15 mars 2014

Visions of Eight (1973) Milos Forman, Kon Ichikawa, Claude Lelouch, Arthur Penn, John Schlesinger, Mai Zetterling, Juri Ozerov, Michael Pfleghar


Quelques films ont été commandés par le Comité Olympique, de véritables films dirigés par des réalisateurs avec du matériel cinéma. Celui-ci a été tourné en 35 mm, il prend pour thème les JO de Munich de 1972, restés dans les mémoires pour les tristes raisons que l'on sait.
La caméra a été confiée à huit réalisateurs qui ont livré un court, chacun ayant un point de vue différent sur le sport, chacun ayant un style différent. S'il fallait démontrer la différence du cinéma sur la télévision, nous pourrions prendre ce film et témoigner d'un regard sur l'événement, un regard singulier. La télévision est le médium du direct et sa puissance, en ce qui concerne le sport, repose sur ce direct qui peut donner procurer immédiatement l'intensité d'un événement sportif, sa dramaturgie, si le réalisateur est bon, il saura la restituer, lui donner un écrin mais rien de plus, même si c'est déjà beaucoup.
Ici, il s'agit d'autre chose puisque chaque réalisateur dispose d'un matériel filmé qu'il va reconstituer, modifier, agencer selon un désir particulier. Le spectateur a accès à des images, des moments qui ne sont pas montrés habituellement, à des détails qui lui échappent, c'est bien le principe du documentaire, donner à voir une réalité qui nous échappe, parce qu'elle ne peut se livrer à nos regards incomplets et limités.
L'Institut Lumière de Lyon a pu diffuser ce film, restauré  par le Comité International Olympique.













Juri Ozerov s'emploie à ce moment étrange constitué par l'attente, que ce soit devant une foule conséquente ou à l'intérieur de la chapelle dressée pour l'événement, l'athlète s'isole, se recueille, fait le vide, se concentre. C'est ensuite que l'énergie se libère. 













Zetterling choisit l'haltérophilie parce qu'elle n'y connaît rien mais reste fascinée par la manière dont les pratiquants s'isolent totalement. Des images de l'échauffement nous montre la solitude des sportifs, les efforts accomplis, les poids soulevés. Zetterling parvient à révéler l'étrange face à face entre l'homme et cette barre flanquée de poids, duo intime, parfois sauvage, voire impossible comme celui d'un amour qui ne serait pas partagé. La masse de la catégorie reine, celle des plus de 110 kg, nous parlons du poids des athlètes, pas du poids soulevé, est la plus impressionnante. Pendant les levés défilent en voix off les chiffres de la quantité de nourriture avalée pendant les JO, avec en montage alterné plans à l'appui de quartiers de boeufs. Une obsession liée à l'excès prend forme, une visée qui tend à percer les limites. Ivresse boulimique dont Vassili Alexeiev est le plus beau spécimen.













Penn choisit le saut à la perche.
La séquence débute dans un style proche de l'abstraction, des formes en mouvement, au ralenti et en silence, le point n'est pas fait, formes floues. Nous devinons certains moments de la course de l'athlète, de son évolution en l'air, de la courbe de son corps qui s'enroule autour de la barre, de son bras qui se jette pour l'éviter. Le son arrive progressivement comme une rumeur lointaine, puis l'image telle que nous la connaissons, à vitesse réelle, son direct, netteté. Le duel final oppose Nordwig et Seagren. Résistance, obstination, énergie maximale. Penn capte cette multitude de petits gestes, d'étapes différentes pour réussir le saut parfait. La grâce et la beauté sont là, devant nous.













Peut-être le plus anecdotique, non pas par le sujet abordé, Pfleghar veut rendre hommage aux femmes, mais par son traitement. Un montage rassemblant les femmes qui les additionne, rien de vraiment remarquable, ce n'est que lorsque la caméra s'arrête sur l'une d'entre elles, la gymnaste Ludmilla Tourischeva, que l'hommage prend tout son sens, à travers ses gestes, son corps, sa performance, c'est la Femme qui est sublimée. Instant magique.













Voir ce que le regard humain ne peut percevoir, c'est la volonté de Kon Ichikawa lorsqu'il filme le 100 mètres avec 34 caméras, 7000 mètres de pellicule, des ralentis, visages tendus, déformés par l'effort, respirent-ils ? que voient-ils ? La séquence la plus impressionnante, à l'époque, mais pas aujourd'hui car la télévision a précisément investi le ralenti, l'utilise jusqu'à plus soif.













Forman montre tout ce qui est évoqué ci-dessus avec quelque chose en plus qui lui appartient, l'humour, la dérision. Pour ceux qui adorent Au feu les pompiers, nous retrouvons la joie féroce de tourner en dérision le protocole et ses servitudes, le tout arrosé de musique folklorique bavaroise, musicienne à la poitrine généreuse remuant avec énergie les cloches alpines et autres modulations infernales propres à rendre dingue n'importe quel homme sensé. Commissaire qui s'endort réveillé, par pure magie du montage, par un chanteur d'opéra, tout concourt à rire, à ne pas se prendre au sérieux, à ne pas sacraliser. La possibilité d'écrire une introduction est offerte à chaque réalisateur, Forman dit qu'il a toujours rêvé d'assister aux JO, qu'en plus, avec ce contrat, il peut y aller gratuitement et en ayant les meilleurs places. La séquence qui suit est celle de l'orchestre bavarois. Vous avez compris.












La séquence la plus émouvante est signée Claude Lelouch, il filme les perdants, s'attarde sur leurs douleurs, morales et physiques, la première l'emportant sur la seconde. La défaite est le pire moment du sportif, Coubertin a beau dire que l'important est de participer, difficile de l'accepter lorsque c'est l'adversaire qui lève le bras. Comme à son habitude, Lelouch porte la caméra et s'engage, il court pour voir celui qui vient de quitter brutalement la piste, voulant être au plus près de son sujet, il ne laisse pas respirer le perdant, comme ce long plan sur le boxeur qui doit cacher la rage qui l'anime contre l'arbitre qu'il trouve partial, Lelouch saisit le drame, la détresse de celui qui vient de tout perdre.













Schlesinger est le seul qui montre les images de la prise d'otages. Ron Hill, un marathonien est interrogé, il dit qu'il n'est venu là que pour courir son marathon et que rien d'autre ne compte, qu'il ne veut pas se renseigner sur les événements car cela risque de perturber sa course, reportée d'une journée. Les efforts du marathonien, la manère dont il s'entraîne, la solitude qui est celle du marathonien sont autant d'informations qui tendent à expliquer les propos de Hill qui pourraient faire l'objet de l'indignation. Une fois la course commencée, sorti du stade, c'est l'effort qui commence, Hill le dit à un moment, la peur d'être rattrapé puis lorsque la douleur se fait sentir, lorsque l'effort n'est plus soutenable, l'envie d'arrêter. La marathonien court contre lui-même, rien d'autre n'existe. L'homme qui arrive, bien après les meilleurs, dans un stade vidé de ses spectateurs, sous la pluie, pour finir sa course, cet homme sait qu'il a remporté une victoire. C'est cet homme solitaire auquel Schlesinger rend hommage.

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