014

Fängelse / La prison (1949) Ingmar Bergman


Un vieux professeur de mathématiques rend visite à son ancien élève, réalisateur de cinéma, il lui soumet un projet de film : filmer l'enfer sur Terre. Le réalisateur en parle à Thomas (Birger Malmsten), un ami journaliste, scénariste occasionnel entre deux bouteilles... Les personnages vont se succéder, Birgitta, la prostituée, Peter (Stig Olin) le maquereau...

L'enfer est directement recrée par Bergman, il est là, sur Terre, enfanté par l'homme. De nombreux personnages avivent les flammes, assassin d'enfant, alcoolique, malade mental et tous ceux que l'amour déchire, tous ceux qui errent à la recherche d'un bonheur qu'ils n'arrivent pas à saisir.
Le scénario est fait d'enchâssements de récits, film dans le film, prétextes à illustrations infernales, images fascinantes de rêves (celui de Birgitta et de l'enfant perdu qui la hante est très beau), de farce macabre projetée en 8 mm, d'images fortes, de couples qui se font, se défont.
Le remède dira un personnage est insoluble, ceux qui ont la foi ont une réponse, les autres ne se posent pas la question.
Réalisé avec peu de moyens, voir à ce propos les extraits d'entretiens divers donnés dans le volumineux Ingmar Bergman Archives, Bergman, tout en posant des questions, donne à son récit une forme audacieuse et grandiose.

23 mars 2014

Husbands (1970) John Cassavetes


Soleil, piscine, des pères, des potes, font la pose, biceps bandés pour la photo, on chahute, on boit des coups, les enfants, les femmes, l'amitié.
Le film commence avec ces clichés, ces souvenirs, ces moments légers où la vie passe comme une parenthèse, où les douleurs s'éloignent.

L'amitié est faite de ces instants.
Un jour l'un d'entre eux meurt.

L'image s'anime, Harry (Ben Gazzara), Archie (Peter Falk) et Gus (John Cassavetes) sont à l'enterrement. Ils passent la nuit ensemble à fêter le mort, à vouloir vivre avec intensité, à tenter de faire fuir la mort qui les rattrape, les angoisses qui l'accompagnent qu'on ne peut toujours définir. Rires, chansons, bières jusqu'à vomir, étreintes, reproches, répliques vachardes, baisers à des inconnues à qui on demande d'être vraies, de donner tout ce que l'on a le temps d'une chanson, de ne pas mentir.

Ce qui est beau, ce sont les portraits différents que Cassavetes a écrits, des amis, c'est le mystère d'une union faite d'éléments qui n'ont pas de raisons de se rencontrer, c'est à l'écran, et tout y figure, la beauté et la crasse qui colle, celle de nuits passées à boire...

L'on sent que la mort vient raviver la jeunesse perdue, partir à Londres, sur un coup de tête ou sur deux gifles, ne change rien à l'affaire.

Cassavetes signe une virée entre amis avec ce qu'elle comporte d'énergie, de désespoir, l'envie de mettre du sens dans ce qu'il y a de plus beau et de plus absurde au monde : la vie.

22 mars 2014

Last Train from Gun Hill / Le dernier train de Gun Hill (1959) John Sturges


Le marshal Matt Morgan (Kirk Douglas) veut venger la mort de sa femme, violée et tuée par deux cow boys dont l'un est le fils de son meilleur ami, Craig Belden (Anthony Quinn).

Western classique, Morgan arrive dans la ville où Belden règne en maître, classique mais à la réalisation solide et à l'écriture soignée. Les différentes relations qui lient les personnages jouent à plein et font de chaque décision un dilemme.
Au milieu de cette confrontation virile, le personnage de Linda, la promise de Belden qu'il n'arrive pas à épouser est merveilleusement campé par Carolyn Jones.
Sturges se sert admirablement des décors, laissant Douglas arborer une colère contenue qui va éclater, voir la manière dont la locomotive qui l'amène à Gun Hill souffle la vapeur, véritable parallèle avec sa fureur.

Deux hommes dans Manhattan (1959) Jean-Pierre Melville


Un délégué français aux Nations Unies à New York a disparu, Moreau (Jean-Pierre Melville), un journaliste qui travaille à l'AFP, est chargé par son directeur de le retrouver. Moreau va demander de l'aide à son ami Pierre Delmas (Pierre Grasset), photographe pour un grand magazine français. Les deux hommes vont diriger leur enquête sur les maîtresses du diplomate français, ce qui va les conduire à arpenter les rues de Manhattan.

L'intrigue est davantage un prétexte à filmer les rues de New york, un New York sombre où seules les enseignes lumineuses semblent animées. La caméra s'éloigne souvent des personnages pour filmer la ville.
La quête des deux personnages permet de brosser deux portraits qui vont s'inverser, Moreau paraît sympathique et doté de valeurs tandis que Delmas semble cynique et vénal. Le second démontrera qu'il est plus vivant que le premier.
La musique de Christian Chevallier et Martial Solal contribue fortement au charme du film, y compris cette belle séquence du studio où Glenda Leigh chante Street in Manhattan.

Film léger, ironique, référentiel, toujours conscient de sa forme, comme dans les grands polars, Melville nous montre que les salauds cachent parfois leur vertu derrière leurs atroces agissements.

15 mars 2014

Visions of Eight (1973) Milos Forman, Kon Ichikawa, Claude Lelouch, Arthur Penn, John Schlesinger, Mai Zetterling, Juri Ozerov, Michael Pfleghar


Quelques films ont été commandés par le Comité Olympique, de véritables films dirigés par des réalisateurs avec du matériel cinéma. Celui-ci a été tourné en 35 mm, il prend pour thème les JO de Munich de 1972, restés dans les mémoires pour les tristes raisons que l'on sait.
La caméra a été confiée à huit réalisateurs qui ont livré un court, chacun ayant un point de vue différent sur le sport, chacun ayant un style différent. S'il fallait démontrer la différence du cinéma sur la télévision, nous pourrions prendre ce film et témoigner d'un regard sur l'événement, un regard singulier. La télévision est le médium du direct et sa puissance, en ce qui concerne le sport, repose sur ce direct qui peut donner procurer immédiatement l'intensité d'un événement sportif, sa dramaturgie, si le réalisateur est bon, il saura la restituer, lui donner un écrin mais rien de plus, même si c'est déjà beaucoup.
Ici, il s'agit d'autre chose puisque chaque réalisateur dispose d'un matériel filmé qu'il va reconstituer, modifier, agencer selon un désir particulier. Le spectateur a accès à des images, des moments qui ne sont pas montrés habituellement, à des détails qui lui échappent, c'est bien le principe du documentaire, donner à voir une réalité qui nous échappe, parce qu'elle ne peut se livrer à nos regards incomplets et limités.
L'Institut Lumière de Lyon a pu diffuser ce film, restauré  par le Comité International Olympique.













Juri Ozerov s'emploie à ce moment étrange constitué par l'attente, que ce soit devant une foule conséquente ou à l'intérieur de la chapelle dressée pour l'événement, l'athlète s'isole, se recueille, fait le vide, se concentre. C'est ensuite que l'énergie se libère. 













Zetterling choisit l'haltérophilie parce qu'elle n'y connaît rien mais reste fascinée par la manière dont les pratiquants s'isolent totalement. Des images de l'échauffement nous montre la solitude des sportifs, les efforts accomplis, les poids soulevés. Zetterling parvient à révéler l'étrange face à face entre l'homme et cette barre flanquée de poids, duo intime, parfois sauvage, voire impossible comme celui d'un amour qui ne serait pas partagé. La masse de la catégorie reine, celle des plus de 110 kg, nous parlons du poids des athlètes, pas du poids soulevé, est la plus impressionnante. Pendant les levés défilent en voix off les chiffres de la quantité de nourriture avalée pendant les JO, avec en montage alterné plans à l'appui de quartiers de boeufs. Une obsession liée à l'excès prend forme, une visée qui tend à percer les limites. Ivresse boulimique dont Vassili Alexeiev est le plus beau spécimen.













Penn choisit le saut à la perche.
La séquence débute dans un style proche de l'abstraction, des formes en mouvement, au ralenti et en silence, le point n'est pas fait, formes floues. Nous devinons certains moments de la course de l'athlète, de son évolution en l'air, de la courbe de son corps qui s'enroule autour de la barre, de son bras qui se jette pour l'éviter. Le son arrive progressivement comme une rumeur lointaine, puis l'image telle que nous la connaissons, à vitesse réelle, son direct, netteté. Le duel final oppose Nordwig et Seagren. Résistance, obstination, énergie maximale. Penn capte cette multitude de petits gestes, d'étapes différentes pour réussir le saut parfait. La grâce et la beauté sont là, devant nous.













Peut-être le plus anecdotique, non pas par le sujet abordé, Pfleghar veut rendre hommage aux femmes, mais par son traitement. Un montage rassemblant les femmes qui les additionne, rien de vraiment remarquable, ce n'est que lorsque la caméra s'arrête sur l'une d'entre elles, la gymnaste Ludmilla Tourischeva, que l'hommage prend tout son sens, à travers ses gestes, son corps, sa performance, c'est la Femme qui est sublimée. Instant magique.













Voir ce que le regard humain ne peut percevoir, c'est la volonté de Kon Ichikawa lorsqu'il filme le 100 mètres avec 34 caméras, 7000 mètres de pellicule, des ralentis, visages tendus, déformés par l'effort, respirent-ils ? que voient-ils ? La séquence la plus impressionnante, à l'époque, mais pas aujourd'hui car la télévision a précisément investi le ralenti, l'utilise jusqu'à plus soif.













Forman montre tout ce qui est évoqué ci-dessus avec quelque chose en plus qui lui appartient, l'humour, la dérision. Pour ceux qui adorent Au feu les pompiers, nous retrouvons la joie féroce de tourner en dérision le protocole et ses servitudes, le tout arrosé de musique folklorique bavaroise, musicienne à la poitrine généreuse remuant avec énergie les cloches alpines et autres modulations infernales propres à rendre dingue n'importe quel homme sensé. Commissaire qui s'endort réveillé, par pure magie du montage, par un chanteur d'opéra, tout concourt à rire, à ne pas se prendre au sérieux, à ne pas sacraliser. La possibilité d'écrire une introduction est offerte à chaque réalisateur, Forman dit qu'il a toujours rêvé d'assister aux JO, qu'en plus, avec ce contrat, il peut y aller gratuitement et en ayant les meilleurs places. La séquence qui suit est celle de l'orchestre bavarois. Vous avez compris.












La séquence la plus émouvante est signée Claude Lelouch, il filme les perdants, s'attarde sur leurs douleurs, morales et physiques, la première l'emportant sur la seconde. La défaite est le pire moment du sportif, Coubertin a beau dire que l'important est de participer, difficile de l'accepter lorsque c'est l'adversaire qui lève le bras. Comme à son habitude, Lelouch porte la caméra et s'engage, il court pour voir celui qui vient de quitter brutalement la piste, voulant être au plus près de son sujet, il ne laisse pas respirer le perdant, comme ce long plan sur le boxeur qui doit cacher la rage qui l'anime contre l'arbitre qu'il trouve partial, Lelouch saisit le drame, la détresse de celui qui vient de tout perdre.













Schlesinger est le seul qui montre les images de la prise d'otages. Ron Hill, un marathonien est interrogé, il dit qu'il n'est venu là que pour courir son marathon et que rien d'autre ne compte, qu'il ne veut pas se renseigner sur les événements car cela risque de perturber sa course, reportée d'une journée. Les efforts du marathonien, la manère dont il s'entraîne, la solitude qui est celle du marathonien sont autant d'informations qui tendent à expliquer les propos de Hill qui pourraient faire l'objet de l'indignation. Une fois la course commencée, sorti du stade, c'est l'effort qui commence, Hill le dit à un moment, la peur d'être rattrapé puis lorsque la douleur se fait sentir, lorsque l'effort n'est plus soutenable, l'envie d'arrêter. La marathonien court contre lui-même, rien d'autre n'existe. L'homme qui arrive, bien après les meilleurs, dans un stade vidé de ses spectateurs, sous la pluie, pour finir sa course, cet homme sait qu'il a remporté une victoire. C'est cet homme solitaire auquel Schlesinger rend hommage.