5 avr. 2014

Le crime de Monsieur Lange (1936) Jean Renoir


Dans l'expression "réalisme poétique", il y a réalisme. Cette histoire n'en manque pas, les péripéties des habitants qui gravitent autour de la cour qui constitue le décor principal sont ancrées dans la réalité, blanchisseuses qui papotent à propos des élus de leur coeur, ouvriers de l'imprimerie Batala qui s'échinent à faire tourner la boîte pour gagner leur pain, le concierge (Marcel Levesque, formidable lorsqu'il a bu "c'est la nuit de Noëëëël" et formidable lorsqu'il est sobre) et les nombreux locataires qui vivent autour de cette cour.
Le réalisme c'est la solidarité de classe, la coopérative, ce sont les petites affaires du coeur, celles sincères qui appellent l'amour noble et celles de Batala, qui suit ses pulsions sans se préoccuper des retombées. Tout ce monde vit là, ensemble, sous le regard de la caméra de Renoir qui les enveloppe ou les traque, selon le sort qui leur est réservé.
Réalisme et poésie, pour le second terme il faut remercier Jacques Prévert, ses dialogues scandent des vérités mais dites avec la beauté des artifices. Personne ne parle de la sorte, oh, parfois, l'on peut sortir un bon mot mais à cette cadence. Seulement le bon mot, la belle réplique est de cette pâte qui nous fait dire qu'elle est totalement construite et en même temps organique, vitale presque. Les personnages étonnent d'abord par leur aspect caricatural et puis nous finissons par nous faire avoir, ils sont à leur place et nous n'en verrions pas d'autres à leur donner. C'est la force de la poésie, la fabrication d'un monde factice qui prend forme et se meut devant nous.

Les femmes en sont le centre de gravité, que ne ferions-nous pas pour elle ? Batala (Jules Berry) en est fou et semble incapable de leur résister, Estelle (Nadia Sibirskaïa) fait tourner les coeurs et l'on peut mourir pour elle, quant à Valentine (Florelle), quel beau rôle, une femme indépendante, qui sait ce qu'elle veut, qui défend ses passions et emmène ceux qu'elle a choisi loin, plus loin qu'ils ne l'auraient espéré.

Tout ce microscosme, peint à gros traits, Batala est on ne peut plus caricatural et il faut bien le talent de Jules Berry pour le camper, cet univers est celui d'une époque, le Front Populaire, de ses espoirs, de la vision d'un monde, ici au coeur de préoccupations politiques sérieuses et en même temps imprégné d'une fantaisie, d'une légèreté proprement renversantes.

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